I. — 1t9 père morin
Il y avait grand bruit un jour de mai 184— au village de Fleury-les-Bois, situé dans la Nièvre, à quelque distaBce de la Loire, sur les confins d'une contrée montagneuse et boisée. C'était là veille du départ des conscrits de la commune. Avant de dire adieu pour longtemps au pays natal, les futurs détenseurs de la patrie faisaient dans le village une promenade militaire. Alignés tant bien que mal, leurs chapeaux ornés de rubans versicolores et de leurs numéros de tirage, précédés d'un tambour qui battait la marche à fauï sur une méchante caisse de bois, d'un tambour-major maigre comme un échaias, d'une élégante vivandière qui cabriolait à hauteur de ceinture d'homme, les pauvres enfans s'efforçaient de prendre des airs crânes et joyeux qu'ils croyaient de circonstance. Ils chantaient à tue- tête, ils lançaient aux passans de hardis quolibets ; mais, en dépit de leurs stations fréquentes dans les cabarets qui se trouvaient sur la route, cette gaieté élait factice et le diable ne perdait rien à cette affectation d'insouciance.
La manifestation guerrière avait donc mis tout le village en émoi. Les mères, les sœurs, les fiancées accouraient sur le seuil des portes pour voir passer, dans l'appareil de leur nouvel le profession, les beaux .garçons qui allaient partir; elles saluaient de la main, le sourire sur les lèvres et les larmes aux yeux. Les homi-nes regardaient d'un air d'étonnemeut mêlé de pitié ou do moquerie. Les enfans, ces acteurs obligés des fêtes publiques, suivaient en gambadant pieds nus, avec des chapeaux de papier et des sabres de bois, tandis qu'un petit bossu, évincé successivement par toutes les filles du village, se frottait les mains à l'écart et riait sournoisement en songeant au lendemam.
Vers la fin du jour, le bataillon, comme disait le
gringalet d'officier postiche qui commandait la bande, vint stationner sur la place de Fleury ; aussitôt les habitans du village s'y rassemblèrent et entourèrent les apprentis soldats. Il était temps que cette longue promenade se terminât; les triomphateurs étaient couverts de sueur et de poussière ; les libations, les chants patriotiques et autres leur avaient rendu la voix rauque. Le tambour-major, empêtré de ses bottes à talons, de sa canne et de son bonnet à poil, se soutenait à peine sur ses jambes de liiseau ; l'officier jurait que son grand sabre de cavalerie pesait plus de vingt kilos et, pour preuve» il le faisait manier aux spectateurs qui semblaient craindra d'en être mordus. La vivandière, lasse de ses gambades, avait déposé à terre son tonnelet, et, relevant gauchement son jupon, elle s'était assise sur le tambour, en exhibant les splendeurs de son pantalon garance. Cependant la troupe ne rompait pas encore les rangs, car elle s'attendait à être passée en revue par quelque haut fonctionnaire du village, par M. le maire, par exemple, dont la maison, ou plutôt la ferme, se reconnaissait surlaplaceau beau peuplier vert qui décorait la porte. Mais M. le maire était en ce moment occupé à (fonner la provende à ses vaches. Etonné de ce vacarme insolite, il avança sa tête, coiffée d'un bonnet de coton, à la lucarne du fenil et jeta un regard serein et majestueux â ses administrés ; mais, après une minute d'examen et un sourire do satisfaction, la tête auguste et le bonnet de coton disparurent. L'autorité était retournée à ses occupations champêtres, laissant les jeunes soldaU so passer en revue tout seuls, s'ils en avaient la fantaisie.
Bien convaincus de l'indifférence de l'autorité civile, les conscrits se disposaient enfin à se séparer et à aller se livrer dans leurs familles aux tristes douceurs des dernier? adieux, quand les regards se tournèrent tout à coup vers l'extrémité de la place, opposée à celle où se trouvait l'habitation du maire.
