LÀ COUR DES MESSAGERIES
avec empressement cette occasion d'éviter des courses et des emoarrasque lui rendaient plus odieux que jamais son état d'irritation et de désespoir. ILse laissa donc conduire à l'Hôtel des Messageries, monta quatre étages^ et entra dans une petite chambre étroite et contiguë à uli cabinet pour Françoise. Cet appartenient ne convenait guère à Félix, encore moins à sa gduvernantej néanmoins le régent , tout entier à ses chagrins , œ serait résigné à occuper cet appartement. Françoise prévit le coup, et de son autorité privée, elle demanda :
— - N'auriez-vous donc pas un autre chambre disponible?
: — Si fait, dit le garçon, miais elle ne sera vacante que demain matin ; je vais Vous la montrer, et si elle vous convient^ il vous suffira de loger ici provisoirement pour uq
seul jour.
Félix et Françoise suivirent au bout d'un
370 LS^ BiGBMT DE HHÉTQUqUE.
corridor le domestique qui, chemin fiôamt, leur disent : ^^
— Cette chambre a besoin d'être nettoyée, car ceux qui l'occupent ne sont guère soi* gneux ; c'est une dame et son mari , arrivés il y a dix-huit mois en chaise de poste et pim-» pans; il fiillait voir comme. A cette heure, ils sont dans la dernière dm demi&res mi« sihces* S'il fiiut les en croire, une banqueroute en est la cause. Yrai ou non, il parait que le mari avait des dettes, et comme dam les régimens' — c'était un officier — on ne souffre point de dettes, on l'a forcé de don* ner sa démission, moyennant quoi l'on payerait ses créancier^. Toyez- vous , bû ne remplace point, jusqu'à par&it psiyement, ks officiers que l'on destitue pour* de pareilles raisons, et leur solde, pendant Fis^térim, s^t à fournir ce.qu'il fiaiut pour que le r^iment . ne souffre pas dans scm honneur.
— Ce disant, le garçon ouvrit la porte, sans frapper au préalable, et en homme qui
Uk COUR DEB KESSAQEIIIES. 2J I
ne se soucie guèro d'être pob avec' des gens dont il n'a aucun lucre à attendre. Une femme pauvrement yètue se jeta danis un cabinet afin qu'on ne la vtt pas dans l'état de dénûinent oà elle se trouvait; dans la précipitation de sa fuite, tine de ses pantou^ fies sortit de son pied et resta là, gisante au milieu de la chambre : c'était un vieux sou* lier de satin noir , couvert de taches et en lambeaux^
Félix sortit incontinent, ou plutôt il n'entra pœnt; il avait reconnu Lucile dans cette femme, et M. deMaulepont, dans un homme qui fumait, en chemise et sans bas , auprès d'une cheminée où mitonnait je ne sais quel misérable ragoût.
Un sourire sardonique et presquctde vengeance sati^ité, entr'ouvrit les lèvres pales de Félix ; mais bientôt'le dé^poir vint le ressaisir et lui arracher dis exclamations douloureuses.
Françoise était femme, et partant elle ne
2^]% LE KÉGENT DE l^HBTOUQUE.
perdait pas aisément courage lorsqu'elle roulait {mrvenir à tin but.
— Mon cher maître, dit-elle, mon cher maître^ pourquoi tant de chagrins? Ne voulez-YOUS pas m'apprendre enfin les moti& de votre peine et de notre brusque départ qui doit étonner bien des personnes sans compter celles qu'il afflige.... M""" Lecomte, par exemple.
— : Elle, elle ! La misérable ! Elle est seule la cause du désespoir où tu me voisj à la veille de m'épouser elle a été en rendez- vous avec je ne sais qui, dans une maison infâme, dans un lieu de prostitution, près du rempart. Je l'ai' vue en sortir. Dieu Ta permis pour sa honte et pour mon malheur.
— Si M' avait eu plus de confiance en moi, il se serait épai^né bien des malheurs!
— 'G)mment?
T— M"* Lecomte n'a rien a se reprocher.
— Tu voudrais vainement prendre son parti : laissë-moi en repos.
LA COUR DES IfBSSA^ERlES. 2']^
-*— Mais s4l.u7y a pas dans cette rue de maison comme vous dites?
Félix bondit à ce mot.
— 11 n'est point étonn'kit que Monsieur ne^che point cela; depuis trois mois c'est une vieille femme de mon pays qui demeui^ dans cette maison, une femme ti^-honnète, encore, Mai^ûerite Lotte.
