ET MADEMOISELLE DE PONTS
Bégcnce d'Anne d'Aatricbc (1649).
Parmi les demoiselles nobles occupant auprès de la reine régente de France, S. M. Anne d'Autriche, le poste de filles d'honneur, il en était une du nom d'Anais Charlotte de Ponts.
Mlle de Ponts était de noblesse assez mesquine et n'avait dû son admission qu'à la protection énergique de la duchesse douaii'ière de Guise. Son pore, officier d'infanterie d'origine lorraine, était mort au service de feu M.de Guise pèie. En revanche, la jeune de Ponts était remarquablement belle, au dire de ses contemporains et s'il faut en croiie le rôle que ses charmes ont joué dans l'existence aventureuse, chevaleresque et un peu folle de ce pauvre duc Henri de Guise, que les Napolitains élevèrent sur le pavois, et qui devait « si mal finir, après avoir si bien commencé, » suivant l'expression d'un chroniqueur.
Henri do Lori'aine, duc de Guise, avait vingt-deux ans, l'âge où le cœur est ardent, l'esprit fou, le bon sens emporté sur les ailes de l'enthousiasme. Brave comme tous ceux de sa race, il avait lu et relu, il s'était fait répéter à satiété l'histoire de ce grand Henri, sen aïeul, qui fut l'amant de Marguerite de Valois, l'idole des Parisiens, k terreur du roi Henri HI, et qui tomba, l'œil encore menaçant et le chapeau sur la tête, sous le poignard des Quarante - Cinq.
Les hauts faits, la hardiesse de ce prétendant, ses intrigues amoureuses empreinlos d'uu cachet chevaleresque, avaient échaull'é l'imagination ardente da sou descendant — lequel ne soBgeait point assez
qu'un siècle avait passé entre eux, que les mœurs n'étaient plus les mêmes et que les barricades et les cabales de la Fronde étaient une grossière caricature, un véritable avorton qui singeait en vain la révolte calculée et les imposantes fortifications de la Ligue.
Henri de Lorraiûe avait le cœur sur la main, l'épée toujours prête à sortir du fourreau, tt sa vie était une velléité perpétuelle de reconstruire le moyen âge et de se proclamer chevalier errant.
Le cardinal de Richelieu, qui avait ruiné la puissance de la haute noblesse, n'avait point épargné la maison de Lorraine, cette rivale des rois de France. La hache de sa terrible Emiuence avait bravement attaqué le tronc féodal des successeurs de Jean de Bourgogne, et le jeune duc était contraint de s'avouer que sa race élait désormais la vassale soumise de la famille de Bourbon.
Mais, en revanche, si les hommes d'armes lui manquaient, si la couronne ducale n'était plus qu'un hochet dérisoire, il lui restait une grande fortune, assez d'or pour satisfaire largement ses étranges caprices.
Les mémoires contemporains, les chroniques du temps ne parlent que des tournois brillans, des assauts d'armes, des joutes de haute lice qu'il donnait aux gentilshommes et aux dames de la cour.
La Fronde allait peut-être l'enrôler sous son drapeau et lui permettre de rc.diser ses chovdltrts<iues rêves, quand une passion subite le détourna de celte voie, où il eût fort bien pu consommer l'aiibanlisscment de sa maison. Henri vit à la cour Mlle de Ponts et eu devint amoureux.
Suivant Mme de Motteville, peu de passions ont en un pareil caractère, et l'enthousiasme des Amadis et des Roland pour leurs dames n'a rien d'hyperbolique, placé auprès de celui du duc Henri.
Mlle de Ponts était adroite et comprit tout ce qu'elle pouvait tirer d'un amour semblable ; aussi serra-t-elle admirablement son jeu, se donnant des allures de vertu offensée qui irritèrent, au lieu de l'éteindre, la flamme du jeune fou.
Arrivée à son paroxysme, la passion du duc ne connut plus d'entraves, plus d'obstacles, et il jura sur son épée, sur la cendre de ses pères et par la barbe pointue de feu le grand Henri, que Mlle de Ponts serait sa femme oa sa maîtresse. Sa femme, — c'était chose impossible, ou du moins difficile, par le duc était marié à ia comtesse de Bossu, et la pape était avare de brefs de divorce ; mais sa maîtresse. .... — ceci rentrait dans la condition des choses ordinaires ef ne dépendait plus que du bon ou du mauvais vouloir de la fiUs d'honneur. Mais la fille d'honneur était une maîtresse femme. Alors que chacun connaissait l'inclination véhémente du duc et qu'il s'en parait hautement, elle feignait de le savoir à peine et demeurait exposée aux séductions de Henri de Lorraine comme une tour inexpugnable à la fureur des assaillans, — ce qui fait que le prince de Marsillac, l'auteur futur des Maxines de La Rochef^ucaulJ, avait dit en parlant d'elle : « C'est une forteresse que Du Guesclin n'aurait pu démanteler (I). »
Cependant, après avoir donné les plus superbes tournois, les fêtes les plus splendides , porté les plus galans costumes et fait éciire par son écuyer Malicorne les lettres les plus chaleureuses, le duc n'était pas plus avancé. Il n'y tint plus, et voulut essayer des grands moyens.
Un soir, ayant acheté les femmes de service , les laquais et les gardes qui formaient uns triple muraille entre l'appartement des filles d'honneur et le reste du monde, il pénétra dans la chambre de Mlle de Ponts, se jeta à ses pieds , lui parla de son amour en termes très énergiques et la menaça de se tuer sur l'heure si elle ne lui promettait de l'aimer.
C'était tout ce que voulait la fille d'honneur.
— Je vous aime, lui dit-elle, mais je ne serai jamais votre maîtresse, et vous êtes marié!
— N'est-ce que cela? dit le duc; je casserai mon mariage.
— Vous ne le pourrez pas....
— J'irai trouver le pape.
— Faites ! dit Mlle de Ponts.
Et elle le mit à la porte et se coucha parfaitement assurée d'avoir sa fortune faite.
Le lendemain, le duc se présenta chez Mme de Guise, sa mère, et lui dit résolument :
— J'aime mademoiselle de Ponts.
— Je le sais, dit tranquillement la duchesse.
— Je veux l'épouser !
La bonne douairière fit un soubresaut, perdit du coup ses lunettes, leva les mauis au ciel et crut son fils complètement fou.
— Et votre femme ! s'écria-t-elle.
— Ma femme? je ne puis pas la souffrir!
— Je le veux bien, mais elle est votre femme, et la bigamie n'est point permise.
— Pardieu! je ferai casser mon mariage.
— Mon fils, dit gravement Mme de Guise, je vais mander mon médecin et vous remettre entre ses
(DTfxluel.
mains, car vous êtes bien et dûment écorné du cerveau.
Le duc haussa les épaules et répondit :
— Je pars ce soir même pour Rome oi!i je ferai casser mon mariage.
— Jésus Dieu! fit la duchesse, mon fils, vous êtes complètement toqué.
— J'ai toute ma raison, madame ma mère, répliqua Henri, et je suis bien votre serviteur.
Là-dessus il sortit.
A peine eut-il tourné les talons que la douairière sonna, demanda sa chaise et se fit porter immédiatement à l'hôtel de Guise où demeurait sa bru, Mme de Guise, de son chef comtesse de Bossu.
— Savez-vous ce qui se passe? lui dit-elle arec impétuosité.
— Que se passe-t-il?
— Votre mari ne vous aime pas.
— Je le sais. Après?
— Il aime celte petite de Ponts, une fille de rien *
— Je le sais encore. Ensuite?
— Ensuite, il veut casser votre mariage!
Mme de Guise la bru regarda avec étonnement Mme de Guise la belle-mère et, à son tour, la supposa atteinte de folie.
— Rien de plus vrai! continua la duchesse, il part ce soir même pour Rome afin d'obtenir du pape
— Grand Dieu ! interrompit la jeune 3îme de Guise, mais c'est aftVeux !
— Oh ! dit flegmatiquement la douairière, là n'est point encore le malheur
— Merci, murmura la duchesse.
— Mais comprenez -vous pareille chose, continuât-elle sans prendre garde à l'air offensé que venait de prendre sa bru, comprenez-vous qu'il veu'. épouser cette petite fille d'honneur, une fille de croquant! lui, mon fils ! lui, Henri de Lorraine, duc de Guise ! Par l'àme de feu son père ! madame ma fille, cela ne sera pas ! vive Dieu! vous et moi y mettrons ordre.
— Que faut-il faire? demanda la comtesse de Bossu, que les chroniques du temps nous dépeignent comme une femme parfaitement insouciante.
— Ce qu'il faut taire? Venir avec moi sur-le-champ. Nous allons voir le cardinal, voir sa majesté, voir M. le prince, et nous ne rentrerons chez nous que lorsque monsieur mon fils sera à la Bastille et cette petite mendiante aux Repenties.
La comtesse suivit sa belle mère, et toutes doux s'en allèrent droit au Palais-Roy d, où résidait Anne d'Autriche avec M. le cardinal. 'Elles se jetèrent aux genoux de sa majesté et obtinrent, séance tenante, l'incarcération du duc. Quant à Mlle de Ponts, la reine leur répondit qu'elle ne pouvait la punir des folies de son adorateur, et que tor.t ce ([u'elle pouvait faire était de la rayer du nombre de ses filles d'honneur et de l'expulser de la cour.
Tandis que les deux duchesses de Guise se rendaient à la cour, le duc était rentré chez lui et avait mandé son écuyer, M. de Malicorne, ses gentilshommes ordinaires, et leur avait annoncé qu'il les emmenait à Rome le jour même.
Puis il avait passé chez son trésorier et lui avait demandé cent mille écus. Ensuite, il avait ordonné à son valet de chambre de s'occuper des préparatifs de son départ.
Après quoi, il avait dicté à M. de Malicorne, qni lui servait pareillement de secrétaire, une lettre d'excuses à madame sa femme, lettre dans Itiquclle il la
suppliait d'appuyer, par une démarche personnelle sa demande de divorce au S.iint-Père. '
Mais taudis que M, deMalicorne écrivait, un erand bruit se fit dans les antichambres, les laquais arrivèrent, effirés, annoncer qu'on se présentait au puichet de l'hôtel — au nom du roi ; et bien ôt la porte du salon s'ouvrit à deux Vattans devant, . M le capitame-Ueutenant des mousquetaires ! Le duc" se leva étonné.
— Que me veut monsieur de Guilaut ? dit-U. ■ 77,Monseigiieur, répondit le mousquetaire, sa majesté la reuie régente de France m'a commandé de vous demander volr^ épée.
— JJIon cpée ? s'écria Henri de Lorraine, je suis donc prisonnier? . ■•
— De par le roi.
L'ordre était formel. Le duc tira son épée, la rendit à Guitaut et, poussant un soupir :
— Où me menez-vous? fit-il.
— A la Bastille, monseigneur.
— Oh ! mademoiselle de Ponts.... Charlotte ! fit le duc en étouffant un sanglot de rage.