De ce côté s'élevait une maison assez vaste ; un drapeau tricolore flétri, et une ensnigtie sur laquelle on lisait: Gendarmerie royale, désignaient suffisamment sa destination. Or, la porte de cette maison venait de s'ouvrir, et le brigadier de gendarmerie luimême, sans armes, le bonnet de police sur l'oreille, et les mains derrière le dos, s'approcha en sifflotant.' Sa vue fut pour les nouveaux soldats ce qu'est le roulement de tambour pour les anciens. Ils ne coururent pas aux armes, et pour cause; mais les plus éreintés se redressèrent et reprirent leurs rangs. — Garde à vous ! cria l'cfiicier ; c'est le père Morin... Un bon enfant que le père Morin, et un vieux de lEmpire... Il va peut-être nous passer enrevua.. — Monsieur Morin ! s'écria la vivandière en se relevant d'un bond ; fichtre ! pourvu qu'il ne me voie pas!
Et, enfonçant son chapeau ciré sur ses yeux, elle chercha à se cacher derrière la foule.
Le brigadier Morin, ou le père Morin, comme on l'appelait faoïilièiement, n'avait rien cependant qui dût exciter à ce point l'agitation et les alarmes. Malgré sa haute taille, sa prestance militaire, sa croix d honneur et ses luxuriantes moustaches grises, son air était paisible et bienveillant. Sa figure fraîche repoS'ie, légèrement arrondie par l'embonpoint, exprimait l'égalité d'humeur. Les gendarmes de campagns, en effet, n'ont pas d'ordinaire ces manières dures, cette physionomie hargneuse de quelques-uns des fonctionnaires du même ordre à Paris et dans les grandes villes. Toujours en contact avec de petites populations qu'ils connaissent, dont ils sont connus, ils en prennent souvent les allures paisibles, les habitudes bourgeoises. Le brigadier do Fleury était l'exemple le plus frappant de cette transformation du soldat rigide en pacifique citoyen. A la brigade, où il était adoré de sts inférieurs, c'était un bonhomme propret, rangé, un peu tatillon, s'occupant de son ménage et de son pot-au-feu, affectueux jusqu'à la faiblesse pour sa fille unique Mlle Victoire Morin, dont le caractère passablement décidé tranchait^ disait-on, avec celui de son père. Du reste, malgré ces qualités privées, il n'était pas moins rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs et le maintien de la discipline. Toujours le premier à cheval quand il arrivait des ordres du cheflieu, il se montrait infatigable à la poursuite des malfaiteurs ; aucun danger n'eût pu l'arrêter quand il s'agissait d'une mission dont il était chargé. Mais il remplissait ses fonctions sans passion, sans animosité personnelle ; il demandait les papiers, il empoignait les coquins, comme un rentier du Marais joue aux boules ou aux dominos, avec calme et simplicité, sans fiel et sans colère, accordant même partois 1 aumône de sa pitié au pauvre diable contre lequel il se trouvait forcé de sévir. /
Un tel homme, pas plus que le maire prosaï me de rleury-les-Bjis, ne pouvait avoir de goût pour les honneurs que les conscrits, réunis sur la place grillaient de décerner h quelqu'un. Aussi, quand iî tut près de la troupe, se hi\ta-t-il d'adresser un signe au tambour qui allait le saluer d'un ban, et qui i<'bti, les baguettes en l'air et bouche béante, fort désappointé de cet excès de modestie. Le brigadirr Mono, après avoir porté à son Iront le revers de sa mam, se mit à parler familièrement en patois du paj» a caix des conscrits qui lui étaient connus. Cet abord sans façon lit oublier aux jeunes g«ns leurs ^•ellôitôsd étiquette militaire; ils rompirent les rangs [
encore une fois et entourèrent avec empressement le bon gendarma Chacun d'eux désirait obtenir quelque renseignement sur sa condition nouvelle ou faire admirer sa tournure belliqueuse au vétéran de la Moskowa et de Waterloo. Morin expliqua, admira tout ce qu on voulut, consola amicalement les affligés, encouragea non sans une légère teinte d'ironie les rodomonts à persévérer dans leurs bonnes dispositions, et finit par glisser à l'assemblée que le départ général pour rejoindre était fixé au lendemain à quatre heures du matin, que le rendez-vous était sur la place même, où un sergent de ligne, qui se trou- ' vait alors dans une commune voisine, viendrait les prendre &a passant, et que quiconque manquerait
I heure serait considéré comme déserteur. Cela dit il se remit k causer tranquillement avec ses voisins' sans avoir l'air de remarquer que certains fiers-àbras s éloigGaient précipitamment pour cadier des marques de faiblesse par trop significatives.
