B RÉGENT DE RHÉTORIQUE
— Faites-moi un certificat à ce poison, et qu'elle sorte sur l'heure, s'écria la ménagère au comble de la rage. Yen^^c, mauvaise créature, que j'aille visiter vos effets.
— • Tout de suite, venez.
Tandis que sa femme visitait avec une défiance hargneuse chacune des nippes de Catherine, le professeur se mit à son bureau et écrivit le certificat suivant :
ce Je soussigné certifie que la pommée « Catherine Cornyole, a servi chez moi dudc rant l'espace de dix-huit mois, et que je (( n'ai jamais eu rien à lui reprocher sou$ cK le rapport de la probité. )>
(( Fait à Lornouck, le 1 2 novembre^ i83...
ce Félix Molinier, régent de, rhétorique a et maitre de pension. »
hX PAUVRE FEMME,
Félicite paasée, Qai ne peut reTenir , Tourmeus de ma pensée; Que n*ai-je, en tous perdant, perdu le souvenir!
— Jx ITK SAIS QtJI. —
En face de la maison occupée il y a vingt ans par M. Lecomte, se trouye une petite
agis LE URGENT DE RHÉTORIQUE.
a,uberge de mince apparence et dont le rezde-chaussée n a pour étage que deux étroites mansarde^ qui dressent leurs fenêtres au milieu d'un toit bas et écrasé. Cest là que de-^ puis deux jours 9 et au modique loyer de sept francs par mois , était venue se loger une femme inconnue et qui n'avait pour toute £aimille qu'un petft enfant' de cinq à six ans. Cet enfant s'exprimait avec peine en langue française, et son açcent^ guttural, ainsi que les mots alsaciens dont il entremê* lait ses moindres phrases, suffisaient, du reste, pour attester qu'il n'était point du pays.
Malgré les malheurs et les chagrins qui avaient flétri le visage, blanchi les cheveux et courbé la taille de cette femme, un regard attentif aurait pu reconnaître en elle la fille ^ infortunée du fermier Moreau, la pauvre Marie, M""" Lecomte.
Dès le point du jour, assise près de sa fenêtre, elle travaillait sans relâche et ne prenait que le tem^ néce^îre pour vaquer aux
LA PAUYRE FEMME. 3^97
GOiDS de son ménage, mettre en ordre son pauvre loglset s'occuper dé Féducation d,^ son enfant.
Celui-ci, pâlevCt souffreteux, passait des journées entières la tété appuyée ^ur les gcrnoux de Marie, et c'était avec peine que sa mère parvenait à le tirer de cet état perpétuel de somnolence.
Chaque soir quand la nuit était venue et la forçait à quitter son travail, M"* Lecomte enveloppait son fils d'un vieux manteau', prenait l'en&nt par la main, et s^en allait errer parmi les lieux témoins jadis de ses chagrins et de ses courts instaus de bonheur. La petite maison où Félix logeait en ce temslà, les prairies dans lesquelles, pour la première fois, elle l'avait rencontré, la rue solitaire dont faisait partie la dernière habitation occupée p^r elle après les désastres et la disparition ide M. Lecomte, tout cela était visité et revisité longuement par elle. Après avoir bien regardé si nul ne pouvait la voir, la
3^8 LB RÉGENT I>fi EHÉTORIQUE.
pauvre femme s'arrêtait^ r^ardait, en tâchant de voir, malgré l'obscurité, et voulait toucher de ses mains des objets si pleins de souvenirs* Après cela elle ^ se hasardait à passer devant le pensionnat de Félix; mais alors elle redoublait de soins, rabaissait sur ses yeux le voile de son chapeau et marchait avec rapidité, dans, la crainte de rencontrer le régent. Car elle n'ignorait rien ; elle savait que depuis deux ans Félix s'était marié, qu'il avait &it un bon parti, et que peu de tems après son mariage, il avait fondé un pensionnat qui prospérait de la manière la plus heureuse.
— Oh! songeait-elle, presqu'enfuyaûtdans la crainte de rencontrer Félix, oh ! combien de tems il m'est resté fidèle! Dix-huit ans sans autre ainour, dix-huit ans! Et après dix-huit années seulement^ se résoudre à former des liens devenus nécessaires! se ré^ soudre à se donner une compagne pour ses vieux jours ! Mon Dieu, combien unepamlle
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idée console et soutient! Du moins , en m^ misère, ce souvenir me reste; souvenir plein de charmes, souvenir que n'a point flétri du moins la déception» Félix! ô mon Félix ! 11 m'aimait lui, il m'aimait d'une tendresse vraie et durable... Que cela fait bien de p0pser ainsi ^ que l'amour n'est point une dérision fimèrè; qu'il peut exister, malgré l'absence, malgré le désespoir, malgré le tems! — Il faul; bien que je me garde de me montrer, de réveiller en son cœur des souvenir^ assour' pis et qui viendraient à jamais mêler #amertume un calme trop récent pour être inaltérable, et que s^ns doute Féli^ n'a point aisément obtenu.
