LE RÉCENT DE RHÉTORIQUE
paille et un ti?re sous le bras, la jeune fille s'en revenait à la ferme vers midi, et après avoir Mt une longue promenade, lorsqu'elle aperçut ^de loin et près du terrain en litige de Germer, son père, qui montrait longue-^ ment ce terrain à un homme vêtu de noir ; à vrai dire l'étranger n'était pas beaU : petit, râblé, halé, et d'un extérieur peu avenant , il parlait avec une brusquerie qui visait à la firanchise, et sous laquelle un juge sévère aurait peut-être trouvé de la. brutalité et du manque d'usage. Mais M. Moreau n'y re^ gardait pas de si près; tout entier à son procès avec Germer, il voyait avec laonheur que, grâces aux conseils de Son interlocu-*leur, le gain de ce procès devenait infisdllible^ et dans la joie Ad son àme , il df^a Marie pour lui. faire part de son contentement.
— Marie, tna fille, écoute dont ! Je suis certain de ga^net* mon procès ; nous avons un moyen sûi* , et c'est à toi que je le dois^
num ange, car c'est toi qui m'a conseillé de prendre pour ayx)cat M. Lecpmte.
Les joues de Marie devinrent pourpres, et elle baissa les yeux> embarrassée au dernier point*
— En vérité, Mademoiselle, dit M. Lecomte, emmiellant du mieuin: possible sa voi^ duré, en vérité je ne sais à quel bon-* heur attribuer*.,a
— Oh ! Monsi^ir , votre conduite envers Jacques a été â grande et si gépéi^use ! Car Jacques nous a tout conté , Monsieur.
Lecomte ne comprit point d'abonl ; Jacques et sa présence à la police ooiTeôtionnelle étaient bien loin de spn souvenir : il répondit donc à tout hasaixi*
— Je n'ai fait que mon devoir^ Made* moisalle^ et cela était tout simple.
Après quoi il changea la coniprsafâon comme par modéstie> mais dans le fait^ afin de ijue pass'e:spQSjer, en la prolongeant, à quet que bévue qui viendrait détruire un si bel
inSBîîWgr-r
48 i'B RÉGEMt DÉ KHAtORIQIIE.
écliafiiudage de bieny^llanoe; les reiiierd-<mens de Jacques le mirent bientôt au cou* rant , et sans entrevoir de but certain, et par un instinct vague, il sentit qu'il pouvait ré^ sultèr pour lui des avantages à conserva* aut yeux de Marie les oripaux romanesques d<mt elle l'avait si gratuitement paré ; en conséquence, pendant tout la dui^ du dîner, — car il dina à la ferme , — il joua les grands sentimens, fit de la sensibilité, étala de la bien&isance,et prodigua le désintéressement et la philantropie. Dupe de ce man^e^ Marie, qui s'était fidt de Lecomte, avant de le voir> un véritable héros , et que l'aspect disgracieux de l'avocat avait un peu désenchantée, s'en voulait à elle-même de trouver laid un homme si bon; aussi s'efforçat-elle de reprendre ses illusion^ et les reprit peut-élpe tout-à-fait.
Quant à M. Moreau, simple et confiant, il n'y avait qu'un-^ul point sur lequel il ne fut pas facile de le tromper, à savoir : ses
ii'AYOtÀT. . * 49
intérêts pécuniaires; or, comme justement l'avocat caressait, par ses conseils et par ses relations, cet amour excessif et irritable de là propriété, il se mit au mieux, dès la première entrevue, avec le digne fermier. D'ailleurs, un plus .fin que M. Moreau y aurait peut-être été pris de même. A défaut d'esfuiï, LecQmte avait de l'adresse, et puis, c'était un de ces homnies qui se font tant et si constamment valoir, qu'il faut finir par leur avouerduméritey — contre sa propre convie* tion, il est vrai^ et de guerre lasse, plutôt que par tout autre motif. Du reste, intrigant, actif, n'ayant jamais en sa vie douté de rien et ne s'inquiétant pas le moins du monde des moyens pourvu qu'il pût arriver à ses fins.
Bavard à effet, avec le père dont il gagna le procès, il en fut bientôt traité comme un ami intime. Doucereux avec fausseté, et sentimental par spéculation, il ne tarda pas à inspirer à la jeune fille sans mégarde, un
5o LE R^ÉGENT DE RBÊTORIQVE.
attachement extrême et presque de la vénération.
Car alors il avait un bat, un but qu'il désirait ardemment atteindre, et, pour y pars venir, il ne reculait devant aucune ruse^ devant aucun sacrifice. Chaque jour il faisait si bien qu'une belle action de lui, — et il l'avait faite tout exprès pour cela, — était contée à la jeune fille par un tiers ^ une fois c'était des aumônes abondantes remises à une Êimille indigente : dans une autre occasion il avait refusé de plaider une cause injuste et qui devait être pour lui une source de fortune. Une autre fois, c'était autre chose de pareil ; fiiscinée de la sorte , la crédule jeune fille s'éprit à la fin pour Lecomte^ d'un amour violent , que celui-ci comprit , de reste ; alors l'intrigant porta les derniers coups à sa victime. Il affecta de la tristesse et de la réserve; ses visites devinrent moins fréquentes, et, profitant même d'une indisposition qui le pâlit et le changea beaucoup ,
t'AYOCAT. Si
it vint un soir à la fertne, dont il savait M. Moreau absent jusqu'au lendemain.
Le caractère qiécial des fermes limandes est un mélange de luKe et de inisticité.
A Pextérieur, des bàtimens immenses, et une cour encombrée de fumiers; à l'intérieur, de vastes, chambres décorées à grands frais, mais sans goût y parmi les ornémens desquelles sont infaillibles quelque' disparate et le manque complet de cette harmonie' qui tàitcequeVoniiOmmela/ashion. Pour plaire aux riches campagnards de la Flandre, il faut qu'un pbjet coûté cher; peu importe, après cela, qu^l soit élégant ou commode; il tire sa valeur 4u prix qu'il vaut, et rien de plus«
Gomme le terrein ne manque pas, il y a rarement un étage aux fermes ; tous les appartemens s'y trouvent au rez-de-chausisée:
le plus caractéristique et celui où l'on en-r tre d'abord est une vaste pièce.
, Dans sa haute cheminée brûle lentement ,
^^ûËSÊm.
5à LE RÉGENT DE RHÉTORK^UÈ.
ijuelqu'énorme bûche, d<Mit une picngnéé de tiges d'oeillettes vient de tems en tems réveiller la fiUimuie; au -dessus du foyer, trois ou quatre crémaillères tiennent suspendues des marmites qui contiennent k soupe épaisse des ouvriers , à leur retour des champs. Tous les murs sont tapissés de dressoirs où brillent en rangées des plats d'étain et des assiettes de porcelaine ou de fiiïençe avec leurs fleurs rouges et leurs dessins dorés. La huche que diaprent de blancs débris de pâte, la bouche béante du four, des ustensiles de cuisine en cuivre ou en fer et de longues tables de bois, écùrées avec recherche, achèvent de compléter cette pièce principale. On n'habite guère les autres que dans les odcasions solennelles, à la fête patronale j les jours de grand diner , ou bien lorsqu'on hébei^e un étranger. lie reste du teitis, c'est dans la première chambre (|Ue Se tient .tout le monde : les maîtres du logis, eif bon Heu