‹ Le réfractaire: romanChapitre 2 sur 32 · II. — Les tentation» du conscrit · texte numérisé non relu

II. — Les tentation» du conscrit

Léonard Bouvet, dont la conversation avec le brigadier de gendarmerie a donné peut-être au lecteur une idée peu favorable, ne méritait pourtant pas un jugement trop sévère. Son caractère était un de ces singuliers mélanges de niaiserie et de bon sens, ^e linesse et de crédulité, que l'on trouve seulement chez le paysan de France. Du reste, Léonard, par son intelligence, par son éducation, était fort supérieur au commun des paysans. On n'a pas oublié l'énumération faite parMorin des connaissances élémentaires qu'il pos-édait; et, comme l'avait pressenti le brave gendarme, ce jeune homme était vraiment destiné à s'éltver de beaucoup au-dessus du niveau social où il était né. Cependant, à vingt et un ans, Léonard s'ignorait lui-mêtae; ses facultés, encore en germe, éla'ent comme ensevelies sous la croûte des préjugés et des passions locales. Sauf les trop courts inslans consacrés à sou instruction, si jeunesse avait été laborieuse, remplie exclusivement par les préoccupations de la vie malérieile. Aîné d'une famille nombreuse, il lui avait f:illu, de bonne heure, partager les rudes travaux de son père. Comment eût-il pu secouer jusque-là le joug des idées fausses, des erreurs qu'il voyait régner sans partage autour de lui? Lfcs natures les plus droites elles plus saines sont aussi parfois les moins précoces ; tout doit venir à temps dans les organisations en parlait éijuilibre. Aussi ne manquait il h Léonard Bouvet que du temps et des circonstances fa>vor pouvait et ce qu'il valait.

et des circonstances fa>vorables pour montrer ce (ili'il

Au physique, Léonard, maintenant qu'il avait repris Sis vêtemens habituels, était un beau garçon alerte et robuste , malgré sa taille moyenne, et on : 'expliquait aisément la distiuclion particulière dont l'avait hon(.ré Mlle 'Vicloire. Son costume morvandeau n'avait pourtant rien d'avantageux ; il consistait en une veste ronde et un large pantalon dcpmLm gris, un gilet croisé garni de boulons de métal et un de ces clmpeaux à lOr.ne basse dont les larges ailes ^orit soutenues par des cordons. Pour compléter cet quipage traditionnel , il tût dû étr2 chaussé de

gros sabots; mais Léonard était un élégant, un mottsieur dans son endroit et, malgré les caquets, il était en usage de porter des souliers achetés sur ses économies. Néanmoins , ce costume lui allait beaucoup mieux que celui de vivandière, dont ses camarades l'avaient affublé pour la solennité du jour, et son visage mâle, bien qu'un peu ahnri, protestait contre ce choix déshonorant. f

Au moment où le conscrit quittait le village de Fleury, le soleil se couchait, et Léonard avait un bon quart d'heure de marche pour se rendre à la demeure de sa famille. Le chemin descendait en serperrtant un des derniers mamelons de la chaîne peu élevée, mais abrupte et sauvage, des montagnes du Morvan. A droite et à gauche, les hauteî^rs étaient couvertes de bois verdoyaas, entremêlés de champs cultivés. En bas de la pente s'étendait une vallée large et plate que traversait la Loire, dans toute la majesté de son cours tranquille et égal. Eu face de Léonard, un torrent fougueux, qui prenait sa source dans le haut pays, venait apporter au fleuve le tribut de ses eaux limpides.