Pourtant elle voudrait le revoir, ne futce qu'une fois, sans lui parler, sans qu'il la reconnût. Oh! elle le sent là; il y aurait bien du bonheur, il y aurait bien de douces larmes à i^pandi^> si elle pouvait le , considérer tandis que le nom de Marie vien-
Goog^^
drait rémouvoir et le rendre à tous ks sou* venirs de sa jeunesse.
Et tous les souvenirs de sa jeunesse^ à elle, venaient l'émouvoir : la catastrophe qui lui fit croire à la mort de M. Lecomte, les rêves de bonheur qu'elle avait fbrn^ avec Félix, la brusque disparition de celui-ci, le retour fantastique de M. Lecomte, et puis celte lettre, cette dernière lettre qu'elle écrivit poijr se justifier, auprès de Félix, de ses in^tes soupçons et lui'dire un dernier adieu. Et puis, vingt ans de désespoir, vingt ans de silence, k mort de son fils aîné, de son cher Jules ^ la naissance de l'infortuné qui souffre avec elle; et puis, il y a six mois, la mort de M. Lecomte. Alors, l'amour du pays, et des sentimens plus tendres, peut-être^ se sont réveillés 'dans son âme. Elle a voulu revoir la Flandre et Félix ; non pour réaliser des projeta détruits à toujours, mais pour le re-^ voir du moins. Hélas! elle §e trouva séparée de
LA PAUVRE FEMME. 3oi
Félix plus que jamais. Depuis deux ans Félix était marié.
Il &ut qu'elle le revoit^, il le faut : elle le peut> Ying^ années de souffrances l'ont assez changée pour que Félix ne la reconnaisse point. D'ailieui^, ce sera le soir; elle se couvrira d'un voile le vitoge; elle dégoi.-^ sera le son de sa vaix« D^uiser sa voix!
Hélas! comme si les sanglots, l'âge et les dott« leu^ ne l'avaient point assez changée. -^^ Mais comment, parvenir jusqu'à lui? Quel moyen employer? Quelmotif plausible doA* ner! à sa visite... Oh! le voici. Elle lui mènera son fils, elle le confiera à ses soins, et Félix,. Félix, sans qu'il s'en doute, fera l'éducation du fils de Marie, prépai^era son avenir; et , comme il voulait le devenir pour le pauvre Jules, il deviendra le père de Théobald. Jamais Félix ne saura un tel secret. Seulement, si Dieu la rappelait à lui, à. la mort, — et elle ne le sent que trop, cela ne peut tarder, — si la mort la frappait, alors, mais seulement alors,
âda LE AiGÊNt DE RHÉTDfllQUE.
elle écrirait à Félix : « Je vou^ envoie le fib « de Marie, aime&-le un peu en sotivenir de (£ Taiùour que tous arei eu pour elle. 3>
Son fils élevé par Félix ! mon tKeu qu^il y a de charmes dans une pareille idée, et combien il lui tarde de là mettre à exécution, jDès demain*..» Dès demain, héks! ceJa n'est point possible. Il faut payer la pension de iThéobald , et il ne lui reste point d'argent. Un seul bijou , un bijou^ pfîéseat de Félix en
d'autres tems moins amers Jamais elle
n'aura le cœur de s'en séparer, jamais, oh!
non.*...
Et cependant son fils réclame de Pédu-^ eation. 11 feut se hâter de l'instruire, carde bonne heure il aura besoin de soii travail pour vivre. AlkHis, encore ce cfernier sacrifice.
Le cœur serré par une douloureuse résignation, elle rentra chee elle, prît le brillant et se dirigea vers la boutique d'un orfèvre peu éloigné de là.
hjL PAÙtRE FEMltfE. 3û3
L'orfèvre était un gros homme qui pouvait avoir soixante-d^x amiéç^^viron ; une cas(|uettè de loutre couvrait sa tête chauve^ tt des luhettes draille donnait à sa physio-* nomie je ne sais qu^ie e^tpresston de chat, tendue plus frappante encore par les mobi*^ les reflets de la lumière sur les verres de ses lunettes.
