XLIX. Corrcspindaftce légère
A quarante-cinq ans, et plus, Mme du Maine, "grâce à l'exiguité de sa taille, paraissait jeune encore. Mise avec beaucoup de goût, vive en ses mouvemens, esclave des modes nouvelles, et surtout précieuse en ses manières «"^^nt que ravissan e cp Bon langage, elle aimait et pratiquait 1 art de plaire.
— J'ai le malheur de ne iKiuvoir me passer de ihoses dont je n'ai que faire, disait -elle a ceux qui la gourmandaient sur la continuité de son luxe.
11 V avait cruauté, reconnHissons-k-, >Vx'ger d elle lu'elle se dépouillât compK'tement de toutes ses lail)lesses, qu'elle renonçât du même coup à tous It.
^"ïlTe n'envia plus les splendeurs de la royauté, elle ne conspira plu^ mais elle se prop(»*a de rtgn^'-J^' core, et aussi longle.nps que Du;u le y' i;'' "^^ '"/': surlesctfurs qui batiaitut atiprès »» «"" .^';"« .^"■ mination là ne tixnivait que p. u ou point de con radoteurs sérieux. La roquHt.i-ie. cette tyranme imp lov..ble, et qui Unce des traits si ace«>s olira.t a Mmi du Maini une t«v«nclie sur les désastnjs de t*
politique. VEmpérière de Sceaux, pendant longtemps flagoBgpe, soit par le président de Mesmés, £oit par le cardinal de Folignac, se décida à régner par droU de conquête et par droit de naissance, — à régner paiiblement, doucement, agréablement, sur un peuple d'adorateurs.
Qui eût entrepris de médire d'elle^Qui eût osé suspecter sa sagesse? Qui l'eût accusée de réelles in-, trigues d'amour?
L'imagination fit les frais de ses conquêtes.
Mlle de Launay (Mme de Staal) venait souvent à Paris, et y voyait Mme de Lambert, femme d'esprit, qui recevait toui les mardit nombreuse compagnie, notamment Fontenelle, La Motte, Mairan, l'abbé MontgauU, etc., la fine fleur des académiciens de l'époque. La Bergère de Sceaux se piquait de littérature : sa femme de chambre lut, ua mardi, quelques-unes de ses lettres; et bientôt, Mme du Maine, craintive et modeste écrivain, se prit à trembler, en pensant qu'on l'avait produite devant un aréopage d'incomparables beaux -esprits.
Dès l'année 1726, elle entretint correspondance avec La Motte, aveugle, de plus âgé de cinquantequatre ans, de plus, enfin, perclus de tous les membres, et ne se nourrissant que de lait. et de légumes. La Motte était d'une inaltérable douceur. Un jour, conduit dans une foule par son domestique, il marcha sur le pied d'un jeune homme qui s'irrita au. point de le souitleter :
— Monsieur, dit-il, vous allez êlre bien fâché, je suis aveugle.
Homme de principes sévères, La Motte plaisait singulièrement d»is la conversation. Il lisait avec tant de talent, que ses poèmes, malgré lenr froideur, paraissaient des chefs-d'œuvre. Chez le légitimé, il brilla plus qu'aucun autre auteur, et on l'entoura de soins.
Où la malignité ne se niche- t-elle pas?
Des ennemis de La Motte et de Mme du Maine regardèrent la liaison du poète et de la princesse comme criminelle, La Motte envoyait à Mme du Maine des vers dans lesquels il décrivait des aventures d'amour. Celle-ci, ravie de ces spirituels badinagçs, lui répondait en signant ses lettres de ses petits noms : Louise-Anne-Bénédicte de Bourbon.
Tout cela nous semble rester dans le domaine de l'imagination, et nous ne nous sentons pas le courage de reprocher celte aventure à Mme du Maine ; nous lui pardonnons aussi ses tète-à-tète avec le spirituel marquis de Saiut-Aulaire, qui composa pour elle un célèbre quatrain, qui la traitait en enfant, et auquel ses quatre-vingt-dix ans permettaient de plaisanter, dévouer à l'amoureux sans hiconvéniens graves. Un berger de cet âge est bien poétique; la neige de ses cheveux tait aisément passer sur les flammes de son cœur.