Peu à peu la place se dégarnit, les rangs des spectateurs s'éclaircirent. Le brigadier, sa tâche accomplie ne semblait plus avoir aucun motif d'écouter les billevesées de nos conscrits. Aussi, tout en répondait avec une complaisance inaltérable aux questions saugrenues, jetaif-il autour de lui des regards préoccupés, comme s'il eût attendu quelqu'un dont 1 absence lui semblait inexplicable. Tout à coup il s'interrompit au milieu d'une phrase, et se dirigea vers la vivandière qui jusque-là était parvenue à se soustraire à son attention. En se voyant découverti^ la dame au chapeau ciré devint rouge sous son hâÇ et baissa les yeux.
— Ah ! vous voici donc, mam'selle? dit le brigadier d'un ton de galanterie exagérée ; sucre ! comme vous voilà gentiment attifée!... Sur ma parole, vous me rappelez une petite Moudjikoiseque j'ai beaucoup aimée dans les temps jadis, sur les bords de la Bén> sina.... Elle était verte et jaune ; j'en raffolais l
La vivandière était embarrassée, confuse et semblait retenir avec peine une grande envie de pleurer.
— Brigadier, murmurait-elle, vous voulez plaisanter. . . Mais ça vousest permis, parce que c'est vous ' et puis je vous respecte. '
— Eti bien, qu'avons-nous là? continua Morin en frappant sur le tonnelet que la vivandière avait remis en sautoir; voyons! la petite mère, n'ofifrirezvous pas un verre de consolation à un vieux troubadour qui a traîné ses guêtres sur les champs de bataille du temps de l'autre?
La marchande de rogcmme exprima par une pantomime embarrassée que le tonnelet était vide, . — Voyez -vous ça? reprit Morin en riant d'un gros rire ; les jeunes troupiers ont tout l u, et peut être que la débitante elle-même... Alnv:-, ma belle, puisque votre cantine est à sec, vous iiccppterez bien un verre de rouge ou de blanc là, au cabaret de la mèi-e Laficelle?.. . IVous causerons un peu et vous n'en serez pas fâchée. .. Oh ! ne craignez rien; je ne suis plus très dangereux pour le beau sexe; et puis les mœurs, le devoir... Venez donc! suersi avez-vous peur de moi ?
II passa sa main autoardela taille un peu épaisse de la vivandière dont l'embarras retJoublait ; puis, se tournant vers les conscrits qui regardaient cette scène en ricanant, il dit d'nn ton où la bonhomie n'excluait pas la sédierosse du commandement :
— A demain matin quatre lienres, jeunes gsns ; le scr^ieiit sera là... et puis l'on ne rira plus? Il porta la maiu à son bonnet de police, tourna
carrément sur ses talons, et marcha vers un cabaret voisin, en cntrainaci la dame au jupon rouge.
Les risées provocjaées par la galanterie du gendarme avaient cessé brusquement, et le co«|>le pot s'éloigjier sans être pouusuin par de nouvelles plaisanteries. L'ioeiorable discipime inilitaive commençait à montrer son bout d'oieiile à ces fiaavres diables, qui n'y avaient guère sougéjusqne-!à. Aussi lesgroupes aciievèreat-ils de se disperser ; en un clin d'œil la place eut repiis son aspect de solitude accoutumé.
Blorin et sa compagne, bras dessus, bras dessous, s'avancèrent eu silence vers le cabaret du village, bouge eiiCumé où le lard rance et le fromage mûr répaiidaieut incessamment leurs acres parlums. Mais, avant d'en franchir le seuil, tous les deux, nar u\i mouvement spontané, se lournèreut vers l'hôtel de la gentlarraerie. A une fenêtre du premier étage, daijs un encadramint de rideaux blancs à franges de colon, une grande et btUc jeune tille, coitt'cc en cheveux, semblait les observer elle même avec attention. La vivandière tressaillit, tt le brigadier grommela en careisant sa moustache :
— Bou 1 bon! el'enous voit... véritablement, poHlottc, ma lille Victoire nous a vus; mais elle entendra raison comme ks autres...
Cinq minutes après, ils étaient assis sur des bancs de boi.s, en face d'une table graisseuse, ornée d'une bouteille de mauvais vin et de verres à deux sous. La vivandière avait jeté sur un meuble son chapeau oiié et laissait voir une figuie qui, pour être jeune et imberbe, n'avait pias moins un caractère énergique ; le coude sur la table et le front appuyé sur sa main, eile gardait le silence, en proie à l'embarras, à l'indécision et au chagrin. Morin l'observait du coin de l'œil, en vidant son verre à petits coups.
