ET 9 NOVEMBRE 187O
[Pour "Le Recueil Littéraire."]
Depuis deux longs mois nous sommes sans nouvelles du dehors. La ville est étroitement bloquée. Des précautions ont été prises en prévision d'un bombardement prochain et inévitable. Trois fois déjà la vieille cité frontière a été sonnnée de se rendre, et chaque fois son vieux commandant de place, le brave colonel Turner, a répliqué par un énergique refus. Sur les hauteurs qui couromient la place forte, on aperçoit, depuis quelques jours, les sombres silhouettes des Germains occupés à mettre en position leurs terribles canons Krupp, qui bientôt vomiront sur notre malheureuse cité une pluie de fer et de feu et porteront partout la désolation et la mort.
Nos Mobiots lorrains, dignes descendants du bataillon de la Moselle, en sabots, rivalisent de zélé et de courage avec les 700 hommes de l'armée active qui, pour la plupart, échappés après le désastre de Sedan, sont venus, bien à propos, renforcir notre faible garnison. La garde nationale est prête à marcher au premier appel. Le colonel Turner, dans une proclamation toute vibrante d'émotion, fait appel au patriotisme des citoyens de la place, et leur annonce que le moment solennel est arrivé.
Il fait encore nuit. — Les rues de la ville, plongées dans l'obscurité, sont mornes et désertes. Pas un être vivant ne trouble par sa présence le funèbre silence qui fait ressembler la forteresse assiégée à un immense tombeau. Ce calme plat précurseur de la tempête dura, sans être troublé, jusqu'à ce que l'horloge de la vieille tour annonçât, par ses tintements plaintifs, qu'il était quatre heures du matin. La vibration de la dernière heure s'éteignit dans un formidable coup de canon ; un sifflement strident déchire l'air, et une bombe vient éclater avec fracas sur la place du Marché.
C'est le signal de l'attaque. Le terrible drame commence, pour ne se terminer qu'après deux longues journées. Les habitants, dont le sommeil a été si brusquement interrompu, se précipitent dans les caves ; les tambours battent la générale ; le clairon mêle ses notes éclatantes au son lugubre des cloches et à la voix des canons. Les gardes nationaux, s'arrachant des bras de leurs familles éplorées, vont bravement se mettre à la disposition de leur commandant.
Quarante-huit bouches à feu, établies à bonne portée, inondent la ville de fer et de feu. Nos artilleurs ne peuvent répondre que dans la proportion d'un coup sur trois, faute de munitions. Pour ménager nos obus, ils sont obligés d'envoyer aux Prussiens des vieux boulets du temps de Vauban. L'artillerie des remparts comptait à peine 200 pièces, la plupart d'ancien modèle.
A 8 heures du matin, le cri sinistre : au feu ! au feu ! se fait entendre. L'hospice St Charles, rempli de malades et de blessés est la proie des flammes. I^e pavillon blanc avec la croix de Genève, qui surmonte l'édifice et que respectent tous les peuples, semble au contraire être devenu le point de mire des artilleurs allemands. Les sœurs de la Charité,
aidées par les pompiers et les gardes nationaux, réussissent après d'héroïques efforts, à transporter la plupart des malades dans les caveaux de l'église paroissiale. Des cadavres, horriblement mutilés, sont échelonnés dans la rue que sauveteurs et sauvés ont parcouru pour aller se mettre à l'abri dans la maison de Dieu. Traverser la ville à ce moment c'est aller à une mort presque certaine.
A 6 heures du soir le drapeau blanc est hissé au sommet de la vieille tour. L'œuvre de destruction et de mort est suspendue. En un instant les rues sont remplies de visages effarés ; on s'encpiiert avec anxiété de ceux qui nous sont chers ; des pleurs et des gémissements se font entendre, car plusieurs déjà ont été frappés mortellement. On s'empresse de ramasser morts et blessés et de porter secours aux malheureax ensevelis sous les décombres.