Et il suivit le capitaine. -o •••
En même temps que les verrous de la Bastille étaient tires sur Henri de Lorraine, Mlle Charlotte-
d,X«' Ti^ ^"'' ^? ^•^"'«' ^■^'^i' endorm e fut" e
duchesse de Guise, était appelée chez Mme de Che-
. vreuse et y recevait, au nom de la reine, sSn congé
La pauvre ambitieuse se mordit les lèvres et se
l'étaft'fSt TJÏ' '° "". P^t" appartement qu'elR s était fait arrêter rue de la Ferronnerie. Mlle de Ponls lut atterée du coup ; mais, ainsi que nous l'a! vons déjà dit, c'était une femme de tète, et son étourdissement dura peu. Elle comprit que sa disSe était un martyre et qu'elle pouvait tout enespK U puis elle savait que l'amour vit surtout d'obstacles, et que pour arriver jusqu'à elle le fougueux
"ESSlk"''"' '■""■ '--"--mu!
Elle attendit donc!
Son attente fut courte. Le lendemain M. de Mali corne se présenta chez elle : *" "«• "e maii
,r.'7J**'"'''T''^"^' '"* •^'^-''' le duc mon maître m ordonne de vous conduire au couvent libre de a Visitation de mettre à vos pieds ses revenus et il vous supplie d'en faire usage comme si vouk étiez déjà Mme la duchesse de Gu^e. Il vous pril?^n oulie, de me vouloir bien, en son absence, accepter poui^^votre chevalier et disposer de moi eS Ses
La fille d'honneur avait bien jugé l'aveuir ! Elle se ht coi,;duire sur-^k-clwmp au courent de la W ion, s y insialladans un grandetbel appartemen destine aux dam. s peuMonnaire., et, au^ra^id^candale de la cour tou cntiève, usa largement du cr^Tni! cumaire que lui ouvrait so» adorateur ^
Des ce jour, il ne fut bruit à Paris et à SHim romain, au palais Cardinal etchezïrePr „œ que dû luxe princier qui environnait Mlle de Ponts ^aueJ^ duc faisait servir par ses propres officiers ^ nnv /.t!"^.^? ''"' ,'n^^ignée et sur le point de céder m«nH -^r'"*"^ t' ^"^"^ 'l'>">^'s ^^e Guise qu, demandaient un châtiment terrible pour rinsoleote ma tresse;- mais lo cardinal, qui r. douait b^n
moms le scandale que le caractère^pLuaiU du jeune duc, dit tranquillement à Anne d'Aulricl e ^
— Il nous vaut mieux, pournotre paix, un duc de Guise pauvre qu'un duc de Guise riche. La sse? oonc cette péronelle lui dévorer ses millions; quand Il n aura plus le sou , il ne pourra pas lever d'irmée et nous inquiéter. "«mec
Ml!;^I''p^'^ '^"'^^ ^ ""^ raisonnement et labsa Mlle de Ponts continuer.
Mais, en même temps, le parti frondeur quis'était fort peu soucie jusque là de cet écervclé duc de Guise heureux d avoir un prétexte, cabglait en sa faveur , les femmes le plaignaient, les grands seianeur* accusaient Mazarin desa'captivilé; il peu 'le! envers qui le prince lorrain s'était toujours montré lib-ral murmurait hautement: - si bien que messire Henri de Guise s éveilla, un matin, dans sa prison, avec u"
d'unedeux£j?i^i.I^"' '''''^'' ^" ^^-•'^' ^^«^
par'eSreSponditr '''""'''' '' '''''''' -^"'^ tul^ P- ■' *î"? ^'^"^ fiit qu'il veuille épouser cette ne- ^.ilS^s'^S' ''''' ^^-"^^ ' "-^ ^^--
fnn^A'''''^/'i'T -^^ ''^^'■'^ sur-le-champ, et il ne tenait qu à lui de jouer le rôle de son aïeul:
Mais 11 avait b;e.n autre chose à faire vraiment ' Il apaisa le peuple, alla faire la révérence à la reine et au cardinal, qui lui promit, s'il voulait se hâter d a 1er a Rome, d appuyer sa démarche par une note 3'P^TT«' ''~P"'''' '^""'•"' a" couvem
it^oilSXd:''' ^"^ ^'^•^""^ '^ '^ ^'« — .
Il est bien dilficile, à deux cent un ans de distance de préciser dune manière formelle, vu le silencTdes chroniqueurs, si le duc de Guise'fut aussi Sait? cttte fois encore, que les précédentes par sa verl ueuse maîtresse, mais il y a lieu de le croire. - Sr le Icndeniain i parut pour Rome, - laissm auprès
M d^fc'"^ '^"?"^ '°" '■'^^"'^ écuver Malicorne M.deMahcorneétaaun homme d'e/prit, et il n'ava. point été dupe de la pruderie de la l^lfe dhonneur. Son maître parti, il attaqua la place pour son propre compte et s'en empara presque sa^couS fénr. Madame de Mottevillc dit à cela que M hcS?-ne était beau cavaher et avait des yeux irresistS
M\lli7p!lrT ™^'' ^'- ^^ ^"'^ ^'^i' P^'rti, quand Mlle de Ponts, qui menait joyeuse vie et donnait des
« Ma* belle inhumaine (1) « Je voulais vous faire duchesse, — Dieu aidant vous serez reme. i,ous peu, la couronne de. Deux- Siciles sera sur ma tète. Je laisse donc mrs négociations avec la cour de Rome, - le^auelles ne ^«^nt point terminées encore, - et'je paîs^iur Naples où mon sceptre m attend. ^ P
» Je vous baise les mains, etc..
« Hesw DtB GuiSE. •
M. de Guise, arrivé à Rome, s'occupa activement de faire casser son mariage. Le cardinal Mazirin, amsi qu II le lui avait promis, lappuva «^créttmoot par une note asi^cz énergique, et le duc arriva lacilement ju;quau pape.
Bien que déchus de leur puLssauo^ primitive, les
(1) Lciiro auiLenlique.
•winces lorrains étaient encore d assez grands sei- Tnears pour qu'on ne leur fit point faire antichambre Mab^ quand il se trouva en présence de Sa Sainteté, notre bouillant chevalier s'aperçut que de .pareilles affaires ne se traitaient point aussi lestement qu'il l'avait présumé d'abord. .
Le Saint-Père reçut fort bien le duc, lui témojgna combien il était sensible à la visite d un prince de a noble race de Guise ; il lui accorda même des indulgences et des reliques, mais ne fit que des réponses évasives au sujet de son divorce.
Henri se retira tort mécontent ; mais, comme il était tenace, il jura de remuer ciel et terre pour en venir à ses fins, et il mit en mouvement 1 ambassadeur de France, les cardinaux, les ministres de Sa Sainteté, —tout le monde
Il eiit réussi, peut-être, suin événement inattendu ne le tût venu distraire de celte importante besogne. Naples était révoltée, elle avait chassé le gouverneur du roi d'Espagne, messire don Juan, égorgé la garnison du roi Catholique, pillé les arsenaux et arbore le drapeau provisoire de la république sous les ordres d'un honnête brafseur du nom de Gennaro Anese, qu'elle avait proclamé son général en chet.
Leduc apprit cela un matin qu'il était en conférence avec un cardinal qui devait l'épauler vigoureusement. , . . 1
— Pardieu! s'écria-t-il, ces braves gens n ont plus de roi, je vais leur en donner un. La couronne des Deux-Sicilesme revient de droit et je vais laprendre. Ma généalogie est claire. Le roi René d Anjou hérita du royaume de Naples du chef de la reine Jeanne II. René épousa Isabelle de Lorraine, mon aïeule, laquelle eut une fille qui fut mariée à Ferry de Vaudemont de qui je descends.
Or René d'Anjou n'ayant pas d'enfans maies et la loi salique n'existant pas à Naples, le trône revenait de droit à Mme de Vaudemont, mon aïeule. Il lui a été volé par Charles d'Anjou, comte du Maine, neveu de René d'Anjou et son cousin.
Mes pères ont négligé de faire valoir leurs droits, mais moi-je suis moins endurant et je réclame ce qui est mon bien. , j •
Ci», mes bons Napolitains, vous n avez plus de roi, — elî bien ! en voici un et qui en vaut bien un autre.— Partons!
N'eût-il donné jusque-là aucune preuve de son caractère aventureux, ce trait seul l'eût peint tout entier; il fallait un cerveau fêlé ou un grand cœur pour s'embarquer avec deux gentilshommes pour escorte, une gabare pour navire, un manteau pour bagage , — une centaine de pistoles pour trésor, et aller, en ce piètre équipage, à la conquête d'un royaume.
Le duc avait bien peut-être le cerveau légèrf ment écorné, comme avait dit madame sa mère,— mais, de plus , il avait un grand cœur , — un vrai cœur de lion féodal. La gabare était montée par un pilote, quatre hommes et nos trois passagers : huit hommes en tout pour prendre un trône à l'abordage,— moins des neuf dixièmes des Argonautes qui n'allaient chercher qu'une toison.
La gabare descendit le Tibre et prit la mer le 4 décembre, vers quatre heures du soir. Le duc avait appris la révolte des Napolitains à onze seulement. Cinq lui avaient donc suKi pour préparer son départ et se décider à cette chevaleresque et folle expédition.
Le temps était superbe, malgré la saison avancée,
et le soleil se couchait dans un splendide linceul de nuages pourpre , lorsque la frêle embarcation glissa sur le fleuve, emportant son noble passager.
Le duc était debout à l'avant, enveloppé dans son manteau, et son feutre à plume blanche crânement incliné sur l'oreille gauche. Il suivit d'un œil attentif la course précipitée de l'astre vers la ligne extrême de l'horizon, puis, au moment où cette hgne coupa le globe d'or en deux et que'les rayons épars sur les nuages étincelèrent une dernière fois pour s'éteindre subitement, — il s'écria : ..,1.5.
— Soleil, roi qui meurs, ne porte point malheur à ma royauté qui naît. , , . ,
Puis il se coucha tranquillement au fond de la barque et dit à ses bateliers :
— Prenez garde de chavirer, car vous portez nn roi, et les rois sont rares dans le monde. Il faut les coiisGrv6r.
11 dormit d'une seule traite jusqu'au jour, se trouva en s' éveillant, en vue des côtes napolitaines, et put apercevoir, à l'horizon, la cime calcinée du Vésuve. Mais aborder n'était point facile, une flotte espa«'nole bloquait la rade; ce que voyant, les gentilshommes du duc lui conseillèrent, ou de retourner, ou d'aller relâcher à quelques lieues plus haut et de continuer sa route par terre.
Mais Henri répondit tranquillement que dans le métier de roi tout n'était pas lis et roses, et quil passerait au milieu de la flotte ennemie.
Toutes les remontrances, toutes les objections qu'on lui fit ne purent l'ébranler, et ses gentilshommes n'obtinrent qu'à grand' peme qu il attendit au moins la nuit pour tenter le passage.