C'était sur une étroite langue de terre, formée par. l'embranchement de la Loire et du ruisseau, que s'élevait la demeure de la famille Bouvet, construction basse, misérable, au toit de chaume, si malheureasement exposée aux débordemens de la rivière, que son existence en pareil endroit semblait un miracle. Mais vingt fois elle avait été recouverte complètement par les eaux, vingt fois, malgré son apparence peu solide, elle avait reparu intacte à la fin de l'inondation ; de là lui venait son nom de la Cannette, sous lequel on la connaissait dans lé pays. Par derrière on voyait un jardin ou plutôt un endos, ensemencé de chanvre et de pommes de terre, ombragé de quelques arbres fruitiers à demi sauvages. Ces plantations semblaient être ?-3 prolongement d'une vaste lorêt qui, couronnant les collines environnantes, venait expirer au fond de la vallée, à une portée de fusil de la Cannette. Sur le bord de l'ean, ttdt un petit chantier de bois, dont les bûches, empilées avec la dextérité particulière au pays, semblaient attendre le moment où elles feraient le voyage de Paris à travers canaux et rivières. Un pont jeté sur le torrent et formé de deux troncs d'arbi'es, avec une branche de châtaignier pour unique garde-fou, reliait la route au sentier qui conduisait à celte habitation d'un aspect solitaire et mélancolique.

Ce beau paysage, éclairé par les derniers feux du soleil, baigné dius les mbiles vapeurs qui précèdent la nuit, devait avoir pour le jeune homme un charme particulier. Cette cabane dont le toit fumait, c'était celle de sa mère, c'était là qu'il était né ; ces bois avaient été le théâtre des jeux de son enfance; sur cet isthme de sable se résumaient tons les érénemens de sa vie, louto» Siis affections, tous ses souvenirs. Et pourtant, dans quelques heures peut-être, il allait quitter tout cela, s'exposer aux hasards d'une esis-' tence rudte et nouvelle, sans espoir de revmir avant sept longues années et peut-être de revenir jamais ! Aussi s'arrêta l-il un moment au bord du chemin; appuyé contre un arbre, il promena un long regard autour de lui, jusqu'à ce tjue le* larmes vinssent obs- ' curcir l'image de ces riantes campagnes.

Enlin, il se redressa brusquement, essuya ses yeux d'un revers de main et continua sa route. IJ allait traverser le pont rustique dont nous avons parlé, quand un bruit de pas rt nnc voix prétentieuse qui fredonnait une romanee le firent tressaillir. Par an

sentiment de curiosité bien nature), il voulut connaîlre l'importun qui troublait sa tristesse et il ralentit le pas. Bientôt le chanteur tourna un bouquet de houx qui formait l'angle de la route, et Léonard aperçut un gendarme qui paraissait venir d'une ville voisine et se dirigeait bon train vers Fleury.

Celui-ci différait beaucoup du bon et pacifique brigadier Morin, avec lequel nous avons déji fait connaissance. Il était dans la force de l'âge, bien bâti. Sa figure eût été belle, sans une expresion d'insolence et de fatuité qui révoltait au premier aspect. Son nez relevé avait l'air de provoquer ; le croc de sa moustache noire avait un tour dédaigneux et insultant. Son chapeau galonné était posé de côté, presque sur les yeux, avec la crànerie d'un bravache de garnison. Il se dandinait en marchant; une de ses mains soutenait sur son épaule le grand sabre qu'il avait détaché pour être plus dispos; il arrondissait son autre bras sur sa hanche comme un prévôt d'escrime qui se donne des grâces. Son chant lui-même, par son afféterie maniérée, agaçait les nerfs et donnait envie de chercher querelle au chanteur.

Mais les observations de Léonard ne turent pas longues; au premier coup d'œil jetésurle gendarme voyageur, il se retourna avec une sorte de dégoût, comme s'il venait de voir un aspic. U avait reconnu Labourot, ce rival redoutable dont Slorin l'avait menacé d'encourager les assiduités auprès de Mlle Victoire.

Le conscrit voulut traversa le pont en toute hâte afin de n'avoir aucun rapport avec cet odieux personnage ; mais l'accélération de son pas éveilla les défiances obligées du gendarme. Labourot cessa tout à coup de chanta- et cria d'un ton brutal :

— Hein ! attendez-moi donc , vous qui vous cachez.... Qui êtes-vous? Où allez vous?