Il prit la bague, la tourna et la retournd^ lentement dans ses doigts, l'examina, la pesa^ la fit briller et chatoyer, puis, la déposant 'Sur le comptoir, il la repoussa de la mc^n?
comme s'i|. n'eût point youlu l'acheter..
Marie, à cette vue:, sentit son cœur se resserrer.
" — ^^ Ma bague ne saurait- elle point vous convenir, demànda-t-elle timidement?
— La pierre n'est point d'une eau pure, et d'ailleurs, par le tems où nous sommes, les diamans sont une marchandise dont on ne se dé&it point aisédient.
-^Disant cela, son regard oblique, tout
Goôg
âo4 LE ftÉGENT DE RHÉTO|lIQUE.
dissioiulé qviiX était par ses lunettes, et sal main qu' un Mtit mourement convulsif faisait avancer presque imperceptiblement vers la bague^ auraient démonti:é> à un observateur moins troublé qu« Marie, k fausseté des paroles de l'orfèvre. Mais à elle, la voix de cet homme était venu réveiller dans sa mémoire mille souvenii^, d'abord vagues^ puis, peu à peu, piqs distincts. A la fin , mi- . doutant et mi-certaine, elle dit avec hésita-^ tion :
•— Monsieur. . . Jacques Lefebvre ?. . ^
— C'est mon nom, répondit d'un ton bourru le marchaûd : pourquoi tant de surprise? vous avez pu le lire sur mon enseigne.
Marie s'était assise tant elle épix)uvait de troubles. Alors l'orfèvre n^ comprenant rien, s'approcha , et après un court examea :
-^ Yous êtes madame Lecomte?
Marie , tout entière à l'émotion de cette i^connaissance, prit la main de Lefebvre et la lui pressa.
^ LA PAUVRE FEBIfllE. 3o5
— Vous n'êles point heureuse , Madame, dit ce dernier avec un ton patelin, oui, vous n'êtes point heureuse, je ne le vais que trop* Eh bien , pour vous être utile, je veux vous acheter cette bague dont je n'^i que fai^ç cependant. Je vais vous en compter cinquante écus. '
— Mais, j'ai toujours cru., Elle
vaut plus de cinq cents francs , m'a*t-on assuré.
— Uy a vingt ans de cela, ma chère Dame,| mais à présent les diamans ont bien baissé dç valeur. — C'est comme nous, ajouta rt-;-.il avec un irii^e sec, q^uintéux' et saccadé. , |
— Gnquante écus seulement^ fit M^rie avec désespoir. ♦ ; ; ^
— Et je crains bien de vous en offrir^ jjlug que ne vaut cette bagye. Mais, pourvu que je puisse vous être utile, Madame, peu m'importe si je paie trop cher un brillant qui, du reste, ne sortijra pbitit de m^boùtiquiB avant
long-^tem8,ihélas! . ^:,;!;.cl: , , .;
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âo6 LE RÉGElfT DE RHÉTORIQUE.
Marie hésitait encore.
LeM>Tre ouTrit un tiroir, tira les cin«quante écus et se mit à les compter, à les iaire sonner et k les étaler en piles brillantes 6ur Te comptoir.
A cette vue la pauvre Marie n'hésita plus; elle prit l'argent avec précij[Htation , et sortit.
Du seuil de sa maison , Jacques Lefebvre, avec un rire muet sur les lèvres, suivit du regard M** Lecomte jusqu'à ce qu'elle fût loiiî * ensuite il rentra chez lui , fei^na sa porte, reprit le diamant et «r mit à Texaminer avec amour'.
— Quelle bonne affaire? murmura-t-il enîGn : acheter pour cent cinquante francs un diamant qui en vaut six cents pour le moins.
]> bruit dé sa sonnette^ qu'on secouait avec force, tira soudainement en aorsaut de
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oetté méditation le vieux Jacques Lefebvre; i} ouvrit la porte : c'était Marie qui revenait en larmes.
— Par pitié, dit -elle, laissez-moi la bague. La pierre est à vous; mais ce mince anneau d'or........ il a bien de la valeur pour moi,
e( je ne çie sens pas le courage de m'en séparer.
Jacques détacba le diamant et pesa dans ses petites balances la bague ainsi dépouillée.
— li y a pour dix jGrancs d'or, dit-il froidement.
M"'' Lecomte lui remit la somme qu'il demandait, reprit sa chère bague et sortit avec peut-être encore plus de rapidité que ' tout-à-l'heure;
Jacques ramassa les deux écus de cinq francs, et les fit sonner dans ses mains sèches :
3o8 LE RéûERT DE RHÉTORIQUE.
— Bonne soirée! fit-il, bonne soirée! Ma foi je veux boire un verre de vin de plus à mon souper.