Un parlementaire, précidé d'un trompette, sort par la porte de Metz et va solliciter une trêve du général ennemi, afin de permettre aux temmesetaux enfants de sortir de la ville. Cette demande est inhumainement rejetée. À 8 heures du soir, le bombardement recommence avec plus d'intensité ; les batteries prussiennes négligent les remparts pour agir presque exclusivement contre la ville, qu'elles criblèrent d'obus incendiaires. Le feu est aux casernes ; la rue de Paris est en partie détruite. Une fumée épaisse à travers laquelle on perçoit les lueurs blafardes de l'incendie, couvre la ville. Impossible de disputer sa proie à l'élément destructeur: les obus s'acharnent sur la même place et tuent ou dispersent les sauveteurs.
Le lendemain, 8 novembre, nouvelle trêve d'une heure ; puis la canonnade recommence avec tant de force qu'il semble, cette fois, que la ville est vouée à une destruction complète.
À lo heures du soir, le spectacle est grandiose et terrible. A travers les détonations des canons, le rugissement des flammes qui serpentent au dessus des rues, et le craquement des maisons qui croulent, on entend les cris de détresse des malheureux ensevelis dans les caves, et condamnés à périr par le feu ou étouffés par la fumée. Quand l'aurore vient enfin, ce n'est que pour éclairer les horreurs de cette effroyable nuit. De quelque côté que se portent -les regards on aperçoit que raines et désolation.
Le drapeau blanc est arboré pour la troisième et dernière fois le g à 8 heures du matin. Le conseil de défense, décide à l'unanimité, vu le manque de munitions, que toute résistance est impossible. L horrible drame est terminé. Il était temps, car une journée de plus et la ville était complètement détruite. Les survivants sortent des casemates et des caves, pâles, les cheveux en désordre, glacés par l'hu nidité des caves. Tous les regards se portent anxieusement sur le sommet de la vieille tour. Le drapeau tricolore, symbole vénéré de notre malheureuse patrie n'est plus là. À cette vue un immense cri de douleur s'échappe de toutes ces poitrines ; on ne lit i)lus sur les physionomies que le plus profond désespoir ou une passive résiguntion. Toutes les personnes valides se dirigent vers la sous-préfecture, où le conseil de ville siège en permanence. Le maire, un respectable vieillard à cheveux blancs, y ent ait à ce moment même. On l'interroge ; son abattement, ses yeux rouges de larmes, son silence, répondent pour lui : il n'y a plus à douter,
le sacrifice supiOrne est consommé. Les troupes ne peuvent prendre le parti de la résignation ; on est obligé de calmer l'effervescence qui les eût portés à quelque héroïque folie.
A II heures du matin, dans le poste de la porte de Sieck, les négociateurs des deux armées signent la capitulation. " L'armée active est prisonnière de guerre. La garde nationale, les francs-tirem's et la garde mobile restent libres à condition de ne pas servir dans la présente guerre. ''
Nos braves défenseurs, à l'appel de leur commandant se réunissent dans le fart, comme pour aller au combat ; les tambours et les clairons font entendre une dernière fois leurs sonneries familières : c'est l'adieu de la patrie s'éloigaant avec ses derniers défenseurs. Des pleurs brûlants coulent de tous les yeux Lorsque les troupes se mettent en mouvement le cri de : Vive la France '. s'échappe de toutes les poitrines oppressées.
La 10 novembre, jour de douloureuse mémoire, à 9 heures du matin, le général ennemi, escorté de soldats de toutes armes, prend solennellement possession des ruines de la dernière place forte de la Lorraine, de la sentinelle avancée de la France. Le siège avait duré deux mois, le bombardement 52 heures. Près de 60 maisons étaient complètement détruites ; de toutes celles que contiennent les remparts, il n'y en avait pas 25 (pie les obus n'eussent visitées. Plus de 1000 personnes se trouvaient sans asile. Les officiers français restés libres sur parole furent soumis à d.-s nusares humiliantes et finalement expulsés.
J. P. Vèbert, Inst., Bordeaux, Sault-au-Récollet.