CHAPITRE II
En France, Pliilippc d'Orléans était entouré de difficultés de tout genre et même de périls. Il n'avait dans le caractère rien de ce qui commande le respect; de longue date, il avait semblé prendre à tâche de se décrier par ses mauvaises mœurs. Sa curiosité d'esprit, qu'il poussait jusqu'à la recherche de l'avenir, son goût des sciences, et en particulier de la chimie, le rendaient suspect. En ce temps, le laboratoire avec ses mystères ne pouvait pas aller sans quelque mélange de diablerie : lui-même n'avait-il pas passé des nuits dans les carrières de Vanves et de Vaugirard, à évoquer, en vain, il l'avoua *, le prince des ténèbres? Le public, consterné des deuils de la maison royale, frissonnait au souvenir des officines d'oii étaient sorties naguère les poudres de succession, tandis que le maréchal de Villeroy, gouverneur du jeune Louis XV, s'étudiait par ses précautions fastueusement calomniatrices, à dénoncer le Régent et ses poisons, toujours prêts pour l'innocente
1. Plus tard, il raconta ses tentatives et son mécompte à Saint-Simon. Saint-Simon, XU, 113; el, sur ses recherches de l'avenir, id., Vil, 299.
créature, dernier obstacle à ses convoitises. A la plus légère indisposition de Tenfant, la foule grondait. Aussi le Régent, malgré un certain nombre de mesures libérales et généreuses qui honorèrent ses débuts et que l'opinion accueillit favorablement *, ne fut-il pas longtemps populaire.
Il avait restitué au Parlement le droit de remontrances, pour en obtenir comme par un juste retour, la régence entière et indépendante. Mais le Parlement, avec son esprit étroit et emporté, son égoïsme intraitable, sa passion de s'ingérer dans le gouvernement, ses pouvoirs mal définis, instrument admirable d'envahissement, le Parlement était le plus rétif et le moins sûr des alliés. Tout désaccord de vues ou d'intérêts, fût-ce une question d'étiquette, ne pouvait manquer d'amener un choc, une rupture avec les magistrats.
Cependant, à l'origine, on s'entendit de part et d'autre, sur la question religieuse. La querelle des jésuites et des jansénistes, à propos de la bulle Unigenitus^ survivait au règne de Louis XIV, après en avoir tant troublé les dernières années. Le Parlement, dépositaire et gardien des libertés gallicanes, tenait avec le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, contre Tultramontanisme. Le Régent, tolérant et doux par nature, d'ailleurs indifférent, s'empressa de vider les prisons d'Etat, de rendre à la liberté et de rappeler d*exil tous ceux sur qui leur opposition à la bulle avait attiré les rigueurs du P. Tellier. Il donna la présidence du conseil de conscience à M. de Noailles, et y introduisit l'abbé Pucelle, un des héros de la secte janséniste. Il mit donc les jésuites contre lui, mais sans que les
i. Suppression des droits sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre,- réduction des tailles, de la capitation; suppression de Tusage de lever des impôts en vertu de simples lettres^ministérielles, etc.
54 LE rki;ent. l abbê ihbois et les anglais.
jansénistes pussent lui être d'un grand secours. Parfaits disputeurs. sans autre horizon que celui de leurs propositions théologiques, ils n'étaient pas aptes au gouvernement, ni susceptibles de se transfornier en hommes d'État. Il n'y avait donc pas à trouver de leur côté ce soutien, ce parti politique, qu'un peu plus tard les Angrlais incitèrent en vain le RéL-^ent à v chercher.