N'accusons pas Mme du Maine. Sceaux, qui était les galères. du bel esprit, avait des mœurs toutes particulières; nous n'oublions pas que la femme du légiiivié agissait, parlait, écrivait eu demi-déesse, pour le moins, et que, selon elle, « tout ce qui était chez les auti es mortels une effronterie, devenait dans sa résidence, dans sou Olympe, une galanterie honnête. »
Les lettres de La Motte ont été indiscrètement publiées par l'abbé Leblanc. De cette publication datent les soupçsns qu'on a élevés contre Mme du Maine, et que nous ne pouvons p;utager. L'abbé Leblanc n'est point une autorité. Il se montre bas et
rampant avec ses supérieurs, insolent; et jrossier avec ses égaux. .. . ■ \- .-. , r.
Entre la légèreté et les faihletses, il y a une distance très grande, que Mme du Maine ne franchit pas.
Depuis son enfance, M- du Maine était languissant, infirme; il se fatiguait vite, et les moindres contrariétés influaient sur son physique. Jeté, lui homme de calme, d'étude ej de retraite, dans un monde de bruit et d'intrigue, il manqua de force, lorsqu'il fallut supporter les revers, pour des entreprises tentées par lui aveerépugnance. iJamais sa santé ne s'était bien rétablie, depuis le jour où on l'avait crtï mort, à Marly, où Maréchal l'avait soigné. Toijtes les vicissitudes qu'il éprouva, ces luttes de préséance, ces affaires d'intérêts avec les parens de sa femme^ et, en dernier lieu., les événemens qui avaient suivi la conspii'ation de Çellamare, raffdiblirent.
Devons-nous croire que, bientôt, il en arriva à craindre les Larmes et les eiuportemens de ,1a Naihe'l Esl il vrai , aussi, comme le prétend la princesse palatine, que, dans sa prison à Dourlens, il poussa si loin sa dévotion, qu'il se laissa presque mourir de faim, à. farce de jeûner pendant la semame sainte, ce qui lui occasionna une dangereuse maladie?,.
L'histoire ne pénètre guère de semblables détails d'intérieur.
Toujours est-dl que M. du Maine, ordinairement indisposé, fut, dans les derniers instans do sa vie, attaqué d'yu cancer au visage.
La Bergère de Sceaux, malgré sa passion pour les fêtes, fit merveille, au chevet du malade. Elle employa son esprit, sa gaieté, ses soins touchans à distraire le légitimé des douleurs atroces et incessantes qu'il endurait. Au reste, aucun bulletin de la santé de M. du Maine necircula dans la capitale': en 1 '736, le Parisiens ne parlaient plus de l'élève de Mme de Maintenon. Celui-ci n'allait qu'à Versailles ou à Meudon, et remplissait seulement les stricts devoirs de ses charges.
Le mal paraissait d'abord peu grave, mais les chirurgiens ne tardèrent pas à le déclarer incurable.
Après d'inexprimables souffrances, le cancer Çta successivement au duc du Maine tontes les fonçtioûs de la vie, enfin la vie même.
Il expira chrétiennement, le 1 i mai 1736. >
La Gazette de France annonce ainsi sa mort :
« Louis- Auguste do Bourbon , duc du Ma'ine, prince légitimé de France, prince souverain deDombes, comte d'Eu, ducd'Aumale, chevalier des ordres du roi, lieutenant général de ses armées, coloiïel général des Suisses et Grisons, gouverneur delà province du Languedoc, grand-maître et capitaine général de l'artilleiie, mourut dans son chilteau de Sceaux, le 14 de ce mois, à deux heures après inidi. Le duc du Maine était dans la soixante-septième année de son âge. »
La même Gazette annonça, quelques jours après, que, le 18 mai, Louis XV avait pris le deuil pour la mort du duc du Maine. Le roi garda ce deuil pendant trois semaines.
Par son testament, le légitimé laissait deux cent mille livres de rentes à sa veuve, quarante mille livres de rentes à Mlle du Maine, sa fille. Outre son duché d'Aumale, le prince de Doinbes hérita de la principauté do Dombes, qui devait être substituée à sa maison, et qui, au défaut de raftles, devait passer
au comte d'Eu, puis, s'il y^vaitUeu, à la maisoa de Toulouse.