La "abare relâcha dans une petite baie, à trois lieues au-dessus de Naples, et ne reprit la mer que le soir, à la tombée de la nuit.
Mais, durant la veille et cette journée tout entière, la renommée avait marché rapidement, et tout Naples savait déjà que le duc de Guise arrivait avec de sérieuses et légitimes prétentions au trône des Deux- Siciles. On savait, en outre, que c'était un prince libéral, magnifique, de haute mine et de grand cou-
i:es brillantes qualités enthousiasmèrent les têtes napolitaines et le brasseur Anese un des premiers. Ce peuple versatile et changeant, qui était las du sceptre espagnol et avait proclamé la république en haine des jésuites et de l'inquisition, fut séduit par la pensée d'avoir un roi d'origine française ; et le duc de Guise était encore en pleine mer qiie deja l'on criait, dans les rues deNaples : Vtve le rci nenn ! La population tout entière demeura sur pied toute la nuit, tant aux portes de la ville que sur la jetée,
et le roi n'arrivait point .
Déjà on redoutait qu'il ne lût tombeaux mains de. Espagnols, et les plus enthousiastes parlaient de 1 aller délivrer, - lorsqu'apparut en mer une embarcation que poursuivaient, toutes voiles dehors, cinq qalères du roi d'Espagne.- C'était la .g«j>f «; " ^^ dut être un curieux spectacle que celui de c« peuple trépignant, impatient, assistant avec toutes les angoisses de l'anxiété à cette lutte de vitesse dont l'issue pouvait lui donner ou lui ravir un roi.
La eabare n'avait qu'une faible avance: une portée'et demeide canon, tout au plus Vf"«^^r^f/X paraissait peu à pco, et linstant était Proche ou cl U; serait coulée, si elle n'amenait sur-le-champ, heu reusement elle arriva à temps sous la pateciion d canon des forts, et celle des galères qui la serrait
de plus près, ne voulant point s'aventurer plus loin, brassa une partie de ses vergues et fit mine de virer de bord... Mais, comnae il n'y avait plus qu'une portée de coulevrine entre la gabare et elle, avant de virer elle essaya de la couler avec une bordée.
Les Napolitains virent l'éclair à bord de la galère, et un immense cri d'effroi retentit. . . Trois boulets déchirèrent le nuage de fumée, hurlèrent en passant sur la gabare et vinrent ricocher sur la lame quelques brasses plus loin. ^ ■ , ,
Henri de Guise, debout à l'avant, avait baisse la tête ; il la releva soudain.. . la barque et le roi étaient s&ufs !
Un gigantesque murmure de joie et d'eilthousiasme ébranla Naples tout entier alors. Le roi était sauvé ! La gabare avançait toujours, le roi était visible, il avait un feutre à plume blanche, un manteau brodé d'or...
— Noël ! Noël ! criaient les Napolitains, vive notre roi I
Qujnd la gabare eut abordé, le duc fut enlevé sur les épaules du peuple. Laissons parler Mme de Motteville(l):
« Ils prirent ce prince, le portèrent sur leurs épaules dans l'église des Carmes, et lui donnèrent le scapulaire de Nolre-Dam3. Et, pour marque de réjouissance, ils pendirent le vaisseau qui l'avait apporté dans l'église même Ils lui présentèrent un cheval, et ce prince, l'ayant monté, se promena dans la ville où sa bonne mine fut admirée du peuple, qui allait criant dans les rues : Vive France et le duc de Guisel Tous jetaient leurs manteaux sous les pieds de son cheval, et le rr gardaient comme un ange qui les venait sauver. Ils firent enfin pour lui ce que des hommes emportés de passion, et qui ont besoin de secours, ont accoutumé de faire à l'égard des personnes dont ils espèrent leur remède. Ils lui présentèrent deux bassins. Dans l'un il y avait des armes, dans l'autre de l'argent. »
— Vive le roi ! continuait-on de crier; mais le duc apercevant !a bannière sur laquelle était encore l'inscription : Vive la République ! s'écria :
— Vous étiez en République ! restez-y. Je serai le chef de votre République, et quand nous aurons chassé les Espagnols et conquis lapaix, vous me ferez roi, si vous êtes contens.
— Noël ! répondit le peuple, vive le duc de Guise ! vive la République !
Le duc prit l'épée qui lui était offerte, la ceignit ; puis il fit distribuer au peuple l'or qu'on lui venait de présenter, ce qui consomma sb réputation de magnifique et redoubla l'enthousiasme.
« La femme du général Anese, dit plus plus loin » la spirituelle Mme de Motteville (2), qui n'était ni » belle ni propre, lui fit la chemise qu'il mit le len- » demain, et ils lui donnèrent en petite quantité de » toutes les choses dont il avait besoin. Il s'était venu » livrer à eux, sans équipages, sans troupes, et qui » pis est sans finances : ce qui donna lieu aux étran- » gérs comme à nous d'admirer sa confiance et sa » résolution. «
Henri se fit immédiatement conduire au fort Saint- Elme, visita les arsenaux, les parcs à boulets, les poudrières, passa la revue de ses hommes et prit le
(1) Mi^moircs de Mme de MoUevilic, tom. II, pag. 110.
— Editioa d'Amsterdaiu, 1750.
(2) Page 111, même édilioa.
commandement en chef des troupes des mains du
général Anese,
Son armés se composait d'environ douze mille hommes de pied, trois batteries d'artillerie et deux cents chevaux. Quant aux forces navales, elles étaient insignifiantes. C'était peu pour lutter avec l'Espagne ; mais lo duc avait bon courage, et il entra aussitôt en campagne. Eu même temps il écrivit ?» Mazarin et à la reine pour avoir l'auxiliaire de la France, demandant des hommes, une flotte f t de l'argent ; à son trésorier, pour qu'il l'ii envoyât une première somme indispensable aux besoins du moment, —à Mlle de Ponts, pour lui renouveler ses sermens, et lui donner un bulletin circonstancié de son arrivée à Naples et du triomphe qu'il y avait obtenu.
Grande fut la rumeur publique à la cour de France lorsqu'on apprit ces événemens accomplis avec la prestigieuse rapidité d'un rêve. Les deux dames de Guise, la mère et la femme du héros, intriguèrent opiniàtrénent, et parvinrent à obtenir de la reine qu'elle enverrait le maréchal de Richelieu et son escadre au secours du roi futur. Jlais le cu'dinal Mazarin n'étaii nullement de cet avis, et il ne se décida à laisser partir la ilolte qu'à la condition de ne point envoyer d'argent.— Vous verifz... vous verrez... ditil à la reine, que nous ferons si bien, que M. de Guiie nous donnera du fil à retordre.
Quanta Mlle de Ponts, en apprenant ces nouvelles, elle dit à Malicorne :
— Chevalier, quand je serai reine de Naples, je te ferai mon premier valet de chambre.
— J'en remplis déjà l'office, répondit Malicorne. Pendant ce temps, le duc était cntié résolument
en campagne, sans même attendre l'arrivée des subsides qu'il avait demandés sur ses propres revenus. Profitant de l'enthousiasme universel, il assiégea, a la tète de sa petite armée, la place d'Averse, et l'emporta d'assaut le 9 décembre. Deux jours après il livra bataille rangée à l'armée espagnole, la mit en déroute et fit prisonniers de sa propre main le marquis de Vasto, le comte de Versanne et le duc de Montalone.
Ces deux faits d'armes retentirent grandement en Europe. La réputation militaire d'Henri de Guise consacrée par de tels exploits le faisait déjà comparer à Alexandre et, sans nul doute, si la France lui eût fourni un concours énergique, les Espagnols |eussent immédiatement évacué la Péninsule. Malheureusement, la Fiance n'envoya point d'argent, la flotte commandée par Richelieu éprouva un gros temps en mer et fut contrainte de relâcher à Porto-Longoce pour se radouber ; — le trésorier ne put expédier a son maître que la moitié des fonds qu'il demandait, vu les prodigalités de Mlle de Ponts, et celui ci se trouva bientôt sans argent, sans vivres et sans munitions, — ce qui ralentit quelque peu le zèle de ses soldats. „ , , ,
En même temps Gennaro Anese, l ex- général en chef des troupes delà République, commenç.ul X s'apercevoir que le rôle brillant du duc l'enveloppait tout entier dans son ombre et qu'il n'était plus, lui Anese, que le subordonné plus ou moins obscur de celui qu'il avait mis à la tôle des Napolitains révoltés. , V . . .
L'orgueil blessé, la jalousie, s emparèrent de cet homme qui, malgré l'humble condition d ou il était sorti, avait des instincts nobles et ambitieux,— et il jura la perle du duc.
Profitant du premier germe de mécontentement, il commença à entamer petit à petit l'enthousiasme qu'il avaitfait naître en faveur de Guise, et, par d'habiles manœuvres, il ébranla peu à peu la confiance que le peuple avait mise en lui. On lui attribue même une tentative d'assassinat qu'il dirigea contre ce prince, — mais le fait n'est point prouvé.
Toujours est-il qu'il eut secrètement plusieurs conférences avec l'amiral espagnol, tandis qu'il envoyait simultanément un moine bénédictin à Paris, avec une mission secrète pour Mazarin.
Heureusement, -la nouvelle que M. de Richelieu arrivait rendit tout son courage au duc et suspendit le mauvais effet des intrigues d'Anese.
Le maréchal venait, en effet, de reprendre la mer.
Un matin, Son Eminence le cardinal Mazarin était au travail dans son cabinet, enveloppé d'une grande robe de chambre et coiffé de sa barrette, lorsque Ihuissier de service introduisit un moine bénédictin, dont la longue barbe noire et les yeux ardens indiquaient l'origine méridionale.
Le moine baisa respectueusement le basde la robe de Son Eminence (1), salua jusqu'à terre par trois fois et attendit 'que le cardinal lui adressât la parole.
— Asseyez-vous, dit Son Eminence. Vous êtes le père Francesco, moine bénédictin, et vous ve.ez au nom d'il signore Jenna Anese, général des troupes napolitaines?
Le moine fit un signe affirmatif.
— Eti bit;n ! que me veut le seigneur Anese?
— Votre Eminence, dit le moine, n'est point sans connaître le caractère étourdi, l'ambition sans calculs et la pauvre tête de monseigneur le duc de Guise.
Le cardinal approuva d'un signe de tète.
— Le duc, poursuivit le moine, croit pouvoir se maintenir à Naples, mais il se trompe. Les Napolitain?, séduits un moment par sïs belles promesses, en sont déjà las et ne connaissent en réalité qu'un maître en qui ils ont toute confiance : c'est le général Anese. Anese fera d'eux ce qu'il voudra et il ne tient qu'à lui de les soumettre à 1 Espagne sur l'heure.
— Je ne lecrois pas, dit hypocritement le cardinal. - Votre Eminence se trompe, répondit humblement le bénédictin. Mais admettons que le duc de Guise se maintienne à Naples, quel profit en retirera le roi de France, si ce n'est de voir la puissance des princes lorrains renaître et menacer sa couronne?