Les protestants, très nombreux encore, malgré trente années d'accablement depuis la révocation de Fédit de Nantes, et sous l'oppression la plus minutieusement implacable, n'étaient plus rien dans l'Etat. Ils espérèrent «lu Récent la tin de leurs maux. Ce prince y inclinait en effet. Mais il recula devant les haines religieuses, car les jansénistes, indignés que les jésuites les persécutassent, étaient néanmoins d'accord avec eux pour ne pas souffrir qu'on donnât quelque relAche, encore moins la tolérance, aux protestants. Le peuple n'était pas moins animé contre les hérétiques. Le duc d'Orléans se réduisit à soulager seulement la détresse des réformés, par humanité. Il en tira qu(»lques-nns des «ralères, parce que les Anglais l'en prièrent avec instance.
Il aurait pu néanmoins, si l'on regarde à la surface et non au fond des choses, se faire illusion sur sa force. En effet, lorsque le règne du grand roi vint à s'éteindre, règne que la postérité équitable a jugé digne d'admiration, mais dont les derniers contemporains ne sentaient plus que les charges écrasantes, la nation se précipita vers le règne qui s'ouvrait, comme vers une ère de délivrance. Un monde venait de finir : un autre commençait. Une réaction universelle, dont le Régent lui-même était le symbole vivant et le promoteur, éclata. Mais l'un de ses effets immédiats fut nécessairement de détendre les ressorts de l'autorité en général. Parmi ses formes multiples, le mou-
vement prit un fougueux caractère aristocratique. La haute noblesse s'irritait dès longtemps de voir Louis XIV Texciure des affaires et choisir de parti pris, ses ministres parmi le tiers état. Les malheurs des derniers temps semblaient, aux yeux des grands, avoir condamné ce système, si offensant pour leur amour-propre et leur ambition. Il n'y avait qu'un cri contre le despotisme insolent et funeste des secrétaires d'Etat. Dès le 15 septembre (1715), ils furent supprimés et remplacés par six conseils (portés bientôt à sept) sous l'autorité du conseil de régence. Les conseils, on le sait, étaient un des rêves de Fénelon, du duc de Bourgogne et de Saint-Simon, qui avait le dessein « d'anéantir les secrétaires d'État et leur puissance ' ».
Le Régent, qui par goût et sans doute par opposition à l'absolutisme du feu roi, regardait volontiers aux exemples venus d'Angleterre, fit dire par le jeune Louis XV, dans la déclaration qui institua les conseils : « Il faut que les affaires soient réglées plutôt par un concert unanime que par la voie de Tautorilé ». Mais s'il abandonna la voie de l'autorité, il n'acquit pas le concert unanime. Les grands seigneurs débordèrent dans les conseils. Ce fut comme un dépècement de la puissance publique. Chacun se saisit de sa part de butin, et l'on vit s'organiser une sorte de république oligarchique, dont les chefs, jusque-là étrangers au maniement des affaires, ne sachant ni commander, ni obéir, étaient incapables de remédier à une situation qui aurait épouvanté même un Colbert. Le plus grand nombre d'entre eux avaient fait partie des ennemis du duc d'Orléans, ou tout au moins de ceux qui le laissaient dans l'abandon insultant que nous rappelions plus haut d'après Saint-Simon. Maintenant ils pliaient, mais sans changer de
i. Mémoires^ t. XHI, p. 361, édit. Chéruel.
o6 LE HÉGENT, L'âBBË DUBOIS ET LES ANGLAIS.
senlimcnls. La vieille cour se survivait en eux, avec le levain de ses inimitiés el de ses préjugés, avec ses entêtements de préséance, ses vues politiques entièrement contraires à celles du Régent.
Mal voulu de la noblesse, le Régent avait lieu de craindre les masses, s'il devenait Tallié de TAngleterre, car il allait à rencontre du sentiment national, dont les deux grands mobiles étaient la haine contre les Anglais et rattachement pour le descendant exilé des Stuarts. Après vingt-cinq années de guerres, on avait déposé les armes. Mais malgré le bienfait d'une paix nécessaire et, après tout, honorable, malgré la lassitude et Tépuisement, la passion patriotique n'avait pas eu le temps de s'apaiser dans un si court intervalle. 11 est vrai que Jacques II, par sa sottise et ses ridicules, avait déjà paru travailler à décourager les sympathies qui d'abord avaient entouré son malheur. Mais son fils, encore à la mamelle quand on avait fui d'Angleterre devant Guillaume III, élevé à Saint-Germain, imprégné de l'air de France, en était-il moins intéressant? La nation était de cœur avec lui dans ses espérances, dans la revendication de ses droits contre la spoliation dont il était rinnocentc victime.
