LE MOINEAU
[Pour "Le Recueil Littéraire."]
Le moineau est pour les oiseaux ce que le gamin des rues est pour les habitants de nos grandes villes. Il a avec ce dernier, plus d'une ressemblance frappante. Comme lui il est vif, pétillant, eff"ronté, ne se laissant intimider par personne et indiffèrent à ce que l'on puisse penser de lui. Véritable communard, il se croit des droits acquis sur la propriété d'autrui, et ne se gêne point de prendre par force et par adresse ce qu'on refuse de lui donner de bonne volonté.
Sa, voix criarde et railleuse convient parfaitement à ses allures vives et indépendantes. Placé par les naturalistes tout à la fin des oiseaux de l'ordre des Passereaux dont il est le type, il s'en est fallu de p^u qu'il Ji'en fut exclu.
Dès la ])ointe du jour, il vient effrontément se pavaner sur l'appui de votre fenêtre, et vous importuner de ses cris discordants, jusqu'à ce ([ue vous vous décidiez à quitter votre molle couchette. L.'obligez-vous à déguerpir ? il ira se placer un peu plus loin et reviendra même de temps en temps, jeter un regard effronté dans votre chambre pour s'assurer que vous ne vous êtes pas recouché. À l'apparition de l'astre du jour, il va à la première mare d'eau procéder sommairement à sa toilette. Son plumage est presque invariablement tle couleur grisâtre. Par exception, comme parmi les hommes, on rencontre quelque fois un Albinos ; mais ce cas est rare, et ce dernier est considéré, i^armi la gent moineau, comme un étranger et un intrus.
Il ne sympathise nullement avec ses congénères, avec lesquels il se chicane .souvent et fait alors un vacarme assourdissant pour leur prouver ([u'ils ont tort.
S agit-il de construire une demeure pour sa couvée, la chose ne l'embarrasse nullement. Tout site lui convient : la ville comme la campagne, le palais comme la chaumière ; il utilisera au bjsoin le trou d'un vieil arbre. Les matériaux qu'il emploie proviennent de" toutes sources : chiffons, l)apier, foin, paille, laine, etc. etc ; tout lui est bon ; il sait tout employer.
S'apercoit-il qu'une hirondelle construit son nid sous le toit d'une maison ou dans l'encoignure d'u;"ie fenêtre, notre coquin jubille et se garde bien de lui chercher noise ; il semble, au contraire, l'encourager et la féliciter de son savoir-faire ; m.vis à peine l'a-t-elle terminé que notre bandit s'en empare de force et s'y loge confortablement avec sa chère moitié.
Kn vrai vagabond, il est partout chez lui et prend sa subsist:ince où il la trouve, sans égard au droit de propriété. Un charretier s'arrête-t-il dans une hôtellerie pour donner le picotin à ses bêtes exténuées, ou la ménagère apparaît-elle dans la basse-cour pour distribuer du grain à ses volailles, notre fripon est là qui guette le moment opportun pour se nuttre de la partie. Le nombre et la taille de ceux auxquels il dispute sa nourriture ne lui en imposent nullement ; il se faufile entre leurs longues jambes pour choisir les meilleurs morceaux. Que l'on crie ci tempête, notre voleur ne s'en formalise point ; l'envoie-t-on, il revient aussitôt.
C'est surtout lorsque les cerises commencent à revêlir leur manteau de pourpre que notre fripon est en plein carnaval. Il s'installera dans votre cerisier, sans penser à vous demander : "Veuillez me le permettre '■'. Chassez-le, il ira sur le cerisier de voire voisin, en attendant tiue ce dernier le fasse déguerpir pour revenir chez vous.
Il parcourt la campagne avec le même sans-gêne, lors([ue les épis commencent à jaunir. Questionnez les cultivateurs ? Ils vous narreront à son sujet des cas de vols qui, certainement, mériteraient le bagne.
Heureusement pour nous, que sa gloutonnerie le i)orte à manger (luantité de chenilles et d'iiiscctes. de sorte que l'on ne sait trop si le mal l'emporte sur le bien (pi'il fait.
Coteau du Lac. Mikks,
Feuilleton du RECUEIL LITTERAIRE.
JULIE DE FENESTRANGES
PAR ALFRED DES ESSARTS
No 5