— Allez, dit le cardinal.
— Jenna Anese, continua le moine, n'aime pas les Espagnols, pas plus que le duc de Guise, mais il serait vo'ontiers le gouverneur des Deux-Siciles pour le roi de France.
— Ah ! fit benoîtement Mazarin.
— En torte que si Votre Eminence, au lieu d'appuyfr le duc, voulait assurer le concours de la France à Anese, celui ci se ferait fort...
Le cardinal interrompit le moine.
— Assez, dit-i^, je réfléchirai à ce que vous -m'offrez. Revenez demain...
Le moine s'inclina et sortit.
— Huml pensa le cardinal quand il fut seul, ce duc de Guise nous cause bien du souci. Sa Majesté
(1) Nous faisons grâce à nos lecteurs du jargon moitié italien, iiioiiiéfiauçais, que parla loujoars Mazarin.
n'a point voulu m'écouter lorsque je lui conseillais de le laisser faire sa besogne tout seul ; elle lui a envoyé le maréchal de Richelieu avec une flotte, et dame ! je ne sais ce qu'il en adviendra. Si le maréchal est battu, nous y perdons une escadre ; s'il est victorieux, M. de Gui.se est roi pour de bon. Ah ! peccaïre! ce sera bien autre chose alors ; nous l'aurons sur les bras avant un an. Maintenant, cet honnête brassear vient m'oflffir Naples pour le roi... Hum! hum ! non credo !
Et Mazarin hocha la tête en murmurant : .\ttendons!
Presque aussitôt la reine se fit annoncer. Elle était radieuse et tenait à la main des dépêches.
— Eh bien! s'écria-t-elle, monsieur le cardinal, vous qui jugez toujours les choses au pire, que direzvous de ceci ? Avons-nous bien fait d'appuyer M. de Guise? Richelieu a battu l'escadre espagnole, mais battu de main de maître ! Guise est roi ; le royaume de Naples est désormais vassal de la couronne de France.
Et la reine tendit les dépêches qu'elle venait de recevoir au cardinal, qui les prit et les parcourut d'un air d'insouciance affectée.
— Eh bien 1 eh bien ! continuait vivement Anne d'Autriche, voyons, que dites- vous?
— Que le duc de Guise nous donnera encore de la besogne, répondit le cardinal.
La reine haussa les épaules.
— Vous ne levez que frondeurs, dit-elle.
— Hum ! hum ! vous verrez...
Impatientée, Anne d'Autriche quitta H. le cardinal et s'écria:
— Je vais écrire à Richelieu de pousser vigonrensement le sacre du nouveau roi.
La reine partie, le cardinal sonna et donna ordre qu'on lui amenât le moiue bénédictin.
Monsu, lui dit-il, lorsque celui-ci se trouva en sa présence, vous remercierez bien le seigneur Anese, mais Sa Majesté le roi de France a intérêt à appuyer le duc de Guise.
Le moine se mordit les lèvres et chercha à pénétrer la pensée du cardinal, mais Mazarin avait un visage de marbre et sa volonté ne s'y trahissait jamais.
Le même jour, le gentilhomme trésorier du duc de Guise reçut de son maître une lettre où il demandait de nouveaux fonds. Le brave intendant ouuit sa caisse, mais la caisse était vide : Mlle de Ponts et son chevalier Malicorne avaient si bien usé du crédit illimité ouvert sur ses revenus par Henri de Lorraine, qu'ils l'avaient mise à sec. Cependant, la lettre était pressante, le prince avait un urgent besoin d'argent et ne pouvait attendre. . , le trésorier courut chez la douairière.
Mme de Guise jeta les hauts cris et se répandit eu invectives contre cette odieuse de Ponts qui ruinait son fils et osait espérer le titre de reine. Puis elle s& rendit cliez sa bru, ensuite chez M. le Prince, pa*"tout enfin, et réussit à réunir une somme très forte qui fut immédiatement expédiée au duc.
Slais ce n'était point assez, la duchesse mère voulait mettre un terme aux déprédations de Mlle de Ponts, et elle se rendit chez la reine poUr la supplier une dernière fois de punir l'insolente fille d'honneur.
Comme M. le cardinal venait d'éconduire l'envoyé
secret de Gcnnaro Anese, un courrier arriva toutpou-
, dreux d'Italie, porteur de dépêches relatives au
combat naval engagé contre les Espagnols par M. de Riclielieu.
tiSS" '^ °"^'^''®» P<>°ssa presque un cri de sa- — Ah! fit-il, monsieur de Cuise n'est point en- Ces dépêches démentaient les précédentes. Le maréchal avait fait en ceci ce que l'abbé de Vertotfit plus tard. L abbé dit en apprenant l'échec de 1 armée qu i faisait victorieuse dans son livre : Tant pis ! mou siège est fait.
Voici ce qui était arrivé ;
L'amiral français avait joint l'escadre espagnole le VTngt-quatre décembre et -avait pris toutes ses dispo! suions pour que le combat eût lieu le leademiin Après quoi il avait envoyé demander la bataille à amiral espagnol, le marquis de Turcy-Doria (1 ) Ceïi'i^'' l'î ''°" catholique, avait répondu que le jour de Noël lui semblait un jour par trop saint Jour engager une affaire, et qu'il le suppliait en conséquence de remettrelapartieausurlendemainjourdeslnnocens Le maréchal était trop galant homme pour refuser • mais ce retard le contrariait , et voici pourquoi : la
S VorTOT ° '''"' P'"' ^' 1^ P'-^^ie'-e jeunesse, était fort belle encore et comptait plus d'un secre adorateur à la cour. Outre M. de Lllegarde qu H n H^'^K^'^ ''"'a^- ''« Moiitmorencv, le cara a fît nLt'i'!^ et Buckingham, Anne dlutriche a^ait tait naître, du vivant du feu roi Louis Xill, une I™ PrT^*lVi °« ^'^'^ieut éteintes qu'avec le temps^- Celle de M. de Richelieu, neveu de Sa ter-
nbleEmmence, durait encore. Or, deux jours avant M. de Richelieu avait fait le calcul que voici • "
— Je batti-ai les Espagnols le 25 décembre- un cpurrier partira le 26 et arrivera àParis™ janvier jour de l'an. Les nouvelles de ma vctoire^ ront d'assez belles étrennes pour Sa ftlTjesS
On comprend que ce sursis demandé par les Esoagno^s dérangeait le plan de l'amoureux maréchal ^11 etai impossible qu'un courrier parti le 27arr ivù le 1" janvier à Par s. En comptant sur un temps superbe et une forte brise, il fallait au moins cinquantehuit heures pour aborder à Marseille, et, e. crevant dix chevaux par jour, l'estafette n'arriverait aue le 2
Le pauvre maréchal serait l'esprit à la torture mais inutilement. wiurt,
.,JT ^^l^ ■ P^n^a-t-il, U est sûr et certain que iebatrai les Espagnols.... Oui, cela est inévitable.^ Ma loi le temps me presse, je vais écrbe que je les ai
Malheureusemen , le ourdesInno<;ens, il arriva Ze le maréchal s'était complètement trom^ et au'amès un combart de cinq heures, il se trouva que céta^n? les Espagnols qui étaient Wctorieux I? ?uTqui éïï quelque peu battu ; - de telle sorte que son escX ut contrainte d'évacuer le port de Naples pSur Jéde? la place à la flotte de Sa Ma^lé Gatholiquretdelgner 1 de Sainte-Marguerite. ^ ' ^
On conçoit le dép.t deM. de Richelieu. Il expédia sur-le-champ un second courrier, avec misS de rattraper le premier etd'empécher son précTdeiu bulletin de parvenir à la reine*. Mais, bien que S ui-ci tlT '^Ti ^' ".'^ût pu franchir 'la porte iLiS-Àntoine que le2 janvier. ,1 arriva à dix heures dû maUn
(1) Dô la maisou Doria de Gènes,
tandis que le second ne put se rendre au palais cardinal qu a trois heures de l'après-midi
Mazarin avait frissonné en apprenant la nouvelle d une victoire ; celle dune défaite le mit à l'aS i'^J^.Uo ■ m^'-^u'-a-l-il en se frottant les mains, J aime beaucoup mieux que le roi ait perdu quPlnues centaines de braves m.rins et deux ou trois navires cela nous coûtera cher sans doute, mais pas ..i cher qu une victoire. Cela suflit pour .irrèter les fViis Hp rie Gufse^"' Sa Jlajeslé fai"^ en favelir de ce p^U ^^E^t Mazarin relut en souriant la dépêche du maré-
qu d a été battu ; mais aux termes de sa lettre cela est aise a voir. S'il avait eu l'avantnge. il cl ant-Sit bien sur un aulre ton... Allons, allons. . M de Se n'est pas encore roi. ^
Le cardinal prit la dépêche et passa chez la reine qui venait de minuter une longue épître pleine dé ouanges pour le maréchal, avec des instructions détadlees relatives au futur roi de Naples.
— Venez, monsieur le cardinal, dit-elle en 1p
Et elle lui lut la lettre d'un bout à l'autre Mazarin fut impassible.
— N'est-ce point cela? demanda Anne d'Autriche avec un froncement de sourcils tout à fait oly,n-
nis77p^^!^f Hi'R'?"h''i-^'^'.''^-P''"'^'' '« P'e^i'^r mi-
Kf A'n4^^ ''""' "^'^'•^ ^^ P-' ^ ''■^
— Que voulez -vous dire?
— Hélas I
— Eh bien ! s'écria la. reine avec impatience narlerez-vous ? ' *^
— J'ai le regret d'annoncer à Voire M.nesté oue Imaréchal est aux alentours de l'île Sainte-Marguerite S^N^^ohCa^n:.'^"^ '' ""^'^^ '"^^^ ^- '' Guisê ma"Ûn!^"^ ^^" *^""' '"*^"*'«"'* •' ^es dépêches de ce
— Inexactes.
— Comment, inexacles?
Mazarin tendit à la reine la dernière lettre de M
s'écrï: "= '* ''^' la parcourut rapidement et
— Mais c'est une infamie ! le maréchal m'a jouée ' Le cardinal sourit. ' "
— C'est une perte de trois navires et de huit cents hommes peu t-étre ; une bagatelle I
— Oh! murmura l'impérieuse Espagnole, je vengerai cet échec. Vite, une plume !j| dis^ricirîe "j"er "'' J^ ^^ "^^PP^^'^' «'' ^ sa place, je Tais en-
— N'envoyez personne, dit flegmatiquement Mazarin, et rappelez tout lo mondeT.
— Vous moquez-vous, monsieur?
c^^^fln^Vs' '^''■'" '"'•'" *^"''''' *^'« Votre Majesté cornait les répugnances que je lui ai manitVstées toucimnt ce secours qu'elle a envoyé à M. de Guise,
— Je sais que vous n'aimez pas M. de Guise.
— Si Votre Majesté prévoyait tous les embarras qui nous adviendiont...
