VISITE A FÉLIX
le faire, puis qu'elle ne connaissait personne^ puisque personne ne s'intéressait à elle? •— Marie n'avait point confié son dessein de mettre son .ifils en pension chez le régent de réthorique. Nul ne savait donc où se trouvait^'enfant^ nul ne pouvait donc l'amener, et elle avait beau redii^e : mon fils, mon fik} elle avait beau le chercher de ses mains défaillantes > son fils ne venait point auprès d^elle. Et qui le sait? peut-être la présence de cet enfant chéri, peut-être un baiser de cette jeune créature, — ^ le seul bien qui retînt encore Marie sur la terre, la seule croyance, k seule tendresse de l'infortunée, am*ait-il rafraîchi 1^ sang qui brûlait, ses veines et détendu son front qu'étreignait si horriblement la douleur ; mais Théobald n'était point là, Théobald ne l'enjtourait point de ses petits bras caressans; et cette attente instinctive d'une femme qui veut, lorsqu'elle souffre, s'entourer des objets de sa tendresse, ce besoin impérieux de femme, d'embrasser un
3 1 d LE RÉGSUT DE ABÉTGOlIQUE.
fib, se trouvant cruellement trompé , le délire s'en accrut et devint fougueux et incohérent.
Au nom de Théobald, elle en joignit un autre, le nom de Félix. Elle parait ce nom de mots d'amour; elle pleurait, elle souriait, elle tendait les bras^ elle les serrait arec passion sur sa poitrine, elle les laissait retomber avec découragement : elle disait : j'ai tout perdu, il a changé aussi lui. Lui aus» ! — Il n'y a que mon cdeur qui ne change pas; Félix n'est plus Félix : non, Félix n'est plus Félix^ ce n'est plu9 lui.
Et tout-à-coup, dans ces idées de désKHdre venait surgir Famoiir matemeV: et elk s'écriait : Mon fils, pauvre enfant. Laissez-le dormir, ne l'éveillez pas. Laissez*le dormir sur mes genoux . Voyez-vous : ce n'est point un enfant comme les autres. Il n'est point Ê^ais, il n'est point rose, il n^a point de beaux cheveux noirs. Théobald sotiffire toujours, Théo* bald a été conçu en des jours dé douleurs;; je
YKllTE A FÊtIX* 3l^
V^^ bien des fois porté dans mes bras durant de longues routes, durant le soleil et la pluie! J'ai pleuré le jour deçà naissance, j^ai pleuré le jour oùson pèreestmort.Oui^ilavaitunpère^ un père torible , lui. Il ne souriait jamais son pèrp, il ne savait point de paroles qui sou-^ tiennent et qui font bien; il n'aimait rien, lui^ Si-fait) de l'or, de Ton Oh! comme il aimait de l'or, Félix était bien autrement, lui!... Félix! oh! comme il sait consoler, comme son sourire soulage et fait respirer à l'aise. Non, son sourire tue; il est froid, il est glacé; son regard ne caresse point, sa mémoire n'a point de souvenir, so^ co^ir est mort. Otez-moi de devant lui, ôtez-m'en bien vite, ôtes^m'en, car Sa rue me tue, car ce n'est plqs Félix.
Tandis que M'^^Lecomte exhalait oes p^ rôles- confuses, et que la fièvre et son délira «liaient crc»ssant de plus en plus, Fb^esse et les commères survenues pour aider l'hâ^ tttse^ dâibéraient entr'elles sur le parti qui'il fallait prendre en cette octurence.
3aO LE RÉGENT DÉ RHÉTORIQUE.
— La maladie sera longue, si elle ne finit point aujourd'hui j et si elle finit aujourd'hui^ il fiiudra des frais d'enterrement^ je l'ai bien vu à la mine du médecin»
— Je l'ai dit tout de suite, et rien qu'à la voir c'est Ul même chose que ma cousine Andral, vous savez bien» cette petite blonde qui devait se marier à Jacques Delrue, et qui est morte l'an passé.
