LA ROSE DE DIEU
[Pour "Le Recueil Littéraire."]
Dans une des criques qui découpent la côte de la Louisiane, sur une île, a l'entrée d'une des nombreuses rivières qui forment le delta du Mississipi, exisce encore aujourd'hui un humble poste fondé jadis par les Français et connu sous le nom de : La Rose de Dieu.
Malgré son appellation poétique c'est un bien triste endroit, et les quelques cabanes qu'on aperçoit groupées ensembles sont construites sur pilotis, et dénués de tout confort. D'un côté la vue s'étend sur la mer qui roule mollement vers la côte ses vagues que le soleil des tropiques fait étinceler de mille feux.
En arrière, l'horizon est borné par la côte basse et marécageuse garnie de palétuviers au sombre feuillage.
L'île — qui n'est après tout qu'un banc de sable recouvert d'alluvion — présente un aspect désolé. L'indigo sauvage, quelques arbres rabougris, malingres, courbant leur tête sous le souffle du large, croissent çà et là.
Les insulaires sont des gens doux et bons, indolents comme tous les Créoles, et chose assez extraordinaire, parmi ces pêcheurs grossiers et ignorants règne la plus parfaite harmonie. Entre eux jamais une que-
relie ne s'élève, pas le moindre mot malsonnant n'est échangé : on se croirait transporté à l'époque de l'âge d'or.
Chaque famille possède la masure qui l'abrite ; avec une pirogue et un filet c'est toute sa richesse.
Ils sont contents de leur sort, et vivent de peu au jour le jour sans .souci du lendemain.
Au milieu du village, dans le meilleur endroit s'élève une cabane construite sur le sol même et un peu moins rustique que les autres. Bien que personne ne l'habite elle est entretenue avec un soin jaloux et une propreté minutieuse.
Aucun meuble n'est visible dans l'unique pièce ; la seule chose qui frappe la vue en entrant, est une tombe couverte de roses flétries et de branches de sapins. À la tête de la fosse, dans l'obscurité qui règne à l'intérieur croît un rosier ne fleurissant qu'une fois par année. Il ne produit qu'une seule rose d'une blancheur immaculée, la rose de Dieu.
Par quel hasard ce rosier se trouve-t-il dans l'île, et par quel prodige de fécondité croît-il dans cette cabane où l'air et la lumière manquent ?
À deux jours de marche, sur la côte, au milieu des bayous, vivait autrefois un humble prêtre missionnaire qui desservait le pays environnan depuis un temps immémorial. Aimé et respecté de tout le monde, le père Benoit parcourait le pays en quête d'âmes à sauver et de maux à guérir, car il était un peu médecin.
Son zèle était infatigable ; aucun péril ne pjuvait le faire reculer devant sa tâche ardue.
Il était venu quelques fois à l'île et la condition morale des habitants l'avait attristé.
Ces pauvres gens I Que ne pouvait-il les visiter plus souvent? Ils semblaient si bien disposés à recevoir la parole de Dieu.
Leur dénument lui faisait mal au cœur: ils manquaient de tout, même de fleurs !
Pour le bon vieux c'était une grande privation, car après Dieu et ses ouailles, ce qu'il aimait le plus c'était les fleurs, les roses surtout. Le petit jardin qui attenait à sa chapelle en était rempli, des jaunes, des blanches, des roses pâles, etc., sa collection eut fait l'admiration d'un liorticulteur.
Cet après-midi là, le vieillard était assis à l'ombre d'une vigne et tout en songeant il embrassait tous ses trésors d'un regard satisfait.
Sa pensée revenait ensuite à ses paroissiens de l'île. Les i)auvres : ils n'avaient jamais entendu la messe.
Mais cela devait cesser ; il partait pour faire sa tournée le lendemain et sa première visite serait pour eux. Il les avait fait avertir de se préparer dignement pour la solennité.
Le soleil s'était levé radieux fondant sous ses rayons le léger brouillard qui s'était formé pendant la nuit au dessous des bayous. L'air conservait encore un peu de l'humidité de la nuit.
Sur la plage une grande pirogue montée par quatre rameurs attendait le bon père Benoit pour le conduire à l'île. C'était une grande fête pour eux que cette visite.
Celui-ci arriva enfin chargé de fleurs et d'arbustes pour orner le lieu où devait être célébré la messe. Il s'excusa de les avoir fait attendre et prit place dans l'embarcation, qui, sous l'impulsion de ses quatre rameurs se dirigea vers l'île. Chemin faisant, le vieux prêtre s'informait
de la santé de chacun, si la pêche était bonne, et... ainsi de suite
Tous l'écoutaient attentivement tout en pagayant. Pendant cette conversation le temps changeait là-bas, au large. Un point noir avait paru a l'horizon envahissant rapidement le ciel. Un grain se préparait, et ce ne fut qu'au premier souffle de la tempête que les malheureux s'aperçurent du danger. Ils pâlirent et s'entregardèrent avec angoisse. Le missionaire seul ne trembla pas.
" Allons, courage mes amis, leur dit-il, nagez ferme ; nous pourrons l)eut-être atteindre l'île. Priez Dieu tandis que je vais vous donner l'absolution. " Chacun s'inclina pendant que le prêtre levant la main traçait dans l'air le signe de la Rédemption.
La lame s'était creusé, et d'énormes vagues ballottaient affreusement la frêle embarcation.
De l'île on suivait avec anxiété cette lutte contre les éléments. Chaque fois que la pirogue disparaissait entre deux montagnes liquides, on se disait tout bas que tout étdit fini. Puis quand elle reparaissait sur la crête d'une autre vague, un soupir de soulagement s'échappait de toutes les poitrines et on se prenait à espérer.
Soudain, la pirogue plongea encore une fois dans l'abîme, mais sans reparaître. Jamais on ne revit vivants ni le bon missionnaire ni les quatre marins qui montaient l'embarcation.
Deux jours après la mer rejetait un cadavre sur la grève : celui du père Benoit. On l'enterra pieusement dans la cabane construite pour servir de chapelle, et l'on planta à la tête de la fosse ce rosier qui s'y voit encore. Il avait été trouvé accroché dans les plis de sa soutane.
À cause de cette fleuraison annuelle, étrange, il est en grande vénération parmi les habitants de l'île et de la côte, qui viennent souvent prier sur la tombe du vieux missionnaire.
Montréal. Arthur Appeau.