‹ Le Recueil littéraireChapitre 80 sur 82 · MANIÈRE DE POSER UNE FOURNAISE · texte numérisé non relu

MANIÈRE DE POSER UNE FOURNAISE

À cette époque où tout le monde s'occupe de poser ses fournaises pour la période des grands froids, plusieurs, et moi pour un, reconnaîtront probablement les vicissitudes qu'ils ont traversées, en pareil cas, dans la description amusante que V American Artisan, donne de l'opération. Je traduis librement. Trois personnages actifs. Monsieur, Madame et la fille, et un spectateur bébé, sont en présence.

D'abord, Monsieur s'affuble des plus vieux habits qu'il peut trouver. Ainsi vêtu, il sonde avec la main le trou de la cheminée, se noircit les doigts, et tout en réfléchissant pour combiner un plan d'opérations, il se gratte le nez avec les doigts chargés de suie. Effet !... Le trio actif se rend ensuite dans le hangar où la fournaise a passé sa villégiature. Il faut apporter celle-ci dans le salon. Monsieur la prend par un bout,

Madame et la fille par l'autre, et, en marche ! Pour passer par la porte. Monsieur marche à reculons et ne manque pas de froisser l'ongle des pouces contre les montants. Juron ! Enfin la fournaise est déposée à l'endroit où elle était l'hiver dernier et les trois acteurs actifs partent à la recherche des pattes. On en trouve deux dans la fournaise, et pour retrouver les deux autres, on est obligé de déplacer un tas de charbon. Les pattes réunies, il s'agit de les placer: Monsieur lève un côté du poêle tandis que Madame ajuste une paire de pattes, puis il lève l'autre côté et la seconde paire est mise en place, mais dans cette opération, l'une des premières tombe, et pendant dix minutes, on est ainsi occupé à placer les quatre pattes qui se déplacent l'une après l'autre. Monsieur s'impatiente pendant ce temps. Nouveaux jurons !... Enfin tout est bien et on va s'occuper des tuyaux.

En les essayant, ]\Ionsieur reçoit une parcelle de mâchefer dans l'œil. Tableau ! L'an passé, les tuyaux avaient été posés par l'homme du métier, mais cette année, ça ne va pas tout juste, ça n'entre plus. Monsieur se coiffe de son chapeau, prend une feuille sous chaque bras et court chez le ferblantier pour les faire assembler. À son retour, les souliers tout chargés de boue, il monte sur une des plus belles chaises du salon pour passer le tuyau dans le trou de la cheminée. Hauts cris de Madame !... Dans sa précipitation pour descendre, il plante son pied carrément dans le cendrier, fait un entrechat et va renverser bébé, l'acteur passif, qui se met à crier. Nouveaux cris de Madame !... Monsieur va prendre une autre chaise dans la cuisine et essaie le tuyau qui se trouve être trop gros. Il court dans le hangar, fait une fente longitudinale sur le bout avec une vieille hache et le ressère en pressant avec les mains.

Maintenant, voilà le tuyau qui va bien dans la cheminée ; mais la fournaise n'est pas exactement à sa place. Les trois acteurs la reportent un peu à gauche et les pattes tombent... on les replace et il se trouve qu'on a été trop loin ; on revient à droite et les pattes tombent de nouveau. Scène !... Il se trouve que le coude ne va pas tout à fait à la hauteur du trou de la cheminée et Monsieur court au hangar à la recherche de petits blocs de bois pour hausser l'étuve. On les place et tout s'accorde. Mais le coude revient en avant.

Madame est très agitée. Monsieur place une table sous le tuyau, fixe une chaise dessus, dit à sa femme de la maintenir, et par un effort gymnastique des mieux conditionnés, se juche sur cet échafaudage fragile, muni de clous et de fil de fer ; le marteau est sur la table. Pour prendre le marteau que Madame lui tend, il doit se baisser et elle éclate de rire en le voyant tatoué comme un Indien Comanche. Jusque là, dans la ])réoccupation, elle n'avait rien remarqué.