M. du Maine avait choisi pour senexécufeur testamentaire le lieutenaut civil, à qui il légua sou cabi-» net de médailles, valant cinquante mille livras.
Il demanda à être inhumé simplement dans l'église paroissiale de Sceaux.
Selon son vœu, un convoi sans faste eut lieu ; des amis, littérateurs ou artistes, gentilshommes ou termiers, payèrent leur tribut à la mémoire d'un prnice qui avait été le prétexte plutôt que le fauteur do la lutte entre les légitimes et les légitimés. Sa mort lit peu de bruit en politique : M. du Maine était une puissance déchue. Les critiques ne daignèrent pas même composer sur lui des épitaphes malignes ou lui adresser des flatteries postliumes. Celui qui, de son vivant, avait été constamment adulé, descendit presque inaperçu au tombeau. Point de discours officiels ni d'oraisons funèbres. Seulement, en juin 1736, les auteurs des Mémoires de Trévoux, protégés pendant plus de trente années par M. du Maine, adressèrent à son fils Louis-Auguste de Bourbon, prince souverain de Dombes, une épître dédicatoire. Cette é(»tre réclamait une continuation de bontés et contenait un éloge qui mérite d'être reproduit.
« Il n'est plus, ce grand prince, et la religion en deuil pleure en le perdant un béros chrétien, aussi jaloux de faire régner Dieu dans son cœur qu'attentif à étendre la pureté de son culte au delà des limites de l'empire fraBçais. Il meurt, et la mort qui l'enlève à la France ravit en même temps à vous et à votre auguste famille ce qu'elle avait de plus cher au monde ; à la cour, l'image de la vraie piété dans le centre de la grandeur; aux puissans du siècle, un exemple vivant du parfait accord de l'humilité évangélique avec la prééminence du rang ; à l'Etat, un appui solide autant par la droiture de ses vues que parla sagesse de ses conseils ; aux malheureux, une ressource toujours ouverte à leurs besoins ; aux savans, un protecteur et un maître; à Nous, un bienfaiteur, et, si je l'ose dire, un ami tendre. »
De ces éloges il ne faut prendre que la moitié, et l'on appréciera le légitimé à sa juste valeur. S'il eût possédé toutes les qualités, tous les talens, toutes les vertus que les Mémoires de Trévoux lui prêtent , — il eiit vécu d'une vie autre que celle dont nous avons «squissé le tableau.
U. Voltaire A Sce«wK.
« Vous lûtes élevé, écrivait encore le panégyriste au prince de Dombes, pour ainsi dire dans le sein des Muses, vous avez été formé dans le sanctuaire même des Lettres, sous les yeux d'une Mère que la savante Grèce aurait prise pour Minerve, princesse auguste q^iri réunit dans elle-même et qui répand sur toute sa (jour les Lumières, la Politesse, le goût exquis d'Athènes et de Kome. »
Mme du Maine était une Minerve, d'accord, mais une Minerve beaucoup plus gaie que celle de la fable.
Quand elle perdit son époux, la Bergère de Sceaux accomplit sa soixantième année. Une veuve de cet âge respectable pouvait, à la rigueur, s'envelopper
Savement dans sa douleur. Il n'en fut pas ainsi, me du Maine ne se sentait pas disposée à rompre avec les vanités du monde.
Une année se passa à porter le deuil.
Puis, les portes du ch;\lcau se rouvrent, le$ c«U'ros-
ses affluent , la foule inonde les cours et les jardins . du paio< Voilà Sceaux ressuscité ! Voici la troupe des savans et des poètes qui se met h entonner son habituel concert de louanges ! La pastorale recommence. Il n'y a qu'un duc savant de moins. Bals et festins, promenades, illuminations, tout reprend" une vie nouvelle.
L'ordonnateur le plus célèbre des fêtes données par !a Naine n'existait plus depuis 1727; Saint- Aula ire, le vieux berger, était mort en 1743, presque centenaire ; en 1731, une fluxion de poitrine avait enlevé La Motte, l'amoureux aveugle. De la génération des beaux-arts qui avaient créé Sceaux littéraire, il ne restait plus guère que Fontenelle.