Félix dévorait les paroles dé Françoise et tremblait d'impatience et d'agitation.
--^J'ai su^ hier maltin, que sa fille était malade. Mais, comme je me trouvais fort occupée, je n'ai pu alkr la visiter que le soir.
Yoilà pourquoi je suis rsntiiée si tard, et qu^ l'on a été si long^-t^ns à me trouver au moment où vous avez voulu partir.
— Mais achève, mais achève donc.
— ' Hé bien , Monâeur , Marguerite Lotte bénissait M™ Lecomte, qui était vehué la consoler et lui donner vingt francs. Deux heures auparavant, j'avais parlé de cette femme à
M"* Lecomte ; je lui avais dit que la vieille
:I74 L^ 9.ÈQimy 9P HHÉTDAlQUEv
Lotte était de votre paya, ^t M*' LieiX)mte , sans m'en prévenir, avait couru aussitôt lui porter des secours.
— 0)i^ tu me trompes, tu me trompes!
— » Que Dieu m'ôte ma part de paradis, si
cela p'cjst point; vrai.
Mais il uQ recousit plys, mais il ne savait plus quelles parole^ il proférait) «aais il ét^yt si^3i par les. transport^ d'une joie convulaive.
— Dçs cbevai»^ des c^Qvaux l il fauV repartir ^ Viqfjta^t, d9s chêvaia.l
Ço^ine un fou, nù-téte, U deisoeodit et; courut dans la cour des Messageries.
— Une voituve .partait liu iôoment même, et dans la rotonde se trouvaîeilt Marie et M. Lecomte, que FéLûi^ reconnut, malgré son déguiseinent» Marie pleurait avec amertuBQ^^, elle ne vit pas Félix, et ce derc^ier ne put niêipe pas échanger un regard avec elle.
L'INTERIEUR B^UIV HIEIVAGE.
àdicu, plaisirs si chers <}ae mon âme regrette, Bonheur d'étaciiaut, tolnptë de poète.
Trésors dont j'ai joui.
Le Tenl vous a touches de son aile légère,
TotttsW étaBO«i»
Vous ne reyiendrez plus» jours d'innocenté étude, De paresse réveuje et de molle habitude,
Heureux jours, qu'enchantaient encor L'ioûtié, le9 beaux*arts, ramour et ses ffleasôngps, Q'jclques rares accorda de ma musc — et niés songes » Mes beaux souges de rose et d'or.
Environ vingt ans après les événemens contés dans les chapitres qu'on vient cle lire> un homme d'un extrême embonpoint devi sait avec trois ou quatre régens ses confrères,
Il itiiii
376 ^^ RÉGENT DE RHÉTOEIQUE.
en £ice du collège commuDal deLoraouck.
Le bras gauche de ce personnage soutenait un paquet de livres serrés par une lanière de cuir toute dépouillée à force d'avoir servi ; et de sa main droite il agitait un chapeau quelque peu déformé, et dont la chaleur d'une après-dîner d'août le forçait à soulager son front chauve. L'un des régens fit avec suffisance /et, après ruminer, un calembourg d^assez mauvais goût : ce cal^nboui^ excita des rires bruyans parmi le groupe professoral, rires que dominèrent encore néanmoins les joyeux éclats d'une voix i^tentissante. C'était le gros homme qu'avait mis en si belle humeur la sotte plaisanterie du cuistre. Il s'en tenait les côtésj il s'en tordait le corps : il ne pouvait reprendre un peu de sang>fix)id, et les etfortsqu'il fiûsait nesavaient parvenir à rendre du sérieux à sa ÊLce joufflue et rubiconde.-
Tout-à-coup l'homme au calembourg tira sa montre et dit :
— Diable ! d^a cinq heures.
l'intéaieue d'un ménage. ^77
Ces mots/sufiirent pour pacifier la jovialité du gros professeur.
— Cinq heures? répéta-t-ild'un air effaré ; et mes élèves qui m'attendent depuis vingt minutes pour leurs répétitions ! Adieu , Messieurs, adieu.
A ces mots il se dirigea en toute hâte vers un quartier détourné de la ville, où il arriva^ hors d'haleine et le front ruisselant de sueur.
