Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. lll, B, et t. V
d'Orléans, « Thomme le plus poli que j'aie jamais vu, ditil, le mieux élevé, le plus instruit en toute chose. Il m'envoie son ami de temps en temps * », puis, au sein de la haute aristocratie. Le duc de Noailles entra dans ce parti naissant. Doué de talents brillants, avide de mouvement et d'importance, avec une imagination ardente et inquiète, il était tenu en dehors des affaires par Louis XIV. Il prit feu et s'engagea impétueusement dans leur intrigue, à Fissue de laquelle il apercevait, sous les auspices du futur régent, un rôle, une carrière, dignes de son ambition. Stair, en transmettant ses compliments à Stanhope, fait de lui cet éloge : « Il a lu un bon nombre de nos livres; c'est un homme franc, et très intelligent, un parfait anglais *. » L'ambassadeur se répandit dans la haute société, dont il partagea les plaisirs, mangeant et buvant chez les uns et chez les autres, partout accueilli avec empressement. C'était de sa part à la fois penchant potfr la vie agréable, et calcul pour sonder l'opinion et la diriger *. Il rencontrait une extrême lassitude du régime devenu si écrasant de Louis XIV. A sa grande joie, il sentait fermenter la réaction prochaine. On souffrait des conséquences matérielles de tant de guerres qui avaient usé la fortune publique jusque dans ses dernières sources, de l'impuissance du gouvernement à y remédier, d'un système politique qui, de plus en plus, concentrait à Torien-
!. Stair à Stanhope, 8 mars !71o, en anglais. Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. H.
2. « He has road a gt^eat many of our books, is a plain man with very good understanding, is a perfect englishman, » 8 mars 1715, Siair Papers, Oxenfoord Castle, t. II. Stanhope, dans sa réponse, ne manque pas de charger l'ambassadeur de beaucoup de compliments pour le duc, sans oublier la duchesse, i (15) mars 1"15. Id,, ibid.
3. Il y revient le 16 juin. Ayant, dit-il, peu d'affaires, il se mêle assez dans les plaisirs de ces messieurs. 11 est très bien avec eux. Mais « cela va mieux pour les affaires du roi que pour les miennes, car la dépense va en augmentant ». î.ettre à Stanhope, en français, Id.^'ibid.^ t. III, B.
RAPPORTS DU DUC D'ORLÉANS AVEC GEORGE r. 17
laie Tempire entre les mains d'un vieillard dominé par une coterie jalouse et dangereuse. Ce joug impatientait et humiliait. Les esprits s'émancipaient en dessous. De France, les yeux se portaient vers TAngleterre. Là, sans s'arrêter à la surface des choses, c'est-à-dire au spectacle scandaleux des disputes de parti, on admirait et Ton enviait un état politique, où Tautorité de la couronne était limitée moralement et effectivement ; oii les lois et les mœurs garantissaient à la nation la principale influence sur ses destinées.
Stair encourageait cette comparaison irritante. « C'est une chose inconcevable, écrivait-il à Stanhope, combien ils détestent ici leur condition et raffolent de la nôtre. On me parle très librement de tout, et, poursuit-il, je pourrais être assez utile ici, n'était qu'en vérilé deux choses me manquent, la santé et l'argent. * » Homme politiqoed'un pays parlementaire, il ne dédaignait pas de s'enquérir aussi de ce que pensaient les bourgeois. Il entendait le cri de Paris sur le déplorable état des finances, sur la mauvaise foi des ministres qui compromettaient la paix \ en s'opiniâlrant à ne point exécuter l'article du traité j relatif à Dunkerque. Il suivait et raillait leurs tâtonnements maladroits dans les affaires financières, d'ailleurs si épineuses : « c'est une bénédiction de voir comme ils les manient ' ». Ne demandant pas mieux que d'en mal nitrurer, du haut <le son orgueil, il disait : a Ce royaume •omhe en ruine. La capitation et le dixième qu'on vient «i imposer sans terme, achèvent de le perdre; et le peuple •si avili par la servitude à un point qu'on ne saurait con-
I. 8 mars 1715. Slair Papers, Oxenfoord Caslle, t. II. Lord Stair était *:ijfl à la goiiUe, et d'autre part, son gouvernement lui mesurait l'argent »*»fO j»an*imonie.