— Ah çàl mon garçon, reprit-il enlin d'un ton sévère et amical à la fois, j'espère qu'en prenant les jupons d'une femme tu n'en as pas pris les idées? ça ne serait pas d'ordonnance, vois-tu; quoique, pour le dire en passant, il y ait de ces petites femmes qui n'oat pas froid aux yeux.
La ^M'étendue vivandière (car on a deviné sans doute (iepuis longtemps que c'était un homme qni avait joué ce rôle dans la promenade des conscrits), la protendae vivandière donc se redressa, d'un air surpris :
— Une lemme! répéta- t-clle machinalement. Pois jetant les yeux sur son équipage :
— Ah ! vous dites ça h cause de ces aOiquets de gourgandine?... ce sont les autres qui ont voulu que jo les porte... mais attendez, j'en serai bien vile débarrassé !
Aussitôt la vcbte, la coUerelte et la jupe rouge volèrent au loin et, au lieu d'une vivandière, il n'y eut plus qu'un jeuntj drôle de petite taille, il est vrai, mais robu.Ue, bien proportionné, au visage vermeil, à Icxprcssion franche et ouverte quoiqu'un peu niaise. Il revint eu bras de cheu>ise et eu pantalon
Sarance reprendre sa place sur le banc, en face de [oi'in.
— A la bonne he>»te donc! reprit le brigadier; j'aime à ie voir ainsi... tu as l'aii' d'un brave troupier qui se prépare à l'aire sa corvée I
Cette observation, an lieu de tlaiter l'uinour-propre du conscrit, parut au contraire e.\dtcr en lai une impatience féluile. L porta la maiuau maieiic«u(r<:ux pantalon garance, comme s'il tùt voulu également
s'en dépouiller ; mais il s'arrêta à temps, le doigt posé sur un bouton.
— Brigadier, dit-il avec effort et d'une voix profctndément alté'ce. vous tenez donc beaucoup... mais be;\ucoup... à ce que je sois soldat?
Aioriu le regarda fixeraent.
— Sucre! ti j'y liens ! (Disons ici que cette interjection lucre ! qui revenait si souvent dans les discours du brigadier, était le seul juron toléré par Mlle Victoire, son enfant gàtee.) Et le moyen de faire autrement ? fu es tombé au sort, tu as été déclaré bon pour le service, tu as reçu ta feuille de route et ta vas rejoinfire ton régiment; que peux-tu chanf;er à cela? Il faut prendre son sac cl tricoter des jambts à trois sous par liene ; c est indubitable !
Le cousent garda un raornf, sfunce.
Morin coiitinuu à 1 cxaniiner avec sa péné-tration Ira quille ; aprèi avuir vnié --on verre, il reprit :
— Ecoute, Léonard Bouvet, je te veux du bien, quoique j'aie conl'C toi certaines choses sur le cœar... iiîaii lu es on honnête garçon, tu as été à l'école, lu sais lire, écrire, calculer, coinnui un sergent-major. Ensuite tu es h«bile dans ton état de bûcheron ; personne m-eux que toi ne b'eaterid à exploiter une forêt, h surveiller les travailleurs, à construire artistemcnl ces trains de bois qui descendent la Loire et rapportent de gros béuélices... Aussi, avec de la conduite, tu feras ceitainemcnt ti>a clipmin plus tard dans ce pays; tu pourras prendre des coupies de forêts à ton compte el gagaer ljst(;rncnt une jolie fortune. Ce serait donc un vrai uialheur si tu venais à compromettre par quelque sottise de si belles cliances. Or, à ne te pas mentir, mon garçon, continua la biigadier en hochant la lêla, lu ne me parais pas bien chaud pour ie service...
Léonard Bouvet ne répondit que par tm sotird gémissement.