Et Mazirin exposa clairement à la reine la situation du royaume, le danger d'une guerre avec lEspagne, la guerre civile prête à reuaiire. le duc de
Guise à qui l'on donnait par là une importance funeste Bref, il fut si éloquent que la reine renonça àÏÏ mêler plus loug^emps de ses ^ff^^^ef ! -„J'^^^f pour la satisfaction de sa conscience que le duc n a- Vait point voulu prendre commission du roi de France ce qui dispensait le roi de le secourur. Mais ™and Mazar"n lui eut rapporté les propositions que ùl faisait faire Anese, elle voulut les accueillir.
-Bah 'répondit le cardinal, nous ruinerons le duc de Guise, nous soulèverons une partie de U noblesse contre nous et nous n'aurons pas es Deux- Siciles. Anese les gardera pour lui eu traitera avec
^^^^ïairs'écria la reine qui passait d'une extrémité à l'autre, si nous laissons faire M. de Guise, et qu'il arrive à se maintenir, que nous adviendra-t-
^^ !-■ Nous verrons la puissance des princes lorrains reslaurée, et ce ne sera pas un petit souci.
— Alors il faut appuyer Anese.
— Non pas, la dignité de la France ne lui permet point de prendre parti pour un marchand de biere napolitain contre un prince français.
— Mais alors... . , ^ j i La reine n'acheva ^las: son premier valet de cliam-
bre vint annoncer que Mme la duchesse de uuise implorait une audience. . . , x • -u
La duchesse douairière jouissait de force privilèges à la cour, notamment, de celui dêtre reçue a lonte heure et tous les jours.
Cependant, cette f9is, la reine allait refuser, si le caruinal ne lui eût dit :
ReceYez-la.
La duchesse entra tout éplorée, s'alla jeter aux genoux de Sa Majesté et les embrassa par trois lois.
— Mon Dieu! fit Amie d'Autriche en la relevant, aue vous advient-il donc, duchesse? ,
Mme de Guise racont» avec force géraissemens tous les désagrémens que lui causait Mlle de Ponts; dit que si la leine n'y mettait ordre, bientôt le duc de Guise serait sur la paille... Bref, la reine, qui n osait répondre sans la sanction du cardinal, 1 laterroi^ea du regard. ,., . . r
Le cardinal prit un ton humble et patelin :
— Je prendrai la liberté, dit-il, de me lomdre à madame la duchesse pour supplier Votre Majesté
La reine fit un geste d'étonnement.
— Pour supplier Votre Majesté, continua le cardinal de faire enfermer, dans un couvent cloîtré, cette Mlle de Ponts, qui déshonore la noble raa,son de Guise par ses prétentions insolentes et dévore les revenus de Mgr Henri de Lorraine, au grand scandale de la cour tout entière. . .
La reine, qui, du reste, était fortement irritée contre la jeune de Ponts, heureuse d'avoir l'approbation de son premier ministre, manda séance tenante M. d'Artagnan et lui enjoignit d'arrêter sur 1 heure Mlle de Ponts et de la conduire au couvent des Hlles- Sainte-Marie, ajoutant qu'elle entendait que la pri- Eonuière y lût traitée avec la dernière rigueur.
La duchesse de Guise se retira en comblant la reine de bénédictions.
— Voilà, dit le cardinal quand il se retrouva seul avec la reine, le véritable moyen de ne point nous môlerdcsalïairesdeM. deGuise et de l'empêcher d'être roi de Naples.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'il faut que le duc connaisse la réclusion de sa mailrcsse. Le chagrin qu'il en ressentira éteindra
le feu dé paille de son enthousiasme. Il veut être roi? Quand il saura que Mlle de Ponts est aux Carmélites, il abandonnera tout pour la venir délivrer.
— Monsieur le cardinal, dit la reine avec un sourire de satibfaction, vous êtes un habile homme.
Mais que devenait donc le duc de Guise, tandis que Mazarin lui ménageait es coup de sa façon ?
Hélas! l'existence de l'héroïque jeune homme était une série de déceptions et de triomphes, d'heurs et
de malheurs. . , , ., , ,.,„„^
Gennaro Anese éuit aussi un habile homme et il possédait sur les Napolitains une de ces influences irrésistibles dont les hommes sortis du peuple connaissent seuls le secret. Mais le duc était un vrai gentilhomme à la mine haute et noble, au cœur chaud, à l'épée terrible, à la main toujours ouverte ; et de pareilles qualités exercent une puissance magnétique sur les masses. , , ,•,-„„
En sorte que les deux amans de la popularité se contre-mùiaient perpétuellement et ne devaient attendre que des événemens un avantage décisit.
A Naples Anese complotait, cabalait, accusait le duc, tramait sourdement son expulsion et préparait sa chute petit à petit. Habitués à la voix de leur tribun, les Napolitains lui prêtaient 1 oreille et se montraient parfois disposés à une révolte subite.
Mais soudain des nouvelles arrivaient du camp du duc ; ces nouvelles étaient des bulletins de victoire. Le jeune prince avait battu les Espagnols, et s'était signalé dans l'action comme un vrai chevalier qu'il était. „ , . „„
C'en était assez pour renverser d un coup le long ouvrage d' Anese. . , • „„„
Mais Anese ne se décourageait pomt et recommençait patiemment ce réseau de calomnies et ae dégoûts dans lequel il voulait enlacer son rival.
Il arrivait alors que, malgré des prodiges de valeur le duc perdait du lorrain sur l'ennemi qui se ralliait, et si faible, si insignifiant que fût 1 échec, il était vivement et profondément senti a Nap es et ébranlait le crédit du prince en consohdant celui du brâssâiir •
Le peuple est un monarque absolu dont les favoris sont peu de temps en faveur et ne durent souvent que quelques heures. ,
Les choses en étaient là, lorsque parut en vue des côtes de Naples la Hotte française.
La pénurie d'argent, le manque de vivres, le délabrernent des vêlemens de son armée, avaient imprimé une secousse détavorable à la position du duc; mais cet événement releva d'un coup sa popularité et détruisit lœuvre d' Anese qui était sur le pomt de triompher. Pendant deux jours, Henri de Guise vi se renouVeler pour lui les démonstrations enthousiastes qui aN^ient accueilli son arrivée ; et Anese se 'ouva si près de perdre toute infiuence, quil neût tenu qu'au duc ae le faire pendre.
Mais ce délire fut court. . .^.„,
Le maréchal de llichelieu, sans être précisément battu, fut cependant obligé délaisser 1»',»^^ «ux gpagnôls et ne songea point à «"g^ëÇr ^"O "'^uNeUe affaire. - C'était presque avouer q"e la Fr.u.ce ne .0 voulait point prononcer pour le duc. Le* Napolit^insrco^iprircli.tet, par un de ^, >^«;«"^, P": nulairts dont l'his oire des nations lourmiUe, Henri lie Gui^Tt eu quelques heures en butte aux impré-
cations d'une multitude furieuse d'avoir été trompée. Auese l'emportait.
En même temps, les Espagnols établissaient un blocus maritime imposant et débarquaient une partie de leurs équipages. Mais cette ciiconsiance qui pouvait perdre entièrement l'infortuné prince, Car Auese, k qui amnistie complète avait été promise par la cour d'Espagne, parlait déjà de faire sa soumission et allait entraîner la majeure partie de la population — cette circonstance, disons-nous, le sauva.
A peine les Espagnols ont-ils opéré leur débarquement, qu'avec cette spontanéité d'action qui lui est naturelle, le duc rallie deux compagnies d'infanterie et un escadron, monte à cheval, sort de Naples au galop et tombe comme la foudre sur l'ennemi. Une lutte acharnée s'engage, mais Henri fait des prodiges, tue de sa main deux officiers, perd trois chevaux sous lui et Ibrce les Espagnols, quoique bien supérieurs en nombre, à se rembarquer précipitamment.
De retour, sans rentrer chez lui, sans se reposer une heure, sans même songer à prendre quelques alimens, il descend de cheval, se rend au port, monte une galère avec cent hommes d'équipages, sort bravement du port et va incendier en pleine mer deux navires espagnols encore tout émns du combat de terre. Ces deux hauts faits reconstruisent soudain l'édifice écroulé ; le duc redevient l'idole de ce peuple i'a.iitasque, on le porte en triomphe, on veut le proclamer roi sur-le-champ ; — et, une fois de plus, Anese désespère de s'en débarrasser.
Pour comble de bonheur, le surlendemain arrive cet envoi d'argent fait par la duchesse douairière; le duc le répand à profusion, habille ses soldats, fait distribuer du pain, de la viande et du vin en quantité, et garde à peine de quoi remplacer son manteau troué par les balles, et son feutre dont un boulet a emporté la plume blanche.
En même temps, le moine envoyé par Anese au cardinal Mazarin revient avec la nouvelle que ses offres sont refusées, — et le brasseur, étourdi de tant de coups imprévus, songe sérieusement à faire assassiner le duc, pensant que c'est désormais sa seule chance de succès.
Mais, tandis que le poignard des meurtriers s'aiguise dans l'ombre, le duc qui remplit chaque journée . d'un nouvel exploit, le duc n'a plus qu'une pensée : Mademoiselle de Ponts. . .
Au bivouac, où il couche sur la terre humide enveloppé dans son manteau; au feu, où il est toujours au premier rang; dans les rues de Naples qu'ébranle le CM de : Vive le duc de Guise ! partout une ombre mystérieuse flotte dans la pensée indécise du jeune prince : c'est le souvenir de la fille d'honneur 1
Cette renommée qu'd se taille à coups d'épée, cette couronne qu'il paye de son sang, cette popularité qui l'enivre, ces bravos frénétiques qui le grisent, — tout cela est pour elle ; il mettra tout à ses pieds !
Cet homme si grand par le cœur est une femme par la tète; lui, le descendant des Guise, l'héritier des preux, le lion au jour des combats, — il ne songe qu'à faire partager son trône tutur à une intrigante,
3u'à briser des liens honorables pour en contracter e honteux.
Cette ignoble passion devait le perdre, et Mazarin avait bien calculé.
Trois fois chancelant, son crédit se relève trois • loi;^, Abandonné de la France, il triomphe malgré
la France; attaqué, un soir qu'il rentre à son palais sans escorte, par les assassins qu' Anese soudoie, il tire son épée et met en fuite les meurtriers épouvantés- Enfin, il chasse, en huit jours, les Espagnols du territoire napolitain et rompt avec quelques ga • lères mal équipées le blocus établi dans la rade.
Au comble du délire, les Napolitains le proclament leur roi et veulent le sacrer sur-le-champ. Il y cmsentetfixe la cérémonie au lendemain 12 janvier; Anese, se voyant perdu, prépare secrètement une luite honteuse... Un jour encore! et Heuri de Guise a placé sur sa tête la couronne des Deux-Siciles. Mais un coup de foudre qu'il n'a point prévu renverse et ruine tout I
Ce coup de foudre, c'est une simple lettre de femme, et cette lettre la voici :
« Henri, mon bon ami bien cher,
» Je ne sais d'où vient la haine profonde que nourrit contre moi la reine, mais elle m'accable de tout son poids.
