LA GRANDE SŒUR
— C'est une sauterie d'intimes, — avait dit M. Durai, le père de la mariée, en faisant les invitations, — la famille et quelques amis seulement ; on dansera chez moi.
Et tout le monde, en effet, se connaissait. On s'envoyait le bonjour de loin, par des inclinations de tête ; on causait tout bas, derrière les éventails, avec de petits sourires moqueurs et des moues dédaigneuses.
Trois grandes pièces en enfilade ruisselantes de lumière et de gaieté, des fleurs partout ; une vingtaine de jeunes filles et de jeunes femmes toutes jolies et comme choisies pour le plaisir des yeux ; çà et là, au milieu de la soie, des dentelles, des épaules et des bras nus, se détachaient tranchant sur toutes ces couleurs claires, des habits noirs qui s'inclinaient, se redressaient, lorgnant et saluant autour d'eux.
Tout le monde était ravi, parce que tout le monde aimait cette famille Durai et prenait part à son bonheur. <( De si braves gens ! » disait-on partout.
Le père, un gros rougeaud, gai compagnon ; Mme Durai, une femme d'une exquise bonté ; Madeleine, la fille aînée, tout le portrait de sa mère et qui ne pouvait s'en prendre qu'à elle d'être encore demoiselle à vingt-trois ans; enfin la seconde, la mariée, la reine de la fête, une ravissante petite blonde qui, toute gauche de timidité, se blottissait au bras de son mari, et répondait en rougissant aux compliments de ses amis qui l'appelaient encore Mademoiselle Marguerite.
Vramien:, il était bien temps que ce fût terminé, car tout le monde était sur les dents depuis deux mois. Ah ! la grande sœur Madeleine s'en était occupée du mariage de sa petite Margot ; elle en avait voulu toute la charge.
Depuis le premier jour des fiançailles, Madeleine si calme, s'était subitement transformée, affairée, nerveuse, s'occupant du trousseau, courant les magasins, les couturières, elle avait l'œil a tout, s'intéressant aux moindres détails. Ce n'était pas qu'elle fut bien aise de voir partir sa sœur, elle l'aimait trop; mais, en somme, elle avait toutes les raisons possibles d'être joyeuse: la petite Marguerite faisait un riche mariage avec Eugène Derpré, un jeune homme ami de la maison, que le hasard des affaires avait amené chez M. Durai et qui, depuis trois ans, comptait au nombre des intimes.
Mais il ne fallait pas demander pourquoi elle, l'aînée, n'était pas mariée. Personne n'aurait pu le dire. Ce qu'on savait bien, c'est qu'elle n'y songeait guère, qu'elle avait repoussée depuis trois ans tous les partis qu'on s'était évertué à lui présenter, et que si Mme Durai, en bonne mère, s'en était trouvée tout d'abord affectée, elle avait dû en prendre son parti à la fin comme les autres.
Eh bien, il y en avait un qui désarmait pas : c'était l'oncle Variot, le frère de Mme Durai ; il trouvait sans doute qu'une seule nièce ne lui donnerait point tous les petits neveux qu'il espérait ; et il ne se gênait point pour déclarer que les jeunes filles lui semblaient faites pour se
marier; — le soir même de la noce, dans un coin du salon, il s'en expliquait avec le vieux cousin Pons, un célibataire endurci, auquel tout cela importait peu.
— Il faut que Madeleine ait le cœur pris, pour avoir refusé ainsi tous les mariages. Elle est jolie, elle a vingt-deux ans, une belle dot ; il y a quelque chose.
— En voilà des idées, répondait d'un air important le vieux cousin, en introduisant ses deux doigts dans le gousset de son gilet à revers de soie ; mais regardez-la donc danser, et dites-moi si c'est là un chagrin d'amour. Depuis les fiançailles de sa sœur, je ne l'ai jamais vue plus gaie.
— Elle cherche à oublier, peut-être !
— Oublier quoi ?
— Ah ! si je savais !
— Vous êtes ridicule. Faites donc comme moi, regardez : c'est plus intéressant.
Et l'œil du petit vieux s'allumait ; ses jambes avaient d'imperceptibles tressaillements, comme si la danse l'attirait encore ; il aspirait, les narines dilatées, cette atmosphère très éclairée, où son œil ne percevait qu'un tourbillon de femmes et de fleurs.
