LE REGERT DE RHÉTORIQUE
•—Vous partes! tous partez! s'écria la jeune fille.
— Oui, Mademoiselle, je pars et pour long-tems, pour toujours peut-être.
—-Pour toujours ! ^t quels moti& peuveni vous faire prendre une détermination qui' m'afflige tant.... ainsi que tous vos amis?
. — C'est mon secret, Mademoiselle.
— Ah ! fit Marie, presque froissée , je ne vous le demande point.
— Mademoiselle, reprit Laurent, après une longue hésitation et comme luttant avec lui-même : ce serait une lâcheté de vous le dire. Il est un bien , plus précieux que le bonheur peut-être : c'est la réputation , c^est la conscience, et je ne puis être heureux qu'aux dépens de l'une et de l'autre. Malheur à moi si je le faisais, car on pourrait me reprocher : tu as abusé de l'amitié d'un honnête homme pour séduire sa fille !
Malheur à iûoî, cal* on pounait me dire
L^AYOCAT. 55
a elle est riche d et toi pauvre , voilà pourquoi tu l'aimes.
— Et si vous étiez aimé sans le savoir, si l'on vous avait compris sans que vous eussiez parlé j dites, dites, partiriez- vous encore y Laurent ?•••• M(»isieur Laut^ent.
L'avocat saisit la main de la jeune fille et la porta à ses lèvres j ^is il la repoussa doucement, se serra le front avec désespoir et sortit en s'écriant : Adieu !
Quand M. Moreau fut de retour, le lendemain matin, il trouva Marie fort abattue et toute en larmest A la vue de son père , elle courut se jeter dans ses bras et se mit à sanglotter ; le bon fermier se sentit tout ému lui-même : — Quelle diable de réception me fais tu là, mon enfant, et que t'est-il donc arrivé depuis hier ?
Elle continua à pleurer sans répondre.
M. Moreau l'écarta avec précaution de dessus sa poitrine et lui demanda encore une fois ; qu'as-tu donc , Marie ? Et ne
5tS LE RÉGBSTT DE RHÉTOEIQUE.
m'aimes-tu, pas assez pour me dire tes chaf grins , mon amour?
— Il part ! s'écria-t-elle. Etelle cacha de pouveau son visage dans' le sein de son père,
— *Qui donc? Allons, voyons, parle, et ne dirait-on p^s que jesuis un homme bien ter.rible. Qui ? mon en&nt ; qui est-ce qui part ?
Elle bégaya. — M- Leoomte !
Est-ce que tu l'aimerais? fit avec stupé- Êiction le fermier.
— J'en mourrai ! et ses sanglots recommencèrent.
— Certes, je ne l'aurais pas choisi pour mon gendre , car il n'est ^uère ni riche, ni beau 'y mais c'est un garçon de mérite, il entend bien les affaires, et ma foi si tu y tiens si fort^ nous verrons.
Marie sauta au cou de son père , et l'assourdit des baisers dont elle lui couvrit le visage.
— Doucement, doucement, p^ite fille.
Tudieu ! la voilà maintenant plus joyeuse
l'avocat. 57
qu^elle n'était dolente tout-à4'beure. Gilmetoi, calme-toi, allops, Marie, calme-toi, je te promets de faire bonne réponse à ton M. Laurent , car il viendra causer avec moi de cette affaire^; cela est (x>nTenu entre toi et lui, n'est-ce pas , petite maligne !
— Mon père... c'est qu'il n'y ccmsentira jamais. ^
-7- Sacrebleu , et que viens -tu donc me chanter , et que signifie tout ceci? Est-il un si grand seigneur pour pare fi de ma fille?
-r- Mon père, il n'a point de fortune, voyez-vous, et il porte la délicatesse à l'excès ^ comment pseraitril vous demander votre fille, à vous qui êtes riche? Allez le trouver , mon père, dites-lui que vous avez deviné son amour , que je l'aime.
— Mais c'est une vraie sottise que tu veux me faire ffiire, Marie, et une pareille chose ne s'est jamais vue.
— Mon père , voulez-vous me voir mourrir de désespoir ? Oh I je vous aimerais tant.
58 Lfe RÉGENT DE RHÉTORIQUE. i
-^ Jacques , attelés le cheval de mon père.
Faites ) fiiites, mon père, et je vous bénirai toute ma vie.
