I. Du " Couvent ", Joliette
— Attendez, père Jacques, dit le jeune homme, je suis plus jeune que vous et par conséquent plus agile, je vais d'abord monter et ensuite je vous aiderai.
Mais déjà le vieillard s'était hissé à la force des poignets et Vincent en fit autant.
De l'endroit où se trouvaient les deux ouvriers, la place apparaissait toute petite : pas plus longue que la main. Les hommes qui s'y promenaient paraissaient grands comme des poupées.
La situation était difficile. Il s'agissait de poser une pierre à quatre ou cinq pieds hors de portée des bras des ouvriers.
— J'ai trouvé, cria le jeune maçon, montez-moi sur les épaules ; de cette manière vous serez à la hauteur.
Le vieux maçon monta.
Tout-à-coup le fragile échafaud trembla. Vincent comprit que quelque chose de terrible se passait. En effet, un appui venait de manquer. L'échafaud ne pouvait plus supporter qu'un seul homme.
L'abîme apparut aux yeux du jeune homme. Il était là, l'attirant, lui donnant le vertige. Insensiblement, ses épaules se courbaient. Il allait précipiter le vieillard dans l'espace. Pourtant ce vieillard était père de famille. Il avait dix enfants. Et lui Vincent, était jeune et sans famille. Lui, lui, Vincent précipiter le père de famille dans l'abîme. Oh non, il ne ferait pas cela !
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda le vieillard, qui, lui aussi, s'apercevait que quelque chose d'insolite se passait.
— Rien, rien, père Jacques, seulement descendez, je suis fatigué. Le vieux maçon descendit et Vincent, faisant le signe de la croix, se
précipita dans l'abîme.
Hier, fête de la Toussaint, je suis allé au cimetière Mont-Marie. Devant un hianble marbre étaient agenouillés un vieux, une vieille et une dizaine d'enfants. Tous priaient avec ferveur. Je m'approchai et je lus sur le marbre, en gros caractères noirs, cette simple inscription :
VINCENT SIEBAR
Raoul DE TiLi.v.