Cet accent impérieux irrita Léonard, déjà fort disposé à la colère. U revint sur ses pas en enfonçant à son tour son chapeau sur les yeux.

— Je ne me cache pas, monsieur Labourot, dit- il avec fermeté, et je vais où il me plaît.

Labourot le regarda presque sous le nez et finit par partir d'un éclat de rire.

— Ah! c'est toi, petit? reprit-il d'un ton à la fois

Srotecteur et ironique ; d'où diable viens-tu si tard? [ais au fait, c'est juste; vous avez défilé la parade aujourd'hui, et vous vous êtes amusés comme des gueusanls !... Hein ! vous vous en êtes joliment donné !... Demain malin ce sera une autre histoire.

Celte familiarité insultante ne paraissait pas du goût de Léonard; il restait roide et froid au milieu du pont.

— Est ce là tout ce que vous avez à me dire, monsieur Labourot? reprit-il. En ce cas, bonsoir... je suis pressé.

Et il voulut encore s'éloigner. Le gendarme le retint par le bras.

— Comment ! comment ! Est-ce ainsi que l'on se sépare entre amis ? Songe donc que l'on va t'envoyer en Afrique et tout le monde n'a pas, comme moi, le bcmheur d'en revenir... Il y a les Arabes et puis les lions de l'Atlas, et puis la fièvre, la peste, sans parler de la misère que souffrent les pauvres troupiers dans les expéditions ! tu m'en diras des nouvelles, si nous nous retrouvons un jour.... Aussi quand on quitte un camarade qui paît pour l'Afrique (et tu es mon camarade maintcuant que te voilà soldat), on se dit adieu comme si l'on ne devait jamais se revoir ; c'est le plus sûr I

Léonard ne savait trop comment prendre ces propos où, sous une forme Cvîrdiale, il sentait l'intention réelle de i'effraytr et de le railler. Labourot coatinua :

— Eh ! petit, ça te paraîtra dur dans le commeacement; car, vois-tu, le service ne plaisante pas... Mais tu finiras par t'y habituer, si tu n'es pis emporté par le mal du p lys ou tué d'une manière quelconque. On s'habitue à tout, môme à la vaclie enragée, au cachot, et à l'hôpital. Seulement laut de la philosophie et être prêt. Ainsi, par exemple, après

■avoir embrassé papa et maman, les frères, et les £06 irs et toute la boutique, faut plus compter sur eux; c'est une bonne précaution; car, eniin, lu dois comprendre qu'un sept années, il y en aura p'usd'un qui descendra la garde...; et puis, continua-t-il tii ricanant, quand on a au pays quelque petite amourette, il faut mettre reçu, mon garçon ; oh ! ça, c'est de rigueur! on serait trop jobard d'exiger qu'une femme vous attende si loufjtemps, au risque de vots voir revenir avec un bras, ou une jï.nbe de moins, ou avec une balafre au visage... Cf^s chosesli réjouissent peu les dames qui, natffrellement, ainitat les beaux hommes. Ainsi, mon pauvi^ L':oua;d, si jamais tu as filé le parlait amour avec quelque filletie du voisinage, ce que ta as du mieux il faire est de l'oublier tout de suite; si tu ne peux la vo r à ta fantaisie, écris-lui dès ce soir une lettre d'adieu. On dit que tu as une jolie écriture ; ça tombe bien^.,. Ecris donc, mon garçon, et romps îranchement avec la demoiselle... Tu aurais tnip de chagrin plus tard d'apprendre qu'elle est mariée à un autre et déjà mère d'un grand nombre do pouparts .. Ce que je t'en dis là, petit, c'est dans ton intérêt et pour te consoler à tout événi:ment.