Ce disanty.ellè entraînait M. Moreau vers son cheval , et l'y obligeait à monter presque malgré lui, et elle lui faisait des âgnes d^adieu, et elle lui envoyait des bifin:s, tandis qu'il partait au grand trot de sa monture.
Lorsqu'il arriva diez Laurent Lecomte, celui -^ci n'était point seul, et un jeune homme s'entretenait avec kii.
*^ Serviteur à tout le monde , s'écria en entrant M. Moreau. Potitrait-on vous parler en particulier, M. l'avocat? c'est pour une singulière affaire j sacrebleu.
Il entra dans le cabinet particulier de Laurent, se jeta dans un fauteuil, et, croisant les bras , se niit à regarder le jeune homme, dont le cœur battait violemment d^anxiété.
'-^ Après tout, pourquoi tant tourner
l'avocat. 59
autour de la chose, dît -il brusquement?
Or cà • aimes-tu ma fille?
Laurent baissa les yeux.
— Voila répondre sans parler, garçon.
Ëhbien! elle t'aime, elle, et elle m'envoie pour te dire qii'il ne tient qu'à toi de l'épouser avec cent mille francs de dot. C'est une sotte commission qu'elle m'a donnée là, mais cet enfant me &it faire tout ce qu'elle veut; et puis tu es un brave garçon que j'aime et que j'estime : ce n'est pas ta £aiute si tu n'es pas plus riche. Allons , touche-là , Laurent, embrasse-moi et viens me rejoindre dans un quart-d'heure à la ferme.
— ; Tu vois bien cet homme , Paul , dit l'avocat après avoir reconduit M. Moreau.
— Oui , répliqua le jeûne homme.
— Il viei^t de venir m'offrir sa fille en mariage, sa fille avec cent mille francs de dot.
— Et tu acceptes?
6o LE RÉGBNT DE Efll^TOEIQOB.
— Cent mille francs de dot^ qu'est-œ qi4 Infuserait cela !
— Heureux coquin y (fiel bonheur tu as,
D'un m^lal si prëfiieùx Je connais ]a magique paiiMncé.
Et je TOUS promets d'aTance Le succès le pins Henreax.l
•— La BiKBisB Ds Sirau. —
Gient mille francs!
Cent mille francs, à lui pauvre ayocaœier,^
gagnant à la sueur de son front et à la perte de sa poitrine douze cents francs au plus par année!
Cent niille francs à lui , cent mille francs en lâens fonds, en riches terres, en terres de généreux rapport.
Cent mille francs ! à lui , Laurent Lecomte ! cent mille francs sa propriété ! cent mille francs son bien propre! cent mille francs qui ne le quitteront plus jamais ! cent mille francs qui, dans ses mains habiles, produiront, s'augmenteront, se doubleront, se quintupleront !
Cent mille fr*ancs! Cent mille francs!
c'étaient là trois mots fatidiques qui tintaient à .ses oreilles, qui s'y répétaient, qui s'y succédaient, qui les assourdissaient comme l'auraient pu faire d'innombrables pièces d'or vomies sans cesse par la béante bouche d^un énorme sac; d'innombrables pièces d'or jaillissant autour de lui, sonnant sous ses pieds , l'enivrant de leur lueur et de leurs
^i-ar-s/
LE OONTIUT. 63
SOUS métalliques. Il éperonnait comme un fou le cheval qui le menait à la ferme ; il l'excitait de la toîx ; il le frappait de son fouet, et cela sans y prendre garde, et tout** à-fait exaspéré, par une joie surhumaine et délirante. Il allait si vite, il songeait si peu à ce qu'il irisait que, sans une main ro* buste qui saisit tout*à*coup la bride du cheval et qui le fit se détourner et s'arrêter, il aurait renversé une jeune femme qui attendait dans l'avenue de la ferme, et qui,, non moins troublée que l'avocat, s'était presque jetée dans les jambes de sa mon* ture.
