UNE EXECUTION
Pan, pan ; deux hommes qui frappent à la porte d'un petit logis dans le faubourg Québec.
Une femme, tenant an bébé dans ses bras, vint ouvrir :
'• Madame, je suis le huissier de xMonsieur Durepoigne, et ce monsieur qui m'accompagne est mon recors; avez-vous les vmgt-sept dollars et trente-trois centins, plus mes nouveaux frais à me payer ? "
La pauvre femme a pâli et c'est avec efforts qu'elle soutient son enfant dans ses bras ; enfin, d'une voix brisée elle répond : " Non, monsieur, mon mari n'a pa toucher que quatre piastres et demie, ses gages ayant écé saisis par le Docceur Saiisouci, nous n'avons pu vous porter les trois piastres par semaine que nous avions l'habitude de vous donner.
Mon Dieu ! coniinua-t-elle, vous aurez la charité, cher monsieur, de nous attendre eacore quelque temps, le bébé commence à être fort, et quoique je ne l'aie jamais fait auparavant, je vais aider mon pauvre mari qui se tue le corps à travailler.
N'est-ce pas que vous allez attendre ? "
L'huissier répond avec une certaine hésitation : " hélas ! madame, je ne le pais, mes ordres sont formels, il faut procéder immédiatement à la vente "
La porte est ouverte, bientôt uae foule curieuse s'introduit dans la maison et la vente va co.naieacer ; la pauvre femme qui ne peut plus retenir ses larmes, s'est blottie dans un coin ; sa vieille mère toute tremblante se tient près d'elle, retenant deux enfants dont les regards étonnés se promènent sur les inconnus.
L'un dit : " Maman, sont-ce là les voleurs dont tante Marguerite nous parlait.? " — Chut I dit la mère ; non, non, ce sont les officiers de la loi. — Quel mal avons-nous fait ?
La vente est commencée, et article par article, les quelques objets qui réunis, composaient le foyer de l'ouvrier sont vendus.
Tout à coup la vieille femme se redresse et dit vivement : " Ne vendez pas ce cadre, il m'appartient, c'est le portrait de mon défunt mari, le grand-père de ces petits enfants ; assurément, vous n'allez pas le vendre ? "
" Assurément, nous allons le vendre, madame, il vous eût fallu filer une opposition ; ça ne vous aurait coûte que six piastres. "
L'on vendit ensuite un lot de livres, alors la jeune mère se leva avec effort et dit : " Monsieur, une partie de ces livres sont les livres d école des enfants, et d'autres des livres empruntés, ce serait malhonnête que de les laisser vendre. "
•' Tant pis, fut la réponse, ils ne sont pas exempts " et la vente continua.
A cet instant, arrivait de l'école un garçon d'à peu près dix ans, tenant par la main une fillette plus jeune que lui, qui s'élança vers sa mère en pleurant.
La vente un instant interrompue fut continuée.
L'enfant de dix ans s'écrie à son tour : " arrêtez monsieur, ce gobelet que vous vendez, est à moi, (gobelet d'étain plate) c'est mon parrain qui me l'a donné, "
Mais malgré ces cris de l'enfant le gobelet fut aussi vendu pour trente-deux centins.
La vente est donc finie: "J'ai fait une bonne affaire ", dit une femme qui emportait une vieille cuve ; et chaque personne s'en allait joyeuse avec le morceau qu'elle avait acheté.
Hélas ! elles ne pensaient guère à la douleur des deux pauvres femmes, ni aux pauvres enfants blottis tous tremblants dans un coin.
Le reste de la journée se passa tristement ; les enfants ne retournèrent pas à l'école. Auraient-ils pu étudier ?
Le soir l'ouvrier arrive, il trouva son foyer changé en scène de désolation ; la jeune femme soignait la grand'mère, dont les forces n'avaient pu supporter tant d'émotions.
Cette nuit là, mourut de chagrin une brave femme qui avait donné à Id Patrie, onze enfants ; elle était allé rejoindre c^lui dont le portrait chéri lui avait été ravi I...
Au pied du lit mortuaire, priaient, un homine, une femme et des enfants en pleurs.
Le jeune garçon s'étant levé, regarde son père et dit • " Oh ! qu'ils sont méchants ! " et le père de répondre avec une expression farouche : " Qu'ils soient maudits 1 "
À cet instant, la famille éplorée put entendre dans le lointain, comme un écho moqueur, la voix de Durepoigne qui chantait à gorge déployée. "O Canada, mon pays, mes amours. "
En effet, ce soir là même, il y avait un concert de charité auquel M. Durepoigne avait gracieusement prêté son concours ; et sans songer aux malheureux à qui il faisait verser des larmes, il égayait son auditoire en chantant des couplets brûlants de patriotisme.
Le lendemain de cette nuit de douleur, l'ouvrier vendit ses outils, le lit et les quelques autres objets que la famille avait encore, ce qui lui permit de faire enterrer sa vieille mère.
Il conduisit sa femme et ses enfants chez un parent et partit pour les États-Unis.
Deux mois plus tard, la famille était réunie ;mais hélas, à l'étranger !
Personne n'était plus riche, mais l'ouvrier était certain que sa femme n'aurait plus à subir les angois^^es des ventes par autorité de justice ; car là-bas, on laisse à l'ouvrier des meubles et effets, jusqu'au montant de cinq cent piastres; et l'on ne peut saisir, des gages du travailleur, que l'excédant de ce qui lui es", requis pour nourrir et vêtir sa famille.
Et puis, Durepoigne, lui non plus ne fut pas pUis riche de cette exécution.
Mais le pays?... Ah ! le pays 1 bah ! il enverra en Angleterre ou ailleurs pour tâcher de remplacer ici nos ouvriers, qui sont forcés de s'expatrier, par d'autres ouvriers plus pauvres encore, qui à leur tour, auront pour la phipjut à subir les mêmes angoisses et les mêmes péripéties.
Morale. — Si vous voulez garder votre pojjulalion de travailleurs, amendez la loi.