III. — l'heure du rendez- vous
— Pauvre Julie ! murmura le vicomte en rapprochant d'elle, vous que j'ai connu folâtre, insouciante et parée comme les duchesses de la cour; vous qu'on servait à genoux et qui ne pouviez former un désir sans qu'il eût été deviné par une tendre mère \ vous enfin qui entriez dans la vie comme on entre dans un lieu de fête, avec une couronne au front...
— Hélas ! ma couronne de jeune fille est flétrie, ma couronne de marquise est brisée. Autour de moi, je n'aperçois que ruines.
— Mais comment avez-vous pu arriver jusqu'ici sans éveiller les soupçons ?
— Pendant la soirée, je me suis présentée au château, escorté par un fidèle serviteur, un vieil allemand qui possède mon secret et dont le silence m'est assuré. Il a demandé l'hospitalité pour lui et sa fille...
J'avais rabattu soigneusement ce capuchon sur mes traits, je tenais mon mouchoir contre ma bouche et pouvais défier l'examen le plus attentif. Puis mon domestique m'avait sauvé l'embarras de parler en disant que je n'entendais pas un mot de français. On m'assigna une petite chambre sous le toit de la tourelle du sud. Dès que je crus tout le monde endormi, je saisis la clé de mon appartement conservée précieusement par moi depuis le jour où je l'avais emportée en fuyant pour mettre un obstacle de plus aux recherches, et je m'aventurai dans les corridors dont je suivis à tâtons la froide muraille. Mon cœur me guidait, et je pleurais quand vous êtes arrivé.
— Béni soit le hasard qui vient de nous rapprocher ! J'avais bien raison de penser que cette solitude s'animerait enfin pour moi.
— Détrompez-vous, je ne fais iju'y poser le pied comme l'oiseau fatigué qui, traversant les mers, s'arrête un moment sur un rocher pour voler ensuite vers des régions inconnues. J'ai voulu me retrouver encore une fois au milieu des souvenirs de ma jeunesse, dans cette chambre où je fus innocente et heureuse, et où, grâce à vous sans doute, rien n'a été changé. En voyant à la même place tant d'objets connus, il me semble que ma fuite date d'hier, et je croirais même n'être jamais sortie de mon devoir, si mes remords ne parlaient plus haut que cette illusion. Le calme n'a pas cessé de régner ici, mais l'orage tourmente mon cœur. Quand j'étais éloignée, je ressentais peut-être moins de déchirements qu'en présence des lieux où j'ai commencé à vivre... Mais, permettez-moi de vous demander des nouvelles de mon père, de ma bonne mère. À peine ai-je pu, depuis mon départ, me procurer quelques renseignements sur leur précieuse santé. Cause de leurs maux, je n'avais ni le droit ni le courage d'en mesurer détendue.
— Votre noble père a trouvé dans l'élévation de son âme et dans sa foi religieuse un adoucissement à ses peines ; votre excellente mère n'existe que pour le consoler.
— Vous ne parlez pas de vous, Léonce, vous qui avez sacrifié votre carrière pour entourer de soins ceux que leur fille avait délaissés. Mais si dans le présent, cette abnégation porte atteinte à votre fortune, vous serez récompensé dans l'avenir.
— Récompensé ! Je le suis déjà, car je vous ai revue.