Le pauvre Léonard était si bien c/nsolé, qu'il avait grand'peine à retenir ses larmes en ocout int ces paroles perfides. Cependant l' amour-propre et sa haiw; secrète contre 1 interlocuteur le soufmrent, et il fit bonne contenance.

— Je vous remercie, monsieur Labourot, dit- il sèchement, je n'oublierai pas vos conseils, et je les prends pour ce qu'ils valent... Mais vous-mèra-, ajouta-t-d d'un ton sarca^tique, vous êtes la preuve qu'on pfut revenir d'Afrique en parfait état, sans éclaboussures, et donner encore dans l'œil à toutes les jolies lilies d'une paroisse.

Le fat ne put s'empêcher de sourire à ce compliment équivoque.

— C'est, ma foi I vrai, mon garçon, dit-il eu se rengorgeant, et si je n'étais pas discret... Qui; veux tu ? j'ai eu de la chance. P.is une avarie, pas une é^ratignure en dix années de service ! ça no se voit pas souvent ; et les belks d'un c^'rtain village de noire connaissance remarquent fort bien ces petits détails là.. . Mais je suis las de ces amourettes frivoles. Je veux faire une fin, comme on dit, et je songe strieusement à me marier. .. Tu ne tardera pas à avoir de mes nouvelles quand lu seras ai rivé au régiment ; avant trois mois d'ici, tout sera bâclé, je l'espère.

— Vous I demanda le conscrit d'une voix élranglce par l'inquiétude ; vous allez vous rainir"/... et avec qui donc?

— Tiens, voyei->X)Us ce petit bonliomme qui veut connaître mes secrets ! s'écria L."»bourolavec dédain; mais écoule, ajouta t-il aussitôt. comiDo s il se ravisait, lu pars domain, et its indiscrétions ne peuvent être biin dangereuses. Je t'avouerai donc qu' j aime une belle personne, la perle de ce pays; si, de son

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côté, elle m'aime ou non, je n'en dirai rien... Toujours est-il que jusqu'ici il y avait certains obstacles à mon mariage... ceci ou cela... des bagatelles, des enfantillages ! Mais à partir de demain les obstacles seront levés, mon garçon ; j'aurai le champ libre et j'épouserai, j'épouserai, je te le garantis.

Les yeux de Léonard étaient devenus secs et brillans, ses poings se serraient. On eût pu croire qu'il allait s'élancer sur Labourot et le précipiter dans le torrent qui mugissait sourdement au-dessous d'eux. Néanmoins il eut la force de se modérer et de répondre encore par l'ironie à des allusions qui visaient si nettement à l'outrage:

— Epousez, si vous pouvez, monsieur Labourot, reprit-il, c'est votre affaire... mais prenez garde; si vous voulez conserver cette belle figure dont vous êtes si fier, ne vous exposez plus aux flaxions, comme vous en aviez une il y a quinze jours.

Pour comprendre cette réponse, il est bon de savoir qu'en effet, quinze jours auparavant, Labourot s'était montré à Fleury le visage enveloppé d'un foulard, en se plaignant d'une lluxion; mais le bruit avait couru que la prétendue fluxion avait pour cause nne main éaergique mise trop rudement en contact avec la joue du beau gendarme, et Léonard savait peut-être à quoi s'en tenir sur un pareil bruit. Labourot, certainement, sentit le coup, car il devint cramoisi et l'expression railleuse deses traits disparut aussitôt.

— Que veux-tu dire, petit drôle? reprit-il avec confusion, prétendrais-tu...

— Je ne prétends rien, M. Labourot ; mais tenez, ne nous amusons pas à nous dire en tapinois un tas de douceurs dont nous ne pensons pas un mot... vous ne m'aimez pas et je ne peux pas vous sentir. .. vous savez bien pourquoi ! ^ous ne me voulez pas de bien et je vous veux tout le mal possible. Ceci entendu, allez à droite, moi je vais à gauche, el je souhaite pour l'un et pour l'autre que nous ne nous retrouvions plus sur ia même route, car p jure bien... mais en voilà assez, bonsoir et que le diable vous conduise !