Unefemme, qui paraissait âgée dèquarantecinq ans, l'attendait sur le seuilji'une maison d'assez bonne apparence; et du plus loin qu'i^Ue le vit, les lèvres de la digne femme se serrèrent, ses petits yeux se prirent à briller d'une flamme vive, et ses bras s'écartèrent et se rejoignirent par un mouvement hargneux et en façon d'exorde à un discours ab irato.
^ — Ah ! vous voilà déjà, dit-elle avec ironie; car c'est toujours par l'ironie que débute une femme en colère. L'ironie précède les 'injuj'es comme la cavalerie légère précède l'attaque d^un corps d'armée. Ah! vous voilà
2'jS U RÉOtfiHT DE &UÉTOftIQUÈ.
déjà,;répéla-t-elle.! Yraiménl! il n'est guère que cinq heures et demie/ après tout, n'est-il pas vrai? ^
Le gros homme Touhit prendre la chose en riant : mais le rire allait mai à ses traits i^mbrunis par l'embarras et par la crainte; et au lieu de la fitcétie qu'il voulut dire , il laissa tomber c^ mots.
— Bah ! pour une fois en passant que cela
m'arrive.
. — Une fois en passant, reprit la dame!, une fois en passant! Vendredi dernier c'était encore une fois en passant, n'est-il pas vrai? Et le hindi précédent encore une fois en passant? Et l'autre semaine, vos deux dîners en ville, une fois en passant.
Il voulut entrer, mais l'ennemi ne comptait pas le tenir quitte à si bon compte !
— Et vous disposez-vobs à garder un grand nombre d'élèves en les n^ligeant de la sorte? ^Espérez -vous amasser ainsi de quoi vivre lorsqu'on vous aura mis à la retraite^ si l'on
l'iHI-ÊAIEQR D'Ijif MÊKAGE. / 3^79
ne tous destitue pes à caUie de k négligence que vous apportée à faire votre classe ! YôUs êtes bieh heureux d'avoir épousé une finxime riche et qui sait éco^Ditiiâer; car viennent deux ans, et vous cducheriee sur la pailië.
^ Voilà unebelle réception pour un hoitime qui^ depuis six heures du matiu, a (bit (Quatre heures de c]iassè>9 doutië cinq léçdtis particulières et qui va se remettre à la bescgne jusqu'à huit heures !
— Et moi! moi! reprit la digne bourgeoise, dont la colère s'enflammait au choc de' la contradiction! Moi, suis-je donc restée à rien faire? Qui est-ce qui a préparé et distribué )e déjeûher» le diner et le goûter ^pensionnaires? Qui est*»ee qui leur donnera tout-^à- Vheurele souper? Qui est-ce qui a surveillé le raccommodage du linge? Qui tst-ce qui fait faire la lessive? Qui est-ce qui a été au marché! mon Dieu, mon Dieli! feut-il se voir apprécier de la sorte, et quand finira la misérabfe vie que je mène!
:i80 LE AÉGENT D£ RHÉTOEIQIJK.
Pour péroraison ellese imt à pleurer } legrofi homme Ini prit la oiain affectueusement.
— Allons, ma femme, allons, ne te fâche pas, ne te chagrine pas; tu es la meilleure ménagère qui jamais ait existé* Je ne oon* nais pas ta pareille, pour tanir coûime il &axt une maison : je suis bien heureux de t'ayoir. Voyons, voyons, je vais donh^ mes leçons à nos pensionnaires , et , demain , je vc^uiL étro ici, cinq minutes après ma classe terminée.
Ce disant, il entra dans la maison et se dirigea vers la classe où l'attendaient ses pensionnaires.
Afin de guetter son mari à la porte, et de pouvoir décharger sur lui son humeur quinteuse, la femme du processeur avait suspendu un moment la surveillance acariâtre qu'elle exerçait sur Les pensionnaires. Les pensionnaires, mettant à profit cette trêve inattendue, se livrèrent aussitôt à des ébats d'autant plus bruyans et d'autant plus exagérés
L'ilITiRlElJR d'un HÉNACBt 28i
que les pauvres enians se trouTaient astreints à une discipline rigoureuse^ et que pareille bonne fortune leur survenait rarement. Ils étaient en train de promener, à force de bras, les tables au miUeu de la classe , et des combats à coups de poings servaient comme d^épsodes à ce grand œuvre, lorsque le maître apparut à la porte. Son regard. sinistre, son front plissé et son silence produisirent, sur la gente prise en défieiut, l'effet du terrible quos ego que le régent avait expliqué tout-à-l'heure àsesélèves.