Ayant complété le grand œuvre d'enfoncer les clous dans le plafond, Monsieur ajuste correctement le tuyau avec une combinaison en fil de fer, donne quelques coups de marteau par ci par là, à droite, a gauche, en avant, en arrière, pousse un peu d'un côté, un peu de l'autre, tout en lançant quelques jurons, reprend haleine, annonce avec orgueil que la grande affaire est heureusement finie, descend de son échafaudage, et dans l'excès de son bonheur, veut embrasser Madame qui se sauve en riant de son Indien Comanche.

Octave CuissET.

HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 6

Un soir, j'étais occupé à préparer mon repas ; j'avais décidé de passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent entendre a quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant. « — Ne tirez pas, me dit-il, je me rends ». « — Jette ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort ». Il le laissa tomber par terre. De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras "ferme, et le conduisis auprès du feu. « — Gare à toi, lui dis-je d'une voix tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu ? Que cherches-tu ici ? » Il balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir en face de moi, de manière que la lumière éclaira son visage. « — Que veux-tu ? ^ lui demandai-je de nouveau. Il me répondit: « j'ai faim, je veux manger ». Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai une seconde, et pendant qu'il la mangeait avec la même avidité, je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.

C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était hideux, son \ isage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardies de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis, il confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion, mais que le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune délinquant ne devait \ms venir en contact et prendre les leçons des jjIus roués ou infâmes bandits.

Je le fis ainsi longtemps causer et m'assurai que je pourrais le dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise, qui se trouvait à quelques vingt lieues plus loin.

« — Pourquoi, lui demandai-je, ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu ?» « — Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième fois qu'ils m'ont chassé.

« Je suis Huron, ajouta-t-il d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger )i.

Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait aveuglement.

Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je suis toujours resté franchement l'ami de mon pays.

Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de lui obtenir son pardon.

Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française, qui n'était alors, on le sait, que dans son enfance.

Malgré sa répugnance, il m'obéit.

Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut plus favorable. Nous étions en 17... L'histoire du Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.

J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef, mais enfin il céda a mes instances et à l'assurance que je lui donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.

Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.

Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des principaux chefs de la tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que je désirasse ardemment mourir, je voulais faire payer ma vie aussi chèrement que possible ; je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds, sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.

Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo, en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action s'engageait ; mais quand le feu était cessé, le premier il était à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.

Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon nom Hélika, qui veut dire « bras fort », vous l'indique), me donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à mes ordres.

Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes

par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.

La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi, plus terribles et plus inexorables, les idées de vengeance. Le jour, elles faisaient bouillonner mon sang et donnaient a ma figure une expression diabolique. La nuit, elles revenaient encore dans mon sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons, lorsqu'ils enlèvent une âme à leur Créateur.

Vin. — l'enlèvement

Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait être mon complice dans son exécution.

Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embûches, que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi, je me tenais cependant Ijarfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure d'Octave, et me rapportaient ce qu'y s'y passait. Il avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec idolâtrie.

Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si heureux, et moi si malheureux ! Oh ! le temps de les faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite, était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.

Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.

Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des lieux.

Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.

Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et beau paysage. Une rivière profonde, d'une certaine largeur, dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.

Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de vastes jjrairies.

Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le

lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition. Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.

Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais morte d'épouvante !

Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes, Paulo et moi, dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.

Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.

La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la vieille servante était sortie et occupée pour un instant dans un jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.

Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte du côté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés comme de petites sœurs, car sa figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en tonte hâte a la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi v.n autre cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.

{d S2iivre) Dr Ch. ue Guisk.

M. JOSEPH LESSARD de Woonsocket, Pv. I. est notre agent pour les Etats-Unis. Il est par conséquent, autorisé à prendre des abonnements et à en faire la collection.

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