— Bonsoir, l'ami Bouvet, reprit le gendarme de son ton moqueur, lu es moins bête que je ne l'aurais cru puisque tu as découvert que je te gardais un chien de ma chienne et un bon... oui, oui, ne tombe jamais sous ma patte, mon garçon, car il t'en cuirait, je te le promets.

— Il suffit, qui vivra verra... nous aurons peutêtre un jour affiire ensemble, M. Labourot.

Ils se séparèrent en se menaçant du geste et du regard ; Labouiot reprit le chemin de Fleury et Léonard se dirigea vers la Cannette.

Malgré son apparence calme, le conscrit n'emportait pas moins les traits envenimés décochés par son rival. Il se croyait sûr de la préféience de Mlle Victoire; mais les femmes sont si bizarres! D'ailleurs, Labourot était réellement un beau cavalier. Habitué aux succès, il avait une langue dorée, et puis il affectait une assurance si entière! Comment ne pas croire que cette sécurité était fondée suç des faits positifs? D'un autre côté, !\lorin lui môme ne paraissait pas aussi pénétré que Léonard l'eût désiré des ridicules de Labourot. Qu'allait-il se passer aussitôt que le pauvre conscrit aurait quitté le pays ? Les absens ont tort, dit-on, et le proverbe est vrai, surtout en amour. Décidémeiit, Labourot avait la partie trop belle.

Ces réflexions et d'autres remblablcs occupèrent léonard pendant le reste du trajet. La nuit tombait;

c'était l'heure où la famille prenait d'ordinaire son modeste repas du soir. Mais, en approchant du logis, il n'entendit pas les cris joyeux de ses jeunes frères et de ses jeunes sœurs saluer son arrivée. Quand il souleva le loquet de bois, un fagot qui achevait de se consumer dans l'àtre éclairait la salle basse. La soupe aux choux fumait dans des écuelles de bois de différentes dimensions. Les enfans, assis par terre, les pieds nus, leur écuelle sur leurs genoux, mangeaient sans ricaner et sans se chamailler, contre leur habitude. On eût pu les croire seuls, tant le silence était complet ; néanmoins le père et la mère se trouvaient là aussi. Bouvet, vêtu à peu près comme Son fils, le visage caché par son sombrero morvandeau, les bras pendans, semblait plongé dans de tristes réflexions. La mère, la tête enveloppée dans son tablier, laissait échapper des sanglots étouffés qui, par intervalles, faisaient tressaillir les enfans étonnés.

Quand Léonard entra, le chien du logis seul vint au-devant de lui et oublia un moment ses sollicitations muettes auprès des pstits gourmands pour le saluer d'un grondement amical. Ce n'était pourtant pas indifférence de la part du reste de la lamille, car les yeux se tournèrent aussitôt vers lui d'un air d'affection et de tristesse.

— Est-ce toi, mon fiot'f demanda la mère.

— C'est moi, répliqua le conscrit avec effort.

Et il vint s'asseoir sur un escabeau en face de la table. Il y eut un nouveau silence.

— Tune manges pas ta soupe? dit enfin Bouvet d'une voix rauque et altérée.

— Père, je n'ai pas faim ce soir... Mais il me semble que, ni toi ni ma mère, vous n'avez rien mangé non plus?

— Manger I s'écria la bonne femme, manger quand notre garçon va partir, quand c'est la dernière lois que nous le voyons peut-être ? Il faudrait n'avoir pas de cœur!

Puis, se levant précipitamment, elle courut à son fils et l'embrassa avec transport en s'écriant :

— Ah ! mon pauvre Léonard, est-ce bien vrai qu'ils vont t'emmener, que je ne te verrai plus? Un si vaillant travailleur ! un si bon sujet ! un si brave enfant!... On nous disait tout à l'heire que tu étais bien joyeux aujourd'hui sous ton habit de vivandière; mais ce n'était pas vrai, n'est-ce pas? Tu ne pouvais pas être joyeux de nous quitter, nous qui t'aimons tant?