D'autres aimables courtisans fréquentèrent la résidence. Parmi eux, en première ligne, se plaça Voltaire, qui conduisit à Sceaux son Emilie, la belle marcfuise du CbâteleU
Mlle de Launay, mariée au gentilhomme Slaal, rapporte d'une façon très aigre ce voyage de Voltaire à ôceaux, le 15 août 1747. Il n'est pas sans inérèt de savoir comment cette femme éminemment spirituelle parle du spirituel Arouet. Elle écrivait à Mme du Detfand.
— « Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui, et qu'on avait perdus de vue, parurent hier sur le minuit comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'était pourtant des spectres affamés : il leur fallut on souper, et qui plus est des lits, qui n'étaient pas prépares. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressans, fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait ; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait ellemême, faute de gens, et avait trouvé un défaut de. ... dans les matelas; ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat... Nos nouveaux hôtes vont faire répéter leur comédie. C'e»t Venturo qui fait le rôle de Boursouflé : on ne dira
Bas que ce sdient des armes parlantes, non plus que [me du Châtelet taisant Mlle de la Cocbonnière, qui devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui. »
16 août. — « Nos revenansne se montrent point de jour ; ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui ; l'un est à écrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer, ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. Voici bien pis : l'apparition de ce soif a produit une déclamation véhémente contre la licence de choisir des tableaux au cavagnole. Cela a été poussé sur un ton qui nous est tout à fiait inouï et soutenu avec mo.lération nou moins surprenante. »
Voltaire ne tarit pas d'éloges sur le compte de soi> auguste hôtesse. Tantôt il lui envoie une lettre em prose et en vers, où nous remarquons :
Ou admira sur vos traces Minerve mpri» de I Amoor.
Ali ! ne leur donnez plus ce ChâlOM pour séjour ;
Es que les Muses et les Grâces Jamais plus loin que Sceaux n'aillenl fixer le»? cour.
Tantôt il place, dans une lettre datée de Potsdam, cette plisase, modèle du genre adulateur : « Il n'y avait au monde que Frédéric-le-Grand qui pût m'enlever à la cour de Mme la duchesse du Maine. «>
Nul doute que les relations établies entra la petitefille du grand Condé et Voltaire n'aient été fort intimes. Treize lettres à la duchesse se trouvent dans la correspondance de celui-ci. 11 lui lit plusieurs pièces, entre autres OEdipe; il lui écrit un jour : v Vous m'avez ordonné Catilina, et il est fait. »
C'est que Mme du Maine chérissait Cicéron, et que, pour venger le grand orateur romain des outrages de Crébillon, elle avait excité Voltaire à composer Catilina ou Rome sauvée.
Nous connaissons de Voltaire un charmant billet ainsi conçu :
A Mme la duchesse du Maine.
a Le 26 novembre 1749.
» Promesse.
» Je soussigné, en présence de mon génie et de ma protectrice, jure de lui dédier, avec sa permission, Electre et Catilina, et promets que la dédicace sera un long exposé de tout ce que j'ai appris dudit génie dans sa cour.
» Fait au palais des Arts et des Plaisirs.
» Le Protégé. »
En ses jours les plus rayonnans, à aucune époque, la veuve du légitimé n'avait reçu et accepté des flatteries aussi sublimes que celles dont Voltaire l'accabla.
LU. Monnaie de poète.
Voltaire a brillé le dernier à la cour de Sceaux ; il y a composé Zadig. S'il ne se gênait point lorsqu'il restait près de Mme du Maine, c'est qu'il payait sa protectrice avec une monnaie parfumée, — avec de l'esprit et de la galanterie.
Dans le prologue de l'Echange, comédie représentée pour la duchesse, il avait placé ces vers :
Mmt du Tour.
Kon, je ne jouerai pas : le bel emploi vraiment,
La bellt farce qu'oa apprête l
Le plaisant divenissemeot Pour le jour de Louis, pour cette auguste fête, Pour la fille des rois, pour le sang des héros, Pour le juge éclairé de uos meilleurs ouvrages, Vanté des beaux esprits, consulté par les sages,
Et pour la baronne de Sceaux.
s Voltaire.