Vraiment, pensait le vieux cousin en regardant son parent, c'était bien le moment de se mettre ces idées en tête, et d'avoir l'esprit hanté de semblables sottises au milieu de la joie générale.
Et la fête, en effet, battait son plein ; on s'amusait franchement ; on laissait à peine aux musiciens le temps de respirer, aux domestiques, la permission de faire circuler les plateaux, tant cette jeunesse semblait craindre, en vérité, de perdre une minute de plaisir, et les questions, les rires argentins, les exclamations se croisaient dans l'air.
Comme la méchanceté ne perd pas ses droits, dans un coin, un quatuor de bonnes petites amies déshabillaient la mariée : — Elle est petite, en somme, disait l'une. — D'un blond un peu fadasse. — Je n'oserais l'affirmer, mais il me semble qu'elle a l'épaule un peu plus haute que l'autre. — Elle qui aime le luxe, va éclabousser maintenant !... Et les quatre têtes se rapprochaient pour un détail confidentiel, qui les faisait sourire. Pauvre petite mariée !
Dans le groupe des jeunes gens on s'occupait aussi de la mariée, mais de façon toute différente, et tout à coup la bande joyeuse se dispersait comme une voilée d'étourneaux, afin d'échapper à M. Durai en quête de cavaliers pour deux jeunes filles disgraciées qui demeuraient sur leur chaise.
Il était une heure du matin, quand la mariée, emmitoufflée dans un grand manteau de fourrure, se trouva prête à partir. — Un dernier baiser de sa mère et la porte allait se refermer, quand Marguerite se sentit saisie tout à coup dans une étreinte passionnée. La sœur Madeleine venait de quitter le bal pour l'embrasser.
— N'oublie pas, dit vivement Marguerite à sa sœur, de chercher ce médaillon avec le portrait d'Eugène qui a été perdu ; j'y tiens beaucoup. Au revoir !
Elles s'embrassèrent et la porte se referma.
Madeleine eut un instant d'égarement, elle étendit les mains autour d'elle comme si elle allait tomber. Devenait-elle folle, en vérité ? Les
murs de l'étroit corridor où elle se trouvait tournaient autour d'elle entraînés dans une ronde fantastique que rythmaient les sons de la musique arrivant par instant jusqu'à elle.
Et la grande sœur, qui s'était montrée si joyeuse dans toute cette journée, eut subitement une crise de larmes avec des sanglots qui lui secouaient le corps. Le bal, la fête ? tout était oublié ! Madeleine était rentrée dans sa chambre, et, maintenant les pleurs séchés, elle s'étonnait de se sentir très calme, la tête presque vide ; elle allait à travers tous ces meubles qui lui étaient familiers, le regard étonné, remettant machinalement en place les objets qui se trouvaient dérangés.
Et brusquement, Madeleine sortit de cette torpeur, de ce rêve qu'elle semblait faire toute éveillée ; vivement elle prit dans une armoire un large médaillon d'or caché sous une pile de linge ; dans sa précipitation à l'ouvrir, la charnière se brisa, le couvercle détaché alla rouler avec bruit sur le marbre de la cheminée.
Que lui importait ? Elle n'entendait rien ; mais, s 'approchant de la lumière, elle demeura ainsi perdue dans la contemplation du portrait que contenait le médaillon ; — la grande sœur sentait des larmes s'échapper doucement de ses yeux ; elle laissait couler ces pleurs qui la soulageaient maintenant, et, s'adressant à cette image comme si elle allait la comprendre : « Ah ! pourquoi ne m'as-tu pas aimée ? » murmura-t-elle.
Une heure plus tard, Mme Durdl, inquiète de ne pas apercevoir sa fille, vint la chercher dans sa chambre. Madeleine, étendue sur le lit, brisée par l'émotion, s'y était endormie, les larmes sur son visage étaient à peine séchées.
Dans la main que la jeune fille tenait étendue hors du lit, la mère vit le médaillon encore humide de pleurs, — elle eut le pressentiment de la triste réalité, elle devina la malheureuse passion que sa pauvre enfant avait étouffée dans son cœur.
La mère s'éloigna sans bruit, pour éviter à la jeune fille le trouble du réveil et la confidence de son triste secret.
Maxime Paz.