— Peut-être, continua le gendarme en s'écoutant parler, tout en irait-il mieux si ta famille avait pu t'atheter un remplaçant, car, vois-tu, ce qu'on fait à contrecœur on le fait mal. Pour être un bon soldat, il faut être naturcllcmcat propre à la chose ; c'est évident. Mais ton père, quoique assez à l'aise, a cinq autres eiilans, la plupart en, bas âge. Pour l'athtter un homme, il faudrait vendre son lopin de terre, et il ne peut s'y décider. Aussi, mon ami, je t'engage à prendre ton parti en garçon de coeur et à ne pas clampiner avec le gouvernement ^
— Ah ! brigadier ! brigadier I murmura le conscrit siiiïoqué par les sa^iglols, je ne m'y résoudrai jamais |
— Hein ! quoi ? Qu'est-ceque cela veutdire ! fit Morin du ton d un m;igister qui régente^ on écoiitr; aurais- tu la pensée... iMais bah! ce n'est là qu'an premier mouvemeiu de chagrin, au moment lie qultli^la famille, tes amis... Tu en seras revenu après uR étape ou daix ; je oonuais ça ... ou pleure en partant, puis »u huit par rire d'avoir pleuré.
Léoiwid secoua la tête.
— Non?... tu crois?... Ëli bien I alors d'où vient do.. c ce grand chagrui? Pourquoi le désoler uinsi ? Est-ce que.... tu ne serais pas brave, p»r hasard ?
— Pas brave ! rép.U» ie jeune bonnue di>flt les yeux brillèrent. ^^
Puis, se tachant de nouvoau le visage dao» les mains :
— Eli bieni brigadier, s'il «autravouar... il y a de çi, voyez-vous, il y a deçà... je ferais un mauvas soldat,' je cîiponnerais ; bioo sur, je capoQuerais. . .
— Caponner, toi ? sacré mille sucres ! Si je le pensais... Mais non, ajouta aussitôt Morin, je suis sûr du contraire; je me souviens d'un certain jour que je revenais avec mes hommes de poursuivre des braconiiiers ; nous passions à l'Etoile- Verte au moment où l'on était en train d'abattre le Chêne-du-Garde, un vieil arbre qui avait plus de deux cents ans et qui aurait couvert de son ombre un régiment de cavalerie. Miné par le pied, il penchait ù droite et à gauche, prêt à tomber. Nous tïines halte un moment, de peur d'être écrasée, nous et nos chevaux. Tout à coup on s'aperçut que l'enfant de l'un des ouvriers était resté sous le chêne, où il jouait insoaciant du danger. Un cri partit de toutes les bouches; mais personne n'osait aller au secours du petit malheureux. Seul tu t'élançis au pied de l'arbre qui craquait déjà ; tu pris l'entant dans tes bras et tu l'emportas à toutes jambes... Oui, j'ai vu cela, Léonard, et quoique je me pique de ne pas être un poltron, la chair de poule me vient rien qu'à songer à quoi tu t'exposais. Aussi, depuis ce temps, ai-jecorçu pour toi une amitié dont je te donnerai peut-être des preuves... Toujours est-il que ce n'est pas un capon qui a sauvé le petit Pariset, non, sucre! ou je ne m'y connais ])as !
Léonard Bouvet était évidemment flatté de ce souvenir, et un sourire de satisfaction s'épanouissait sur son visage hâlé, pendant que de grosses larmes roulaient encore de ses yeux. Néanmoins il reprit, après une pause :
— Vous êtes bien bon, M. Morin ; mais vous savez? tout le monde a des momenç comme ça... on ne ri^fléchit pas ; et puis c'était chose de mon état ; au lieu qu'être soldat, c'est bien différent 1 On va, dit on, m' envoyer dans un régiment qui partira prochainement pour Algfrre, et il n'y fait pas bon dans le ])ays à' Algerre... il y a des Arabes qui ont de grands fusils avec lesquels ils vous tuent à plus d'un quart de lieue, puis ils vous coupent la tête et vous mettent à la broche, et comme ça vous n'êtes pas enterré en terre sainte... Eusuite, U y a des lions plus gros que le bœuf noir de M. le maire ; ils sautent, la nuit, sur les hommes en sentinelle, et les emportent, comme le chat emporte la souris... Tout cela n'est pas de mon goût, voyez-vous ; je u'aimeraig pas à être mangé par les lions ou par les Arabes; sans compter qu'il faudrait encore traverser la mer, et je me croirais perdu dès que ju ne verrais plus les deux rives de cfiaque côté du bateau.
Pendant ces naïfs aveux, le brigalier se dandinait en souriant de l'air d'un homme qui se croit certain de répondre par une démonstration convaincarite.