1 .*^lair à Stanhope, 15 mars 1715, en français. Staii' Papers, Oxenfoord Caslle, t. II.
ccvoir *. » Il est permis de penser cependant qu'il en croyait trop aisément le penchant naturel des Français à décrier eux-mêmes et leur gouvernement.
On imaginera sans peine qu'à la cour, il n'était pas si bien reçu qu'à la ville. C'est qu'il avait à débattre avec M. de Torcy des questions douloureuses pour les Français. Dès le premier moment, il avait pris l'attitude militante prescrite par ses instructions et d'ailleurs très conforme à son tempérament. Au sortir de son audience de réception du 29 janvier chez le roi, et après avoir dîné chez M. de Torcy, il avait entrepris son hôte en se promenant dans les jardins de Versailles, sur l'affaire de Dunkerque et de Mardick, et trouvé à qui parler. Entre autres choses, le ministre français lui dit qu'à la vérité on n'avait fait le canal (de Mardick) que pour un écoulement d'eau; mais puisqu'on y avait fait tant de dépense et que le canal se trouvait capable de recevoir des vaisseaux, l'on s'en servirait pour cela '.
Celle réplique était une raillerie et une bravade. Il fui convenu néanmoins, que lord Stair rédigerait un mémoire,, sur lequel M. de Torcy lui donnerait réponse.
Le 5 février, en effet, le premier présenta un mémoire, f)ii il se plaignait de deux choses, l'insuffisauce des démolitions au vieux port de Dunkerque, et la construction du nouveau canal à Mardick, comme contraire au véritable sens du traité d'Utrechl, et pour le moins aussi dangereux au commerce des sujets britanniques. M. de Torcy, de môme armé en guerre, soutint dans sa réponse que la seule inspection de l'état de Dunkerque fournirait des
1. stair à Stanhope, 21 juillet 171o, en français. Siair Papersy Oxenfoord CaslU% t. ni, B.
2. L. Stair à Stanhope. Paris, 29 janvier 1715. Bec, Off., France,
vol. 3'»0.
preuves incontestables de l'exactitude du roi dans Vexécution de la paix d'Utrecht. Et, continuant avec la hauteur des plus beaux temps du cabinet de Versailles : « Si, disaitil, ces conditions sont accomplies, oserait-on dire que Sa Majesté n'ait pas satisfait à ses engagements? Un traité dont les lermes sont clairs et le sens évident ne demande point d'interprétation. En vain Tune des parties déclare qu'elle ne peut se satisfaire de Texécution ; elle n'a pas à se plaindre quand cette exécution est parfaite, et son jugement ne peut décider de la signification des termes sans équivoque , également entendus de tous ceux qui les lisent \ »
L. Stair porta ses réclamations devant le roi. Le roi, rapporte Dangeau, lui répondit avec beaucoup de raison et de fermeté *.
Mais déjà M. de Torcy s'était départi, au moins momentanément, de sa raideur. Il ne tarda pas à témoigner à l'ambassadeur britannique des égards et une politesse marquée '.
Il se prêta de bonne grâce à négocier sur la démolition de Dunkerque et la cessation des travaux de Mardick, se bornant à réclamer quelque patience, à cause, disait-il, de l'extrême répugnance du roi à défaire ce qu'il avait une fois fait. Ce n'était pas qu'il ne voulût complaire au roi de la Grande-Bretagne; mais sa résolution était encore informe. Stair prenait quelque humeur contre « la vanité du vieillard ». Il se flattait néanmoins qu'on ferait le pas de la meilleure grâce possible et qu'on agirait avec franchise *. Son espoir était dans la bonne volonté des deux
i. Lamberty, t. IX, p. 147-150.