Il s'avança , parcba quelques minutes en silence, non sans jeter à droite et à gauche des regards qui glaçaient d'effroi les pauvres petits garçons : et il dit enfin ces funestes paroles :
— Tout le mon^e, pendant trois jours, au pain sec pour le dîner.
On ne saurait s'imaginer tout ce qu'il y avait de profond, tout ce qu'il j avait de politique dans cette courte phrase sans verbe.
sSa LB RéaBMT OB AUtTOAlQtE.
C'était , pour le gros homme ^ d'abord y un moyen de punition formidable contre les ta* pageurs, puis un moyen victorieuii de réconciliation avec sa femme, et de chances près* qu'infaillibles de la mettrede bonne humeur pour trois jouii8« '
Oàt, voyez -VOUS) fidre l'économie du repas de soixante élèves , du repas le plu&430Ûteux, du repas auquel prenaient part les demi - pensionnaires comme les pensionnai* l'es, produisait un bénéfice dont se^réjoui^ rait bie^ l's^vare ménagère! ,
Ensuite , arriver à une telle fin avec justice , sçns que les parens pussent y trmiver à redite, ni protester Contre une mesure pareille, c'était te comble de l'art.
11 s'en trouva si content , qu'il répéta une seconde fois, et en se complaisant dans son œuvre :
— • Tout le monde, pendant trois jours, au pain sec pour le dîner. .
Tout le reste de la soirée fut bien lerri-
L'iHTÉMBim d'un MPVAGE. a83
ble pour W écoliers, car jamais le miâtre n'avait montré une exigence sévère à ce.
point. La moindre peccadille, une plume toml)ée de la table y une parole murmurée à l'oreille valait au coupable de lourds pensum et des remontrances sans fin. Gare à qui se sentait la tentation de décocher une boulette sur le nez de son camarade ! Gare à celui qui * s'avisait de «laisser tomber bruyammient le couvercle de son pupitre. Gare! une rude, Àiain le prenait par l'oreille^ le traînait au milieu de la classe, et le forçait, là, de se mettre à genoux. 11 £illait réciter les leçons en entier sans faillir d'un mot , et surtout sans jeter les yeux et sans surprendre quel- * ques mots dans le livre entr'ouvert. Jamais autant d'ordre et de silence n'avait régné dans la classe , et néanmoins jamais le mai* tre n'avait paru plus mécontent, jamais il n'avait grondé davantage.
Ciest que le maître avait été gtondé luimême et que jamais noué ne subissons l'abus '
:i84 LE Ai6£»T DE BHÉTORIQUE.
d'une autorité^ sans abuaer à notre Unir de Fautorilé xfue nous pouYom avoir sur les autres. Le petit aveugle de Smith, frappé par sa mère, donne un coup' de pied à son cbien, le maître d'école, tourmenté par sa femme, tourmente ses élèves; tout cela se passe dans l'ordre.
Cependant , les mésaventures du régeut ne se trouvaient pas encore terminées, et la soirée lui réservait une seconde querelle avec sa femme.
Il était loin de s'en douter néanmoins.
Soulagé de sa mauvaise humeur par la manière dont il l'avait déchargée sur ses élèves, ayant la conscience de complaire à son avare moitié, en lui apprenant quelle économie il avait su faire, lé professeur donna aux écoliers le signal de la récréation , et s'en viqt trouver à la cuisine sa femme, qui apostro** phait durement sa servante Catherine.
Or, notez-le bien, je ne veux point parler ici dé l'une de ces cuisinières, sortes d'inten-
l'iktê&ieitr d'un ménage. aS5 dans qui yont au marché sans leurs"^ maitresses, et qui n'ont h s'occuper que des ap-préts du dîner; encore moins d'une femme de chambre en joli bonnet de tulle et au pied mignonnement chaussé ;< non^ fai en vue l'une de ces ailes aux formes athlétiques, noircies par le soleil y et dont la garde-robe se compose d'une jupe de siamoise^ d'un coiv set de laine rayée, de deux mouchoirs de coton, et de quatre chemises rapiécées. Une paire de sabots'^ ou de gros souliers à clous, accentue leur lourde marche; elles parlent un patois presqu'inintelligible : et, lasséestdes rudes travaux de la campagne, elles viennent en. ville, échanger leur hberté et deux bras robustes , contre une nourriture mcûns grossière et vingt écus par ap. # ' On trouve chez ces filles, dans une per-»
fection' désespériinte, les défauts qui résultent des mauvais exemples, et d'une éducation grossière, ou plus tôt du manque total d'éducation. Privées, dès le berceau, des
■%ii" iiÉffir^ -
a86 LK RiGBHt DK ESiTOUQV^.
choses les plus indispensables , elles tont par conséquent gourmandes; une longue halntude de la misère les rend malprc^res : corn* me files n'ont jamais lîen peesédé, elles dissipent en frÎToles achats le peu d'argent qu'elles gagnent; enfin, elles se Tengeiity par une insolence sans bornes, de la sujétion abjecte à laquelle le sort les a réduites.