— Vous avez raison, mère Marguerite, répliqua le jeune homme avec émotion ; mais que voulez-vous ? Il ne faut pas avoir l'air... on tient à ne pas servir de risée aux autres et on avale ses larmes, et on fait des singeries en voici, en voilà! •

— Je le savais bien, moi, que notre Léonard n'était pas content de partir! Ah I mon cher enfant, où vont-t^jt'envoycr? tu seras perdu, perdu sans ressource... On dit qu'j/i vont t'emmener dans un pays où il n'y a pas une goutte d'eau à boire, qu'il faut y apporter de l'eau de France ! Sainte Vierge ! le beau garçon qu'ils me prennent là I S'ils devaient me le rendre, encore... maisi/» ne les rendent plus à leurs pauvres mères... ils les tuent à cou|)S de fusil, ils les font mourir de faim, de soif et de fatigue!... Qui nous aidera maintenant? qui abattra l'ouvrage? qui fera marcher la maison ? ton père n'a plus le cœur à la besogne comme autrefois... Il n'y a que ta sœur Jeannette qui commence à nous rendre des services ; es autres sont bien d'honnêtes enfans aussi, mais Ui

sont petits, et c'est pour nous une grosse dépende... Quand tu étais là, tu gagnais ta part, et tout marchait bkn. Mais ion père, comment paiviendra-t-il, avec sou travail, à nourrir et à habiller tant de monde ? Il faudra qu'il s'abîme d'ouvrage, et encore... Mais pour lui, ajouta la bonne femme d'un ton de reproche, il l'aura bien voulu ! c'est lui qui est cause que tu l'en vas, et s'il eût moins tenu à sa bicoque de mai^>on, à son miséiable morceau de terre...

— Ne dites pas cela, mère, interrompit Léonard avec vivacité, vous savez bien que je n'ai pas voulu entendre parler d'une vente qui vous ruinerait...

— Tiens, femme, dit Bouvet d'un ton bourru, si je ne savais que lu n'<-s pas méchante, je me mettrais en colère contre toi et je t'apprendrais... Comment! tu me vois consterné de la perie de mon aîné,

•mon bras^roit, le compagnon de mes fatigues, et tu viens m' adresser de pareds reproches? E^t ce moi qui ai refusé de vendre notre champ ? Eh bien ! si Léonard y consent, je vais aller de suite à Fleury chez le notaire Du: aud ; je lui dirai que je donne tout, et la maison, et le jardin, et la chenevière, pourvu qu'on trouve un remplaçant à Léonard... Voyons, ajouta-t-il en se levant, est-ce entendu? Faut-il partir?... Ce sera sans regret, mon gars I Marguerite s'approcha de lui.

— Allons ! notre homme , dit-elle avec émotion, j'ai eu tort ; je tè demande pardon ; tu as une bonne àme... Mais, puisque lu es si bien disposé, pars sans tarder... Est il besoin de réfléchir quand on peut perdre un fiot tel que celui ci?

— Bouvet allait sertir, peut être un peu à contrecœur, car un lopin de terre est aus:i cher au paysan que sa propre vie ; Léonard le retint.

— Merci, père, dit-il avec résolution , vous m'aimez bien , je le sais, mais je ne consentirai jamais à cela .. Je serais un fainéant, un sans cœur, si je le souffrais... Y pensez-vous? tout donner pour moi ! Et vous qui vous faites déjà Tieux? Et ces pauvres petits qu'il faut élever? Non, non, n'en parlons plus. Pas un pouce de terre ne sera vendu pour me tirer de ce mauvais pas.

— Mais lu veux donc partir? s'écria Marguerite éperdue.

