MARIANNE
NOUVELLE [Pour "Le Recut-il Littéraire."]
Ce soir là Marianne était inquiète : sept heures venaient de sonner et son mari n'était pas encore arrivé, lui si exact d'ordinaire ! Et cette question demeurait suspendue à ses lèvres : Qu'est-ce qui pouvait bien le retenir ?
Elle ne le savait, et cela la rendait toute nerveuse. A chaque instant elle alliiit à la porte et son regard interrogeait fiévreusement la route qui s'étend entre la gare et le village, puis la jeune femme rentrait le cœur serré, et reprenait sa promenade machinale d'un appartement à l'autre de ce pas saccadé des personnes obsédées par de graves soucis.
Depuis leur mariage, c'était la première fois que son mari s'attardait après son ouvrage, et, comme c'était un homme sobre, tranquille, elle ne s'expliquait pas son retard. Un affreux soupçon venait de germer dans son esprit et grandissait à mesure que l'heure s'avançait.
11 était aiguilleur pour la compagnie du Grand Tronc. Le métier est si dangereux et on ne sait jamais ce qui peut arriver !,..
Dernièrement, un malheureux serre-frein avait cli les deux jambes coupées par un train de fret.
La nuit descendait peu à peu, une belle soirée d'été se préparait. Une brise tiède, embaumée, soufflait doucement sur la campagne en répandant partout une fraîcheur délicieu-<e. Le crépuscule permettait de
voir encore assez au loin, mais sans laisser discerner la nature des objets. Le découragement s'était emparé de Marianne et son attitude morne, affaissée, disait assez clairement les noires idées auxquelles elle était en proie.
Tout-à-coup, elle se leva brusquement : sept ou huit personnes se dirigeaient de son côté. Elle remarqua aussi qu'ils portaient un fardeau assez lourd, car ils marchaient lentement et avec précaution. De quelle nature pouvait bien être ce fardeau ? Personne n'aurait pu le dire, car l'obscurité était déjà trop grande.
Toutes ses craintes, ses pressentiments lui revinrent à la mémoire, elle se mit à trembler. Il lui semblait qu'un cercle de fer lui serrait les tempes. Elle se sentit défaillir, mais, par un suprême effort de volonté, elle rassembla ses forces et s'élança au-devant du groupe qui venait de s'arrêter et déposer par terre une civière recouverte d'un drap.
Saisir le drap, l'arracher, tout cela fut l'affaire d'un instant pour la pauvre femme : elle voulait savoir.
Un horrible spectacle s'offrit à sa vue. Son mari gisait inanimé devant elle, défiguré par une hideuse blessure à la tête, les vêtements en lambeaux et couverts de sang.
Marianne regardait le cadavre d'un air hébété ; ses oreilles bourdonnaient affreusement, un voile sanglant lui couvrit les yeux, ses jambes fléchirent sous elle, et elle tomba lourdement sur le corps de son mari sans proférer un cri, une parole.
Elle demeura inconsciente pendant plus de huit jours, malgré les soins qu'oir lui prodigua. Le médecin qui observait sa patiente d'un air soucieux le matin de la neuvième journée secoua la tête et murmura tout bas ■ Folle !
Le temps avait passé en accomplissant son œuvre. La mort de l'aiguilleur avait fait d'abord un bruit considérable ; on avait pris parti pour et contre la compagnie du chemin de fer, puis peu à peu, on avait oublié ; un autre le remplaçait.
Quant à sa malheureuse épouse, elle avait été recueillie par des personnes charitables, et comme sa folie était douce, on lui laissait la liberté d'aller et venir à sa guise, ce qui convenait bien à son humeur farouche et vagabonde. Elle disparaissait des journées entières sans qu'on sût jamais où elle allait.
Les premières fois, ces disparitions subites excitèrent une curiosité intense, et on la surveilla pour savoir où elle allait. Mais tout fut inutile, on ne découvrit rien. On finit par s'habituer à ses manières étranges, et Marianne devint le sujet de conversation des commères du village qui racontaient sur son compte des histoires... des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête.
Un soir, le train No 3 venant de l'Ouest fut arrêté par une lumière rouge qu'on agitait à un quart de mille en avant, a l'entrée d'un petit bois, juste à l'endroit où l'aiguilleur avait été tué. Le train fut arrêté et on alla reconnaître la nature du danger signalé. En approchant du bois la lumière disparut subitement et malgré toutes les recherches qu'on fit on ne put retrouver ni la lumière ni la personne cpii devait la porter.
La même chose s'étant répétée plusieurs fois et toujours à la même place, on commença à en jjarler dans le village où l'on ])rétendit que c'était l'aiguilleur qui revenait. Quelques personnes firent remarquer que l'apparition de la lumière mystérieuse coïncidait toujours avec l'absence de la folle, et il y eut des gens assez osés pour affirmer l'avoir rencontrée un soir, en compagnie d'une grande ombre blanche, laquelle était indubitablement l'âme de son mari. Les autorités du chemin de fer, moins crédules, firent surveiller l'endroit suspect, mais toujours sans rien découvrir. Le mystère semblait impénétrable lorsqu'im événement inattendu vint donner le mot de l'énigme.
Par une froide matinée de novembre, on trouva le corps d'une femme le long de la voie du chemin de fer, près de ce petit bois qui avait acquis une si mauvaise réputation.
Ce cadavre était celui de Marianne, et c'était elle sans doute (pii venait la nuit arrêter les trains.
On l'enterra au cimetière à coté de son époux.
Aujourd'hui tout est tranquille; le' petit bois n'est \>\u> hanté par aucun génie malfaisant et pourtant on craint de le traverser. Les habitants font un détour, pour ne pas passer auprès.