J'entends souvent dire ausL ménagères; qu'il n'y a rien de bon chez ks servantes ,que leurs deux bras. Il fisiut avouer, en efr let, qu'elles en font un usage actif et rude« Vous les voyez, dès le matin, nettoyer, à force de seaux d'eau et de coupa de balai, les carreaux de terre cuite dont sont pavées nos demeures flamandes. Quimet en ordre toutes les chambres du logis? une seule; une de ces robustes campagnardes suffit à pareille besogne. Encore la termine-t-elle de bonne heure, et lui restent -il assez de tems pour filer, le soir, une quenouille de lin et &ire tourner son bruyant rouet^ dont le ronfle-*
l'intérieur d'pn HSJNAGE. ^87
ment sert de hame à uti ohaot infc^rme et monotoiae,
TémolDS forcés des plus petits détails des intérieurs bourgeois, les serrantes deviennent trop souvent spectatrices et même eonfiden-^ tes de ces tracasseries intestines, inhérentes, je crois , an caractère minutieux et aigrelet d'une bonne femme de ménage flamande.:
C'est à la servante que Ton vient conter les refus avares d'un Qiari , son goût pour l'estaminet^ et la manière impérieu3e dont il s'eait ^visé d'ex^^r de l'argent : car, dans nos moem^^houi^eoises et naïves ^ la plupart, des fçmmf^ e^erç^nt en méaage les fonctions de tfésorière$, et $'en acquittent avec une économie rigour^se.
Iiemi^ri^ de son coté, mécontent de la lé^îm <>Qnjqg9]le,. vient exhaler sa bile, et, parfois, chercher d'autres consolations près de la Bftaritqroe du logis. Celle-ci, toute stupide q[u'oïi la connaît, et par nn étrange instinct de ms^Uce Qt de commette féminip,
288 LE AÉGElfT DE KHÊTOEIQUE.
raconte à l'une ks doléances qu'elle a re- ^ çCies, à l'atitre les plaintes exhalées tout bas contre lui. De- là, querelles, discussions, récriminations, larmes. Si jamais . vous entendez gronder brusquement la grosse voix du mari, et clapir avec aigreur le fausset aigu de la femme, soye2;- en' persuadés, les rapports de la servante ont causés tout ce remue-méôage.
. Après les achats &its au marché, les plaintes sur ies défauts des servantes sont, entre bonnes ménagères , les sujets les plus communs de conversations.' Yoyez- vous deux de ces dernières au coin d'une rue, deviser longuement debout et le • panier au bras?..'« soyez sûr qu'elles parlent du prix du beurre, de celui des œuÊ, ou de la malpropreté et de la négligence d'une servante.
Les servantes ne restent guère plus de six mois ou d'un an , dans la plupart des maisons où elles se louent^ Elles aiment à changer de maîtresses, et les placeuses contribuent
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L'INTÉRIEUR d'uN MÉNAGE. 289
toerveilleaseinetit à. fomenter cette iocous^* tance de goûts. Il e^t telle femme y petite ^> louche, ^oire comme urïe ^hémûenne) qui:
place et déplace plus de deux cents domesrr tiques par année. Connue de toutes .le$ servantes, elle écoute leurs plainteis et les console. — Cela est vrai^ dit ^ elle, c'est une mauvaise condition, ma fi lie j eh bien!
