VISITE A FÉLIX
Quantum mutatus ab illo.
— YlRGILl fJEneidJ, —
Le lendemain vers onze heures^ Marie sortit de chez elle pour aller chez le régent
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de rhétQriquej par un instinct de femme, elle s'était vêtue de ses meilleurs Tètemens, et elle avait mis à les disposer un soin et une recherche dont l'habitude lui était devenue étrangère depuis longrtems.
Mais c'était pour son fils qu'elle avait mis en œuvre tout son luxe de coquetterie; une jolie colerette brodée retombait suisses épaules et laissait a découvert un petit cou chétif; sa vesle noire, se trouvait soigneusement brossée : l'enfant marchait tout joyeux et tout fier de se voir si beau.
Arrivé à la porte du professeur, il fellut que Marie s'arrêtât pour donner à l'émotion qu'elle éprouvait le tems de s'apaiser un peuj son cœur battait avec violence, une respiration entrecoupée soulevait sa poitrine, et c'est a peine si ses genoux pouvaient la soutenir; à là fin elle sonna, et Githerine, i^ntrée au logis depuis deux jours, introduisit dans^ un vaste appartement la dame qui désirait parler à son maitre.
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Félix tarda quelque tems à entrer ^ et ce retard fit bien à Marie. Enfin , après quelques minutes d'attente, elle le Vit arriver; il saTua profondément , prit place à côté de M°''' Lecomte et attendis qu'elle lui expliquât le motif de sa visite.
— C'est, dit-^Ue d'une voix émue, c'est mon ^Is que je désirerais mettre chez vous en d^mi-pension* ,
— Je me ferai un honneur de le recevoir, Madame. ^ ^
Marie se sentait triste et contente de n*ètre point reconnue pgr Félix.
— Je n'ai point voulu le livrer à d'autres soins que les vôtres, Monsieur : mon fils est la seule consolation qui me reste au monde, et vous seul pouviez mériter que je vous confiasse un aussi précieux dépôt.
— Je me montrerai digne de cette confiance, Madame : c'est en deipi- pension, n'est-il pas vrai , que vous désirez le mettre chez moi?
3 i 2 LE RÉGENT DE RHÉTOillQUE.
— Oui, Monsieur.
— Le prix de k demi -pension est de soixante francs par trimestre, non compris ledrait universitaire : vipgt francs par année^ G)mment se nomme l'enfant?
Marie hésita, balbutia, et dit, en redoutant de la part de Félix les marques d'une ▼ive émotion :
— Théobald Lecomte.
T- Théobald Lecomte; répéta fi*oîdement Félix en inscrivant le Dem sur un calepin.
Pardon, Madame, mais c'est une formalité nécessaire. Le lieu de la naissance de l'enfant^ s'il vous plaît, Madame?
— Un village près de Strasbourg ; sa famille est originaire de Lornouck.*
— Ah! — Je n'ai point l'honneur^de connaître....
— C'est le petit-fils de M. Moreau , c'est le fils de Marie, dit-elle, en se levant avec une éinotion déchirante et ne pouvant suppor-
VISITE A FÉLIX. 3l3
ter davantage la douleur et Tangoisse de cette entrevue glacée.
— Marie, vous? s?écria le régent, qui prit la main de* la pauvre femme en larmes. Et puis il ajouta en laissant aller cette main,-et avec un sourire :
— Àh ! nous étioiis bien jeunes et bien romanesques s^Iors.
Marie détourna la tête. Pauvre Marie, qu'elle souffrait.
Il a dû vous arriver bien des choses depuis ce tems-là, Madame. Et M. Lecomte^ comment se porte-t-il?
Marie leva sur le régent un regard long et fixe.
-^ Ah ! pardon, ces vètèméns noirs
j'aurais dû deviner.... Je m'en veux bien, Madame . et je vous prie d'excuser ma maladresse; j'ai, sans le vouloir, dû réveiller des douleurs récentes encore.
— ^Féli:;^! i^cria Marie : Félix, voilà donc
3l4 LE RÉGBUT DE RHéTpEIQUE.
coamu^nt tous me recevez après vingt an-* , nées de séparation?
Quoi! pas une larme, pas une marque d'intérêt, pas méma un souvenir! Oh ! Félix, FéUx.
— Je le vois, vous avez toujours conservé cette tète passionnée et qui s'emporte à la moindre émotion. . Vous n'avez point changé, vous : ... Mais moi, Ah! je suis devenu vieux, voyez-vous, et ma jeunesse est bien loin.
— Je ne veux évoquer, ces souvenirs, Monsieur, interrompit M"""" Lecomte eu faisant un ^fibrt sur elle-même et en domptant son trouble; oui, je ne veux les évoquer que pour appeler votre intérêt sur mon fils.
Hélas! je n'ai plus à présent au monde que mon fils pour m'aimer.
M. Félix Molinier ne comprit point cette plainte touchante.
— Je vous prouverai que vous n'avez ^ point tort de compter sur un ancien amir
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— Adieu donc, mou fils, mon ThéobaU), s'écria Marie. Et elle s'agenouillait devant le petit garçon; elle l'attirait contre sa poitrine , et elle le dévorait de baisers* Adieu! pauvre enfant , je me sépai^ de foi, je ne te reverrai plus que le soir, à présent. Profite bien des > leçons de ton maître j c^r il en coûte bien à ta mère de te quitter ainsi. Adieu, adieu.
Rentrée ichez elle, Marie se jeta, plein^^ de décburagement, sur le vieux feiuteuil où elle travaillait d'ordinaire. ,
Elle demeura de la sorte durant 4>lus de deux heures, anéantie dans une seule pensée, dans une seule sensation. Tout*à-coup les ; secousses d'une crise nerveuse l'en tirèrent violemment; et quand l'bôtesse de la pauvre femme, attirée par ses cris, vint enfin à son aide, elle la trouva tordue par d'horribles convulsions, se roulant sur le pavé de la chambre et le front baigné de sang; car, dans sa chute elle s'était heurté la tété contre l'angle d'un vieux meuble de chêne.
3a6 LE RÉGENT DE RHÉTORIQUE.
On la releva 9 on la posa sur son lit, on pansa la grave blessure de son front, on courut chercher un médecin. Grâce à bien des secours^ grâce peut-être à la grande quantité de sang qu'elle avait perdue, les convulsions s'apaisèrent et elle recouvra un peu de connaissance; ce fut néanmoins un mieux de courte durée ; la fièvre vint alors> la fièvre qui empourpra son visage, la fièvre qui glissa dans les membres de la malade, des frissons à-la-fois brûlans et glacés; la fièvre qui enflamma son cerveau et qui amena la confusion, puis le délire. '
D'abord elle prononça des mots inarticulés, et dans lesquels la déraison ne se trahissait que peu : d'abord son regard fij^e reconnaissait les objets qui l'entouraient et le geste indécis de la malade savait les désigner encore; plusieurs fois elle balbutia le nom de son fils, plusieurs fi)is elle appela son fils avec instance. Par malheur, Marie n'avait point confié, — et à qui 4onc aurait-elle pu