— Ah! ah! en es-tu là, mon garçon ? reprit-il ; d'abord le voyage en mer ne sera guère plus dangereux que ces voyages que tu entreprends sur la Loire pour conduire à Nevers les trains de bois.... On le dil du moins; car, pour moi, je n'ai pas expérimenté m chose. Quant aux Arabes, il ne faut pas trop en croire les gouailleries des journaux ou les bavardages de quelques vantards comme Labourot, un des hommes de ma brigade; tu connais Labourot?
Léonard lit une grimace significative.
— Eh bien ! donc pour en revenir, continua Morin, je te dirai le lin mot de cette soi-disant guerre ù'Algtrre, où je ne suis jamais allé, comme bien tu peux croire. Vois-tu, depuis longtemps le gouvernement et les généraux (et il y en a encore de bons, quoique les vieux s'en aillent), donc le gouvernement et les généraux étaient tarabustés de voir qu'il
n'y avait plus moyen de se prendre aux cheveux avec les puissances de l'Europe ; plus de Prussiens à frotter, plus d'Anglais à tanner, absence complète de Russes sur toute la ligne : c'était désespérant. L'armée française prenait du ventre dans ses garnisons ; nos soldats menaçaient de devenir de vrais soldats du pape, à force de n'avoir rien à faire. Alors des malins ont eul'dée d'inventer cette histoire d'Aigerre. Voilà je ne sais combien d'années que j'ai les oreilles rebattues de ces bruits d'expéditions contre les Arabes, les Bédouins, les Kabyles ; plus on en tue, plus il y en a. On leur livre de grandts batailles où OH les écrasa comme mouches; puis on ne porte à l'ordre du jour de l'armée qu'un Français mort et deux blessés. Ça m'a paru louche ; il n'est pas ï&cUe de me rouler, moiquien ai vu de toutes les couleurs! Aussi, j'ai deviné qu'il y avait une anguille sous roche. Estce que, si la France voulait bien, elle n'en finirait pas en un temps et deux mouvemens avec ce ramas de vagabonds à ventre creux? Mais tu comprends; on les mijote pour s'entretenir la main; quand on sent le besoin de tirer un coup de fusil ou deux, ils sont là, et il est toujours plus agréable de viser sur leur carcasse de parchemin que sur un mannequin de paille ou de bois. Ainsi donc, mon garçon, ne t'eliVaie pas trop de ces moricauds d'Afrique : ce ne sont que des ennemis pour rire. Ils ne mangent pas plus de chair humaine que toi et moi ; et, quant à leur idée de couper les têtes, je te demande un peu ce que ça fait, lorsqu'on est radicalement mort, d'avoir ou non sa tête sur ses épaules?
Le conscrit paraissait émerveillé de l'érudition et de la brillante logique du brigadier ; celui-ci, après une nouvelle rasade de vin blanc pour s'éclaircir la voix, continua avec majesté :
— Reste la chose des lions, et ici, mon cher Léonard, tu me permettras de te dire que je te trouve tout à fait hétéroclite, incohérent et même un peu subséquent ; car enfin je me vois obligé de te demander si tu as jamais vu des lions ?
— Jamais, brigadier.
— Fort bien; maintenant, autre question : auraistu peur d'un chien dogue qui menacerait tes mollets, à supposer toutefois que tu sois muni de ce genre d'ornement?
— Allons donc! avec un bon gourdin, je ne crain drais pas chien au monde!
— Eh bien ! pourquoi craindrais-tu un lion davantage? Moi qui te parle, j'en ai vu à Paris, quand je suis allé montrer la capitale à ma fille Victoire ; c'étaient de vrais lions d'Afrique, et pourtant ils ne m'ont pas semblé plus redoutables que ces gros chiens paresseux qui ronflent sur un os... Je n'en ai pas essayé, mais avec un moulinet de mon sabre d'ordonnance je mettrais facilement à la raison deux ou trois de ces cadets-là, et tu sais que je ne suis pas vantard !... Tout bien examiné, mon ami, ne te monte pas plus la tête pour les lions que poui les Arabes. On t'a conté des mensonges, vois-tu; et un garçon qui a reçu de l'éducation, comme toi, ne devrait pas s'y laisser prendre.
Les traits du conscrit s'étaient rassérénés; ses larmes avaient cessé de couler et sa physionomie exprimai) la plus ferme confiance dans les lumières supérieures du brigadier.