plante-là cette bicoque , je te mettrai:a.utra part, dans une bonne maison y. om. If Oi^. est choyé comme si Yàn était chez soi^ Laicatoi-. pagnarde suit le periide conseil et ne tâcrde p^çà. sW repentir, car s& i|ûiitresse;:iiotnr^fo n'est pas<plu$ accommodante ^qOèl'aiïciaoBe; En attendant, la petite femme iioiré a reçu pour salaire le denwr-à^dieu : e'est là tout ce:qu'elle voubït. :./\
Disons, pour l'intelligence de;DiâB l^^urs, que l'on iappeUe denkr-^à^dieu vkie Xé^w somme d'argent donnée à une servante lors* qu'elle entre eh serTâcé : cette' légère' sothme lui appartient si elle demeure chez sa niâî<-
2g0 LE KÉGEKTT DE RHÉTORIQUE^
teesBe durant une année révolue ; dans le cas contraire, 6n diminue la valeur 4u, denierà-dieu sur le prix des gages. Cette gratifies-* tion , comme nous venons de le dire, sert de paiement à la femme qui place la servante. '
Admises dans la familiarité de leurs maîtresses., les pauvres filles, qui n^ sont déjà que trop disposées, traitent leurs dames d'elles à égales; elles élèvent la voix à mesure qu'on Félève. L'œil en feu, le coa tendu, le ton Hargneux et les poings sur les côtés, dles ripostent à une expression dure par une ré^se grossière , et à un terme injurieux , par un : <c feites-^moi mon compte. t>
Uiie telle menace, est une menace terrible, une punition réelle. Car, si la servante part à l'improviste , sa maîtresse se trouve léduite, )U8qu^à ce qu'elle en ait trouvé une autre , à fidre elle-^méme de ses mains la rude besogne de.son ménage^
Or, telle était justement la menace que Catherine venait d'adresser à la femme du
proJFesseur, qui la querellait^pour une as^elle cassée. -
— Faites-moi mon compte.
Et, les yeuK enflammés, te poing sur la hanche et le cou tendu en avant, elle trai^ tait d'égale à égale sa maîtresse, qui était en effet son égale, puisque ces paroles 0[ fiâtes^ moi mon compte! )? avaient rompu tout-à-fiiit le pacte qui lui donnait droit d'autorité sur Catherine.
. A mesure que la servante s'animait^ et $e inontrait résolue à quitta: le logis, la femme dii professeur^ calmait et éprouvait de l'inquiétude et du désappointement ^ car où retrouverait^ elle une fille aussi laborieuse, aussi sobre, ^ussi fidèle que Catherine, et surtout une fille qui se contentât de gages aussi modiques? M"*' Molinier aurait bien voulu faire quelque conce^ion, maissa dignité de maîtresse s'y opposait, et d'ailleurs, si jamais elle cédait une fois, adieu pour toujours la discipline de son ménage. Elle ne
39^ t'B REGENT DE RHéTORlQUE.
trouva donc rien de mieux, à dire que Cette . phrase à la foi digne et quelque peu con-^ ciliante:
— Si je vous prenais au mot, vous vous en repentiriez tout- à-Fheure^
Comme tous les jgens qui raisonnent peu ou point, rien ne pouvait apaiser Catherine, une fois qu'elle était buttée contre une idée. Donc , et loin de sentir la concessioiSi pacifique que renfermait la phrase de sa maîtresse, elle répéta de nouveau et en élevant la voix aux notes les plus aiguës du cri :
•^-« Faites^moi mon Compte.
Ce fut durant k seconde de silence dont fut suivie cette exclamation , que le profes^ seur entra dans la cuisine. Loin dé se douter dé la scène qui se passait^ car il aurait bien pris garde de venir se fourrer dans un tel guêpier , le gros homme dit à sa femme, en affectant un ait d'insouciance que démentaieut son demi^sourire et l'expression humble et flagorneuse de ses yeux :
l'intéaieur d'un ménage. agS
— Toute la classe est au pain sec pour trois jours pendant le dîner !
fSa femme se retourna et lui montra âa face enflammée de colèi^.
— • Ceci est de nouveau : et voilà qui va mettre le comble au mécontentement des parens; les élèves ne manqueront pas d'aller dire cbçz~ eux qu'on les a laissés irois joure sans dîner... -Vous êtes bien l'homme le plus inconcevable ! Allons , si vous voulez vous ruiner, vous êtes dans lé bon chemin .
Le régent abattu, et comme pétrifié, recevait en silence cette bourrasque^ qu'il ne pouvait s'expliquer.
— Dites, Catherine, l'autre jour, {es garens du petit Frémont n'ont-ils pas parlé, devant votre sœur, qui sert chez eux , des punitions économiques^le M. Molinier?
— Ce n'est pas là ce qu'il me faut, répliqua Catherine, rebutant cette grande avance de réconciliation que lui faisait sa, maîtresse : je veux mon compte.