» On m'a arrachée de votre maison, on m'a enfermée, au nom du roi, en un refuge affreux, un couvent où je suis prisonnière et ne puis voir personne au monde.
» On m'a annoncé que ce devait être mon tombeau et que jamais, ô mon bien-aimé, il ne me serait permis de vous revoir.
» On me nourrit au pain et à l'eau, mon lit est de sangles, ma cellule un bouge noir et fétide, où l'air n'arrive qu'à travers des grilles épaisses.
» Une religieuse à l'œil dur, au ton farouche, est mon geôlier ; je ne vois qu'elle. — Que vous ai-je donc fait, Jésus Dieu ? me suis-je écriée l'autre jour, que je sois ainsi malmenée et tribulée (textuel) ? Elle s'est.mise à rire avec un air féroce et m'a répondu : — Demandez-le à la reine et à M. le cardinal. On veut que vous perdiez votre beauté, méchante péronnelle, et que, lonqueleduc de Guise reviendra, il vous trouve ii bien desséchée et vieillie par les souffrances, qu'il ne lui prenne plus fantaisie de vous épouser et répudier pour vous une lemme honnête et de lignée plus que vous. . . »
Suivait une longue série de tendresses, de protestations de fidélité, etc.
Mlle de Ponts finissait en disant qu'elle sentait la mort approcher lentement, et que son désespoir le plus grand était de n'avoir peint son cher Henri près d'elle.
Le duc était dans son palais, se préparant à la cérémonie du sacre, lorsque cette lettre lui parvint.
A peine l'eut-il lue, qu'd poussa un cri de douleur, chancela, tourna sur lui même et tomba lourdement dans les bras du marquis de Fontenay, i'uû des deux gentilshommes qui l avaient suivi.
Cet homme de fer, qui avait passé au travers d'une flotte ennemie, se prit alors à sangloter amèrement, contremanda la cérémonie et se livra à une douleur insensée, que les exhortations, les encouragemeus et les consolaiions des siens ne purent modérer.
Un gentilhomme napolitain étant venu lui dire que le peuple s'impatientait et demandait sob roi, il lui répondit :
— Dites au peuple que je suis dans l'alfliclion, et quil me couronnera quand j'aurai vengé mes insultes. Pendant deux jours le duc fut dans un étal tel, qu'on craignit sérieusement pour sa raison ; mais enfin il »e fit violence et ordonna au marquis de Fontenay de partir immédiatement pour Paris avec une
lettre pour la reine et une autre pour le cardinal, lui enjoignant de bouleverser le royaume au besoin pour délivrer Mlle de Ponts.
Ces lettres, dont Mme de Mottevi'le nous a laissé une copie fidèle prise sur les originaux, nous ne pouvons résister au besoin de les mettre sous les yeux de nos lecteui s, comme une preuve écrasante de cet amour insensé qui perdit un des hommes les plus heui^flusement doués de son tepnps. Les voici :
AS. M. la reine régtnte de France.
0 Madame, » J'avais toujours espéré de Votre Majesté que, hasardant ma vie pour son service, lui conquérant des royaumes, lui assujettissant des provinces, et maintenant par ma seule résolution des peuples dans la fidélité sans argent et sans pain, comme la guerre sans poudre et sans soldais ; exposant ma personne dans les périls continuels où je me trouve tous les jours, et de trahison et de poison, et ne prétendant pour récompense de mes travaux que de pouvoir, après tant de peines, passer heureusement ma vie avec Mlle de Ponts, elle la considérerait pour me témoigner avoir quelque satisfaction des soins que je rends ici de lui rendre des services si périlleux, étant trahi et abandonné de tout le monde ; de telle sorte que je puis dire être le seul qui eût osé penser entreprendre rien de pareil. J'avoue, madame, que j'ai appris, avec un regret extrême, la rigueur dont Votre Majesté a usé envers elle. Je la supplie très humblement de vouloir, en considération de tout ce que j'ai fait, et de tout ce que je nrétends faire pour le service de sa couronne , m*ccorder pour récompense qu'elle soit traitée et considérée d'une autre iaçon ; ce que j'espère de sa bonté, si elle veut conserver la vie de la personne du monde qui est plus véritablement et avec plus de respect.. , etc.
» Ddc de GlUSB. »
A M. le cardinal Mazarin.
a Monsieur,
» Si la passion que j'ai toujours eue, et que je conserve plus violente et plus lidèle que. jamais pour Mlle de Ponts, n'était assez connue à Votre Eminence, elle pourrait s'étonner que, dans l'état où je me trouve, je me remisse sur ce qu'elle pourra apprendre de iVI. le marquis de Fontenay des affaires d'ici, et je ne l'entretinsse que de mes malheurs. C'est un effet du désespoir où je suis qui l'ait que je ne puis avoir de sentiment pour quoi que ce puisse êlre, lui faisant une confession très véritable que ni l'ambition, ni le désir de m'immortaliser par des actions extraordinaires, ne m'a embarqué dans un dessein si périlleux que celui où je me trouve; mais la seule pensée que faisant quelque chose de glorieux, de mieux mériter les bonnes gr&ces de Mlle de Ponts, et d'obtenir par l'importance de mes services que la reine, considérant davantage et elle et moi, je pusse, après tant de périls cl de peines, passer doucement avec elle le reste de mes jours. Mes espérances sont bleu trompées et je nie plains avec raison de me voir abandonné de la protection de Votre Eminence, dans le temps où, en ayant le plus de besoin, je m'en tenais le plus assuré. J'ai hasardé ma vie dans le passage de la mer, j'ai réduit (|uasi toutes les provinces
du royaume (Ici le duc détaillait longuement ses
Vérih, ses fatigues et se:i souffrances.)
» Pendant ce temps, contiiiue-t-il, on tire avo(i violence une personne que j'aime d'un couvent où
je l'avais priée de se retirer, et, durant letemps que j(» hasarde ma vie, on m'ôte la seule récompense que je prétends pour mes travaux. On la renferme, on la maltraite, et l'on me donne le plus grand et le plus se isible témoignage de haine que l'on me peut donner. Ah ! monsieur, si Votre Eminence a quelque sentiment de l'amitié qu'elle m'a promise et du service que je lui ai voué, remédiez à ce déplaisir, faites-moi connaître en ce point quelle est son amitié et son estime pour moi. Sans cela ni fortune, ni grandeur, ni même la vie ne me sont pas considérables. Je m'abandonne tout à fait au désespoir ; et si je vois qu'il ne me reste pas d'espérance d'être quelque jour heureux, renonçant à tout sentiment d'honneur et d'ambition, je n'aurai de pensée au monde que celle de périr et de ne pas survivre à une telle affection qui me fait perdre et le repos et la raison. J'ose me promettre que ma conservation est assez chère à Votre Eminence pour ne pas voir avec plaisir la perte de la personne du monde qui, malgré les sujets qu'il e de se plaindre, ne laisse pas d'être le plus vérita biement... etc.
» Doc DE Gdisk. »
Le marquis de Fontenay parti, le doc redevint plus tranquille, espérant tout de cette démarche. Néanmoins, il renvoya au mois suivant sa prise de possession de la couronne, — ce qui indisposa les Napolitains.
Il continua de s'occuper de la défense de |la ville et des provinces évacuées, d'entretenir ses troupes sur un bon pied, et essaya défaire noble contenance; mais, à l'altération de ses traits, à l'espèce d'hésitation qui précédait ses moindres acte.^ il était facile de voir que l'homme n'était plus le même.
Le peuple, qui a un tact exquis pour deviner ces imperceptibles transtormations, recommença à douter de son idole ; Anese se reprit à espérer, et, ajournant sa fuite, songea à renouer ses ténébreuses intrigues.
Le duc s'en aperçut, mais il était incapable d'un acte de résolution et de vigueur avant d'être fixé sur le sort de mademoiselle de Ponts, — et il attendit.
Hélas ! son attente fut courte. Dix jours après son départ, le marquis de Fontenay revint avec des nouvelles terrifiantes. ,
La reine ni le cardinal n'avaient rien voulu entendre, et maderaaiscUe de Ponts était plus que jamais en butte à la tyrannie de ses persécuteurs.
Ce dernier coup acheva le malheureux prince ; l'énergie disparut, il tomba dans une prostration profonde, et ce ne fut plus que le cadavre vivant de Henri de Guise que les Napolitains virent passer chaque jour dans leurs rues; et Anese, le maître fourbe, comprit que l'heure du trioïWphe venait de sonner pour lui.
Anese ne se trompait point.
Le peuple dé Naples, irrité de ce renvoi du sacre qu'il ne comprenait pas, commençait à murmurer hautement ; les troupes, qui ne reconnaissaient plus leur vflillant et haidi général, perdaient cotinige; les Espagnols, qui avaient dans lu ville deHombreux espions qui les tenaient au courant de la situation, avaient repris en quelques jours presque toutes le^ positions dont on les avait chassés, et le blocus s'était resserré autour de la capitale des Deux-Sicilec«
interceptant les convois et les arrivages, en sorte que les vivres commençaient ?! manquer et la lamine devenait imminente. Anese proûia habilement de la torpeur du duc. Renouant d'un côié avec l'Espagne, traitant avec le cardinal Filomarini, son agent secret, il préparait sourdement, de l'autre, le peuple à une soumission qui devenait nécessaire si la situation ne changeait pas.
Guise, qtii n'avait plus ni énergie, ni volonté, voyait chaque jour ses partisans defectionner et ne faisait rien pour les retenir. Les vivat s'éteignaient sur sa route, il ne songeait pas même à en demander la cause.
Mademoiselle de Ponts absorbait sa pensée et le rendait indifférent à toute autre chose.
Presque toujours enfermé dans son palais où il manquait des choses de la vie les plus nécessaires, il pleurait comme une femme et était toujours tenté de se donner la mort.
Un jour, il prit une grande résolution , résolution insensée s'il en fut :
— Marquis, dit-il à Fontenay, nous allons partir.
— Partir, monseigneur ? et pour quel pays ?
— Pour la France; mademoiselle de Ponts est captive el je la veux délivrer.
— Y songez-vous ? les Espagnols bloquent Naples de partout, nous ne pourrions franchir leurs ligues, et vous vous couvrirez de honte aux yeux de l'Europe entière, si vous abandonnez les grandes choses que vous avez entreprises. On ne perd point une couronne pour une femme.
— Et que m'importe ma couronne? fit le prince en éclatant en sanglots.
Cependant il ne partit pas, mais il devint de plus en plus sombre , et laissa le champ libre aux manœuvres d'Anese.
Enfin, un matin que, hors de lui, hébété, il avait traversé, à la tête de quelques cavaliers, ces rues de Naples qui ne retentissaient plus de vivat sûr son passage, mais parfois d'imprécations et de soui'des menaces, et visitait les forts qui étaient menaces d'une attaque, il entendit un bruit terrible de cris et de vocitérationsqui ébranla la ville, et, ayant poussé vers la porte Gapuana, il vit venir à lui une multitude furieuse, forcenée, hurlant et jurant.