— Ohé! Laurent, fit d'une voix joyeuse M. Moreau en quittant la bride du cheval afin de frapper cordialement, de la main qui avait saisie cette bride, la cuisse du cavalier. Ohé! Laurent, pour voir plus vite sa maîtresse il ne faut pas néanmoins l'écraser, mon gar* çon : Yentrebleu ! quels gens vous faites ! et je n'aurais eu qu'à m'aviser de dire non à ce
.GooQk
ninitizRdhv^ ^^
64 ^^ RÉGENT DE KttÉTOaiQUE. ^
mariage! Je ne sais, ma toij ce qu'il en serait arrivé : i
Puis, se tournant vers Marie qui, toute honteuse de son premier mouvement, s'était retirée à l'écart, rouge et confuse:
Tenez, voyez, quelle en&nt ! Ne voila-
t-il pas à présent qu'elle se cache et ne dit plus Un mot. Allons, petite folle, viens embiasser ton futur; tu ne demandes pasmieuK :
«t il la jeta plutôt qu'il ne la conduisit dans les bras de Laurent^ qui déposa sur son front un baiser respedtueux.
-^ Mademoiselle! Mademioiselle ! Ce fut là tout ce qu'il put murmurer.
— Marie pleurait de félicité.
M. Moreau contempla quelque tems cette scène avec de grosses larmes dans les yeux^; , puis tout-à-coup et sans mot dire, il sauta sur le cheval qui avait amené l'avocat , et partit au grand galop, en faisant signe aux amans de venir le rejoindre à la ferme. Ils ne manquent pas de choses à se dire, pensait
, Le CONTRAT. 65
le brave hpmme, et quelque joie que l'pn ait à voir de telles efaoses, il &ut bien aussi penser un peu aux. autres. Pauvres enfans ^ ' qu'ils sont heureux !
£t ils Tétaient en effet !
Mariç, appuyée sur le bras de son amant) marchait eu silence , car il n'y avait pas de paroles pour exprimer ce qu'elle éprouvait.
Heureuse de toute la béatitude du présent et de toutes les certitudes de l'avenir; unie avant peu de jours à l'homme qu'elle admirait 9 qu'elle vénérait y qu'elle idolâtrait ; à l'homme qui le premier était venu éveiller dans son âme ce mystérieux instinct d'amour, que la nature a déposé dans le sein des femmes ; suffoquée par mille extases diverses ; elle ne parlait pas, elle n'aurait pu parler. Quant à l'avocat , une main de Marie dans les deux sienne^; ce n'était pourtant pas à Marie qu'il songeait. Ses projets d'ambition, d'abord indécis et confus, prenaient peu à
peu une forme et de la consistance. L'emploi
de Fargent dopt ii allait se trouver possetseur , les meilleurs moyens de le &ire yaloir, la manière dont il en tirerait le plus de considération j voilà ce qui tenait toutes les acuités de son être. Il fitut dire encore qu'il y avait bien plus d'avidité (fue d'ambition en ces calculs : car son âme était trop froide et son imagination trop ordinaire pour s'échauffer à(de$ idées ambitieuses; l'avance, seule passion' énergique des hommes médiocres, le faisait panteler de ses ignobles émotions.
Posséder, non pour jouir du bien-être que donne la fortune, mais pour la seule satisfaction de posséder : amasser, amasser et toujours amasser, voilà les idées que sa fortune subite développait tout -à -coup chez Lecomte. Deux heures auparavant, elles dormaient encore ^ msÂs semblables aux sorcières de Macbeth j des mots magiques les avaient fait s'éveiller, se dresser, et bondir dans son cœur : c( Cent mille francs, d
Adieu le métier d'avocat de province, qui
LECONTRA.T. , 6^
fiitigue et qui «laisse pauvre. Notaire, à la bonne heure ; il veut l'être^ et il le sera avant un mois ; il connaît à vendre une étude presque, discréditée, il l'achètera. -^ Viennent si^ mois, et la valeur de cette étude aura quintuplé 3 viennent deux ans, et elle rapportera plus que mille autres. N'épouse-t-il pas cent mille francs de dot? Aien ne donne de la consistance et du crédit comme un bon mariage. Puis, quelle haute preuve de son habileté que ce mariage? ce mariage non pas sollicité par lui, mais offert par M» Moréau si difficile à tromper et à mener en affaires.
Ensuite, l'influence du riche fermier vaudra bientôt à son gendre une cUentelle nc^n^ breuse^ et en outre, chaque jour des achats avantageux viendront s'offrir à lui. . • Ëns(liite, son beau-père commence à se feire vieux^ Il n'est pas immortel : oh! non cert^, et plus de trois cents mille francs lui restent;... il n'a qu'une fille A Laurent Lecomte cette