Uais, poir être baronne, est-on si diiïicile?
Je sais que sa cour est l'asilo Du goût que les Français savaient jadis aimer ; Mais elle est le séjour de la douce indulgence. On a vu son suffrage enseigner à la France
Ce que l'on devait estimer :
On la voit garder le silence, Et Ba décider point alors qu'il faut blâmer.
Le 15 décembre 1747, nouveau séjour de Voltaire à Sceaux.
On y joue la Prude, comédie en cinq actes. Cette fois e»î«ore. Voltaire s'acquitte envers son
hôtesse avec un prologue récité par lui-même à It duchesse :
0 vous, en tous les temps par Minerve inspirée ! Des plaisirs de l'esprit protectrice éclairée, Vous avez vu finir ce siècle glorieux, Ce siècle des talents accordé par les dieux.
Vainement on se dissimule Qu'où fait pour l'égaler des efforts superflus ; Favorisez au moins ce faible crépuscule
Du beau jour qui ne brille plus.
Ranimez les accents des filles de Mémoire, De la France à jamais éclairez les esprits; Et lorsque vos enfans combattent pour sa gloire,
Soutenez-la dans nos écrits.
Vous n'avez point ici de ces pompeux spectacles Où les chants et la danse étalent leurs miracles; Daignez nous abaisser à de moindres sujets ! L'esprit aime à changer de plaisirs et d'objets. Nous possédons bien peu ; c'est ce peu qu'on vous donne: A peine en nos écrits verrez-vous quelques traits D'un comique oublié que Paris abandonne. Puissent tant de beautés, dont les brillans attraits Valent mieux à mon sens que les vers les mieux faits, S'amuser avec vous d'une prude friponne,
Qu'elles n'imiteront jamais!
On peut bien, sans effronterie. Aux yeux de la raison jouer la pruderie : Tout d.éfaut dans les mœurs à Sceaux est combattu : Quand on fait devant vous la satire d'un vice, C'est un nouvel bommaga, un nouveau sacrifice.
Que l'on présente à la vertu.
lilU. Trépas et obsèques de la Bergère.
Tout souriait à la Bergère ; elle menait train de princesse ; elle s'était attiré les sympathies de Voltaire, le critique déjà redouté par tous; elle prodiguait aux plaisirs ce que l'âge lui laissait de forces : étrangère aux intrigues élevées pour et contre Mme de Pompadour, elle paraissait peu à la cour de Louis XV, mais vivait, dans son château, au milieu des fêtes.
Hélas ! au moment où Mme du Maine l'attendait le moins, l'impitoyable mort se présenta.
En janvier 1753, pendant un séjour à Paris, la Naine tomba malade, et expira le 23 dumêmemois, âgée de 76 ans passés.
Ses restes mortels ne pouvaient demeurer dans la capitale.
On embauma très soigneusement son corps, on le mit dans un riche cercueil, on l'exposa sur une estrade, dans une chambre de parade, éclairée par un grand nombre de lumières, et tendue de deuil avec des bandes de velours chargées d'écussons.
Le 26, le corps fut porté en pompe à Sceaux.
La marche funèbre eut lieu dans l'ordre suivant :
Un écuyer, en long manteau de deuil, à cheval, se tenait entre deux palefreniers.
Suivaient cent pauvres, portant des flambeaux de cire, puis deux suisses à cheval.
Les officiers d(î la princesse, magnifiquement vêtus, montés sur des chevaux caparaçonnés de noir; venaient ensuite ses femmes dechambre , qui étaient dans un carrosse drapé, attelé de six chevaux.
Cent quatre domestiques de livrée, avec des flambeaux, marchaient deux à deux, et représentaient des pleureurs.
' Les gentilshommes de son altesse sérénissime se tenaient dans un second carrosse drapé, aussi attelé de six chevaux. L'un d'eux portait la couronne. L'évêque de Nantes, le curé de Saint Sulpice et l'aumônier de Mme du Maine les accompagnaient. ' Un somptueux corbillard renfermait le corps de la défunte ; il était traîné par huit chevaux. De chaque côté il y avait trois pages à cheval, flambeaux en mam, et revêtus de longs manteaux de deuil. En avant, la dame d'honneur de la princesse et les principales des dames qui lui étaient attachées étaient conduites en carrosse par six chevaux caparaçonnés.