Henri se vit perdu, cperonna son cheval et, lui troisième, s'échappa et coyi-ut jusqu'à Bonavente. Mais là il tomba dans une embuscade dressée par les . Espagnols, de concert avec le brasseur napolitain.
Gomme il traversait un petit bois, il sévit entouré par une centaine de soldats qui le couchèrent en joue avec leurs mousquetons et lui ordonnèrent de s'ar- 'Ater.
Mais, à la vue du péril, le sang de sa race se ralruma, son énergie renaquit et, tirant son épée, il essaya d'enfoncer le cercle de fer qui l'éireignait. Blessé à l'épaule gauche d'un coup d'arquebuse, il n'en continua pas moins de frapper d'estoc et dé taille, évitant comme par miracle les balles qui pleuvaient autour de lui.
Mais à la fin, et tandis que les cadavres s'amoncelaient, son épée tomba lourdement sur le canon d'un mousquet et se brisa en deux.
Ce que voyant, l'héroi^ue jeune homme en jeta les tronçons et, prenant ses pi^lolels dans les fontes de sa selle, brûla le crâne aux deux bandits qui saisissaient déjà son cheval parla bride, et, delà crosse, en assomma un troisième qui lui ayant pris la janibo essayait de le renverser a terre.
Après quoi, il descendit lui même de cheval, se croisa tranquillement les bras sur la poitrine et, mesurant ses ennemis d un vrai regard de roi, il leur dit;
— Y a-t-il parmi vous un gentilhomme à qui je me puise rendre ?
Et comme nul ne répondait :
— Allons, dit-il, François l" remit son épée à un boucher, et je ne suis, moi, que le duc de Guis?. Faites de moi ce que vous voudrez.
Ces forcenés le saisirent, lui lièrent les mains derrière le dos et l'emmenèrent à Naples, qui s'était déjà soumise aux Espagnols. Tandis que 1 on pillait son hôtel, il fut conduit, au milieu des huées de la populace, au gouverneur espagnol, le brave el noble ■ (Ion Juan d^ulriche. C'était un prince, celui-là ! et de gran l seigneur à grand seigneur il y avait pleine égalité. Cependant don Juan s'avança vers Guise , le chapeau à la main, et le salua le premier. Leduc rendit le salut et lui dit en le regardant en face :
— Voyez c tte plèbe immonde qui m'adorait il y a deux jours et se courbait frémissante sur ma route; voyez-la nie jeter la boue et l'insulte au visage ; et puis regardez-moi! J'ai l'œil calme, le front impassible, je porte la tête haute et mou cœ.ur ne bat qu'une fois par seconde. Tenez, voici ma main , elle ne tremblera pas dans la vôtre.
Don Juan prit cette main et la serra avec un mélange d'admiration et de sympathie.
— Et maintenant, poursuivit le duc, croyez-vous que, partant de si bas, l'insulte et la boue puissent monter si haut?
— Non, répondit laconiquement le prince espagnol.
Cette négation était un soufûet qui frappait en plein visage cette race de caméléons et de lâches qu'on nomme les Napolitains.
Ce NON prononcé deux cents ans plus tard eût vengé la mort du roi Murât et l'assassinat du vieil amiral Caracciolo, victime vénérabkj immolée à la haine jalouse de l'Anglais Nelson !
— Monsieur, continua Henri, si vous avez mission de me l.iire occire, souveuez-vous que je SUis gentilhomme et que je réclame comme mou droit la hache et le billot.
— Duc, répondit don Juan, le conseil de mes officiers va s'assembler pour prononcer sur votre sort. S'il ne tient qu'à moi vous vivrez, mais si la hache est votre partage, je vous jure sur l'honneur de mon nom d'assister à voire supplice et de me trouver à deux pas de votre échafaud. Je veux voir comment tombe la tête d'un homme tel que vous.
— Une tète comme la mienne, fit le duc avec un fier suurire, tombe coiflee de son chapeau ! Quand on est Guise , monsieur, on peut se faire trancher la tète devant le roi d Espagne ou tout autre monarque , mais on ne la découvre que devant le roi de France — et Dieu I
Pendant ce temps, le conseil s'assemblait sous la présidence du mai(^uis d Oguatc, qui rempUssait les tonctionsde vice-roi.
Le mah|uis avait une profonde aversion pour U France, à laquelle il ne pardonnait pas ^abai^st•lUlnlt de la maison d'Aulrichc et les rudes leçons que liiclielieu, le grand cardinal, infligea si souvent à l'Espague. De plus, c'était un homme fougueux et jaloux de toute splendeur. Le duc de Guiso élAtt uu liéie><:, doue il était coupable.
Le marquis demanda la parole et s'exprima en ces termes :
— Le duc de Guise est passé dans Naples sans étendard et sans armée, sans ordre de son f ouverain légitime le roi de France. Il est venu réclamer une couronne qui n'est point sienne quoi qu'on en dise, il a soulevé le peuple de Naples contre le roi d'Espagne, lequel est le maître de ce pays; il a causé des pertes et grands dommages à l'armée espagnole et a entretenu les Napolitains en révolte. Ces actes sont crimes de lèse-majesté et méritent la peine de mort.
Mon avis est donc que, sans qu'il soit différé ni sursis davantage, le duc de Guise soit condamné à avoir la tête tranchée et que la sentence s'exécute sur-le-champ. ,
A ces véhémentes paroles , les membres du conseil se regardèrent avec effroi. Tout haï qu'il était des Espagnols, le duc de Guise intéressaït cependant les cœurs d'élite.
Les braves de tous pays sont frères. On comprend donc que cette sentence de mort, demandée ex abrupto et eu termes si peu mesurés, dut causer une émotion profondément sentie.
Mais la qualité du marquis, son influence toutepuissante auprès du roi , et plus encore ptutêtre ce caractère fougueux et emporté qui lui valait un ascendant réel sur les hommes qui l'entouraient, tout cela, disons-nous, en imposait suffisamment pour qu'il ne fût point contredit.
Mais il avait compté sans le chevaleresque don Juan.
Celui-ci quitta son fauteuil, s'avança vers le marquis et lui dit froidement :
— Marquis, vous êtes un assez brave chevalier pour vous dispenser de requérir l'emploi du bourreau.
Le marquis fit un soubresaut et porta instinctivement la main à la garde de son épée :
— Que voulez-vous dire? fit il, et me provoqueriez-vous, par hasard?
— Marquis, continua imperturbablement don Juan, je suis assez brave moi-même pour n'être point soupçonne de n'oser vous provoquer si tel était mon droit ou mon bon plaisir, mais je ne vous provoque point. Nous sommes, vous et moi, au service du roi d'Espagne, et nous devons tenir à ce que l'honneur de notre souverain soit sauf; — moi surtout qui suis de sa maison royale et qui porte son nom.
Or, l'honneur de S. M. Catholique est intéressé ici, ce me semble, et elle seule doit prononcer sur le sort de notre prisonnier.
— Aussi, répondit impétueusement le marquis, est-ce en son nom que je demande la condamnation du duc de Guise.
— Monsieur, fit don Juan avec hauteur, le duc de Guise est de maison princière.
— Le duc de Guise est un rebelle.
— Je ne le nie pas, mais il n'appartient à aucun de nous de fixer le châtiment que mérite sa rébellion. Le roi décidera.
— Le roi, messire, m'approuvera.
-^ Vous croyez? dit dédaigneusement l'archiduc, moi' je ne le crois pas. Le duc de Guise est allié à la la maison royale de France ; la maison de France est alliée à la maison d Espagne, puisque la reine régente cit de celte maison. En outre, le cardinal de Lorraine, oncle du duc, commande dans les Flandres les troupes du roi. Ce sont \h, ce me semble, des considérations puissantes.
— Il n'est pas de considérations assez puissantes pour sauver le duc !... s'écria le marquis d Ognale avec un accent d'opiniâtreté sauvage.
— Eh bien ! riposta don Juan, puisque la persuasion est inutile avec un homme tel que vous, — moi don Juan, archiduc d'Autriche, en ma qualité de prince du sang, et malgré votre titre et vos fonc tions de vice- roi, — je vous ordonne, marquis d'Ognate, de respec'er la vie du duc Henri dé Guise, et de le faire sur-le-champ embarquer pour l'Espagne, où le roi statuera sur son sort.
Le conseil tout entier approuva l'énergique défenseur du jeune captif, et le vice-roi courba silencieusement la tête.
Le duc avait, en présence de sa situation désespérée, retrouvé toute son énergie et s'était armé d'une résignation chevaleresque. 11 demanda la permission d'écrire en France, à sa mère, à sa maîtresse et au cardinal Mazarin.
Ces trois lettres, qui ne nous sont point parvenues, étaient, au dire des chroniqueurs contemporains, des modèles d'abnégation héroïque, et renfermaient en substance cette parole célèbre du vaincu de Pavie : Tvut est perdu, fors L'honneur !
Il demandait pardon à sa mère des pleurs que son sort misérable lui ferait verser, — au cardinal l'élargissement de sa maîtresse , — à sa maîtresse de lui conserver son cœur, malgré qu'il ne lui pût rendre, en retour, une couronne, et il la suppliait, en outre, si elle recouvrait sa hberté, d'user de ses revenus comme par le passé.
Deux jours après, par ordre de don Juan, il fut conduit à bord de la galère qui partait pour l'Espagne.
La galère qui emmenait le duc de Guise était encore en vue des côtes napolitaines, lorsque le brasseur Gennaro Anese se présenta au palais du gouverneur.
— Que voulez-vous? lui demanda brusquement don Juan.
Anese se troubla et parla de conditions stipulées entre lui et le vice-roi, avant la reddition de Naples.
— Alors, fit avec dédain le gouverneur, adressezvous au vice-roi ; je ne traite pas avec les traîtres.
Anese voulut répliquer, mais l'archiduc lui montra la porte d'un air liautain, et il sortit sans proférer une parole.
Alors il alla trouver le vice-roi; mais le ,vice-roi lui répondit qu'il ne lui avait rien promis et qu'il l'engageait à rentrer chez lui et à s'y tenir coi.
Ce que voyant, le brasseur comprit que, traître, il avait été joué par ceux à qui profitait sa trahison, et qu'il ne devait rien attendre du gouvernement espagnol.
Mais il se souvenait de son ancienne influence sur la canaille napolitaine, et il moula sur une borne et se mit à la haranguer.
Mais cette tourbe vile, qui avait insulté le duc de Guise par ses ordres, l'insulta à son tour et lui jeta dès pierres.
Dus soldats espagnols l'arrêtèrent. Il fut accusé d'avoir voulu soulever le peuple de Naples et condamné au gibet. Le jour de son exécution, il fut conduit sur la place du Falazxo reale, où se dressait la potence, pieds nus, la corde au cou. La populace l'accablait de huées et d'injures. Quant à lui, il tremblait. — Il tremblait comme le brasseur Jacques
d'Artevelde sous le poignard de Simon Denis et comme tous ces hommes qui sortent de la bourgeoisie pour insurrectionner le peuple, qui le tyrannisent en lui parlant de liberté, et pâlissent d'eflroi quand l'heure suprême sonne pour eux !