-—Il n'y aurait qu'un moyen dé la tirer d'affaire^ interrompitdogmatiquementetavec un soupir, une vieille finnme qui faisait la capable. Un jaune d'oeuf délayé dans une t^sse de fort café, et du sel comme il &ut. Cela pousserait à la sueur, et une fois la sueur venue tout est £at, pas plus de .mal que s'il n'y en avait jamais eu. '
— Si c^était pour des gens de notre sorte, à la bonne heure. Mais si jamais le remède ne réusôssait pas, on nous jeterait la pierre et l'on dirait sans doute que nous ayons tué cette dame.
VISITE A Félix: d2i
~ Cette dame ! fit avec un accent dédaigneux d'exclamation une femme de quarante , ans, et qui donnait à téter à un gros enj&nt couché dans ses bras.
— Belle dame> ma foi, reprit une autre 3
belje dame qui demeure dans une chambre à
cinq francs par mois» Avec son chapeau à
voile, elle est cent fois plus misérable qu'une
«bonne ouvrière.
— Je le crois bien, ça rougit de travailler de ses deux bras, et ça iait les fiers avec nous. Jour de Dieu!... nous la valons bien pourtant.
— Il faut néanmoins qu'elle ait été bien cossue, avant de tomber dans la misèye. Car voilà des draps de lit qui sont fins comme de la batiste^
— Et regardez dans ce tiroir les beaux mouchoirs de poche.
I — Et ces chemises avec de la broderie de tous les cotés.
— La voilà bien lotie ^ avec ses chemis^f
3aa LE ni^KMT de ftHSTORIQUE.
brodées^ à j^wopt qu'il loi. fiait tUer à Vho^^ pitaL
— Gertainemait à rkôpîl^,. reprit k vieille de tout-à-l'heure qui devait douze fcaiiGS à lliètesse) douce francs qu'elle ne pouvait payer et qui saisissait avee erapresseoMDt l'occasiou offerte de kii faire sa cour;
^ certainement, voules^vous que M"* Loquenetz passe près d'elle' jour et nuit et qu'elle laisse là sa boutique et. ses affiedres pour soigner la malade?
-*^ Elle serajnea nneux à l'bèpital qu'ici, allégua la femme à.l'en&nt, car voilà une demi*-bi$ure que nous visitons tous ses tiroirs «t personne vlj a pa trouva encora un
— Yoici pourtant un sac, dît une eom-»
màrOi un sae pl^ de pièces d» eent sons^ attendez, il y a cent trente-cinq francs;
^ Il m?est dâ? là>-desBU8, cKt Fbôtesse, il m'est dû là-dessus sept francs delburaitures et un moia de loyer.
VISITE A FËLIX. 3a3
— Poisqu'ellë a de quoi, nous pourrions la saigner chez elle? demanda la vieille fetiâme, dont les yeux s^àllumaierit à la vue de l^arg^t
— - Et qu'est-ce qui lui restera lorsqu'elle sera guà^ie, s'écria la femme à l'éiifani? Et si elle meurt, que restëra-t«-il au pauvre petit? INon ^ il faut la faire conduire à l'hôpital et remettre l'argent et les hardes à la sœur supérieure, qui les lui rendra lorsqu'elle sortira.
-^ Oui, va-t'en voir !
— C'est mal , ce' que vous dites-là ; c*est ma), Marguerite; car vous y avez été bien traitée, à l'hôpital, et ce n'est point la faute des soeurs si l'on vous a repris plusieurs fois pour vous être grisée.
— Moi! en voilà d'une bonne, c'est plutôt vous, mauvaise langue, qui êtes une ivrogne.
— Répète-le encore, si tu l'oses, répète-le encore.
— Ne VOUS disputez pas de la sorte 1 — Voyons! — Écoutons! — Un peu de raison!
— cnèrent les autres femmes en les séparant et en les entraînant aux deux, bouts de la chambre.
— L'enfant est à l'école chez M. Félix Molinier ; Jeanne a vu sa mère qui l'y conduisait ce matin.
-^ Voyez quels tons ces gens-là se donnent! G)mme si l'école des pauvres n'était pas toute aussi bonne pour eux que pour nous.
— 11 &udrait aller prévenir M. Mohnier et faire conduite tout de suite la femme à l'hôpital.
— C'est cela.
— El ne pasoublier le juge-de-paix , qui fera lei procès-verbal et l'inventaire des effets de la malade : car sans cela on ne manquerait pas de dire qu'il en manque, fît observer la brave femme à l'enfant, qui voyait la