— Non, vous ne m avez pas revue ; ce qui frappe vos yeux, c'est l'ombre de Julie ; la Julie d'autrefois est morte, je le sais., la bouche d'un père a prononcé mon arrêt. Je suis rayée du monde. Nos amis croient que j'ai s iccombé en voyage à la suite d'une violente maladie ; ils m'ont pleuré au lieu de me mépriser. Après tout, peu m'importerait le ir estime, si je pouvais avoir encore la mienne. Et cependant, j'ai tant souffert, que j'ai le droit de me croire aussi malheureuse que coupable. L'expérience m'a bientôt éclairée, mais cette lueur brille toujours trop tard... C'est dans un moment de vertige que j'ai quitté le château. Une fois hors de l'enceinte de ses murs, il me sembla que c'étaient des rochers à pic, des barrières infranchissables élevées entre moi et mon passé ; à mesure que je m'éloignais, je me trouvais seule dans le monde. Une voix pleine de tendresse s'efforçait de me rassurer, le chevalier promettait de me tenir lieu de famille et de patrie : à travers ses douces paroles j'entendais le cri du devoir, et dans le carrosse qui nous entrai-
LE RECUEIL LITTE iAIRE
nait vers la frontière de Flandre, je voyais bien que nous n'étions que deux. Souvent il m'arrivait de regarder au loin par la portière dans le nuage de poussière que soulevait notre voiture, comme si les traits d'un père allaient s'échapper du sein de ce tourbillon. J'avais peur et j'espérais tout à la fois. Peut-être éprouvai-je un secret désir d'être poursuivie, et cependant j'eusse pressé le pas des chevaux si les gens de mon père se fussent offerts à mes yeux. Nous arrivâmes a Amsterdani. En mettant le pied sur le territoire étranger, le chevalier s'était hâté de faire bénir nos liens. Entraîné par une première faute, il en commit une seconde ; il prit du service dans l'armée hollandaise, chez les ennemis de son pays et de son roi. Ai-je besoin d'ajouter d'autres détails ? Vous savez comment se terminent les amours dont l'origine a été coupable. L'isolement amène l'ennui, l'ennui produit la satiété, et l'existence en dehors des règles et des devoirs devient l'image d'une fatigante éternité.
— A Continuer —
CHOSES ET AUTRES
Nous accusons réception des journaux suivants :
La Revue Artistique et Littéraire pour tous, publiée à Paris,
l)ar M. Lorin aîné. Abonnement : un an, 4 francs.
La Cloche, journal hebdomadaire publié à Tamatave, (ALadagas-
car), par M. Laisné de la Couronne.
Errata dans En Causant de ce numéro. — lere page, loeme ligne, lisez : décidée an Heu de décidé ; 26eme ligne : pénètrent au lieu de pénètre ; 35eme ligne : pourrait au lieu de pourraient; 40 et 4ieme ligne : reproductions étrangères au lieu de reproduction étrangère.
2eme page, dernière partie, lere ligne : concerne au lieu de concernent ; 3eme ligne : leur au lieu de leurs ; yeme ligne • fond au lieu de fonds.
L'affranchissement des lettres allant ou venant pour les bureaux de poste de Montréal et de la banlieue est augmenté d'un centin ; ce qui porte à deux centins par once l'affranchissement des lettres.
Les bureaux de poste dont il est question sont ceux de Sainte Cunégonde, Saint Henri, Notre-Dame de Grâces, Maisonneuve, Mile- End, Outremont, Saint Lambert, Longueuil, Côte Saint Louis et Côte Saint Paul. Les lettres de tous ces bureaux de poste paieront dorénavant deux centins.
Le même règlement s'applique aux autres localités suburbaines des autres villes du Canada desservies par le transport régulier et officiel des malles.
Les rues Workman, Labonté, C^nal et du Moulin, à Sainte Cunégonde, porteront à l'avenir les noms de Richelieu, Duvernay, Tracy et Lé vis.
1er juillet 1889
CHRONIQUE
Il faut, tout d'abord, que nous fassions connaissance. C'est de rigueur. Je le sais et cependant malgré mon désir impatient de connaître les heureux lecteurs du Recueil Littéraire, je me retrouve toute tremblante au moment de paraître devant vous.
Et certes, il y a de quoi 1...
Rien qu'a se savoir le point de mire de mille et quelques regards, c'en est assez, ma foi, pour impressionner une plume féminine et... faire rougir le moins malin des coquelicots ! !... Et pourtant, je me faisais forte de débuter, sans émotion quelconque, sur la scène littéraire !... Je me disais que ma nature flegmatique ne serait guère embarrassée d'une apparition devant un public lettré et impartial.