— Eh ! mère, dit le jeune homme avec un sombre désespoir, que pouvons-nous contre la nécessité?... La volonté du bon Dieu doit s'accomplir!

Il y eut là une scène déchirante. Léonard passait des bras de Marguerite, dont les éclats de douleur remplissaieni la maison, à ceux de son père, dont le chagrin, moins bruyant et moins expansif, n'en était pas moins violent. Les enfans, d'abord surpris, ne tardèrent pas à se mettre de la partie en voyant pleurer leurs parens et leur frère aîné. Ce fut bientôt un concert de cris et de sanglots qui tût attendri Labaurot lui-même.

— Ah! Léonard, dit enfin Bouvet en serrant les poings, si tu le voulais bien , it$ ne t'auraient pasJ

— Comment faudrait il s'y prendre? demanda Marguerite, qui ceisa tout à coup de pleurer.

— Dame ! Léonard et moi nous connaissons les bois du voisinage mieux que pe^on'ne du pays ; notre maison est dans un endroit où il est lacile de se cachir, et l'on trouverait là-haut, dans cos vieilles masures qu'on appelle les ruines de Saint-Révérien, des niches où I on n'auiait rien à craindre des gendarmes... D'ailleurs nous avons ihacun un lu^il et nous bavons nous en servir... Oui, Léonard, situ voulais, je délierais qui que ce lui de mettre la main

sur toi, lors même qu'on lâcherait la brigade entière à tes trousses.

— Le tait est, dit le conscrit tout rêveur, qu'il ne serait pas facile de me prendre, si une fois j'étais décidé.

— Pourquoi donc ne resterais-tu pas? s'c'cria Marguerite, dont cette ouverture ranima les espérances ; les enfans et moi nous ferions le guet... et je réponds bien... Seulement, les fusils n'ont rien à faire la-dedans I ce sont les fusils qui me déplaisent dans cette affûre.

— Bah ! à quoi cela servirait-il ? reprit Léonard avec abattement ; tiens, père, toute reflexion faite, ne me parle plus de cela , ce serait me tenter en pure p: rte, car j'y ai déjà pensé, et j'ai peur de moimême.

— Mais alors tu veux partir ? répéta la pauvre Margueiite revenant à son refrain habituel.

Léonard se leva.

— Mère, dit-il avec embarras, si je dois partir ou non, je l'ignora encore... Je sors; à mon retour, je vous le dirai.

— Comment! tu vas sortir à pareille heure? demanda Marguerite.

— Et tu ne sais pas si, oui ou non, tu partiras avec les autres ! reprit le père avec étonnement ; qui donc as-tu à consulter de pr<'-f.jrence à nous ?

La femme toucha doucement le bras de son mari.

— Laisse-le, dit-elle à drmi-voix, lai-se notre fiot consulter qui il voudra. Il est assez graiid, j'espère! Cane nous regarde plus. D'ailleurs, une amoureuse, vois-tu, c'est comme une mère. On ne pourra que le bien conseiller... J'ai confiance, moi...; laisse- le aller, que je te dis ; il a des amis qui pourront lui servir plus tard et ce n'est pas à nous de fourrer la main entre l'arbre tt l'écorce.

Pendant ce dialogue, Léonard embarrassé rougissait comme une jeune fille. Il se prépara à quitter la maison en annonçant qu'il serait bieniôt de retour.

— Nous t'atttndron.-, dit la bonne Marguerite ; ne reste pas trop longtompi dehors... Si c'est la dernière nuit que tu dois passer dans le pays, au moins passela près de nous I

Léonard promit brièvement et sortit. La mère coucha les enfans et revint s' asseoir près du feu, pour pleurer librement en filant sa q\ienouille. Le père, morne et abattu, le vis:ige caclié dans ses longs clieveux, reprit sa pose méditative ; la soirée s'écoula sans qu'ils eussent échangé une parole.

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