— Merci, monsieur Morin, reprit-il ; si les choses sont ainsi, et il n'y a pas à en douter puisque vous le dites, ça chauge fièrement la thèse... De celte façon donc il ne faut pas croire ce que jasait l'autro
jour en ma présence votre M. Labourot, ici même, chez la mère Laficelle, sans cloute pour m'effrayer?
— Ah! ah! dit le brigadier en riant, c'est donc vraiment Labourot qui t'a fait ces superbes histoires d'Arabes et de lions? Je m'endoatais... Et tu écoutes les calembredaines de ce grand farceur-là? Avec lui les vérités sont comme si elles avaient passé dans l'étang de Varzy où, dit-on, ks pisloleCs deviennint fusils... lUais j'aurais cru, Léonard, que toi, plutôt qu'un autre, tu te serais défié de Labourot !
— Il est vrai, brigadier, que lui et moi nous ne nous aimons pas au fond. Sans être positivement brouillés ensemble, nous ne serions pas fâchés, je crois, de nous jouer mutuellement quelque mauvais tour...
— Minute, mon garçon ; ne t'y frotte pas ! Labourot est ainsi que moi agent de la force publique, et il ne faut pas molester l'autorité, c'est dangereux... Ah ! çà, mon cher Léonard, continua le vieux soldat d'un air de satistaction, te voilà, j'espère, devenu raisonnable ! Tu n'as plus rien sur la conscience, n'estce pas ? Et demain matin tu vas emboîter le pas avec les camarades, franchement et sans tortiller, c'est bien entendu ?
, Léonard Bouvet baissa les yeux et son visage se rembrunit de nouveau.
— Ah ! brigadier, dit-il avec un gros soupir, il y a autre chose... Je ne pourrai jamais... il y a autre chose.
— Eh ! qu'y a-t il donc encore ? demanda le père Morin en se tordant la bouche d'un air narquois ; voyons, parle rondement ; débonde ton cœur, mon garçon ; je suis ton ami... là... tu peux tout me dire, tout !
— Ehbii^n ! brigadier, il y a... mais je n'ose pas... tenez, décidément il n'y a rien.
Le gendarme mit ses coudes sur la table et approcha son visage de celui de Léonard.
— Gros bêta, veux-tu que je te disecequ'il y a, moi ? reprit il à demi-voix ; eh bien ! il y a que tu as une idée sur ma fille... est ce vrai?
Le conscrit pensa tomber à la renverse :
— Sainte Vierge ! monsieur Morin, comment sàvez-vous cela?
— Il y a encore, continua le brigadier sans changer d'attitude, que ma fille, ma jolie Victoire a aussi une idée sur toi !
— Ûuoi! brigadier, elle vous a donc avoué...
— Et il y a enfin que moi, le papa, j'ai une idée sur vous deux... Est-ce clair, ça?
Le conscrit n'y tint plus, il s'élança vers Morin, se jeta à son cou et l'embrassa en fondant en larmes. Le brigadier lui rendit ses caresses avec une brusque franchise. Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. Enfin Morin se dégagea, comme honteux de s'être laissé attendrir.
— Ainsi donc, reprit Léonard, vous me pardonnez d'avoir osé...
— Ne parlons pas de ton audace, monsieur le vertgalant, interrompit le brigadier avec quelque sévérité, car je me mettrais en colère, et c'est ce que je ne veux pas faire en ce moment... Oui, je sais qu'on s'est caché de moi, qu'il y a eu des aveux et des promesses échangés entre vous, des simagrées d'amoureux... «Mcre!... quand j'y pense. ..maisavec une tillo comme ma Victoire, tout cela n'a pas autant de portée qu'avec une autre ; elle est solide au poste, ferrée sur la vertu, et on peut s'en rapporter à elle pour maintenir les soupirans à distance... il n'y a pas grand
mal, j'en suis sûr; s'il y en avait, tu m'entendrais chanter une autre antienne, mon garçon, et du diable SI tu trouvais de ton goût les roucoulemens de mon gosier !
Bouvet s'empressa de protester de son respect et de son aff'.^ction sans bornes pour Mlle Victoire.