Erreur. L'incarnat de mes joues, ma mine timide, mon air gauche — quasi ridicule — disent le contraire et me font croire que tout début amène plus d'une impression pénible. En dépit de tout, je veux cependant faire bonne contenance et saisissant mon sang-froid habituel, j'esquisse un peu votre humble chroniqueuse. Oh ! ce ne sera pas long et je vous assure le croquis fidèle.
Un seul trait me peint.
Imaginez Gilberte ni grande ni petite, ni jolie ni laide. Sous ce physique médiocre, supposez la plus capricieuse nature, le plus endiablé caractère autour duquel gravite une gracieuse pléiade de ces petits défauts mignons et tout féminins... Admeaez-lui une imagination trottant sans cesse, un cœur franchement sincère et affectueux, enfin couronnez le tout d'un air décidé, momeiitanément si insignifiant qu'il devient désopilant ! J'ajouterais bien un dernier coup de pinceau en vous assurant que cette correspondante-vôtre abhorre la coquetterie et les femmes coquettes ; je vous avouerais bien aussi que j'ai épingle le bonnet de Ste Catherine depuis près d'un lustre, que c'est là le grand désespoir de ma vie... mais ce trait serait par trop caractéristique. D'iiilleurs, je ne veux pas médire ! !
J'ai donc l'honneur insigne de vous annoncer qu'à partir d'aujourd'hui, j'aurai le plaisir de causer avec vous tous les mois. Ce ne sera pas très souvent. Rien qu'une fois par mois !... Et pourtant l'on dit partout que la femme est bavarde ! !...
J'alternerai donc avec votre si intéressant causeur et rédacteur. Je vous préviens que je n'aurai pas la verve admirable et intarissable de mon spirituel confrère ; mes causeries n'auront rien de ce ton grave et austère. Avec moi, point de ces airs magistrals qui vous font froid. Ce n'est pas là mon genre.
Je veux que la note gaie domine dans ces chroniques-miennes. J'aime ces entretiens où un léger laisser-aller se marie admirablement au mot badin, où la ploisanterie s'allie quelquefois à une petite malice inoffen-
sive. Je réclame ici l'indulgence des lectrices — la galanterie des lecteurs me donne l'assurance que je trouverai grâce devant eux si jamais quelques traits malicieux se glissent dans ma causette.
Le cas sera d'ailleurs très rare ije ne suis pas sarcastique et ma nature ne se prête guère à la raillerie. .
Si vous saviez combien j'ai hésité avant de devenir définitivement chronii]ueuse î Si vous saviez comme j'ai longtemps réfléchi '. j'ai même failli renoncer à la tâche... à vrai dire, vous n'auriez pas été les plus perdants, le cas échéant.
Réflexion faite, j'ai accepté — on m'a suggéré amicalement — de ne pas laisser passer l'heureuse occasion de délier ma langue (I) Hélas ! l'avenir vous dira peut-être qu'on me connaît bien mal et faut-il vivre si longtemps ignoré des siens ! ! Je ne sache pas que ma langue ait été forcément captive ! Je suis comme toutes les femmes sous ce rapport et si j'en diffère c'est qu'au lieu de dénigrer ma voisine, je médis de ma petite individualité.
Je suis forcée de vous laisser. Pardon, si j'ai été égoïste en consacrant cette chronique exclusivement à peindre votre correspondante et son minois chiffonné. Je vous promets de me reprendre a la prochaine causerie. Je vous dirai alors de si jolies choses que vous me pardonnerez •cette petite faiblesse féminine.
Qui dit féminin dit timidité et naïveté. Vous le savez lecteurs, les deux qualités, inhérentes à ma nature, me feront al)soudre la longueur monotone de cette première chronique. J'ai lieu de le croire et de l'esl)érer.
Glt.BERTE.