C'est que voyez-vous, quoiqu'on dise, il se passe ([uelque chose d'insolite dans ce bois, et vous trouverez une foule de gens qui vous affirmeront avoir vu de leurs proi)res yeux deux fantômes, se glisser entre
les arbres 1 Si vous les rencontrez, signez-vous et dites tout bas un
De Prof midis ])()ur le repos de ?darianne et de son mari.
IkAxX L'Lsi'KRiiL'.
Feuilleton du RECUEIL LITTERAIRE.
JULIE DE FENESTRANGES
PAR .VM'RLl) DLS LSSAR'l'.S.
No 4
TI — LE KETOLlt.
— Léonce, murmura le marquis, vous me feriez croire à la l'rox idence qui place toujours un appui auprès des mains débiles.
Voyant l'heure s'avancer, et voulant d'ailleurs mettre fin à une scène d'émotion qui pouvait fatiguer ses nobles parents, le vicomte a])pel;i et donna des ordres pour le coucher de son oncle ; puis ayant pris congé du vieillard et pressé la main de Mme Fenestranges, il entra chez lui. Un instant après, il tirait d'un coffret une clé qui était son plus cher trésor ; car elle lui ouvrait chaque nuit la chambre de Julie.
Cette chambre de jeune fille était, en effet, tout un monde i^our Léonce. A la voir parée de ses meubles élégants, de sa glace arrondie, de ses peintures en trumeaux, on eût dit une de ces maisons de Tompéia que surprit le Vésuve dans un jour de colère, et qui, enfouies sous la cendre, ont conservé leurs riches décorations • l'apparence de vie leur est restée, il n'y manque que des habitants. Tout, dans ce lieu avait été religieusement res])ccté. tout, jusqu'au désordre inséparable d'une éva-
sion. Ainsi, In robe de soie lilas portée par Julie au souper, une heure avant sa fuite, reposait sur le dossier d'un fauteuil où elle l'avait jetée en changeant de costume. Des plumes blanches couvraient la toilette encadrée de crêpe rose. Un livre laissé sur une table contenait un des billets du chevalier, que Julie avait sans doute relu, au moment suprême, pour se donner du courage. Près du lit à baldaquin, se trouvaient deux petites mules en velours brodé d'or. Les fleurs qui garnissaient la console n'avaient pas été changées; privées d'eau, elles s'étaient desséchées, et penchaient leurs têtes jaunies vers les bords des vases de cristal : pauvres fleurs, épanouies deux printemps auparavant, puis flétries faute d'air et de lumière ■ triste emblème du sort de celle qui les avait cueillies. Le silence, le calme de cette chambre offraient quelque chose de solennel ; car le luxe de l'ameublement, les détails qui se rattachaient à la vie d'une femme, la profusion d'objets de prix semées sur les tablettes de deux armoires d'ebène, tout semblait annoncer que la divinité de ce temple du goût allait apparaître soudain, rentrer en possession de son séjour favori et r amener avec elle U gaieté et le bonheur. Aussi le vicomte d'Ortigues pouvait-il se faire illusion, après avoir passé deux heures au sein du petit monde jadis habité par la jeune fille ; sa tristesse s'évanouissait alors pour se changer en une poétique mélancolie ; il éprouvait les sensations de l'exilé qui redresse son front courbé et lève vers le ciel des yeux reconnaissants, lorsqu'il pose enfin son pied sur le sol de la patrie ; et, semblable au géant de la fable antique, ii reprenait de la force en touchant cette terre... Le souvenir est la moitié du bonheur. Comment retracer les nuances des pensées qui se succédaient dans l'esprit de Léonce, pensées chastes, patientes, se présentant avec ordre et donnant au jeune homme toute leur sève virginale !... Il n'avait pas besoin de les évoquer, de se marteler le cerveau, comme un rimeur, pjur les y réveiller ; elles naissaient d'elles-mêmes et paraissaient sortir des coins obscurs de cette chambre, telles que des phalènes attirées par la lumière. Léonce était heureux, il n'était plus seul 3 sa main discrète ne dérangeait rien ! elle avait respecté jusqu'au billet écrit par le chevalier ; car l'amour de Julie protégeait le séducteur contre un juste ressentiment. Enfin, l'existence du vicomte pouvait se partager en deux parties; l'une, triste, décolorée, où il consolait des cœurs désespérés ; l'autre, brillante, exaltée, où rendu à la fraîcheur des rêves de la jeunesse, il trouvait des confidents et des amis dans quelques objets inanimés. Le moment propice, pour ce qu'il appelait en lui-môme son voyage au ciel, était arrivé. Revêtu d'un manteau de laine couleur de muraille, le front ombragé par un chapeau noir à larges bords, muni d'une petite lanterne, dont il avait soin d'intercepter les faibles rayons, Léonce sortit de son appartement. 11 marchait d'un pas léger, s'arrêtant par intervalles pour écouter. Car il eût craint d'être découvert, et il regardait le le secret comme l'une des principales conditions de sa fécilité illusoire. Mais cette nuit-là, moins encore que toutes les autres, personne ne songeait à troubler sa promenade. Le fracas de l'orage eût couvert le bruit d'une armée en marche. Quand Léonce côtoyait les fenêtres d'un long couloir, il entendait la pluie se briser et ruisseler sur les vitres ; le vent venait agiter les plis de son manteau, on eût dit un esprit invisible et menaçant qui lui défendait de passer outre. — À Continuer —
FABLE-EXPRESS
Pierre, qui mendiait dès sa plus tendre enfance, S'est ramassé de quoi vivre dans 'abondance. Il est devenu riche en quêtant ses repas. MORALITE La charité n'appauwit pas.
Rémi Tremblay,
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