Les carrosses de la duchesse de Penthièvre, bellefille du comte de Toulouse, fermaient la marche.
Lorsque le convoi fut arrivé à Sceaux, le corps de Mme du Maine fut présenté au curé de la paroisse par l'évêque de Nantes, et, après les prières accoutumées, inhumé vis-à-vis du grand autel.
C'était le caveau oii déjà le légitimé gisait.
La duchesse de Penthièvre avait mené le deuil. Après sa mort, comme pendant sa vie, la petite-fille du grand Condé reçut des honneurs extraordinaires. Un faste sans pareil l'entoura jusqu'à sa dernière demeure. Mais il ne se trouva pas de courtisans fidèles pour célébrer sa gloire, quand elle ne paya plus leurs louanges avec une hospitalité princière. Voltaire aussi se tut : il encensa une autre idole.
Sur le trépas de Mme du Maine, personne n'avait plaisanté ; sur celui de la Bergère, d'Alembert s'est égayé. On raconte qu'il écrivit à Mme du Deffaud : « A propos, quel compliment faut-il vous faire sur la mort de Mme la duchesse du Maine ? Voilà le moment d'imprimer les Mémoires de Mme de Staal. »
Mme de Staal avait précédé de trois ans sa maîtresse. Elle s'était éteintele 15juin 1750,àrâgedecinquante-six ans, laissant de précieux Mémoires, remplis de faits intéressans, et contenant le portrait de lime du Maine. Ces Mémoires ne parurent qu'en 1755, et encore ne parurent-ils pas complets à cette époque.
Les vœux de- d'Alembert ne furent exaucés que longtemps plus tard. En 1801, seulement, La Harpe, dans sa Correspondance littéraire, publia la partie des Mémoires qui dépeignait Mme du Maine, avec vérité quelquefois, le plus souvent avec esprit, avec passion toujours. Nous y avons lu ces lignes qui résument vigoureusement les saillies du caractère de la Naine : — Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers ; je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.
Eh bien ! au travers de Mme du Maine, ce que voit l'historien, c'est une personnalité qui s'exagère sa valeur, qui se croit d'autant plus considérable que des nullités incontestables l'environnent. La femme du légitimé ne fut point une merveille, assurément ; mais les légitimes pâlissaient près d'elle. Qui sait'? Peut-être Louis XlV prévoyait-il un peu ee qu'il adviendrait de sa race? Peut-être remarquait il en M. et en Mme du Maine les qualités qui manquaient aux autres princes du sang? Les seigneurs de Sceaux avaient plus de tenue que le duc d'Orléans régent, plus d'activité que le duc de Bourgogne dauphin,
Îlus d'énergie que le duc d'Anjou roi d'Espagne, erlainement, ils n'auraient pas moins fait sur le trône de France que ceux à qui il a été donné de l'occuper.
LIV, Condaslon.
Rêve et fumée avaient été les prétentions des ligi-
timis ! Leurs désirs, leurs paroles, leurs actes, rien n'avait abouti. Leur existence politique avait commencé par l'exaltation, et s'était terminée par l'impuissance. Comme eux, Sceaux^ naguère si brillant, si gai, si animé, s'évanouit.
Le prince de Dombes devint, après eux, par droit d'aînesse, propriétaire du domaine pastoral ; mais, tué en duel en 1755, par le maréchal de Coigny, il eut pour héritier le comte d'Eu, gouverneur du Languedoc. Les deux frères ont habité 8ceaux,run deux ans, l'autre vingt ans.
Quelle différence entre leur époque et celle de la duchesse du Maine !
Ces jeunes gens étaient vieux.
Les plaisirs s'enfuirent de Sceaux à tire d'ailes. Plus de fêtes royales, plus de visites princières. Une vie d'intérieur, fort monotone, quoique luxueuse, agréait au comte d'Eu. En son absence, les nombreux domestiques du château faisaient les grands seigneurs. Eux seuls aimaient à continuer les joyeuses traditions.
Toutefois, le comte d'Eu n'oublia pas de protéger ceux qui l'entouraient : les habitans avaient raison de l'aimer, et, à sa mort (1775), ils l'enterrèrent avec tous les honneurs dus à son rang.