Au moment où le bourreau le hissait sur l'échelle, il demanda à boire ; un laz^arone s'approcha et, lui crachant au visage .
— Tiens ! dit-il, voilà la boisson des traîtres. C'est la seule qu'ils méritent. A cette place mfime, il y a trois jours, tu as fait insulter le duc de Guise qui était un noble prince, voilà pour lui ! Je te crache h la face, parce que je ne veux point souiller mes mains en te frappant !
Ainsi mourut Anese.... au milieu des huées et des imprécations du peuple qui l'avait adoré ! Un mot cruel de Mazarin fut sa seule oraison funèbre :
— Peccaïre! dit le cardinal, il adii avoir bien soif en mourant. ... C'est triste quand on songe qu'il était brasseur de son état et que le peuple qu'il abreuvait jadis lui a refusé un verre de bière.
Quand la nouvelle de la prise du duc arriva à la cour de France, il s'éleva un cri universel de pitié. Mme de Guise mère, ses deux fils puînés, son beauirère, le chevalier de Guise ; Mme de Bossu ellemême, allèrent se jeter aux pieds d'Anne d'Autriche et la supplièrent d'intervenir auprès du roi d'Espagne, son frère, pour qu'il ne fît point couper la tête à son prisonnier.
La reine répondit que son frère en avait parfaitement le droit, attendu que le duc avait négligé de prendre commission du roi de France, et qu'il pouvait être considéré non comme prisonnier de guerre, mais comme rebelle.
Cependant elle se laissa toucher d'autant plus facilement que le duc, en cet état, n'était plus un sujet de craintes sérieuses pour le royaume, et ellt écrivit sur-le-champ à son frère pour prendre la responsabiHté de tout ce qu'avait fait M. de Guise, — tandis que les pSrens du duc écrivaient de leur côté au cardinal de Lorraine, le chef de leur vieille maison, lequel était tout-puissant à la cour d'Espagne.
— Eh bien ? dit le cardmal à la reine quelques jours après, avais-je raison de faire enfermer Mlle de Ponts? Si je ne l'eusse fait., à cette heure monsù de Guise serait roi de Naples , au lieu de pourrir dans les prisons du frère de Votre Majesté.
— Monsieur le cardinal, répondit la reine, vous êtes un méchant homme.
— Ah ! peccaïre ! fit Mazarin d'un air bonhomme, je suis bon ministre, voilà tout. Maintenant, continuat-il, j'ai urie grâce à demander à Votre Majesté.
— Qu'est-ce ■>
— Ce pauvre monsù de Guise est si malheureux de savoir sa maîtresse enfermée, qu'il en peut mourir au premier jour, ce qui serait parfaitement inutile, maintenant qu'il n'y a plus de nécessité à la violenter ; oserai je demander son élargissement^ Votre Majesté ?
— Je le veux bien, dit la reine. .
Le cardinal fit mettre ses chevaux, monta dans
son carrosse et se rendit au couvent dos filles Sainte- Marie, où il fit appeler au parloir la jeune recluse.
— Venez, belle enlant, lui dit-il de son ton patelin, j'ai tant supplié la reine qu'elle m'a accordé votre grùce. Vous pouvez sortir et aller où bon vous
semblera. Jf. de Guise, qui vient d'éprom-er quelques
accidens, n'a point voulu que vous en souffrissiez, et il continue à vous laisser un crédit illimité chez son trésorier.
Quand il aura terminé ses différends, — qui ne sont réellement que des bagatelles, — avec Je roi d'Espagne, il retournera à Rome s'occuper de faire casser son mariage, et il reviendra vous épouser. ^
Le cardinal emmena Mlle de Ponts dans sou carrosse et la conduisit chez M. de Malicorne, premier écuyer du duc.
Celui-ci conduisit la fille d'honneur dans une ravissante petite maison des champs, qui appartenait à la maison de Guise, et l'y installa aux frais de son maître.
L'élargissement de 3111e de Ponts passa inaperçu presque pour tout le monde.
L^intorlune de son chevaleresque amant occupait trop vivement l'attention publique.
Celle-ci, que ses six semaines de détention avaient rendue plus sage, commença par écrire à Henri de Guise, l'assura de son éternelle fidélité et lui annonça sa mise en liberté ; puis elle s'imposa une règle de conduite touchant les dépenses de sa maison, — et l'observa si religieusement pendant près d'uneannée, durant laquelle on négociait la liberté du duc avec l'Espagne, que le trésorier do Son Altesse en fut édifié.
Un soir du mois de mai de l'annét:; suivante, la cour de l'hôtel de Guisa retentit d'un roulement de voiture et du piétinement de chevaux de poste.
Un carrosse s'arrêta devant l'antique perron surmonté des armes de Lorraine, — et un jeune cavalier en desceniit.
C'était encore la taille élégante, la démarche noble et fière du brillant et aventureux Henri de Lorraine: mais ce n'était plus lui; — ou plutôt c'était lui, vieilli de dix années en une seule !
Sa belle main était amaigrie, les pommettes de ses joues étaient saillantes, sa lèvre grimaçait un douloureux sourire, et son œil noir brillait d'un éclat sombre et fiévreux*. — Il avait tant souffert!
En quinze jours il avait perdu une couronne et enduré mille tortures au sujet de Mlle de Ponts. En un an il avait bu jour par jour, et heure par heure, un (jalice de dégoûts et d'infamies dont l'avaient abreuvé les Espagnols.
11 monta 'lentement le grand escalier de l'iiôtel, rendit d'un geste silencieux les saluts des qombreux serviteurs de sa maison, entra dans la granJe salle où flambait un feu colossal, malgré la belle saison, et s'assit dans le fauteuil sculpté à clous d'or, réservé au chef de la haute et puissante maison de Guise.
Une fuis assis, il ordonna à son intendant de réunir tous les servitem's et de les faire venir en sa présence.
Quand ils furent tous rangés resioclueuscme:!' devant son fauteuil, il commanda à M. le marquis de Fontenay de prévenir Mme la duchesse de Guise, s\ femme, de son arrivée, et de la prier de passer dans la grande salle.
Mme (le Guise, qui habitait l'aile opposée de l'hôtel, ne se fit point attendre; elle cntr.i modeste et digue et s'avança vers son époux : le duc fit la moitié du chemin, mit les deux genoux en terre et lui dit:
- Devant tous nos serviteurs qrxi ont été les témoins des insultes que je vous ai faites, madame, je vous supplie humblement de me pardonner mes lautes et de me vouloir rouvrir votre lit où j'ai démérité d'entrer.
La duchesse releva son mari :
— Henri, lui dit-elle, tout est oublié!
Que signifiait cette scène? — Le duc était-iî sincère et n'aimaitil plus Mlle de Ponts?— Nous allons vous le dire.
Quelques heures auparavaiit, le duc roulait au triple galop sur la route d'Espagne à Paris, — laquelle route passait au beau milieu de ce petit village qu'un opéra a rendu fameux, — X,onjumeau. Le duc descendit de voiture tandis qu'on relayait, ordonna à son valet de chambre de faire arrêter à un certain endroit de la route qu'il lui désigna, et d'y attendre son arrivée.
Puis il sortit à pied de Lonjumeau , prit à droite «Il petit sentier bordé de liserons et de marguerites, et sedirigea d'un pas alerte vers un petitcoteau boisé, jiu flanc duquel s'élevaient d'une touffe de marronniers séculaires le toit d'ardoise et les tourelles rondes d'un petit château renaissance. Un parc en amphithéâtre lui servait de ceinture et était clôturé luimême par une haie vive.
Le duc arriva en quelques minutes à la haie, la suivit pendant quelque temps, et chercha une brèche ou'il trouva bientôt, et qui débouchait dans une allée de platanes, laquelle conduisait elle-même à un massif ce groseilliers.
Il était six heures et demie enviroa ; le soleil venait de se coucher, et la brume commençait à dèscendre sur les grands arbres.
Le duc suivit d'un pas rapide l'allée de platanes, ramenant un pli de son manteau sur son visage, comme un amant en bonne fortune. Mais, arrivé aa massif de groseilliers, il s'arrêta, le cœur palpitant, prêtant l'oreille au timbre clair et irzis d'une voix de femme qui le fit tressaillir et le troubla si profondément qu'il sentit ses iambts se dérober sous lui, et n'eut que la force de se jeter dans le massif et de s'y asseoir sur un banc.
Cette voix, qui venait d'une allée transversale, fut bientôt dominée par une autre plus mAle ; et, de sa retraite improvisée, le duc put voir déboucher Mlle
de Ponts appuyée au bras d« M. deMalicorne, et entendre la conversation suivante :
— Vous êtes jaloux, Malicorne? disait la fille d'honneur.
— Est-ce à tort, cruelle ? répondit l'écuyer.
— Sans doute.
— Non pas, vous ne m'aimez plus; et la preuve, c'est que voici une lettre signée de vous et qui ne m'est point adressée.
Et Maiicome lut malgré le geste suppliant de sa maîtresse :
« Mon cher Raoul, je vous attends ce soir. Ce ja- » loux de Malicorne ne viendra pas. »
— Eh bien ! s'écria la fille d'honneur avec beaucoup d'aplomb, qu'est-ce que cela prouve?
— Que Raoul de Bellegarde est votre amant.
— C'est faux; mais cela fùt-il, de quel droit?...
— Du droit d'un homme qui est votre amant depuis treize mois, ma toute belle...
— Mon cher, fit Mlle de Ponts, l'amour ne dure pas toujours. . . Que voulez-vous? je ne vous aime plus. . . Soyons amis !
— Non pas, fit Malicorne avec colère, le duc saura tout...
— Vous ne le ferez pas , Malicorne 1 Vous ne le ferez pas, dit la fille d'honneur avec véhémence ; ce serait une lâcheté qui vous perdrait comme moi...
— ^*Je le ferai ! reprit l'écuyer aivec empoi temeiit.
— C'est inutile ! dit une voix retentissante derrière eux.
Ils se retournèrent épouvantés : — le duc était devant eux, les bras croisés, le sourire de la douleur et de la honte aux lèvres :
— Madame, dit-il à la fille d'honneur, vous êtes chez moi, sortez d'ici à l'instant même, je vous chasse !
— Monsieur, dit-il à Malicorne, je ne veux pas vous faire l'honneur de me battre avec vous; le maître et le valet ne croisent point le fer : — je vous chasse pareillement I
El il leur tourna le dos et s'en alla eu murmurant d'une voix qui fendait le cœur :
— Voilà donc cette femme pour qui j'ai perdu une couronne (1)1
(i) Le duc de Guise fit un procès à la fille de Ponts, r&ccusaut de dilapidations, et obtint contre elle un jugement qui la condamnait à une rdclusion perpéiuell« dans un couv«ut.