— C'est bon ! c'est bon ! interrompit le brigadier ; brisons là... Il n'est pas convenable qu'un père discoure trop longuement et avec trop de détails sur de semblables choses ; aussi je te dirai seulement ceci : Tu plais à ma fille, tu me plais. Obéis hoiiorablemett à la consigne ; pars, fais ton temps, conduis toi bien au service. Quand tu auras ton congé, reviens au pays, on t'attendra. Ma fille t'apportera quelques petites économies que je tiens en réserve ; on vous mariera dans les règles, à chaux et à sabie, et vous serez tous les deux mes enfans. ... voyons, ça te va-t-il? frappa là !
Et il avança sa large main ouverte.
Mais le conscrit ne parut pas très empressé d'y laisser tomber la sienne; il était en proie à una véritable anxiété et semblait se défier de la rude cordialité du vieux soldat.
— Brigadier, balbutia-t-il, je suis tout plein reconnaissant de vos bontés... Je suis content comme un roi de vous voir si bien disposé pour moi, mais...
— Ne lanternons pas. .. en deux mois, acceptestu, oui ou non?
— Eh bien, permettez-moi seulement une question.
— Parle vite alors.
— Est-ce que Mlle Victoire consentirait, elle, à m'accorder sa main, quand je reviendrais de l'armée?
— Pourquoi rne demandes-tu cela ? dit Morin désappîtiuté à son tour.
— C'est que je crois... on m'a assuré... enfin je ■sais que Mlle Victoire n'aims pas les miUtaires et qu'elle n'épousera jamais un soldat.
Lebrigidier fronça le sourcil.
— Ah! tu sais cela? reprit-il, tu connais mes chagrins domestiques .. En elfet, cette petite sotte, quoique fille d'un soldat, s'est mise à délester l'uniforme... Mais ce sont là des caprices que je ne veux pas lui passer ; je l'ai gâtée jusqu'ici; cette fois je tiendrai bon... Eiifiu c'est une affaire à régler entre elle et moi ; je sais comment la prendre... Quant à vous, monsieur Léonard, retenez bien mes paroles; je ne donnerai jamais ma fille à un pleurard qui re-' fuserait de partir par peur des Arabes et des lions... Quand même, ce qui est impossible, vous trouveiiez moyen de vous faire exempter du service militaire, je n'aurais jamais un poltron pour gendre... Et j'aimerais mille fois mieux marier Victohe à Labourot, tout fat qu'on ledit... ».
A ce ncm de Labourot, Léonard bondit sur son siège.
— Brigadier ! s'écria- t-il, Mlle Victoire ne peut pas soi<|iir Labourot, elle le bail, elle serait malheureuse !
— Que t'importe? répliqua Morin d'un ton évidemment radouci, comme en dépit de lui-mêiue, laisse-moi le soiu de m'entcndre avec ma fille... Mais écoute, ajouta-t-il en se levant et en faisant ses préparatifs de départ, j'espère encore que tu rélTéchiras avant de te décider à quelque sotùse. Si ileiuaiu malin, quand le sergent passera par ici, tu te trouves à ton poste avec les autres et si lu le comportes comme il faut, j'oubUerai cette discussion fâcheuse, et tu pourras toujours me considérer comme ton ami. Si, au contraire, tu manques à l'appel... tu me con-
nais... ensses-tu dix fois tourné la tête à loiites les filles du canton, je ferai mon devoir et je te tréiterai ni plus ni moins que le dernier malf.àteur contre lequel j'aurais reçu des ordres... Inscris cela sur tes tabktles... Maintenant, serviteur! je retourne au quai ticr; pense à ce que fai dit, et qui vivra verra !
Il jeta sur la table le prix de la consommaliou, et sortit du cabaret, en laissant Léonard étourdi et consterné.
Après nn moment de réflexicn, celui-ci se leva précipitamment à sou tour, comme s'il eût voulu rejoindre Morin. iiiais je brigadier était dJ'jà rentré à l'hôtel de la gendarmerie.
— Que faire ? murmura le jeune homme avec angoisse ; le père veut que je parte et la fille...
Il aperçut alors tur la fenêtre où s'était montrée précédemment Mlle Victoire un vase de verre bleu rempli des Heurs. Cette circonstance, qui avait pour lui une siguification précise, l'endit un peu de calme à ses pensées.
— Ce soir, elle en décidera ! peusa-t-il.
Pois, après être allé reprendre ses vêtemens ordinairts chez un voisin où il les avait déposés, il se dirigea à pas lents vers la maison de son père, située k quelque distance de Fleury.