En était-ce fait pour toujours des divertistemens de Sceaux? Aux deux princes dont nous venons de parler succéda le duc de Penthièvre, cousin du comte d'Eu. Le duc de Penthièvre, dernier héritier des fils légitimés de Louis XlV, était grand amiral, grandveneur, gouverneur de Bretagne; il commandait deux régimens qui prirent son nom. Toutes ces fonctions, toute cette gloire ne savaient pas le distraire des amers chagrins qu'il ressentait depuis la mort de sa femme. Ses deux enfans, le prince de Lamballe et Mlle de Penthièvre, occupèrent sa pensée. Il leur voua sa vie. Mélancolique et religieux, le duc de Penthièvre, s'il ne donna pas de fêles brillantes à Sceaux, s'y fit du moins bénir. Le pays lui déplaisait , mais l'empressement que les Parisiens mettaient à venir parcourir ses superbes jardins l'engagea à les embellir encore à grands frais; ce domaine ne dépérit pas dans ses mains.
Quand la révolution de 1 789 éclata, le parc et le château de Sceaux furent donnés par le duc de Penthièvre à sa fille, devenue duchesse d'Orléans ; i!s furent déclarés biens nationaux en 1793. Leur destruction commença. On porta une partie des plombs à l'arsenal, pour faire des balles, et peu s'en fallut que la bibliothèque ne les y suivît, pour se métamorphoser en cartouches. Cependant, un décret rendu par la Convention nationale, le 17 floréal an ii, avait déclaré que les maisons et jardins de SaintCloud, Bellevue, Mousseaux, le Raincy, Versailles, Bagatelle, Sceaux, l'Ue-Adani et Vanrres ne seraient pas vendus ; qu'ils seraient conservés et entretenus aux frais de la République a pour servir aux jouissances du peuple et former des établissements utiles à l'agriiîulture et aux arts. » Il y eut force majeure ponr l'inexécution de ce décret : le trésor manquait d'argent. Après avoir sauvé les objets les plus précieux, transportés aux jardins du Luxembourg et di^s Tuileries, ou aux Petits-Augusiins, l'Etat vendit le château et le parc, en 1798. Le château fut donioli par les ac-
3uéreurs, qui en vendirent les matériaux ; le parc fut étruit et rendu à l'agriculture. Il ne nsta que le jardin de la ménagerie, le loiïement du jardinier, la cuisine et les écuries. En 1799, on parla de détruire aussi la ménagerie. Le pavillon qui couronnait la
plate-forme, au milieu du jardin, avait déjà disparu; quelques marronuiers avaient été jetés bas. Le maire assembla ley principaux propriétaii-es du pays. Une société se fonda pour acquérir, au prix de 9,000 fr., ces rest^ d'une habitation presque royale. Elle fit placer sur la perte d'entrée une inscripuon supprimée depuis une viagtaine d'années :
Da l'amour du pays ce Jardin est la gage : Quelques-uns l'ont acquis; tous en auront l'usage.
Aujourd'hui, à côté des noms de Mme du Maine et du duc de Penthièvre, se place le nom très populaire de Fiorian, — dernier poète-berger de ce pays, qui
en poss^à tant. Fiorian, nage dn duc de Penthièvre, semble s'être inspiré de Sceaux pour composer ses pastorales. Ily a, dans son œuvre, un peu de Ma-' lézieu, assez de Saint- Aulaire, trop peu de Voltaire, quelc[ue chose djs La Motte, et beaucoup de Chaulieu. Fiorian. résume Sceaux littéraire. Etielle et Némorinu Galatée, et quelques fables, nous rappellent le beau langage que l'on parlait à la cour de Ludevise, petitefille du giandCondé, iVaine, Empériire^Btrgère^nytnphe de Chantilly y etc., etc.; de même qu'une vingtaine de statues, encore debout dans le parc du inc de Trévise, nous rappellent cette résidence célèbre que Voltaire nomma le palais des Arts et des Plaisirs f
AUGUSTIN CHALLAHEL.
r.M is, Imp. riiKVB «t C», i», r. J,-J.-Koii!«M!aii.