Les dispositions plus ou moins défavorables d'une ou plusieurs classes d'une nation ne constituent qu*un péril éloigné, tant qu'elles ne s'incarnent pas chez un homme qui les partage et cherche à en profiter. Cet ennemi, capable de grouper les mécontents contre le Régent, se rencontra chez le roi d'Espagne. Philippe V avait conçu la haine la plus violente contre son cousin d'Orléans, parce qu'il l'accusait d'avoir, au cours de la guerre de la succession d'Espagne, machiné, avec les alliés, un plan pour s'emparer de sa couronne. Il aspirait à la régence en France. Tenu, aussi bien que le duc d'Orléans, dans l'ignorance du testa-
ment de Louis XIY, il avait enjoint à son ambassadeur le prince de Cellamare, tout comme George I" à lord Stair, de ne rien négliger afin d*en pénétrer le secret. Mais, pas plus pour l'ambassadeur espagnol que pour l'anglais, la double porte de fer qui abritait le testament dans l'épaisseur de Tune des tours du Palais, ne s'entr'ouvrit. En même temps, Philippe Y méditait de s'approcher de la frontière et de s'emparer de la régence par la force, aussitôt la mort de son aïeul. Enfin, sans égard à sa renonciation formelle, inscrite au traité d'Utrecht, il se portait héritier du jeune roi, Louis XV, à l'exclusion de la branche d'Orléans. Petit-fils de Louis XIV, beaucoup croyaient sincèrement faire œuvre de loyauté en lui donnant la préférence sur son parent de la ligne collatérale. Saint-Simon lui-même, le fidèle ami du duc d'Orléans pendant les mauvais jours, lui déclarait encore trois ans après l'avènement de Louis XV, que, si le roi d'Espagne entrait en France, désarmé, pour prendre la régence que sa naissance lui donnait, lui, Saint-Simon, quitterait le Régent avec larmes, et irait trouver le roi d'Espagne, le tenant pour le vrai régent et le dépositaire légitime de l'autorité et de la puissance du roi mineur. « Si moi, tel que je suis pour vous, ajoutait-il, pense et sens de la sorte, qu'espéreriez-vous de tous les autres vrais Français *? » Le prince de Cellamare, ayant pour levier un sentiment si prononcé dans le royaume, n'eut pas de peine à faire de son hôtel à Paris un foyer d'intrigues qui, enfin, se tournèrent en conspiration.
Ce n'était pas tout. Philippe V allait jusqu'à chercher des ennemis à son cousin de l'autre côté de la Manche. Sous l'impulsion de sa seconde femme Elisabeth Farnèse,
1. En 1718. Saint-Simon, XVII, 69. Rappelé par Michelet, la Régence, p. 38.
qui avait ses plans, et d'Alberoni, son ministre depuis 1714, il se proposa de devancer le duc d'Orléans près des Anglais et de lui enlever leur alliance. Dès le mois de septembre ni5, il leur offrit Tappât de grands avantages commerciaux dans les mers d'Amérique, et convertit ses offres en un traité, le 15 décembre suivant, rompant ainsi le faisceau de France et d'Espagne, que Louis XIV croyait avoir formé à jamais. La reine, qui rêvait des principautés en Italie pour ses fils, s'imaginait acquérir k ce prix le concours de la Grande-Bretagne.
Voilà donc sur quel terrain mouvant et miné s'établissait le nouveau gouvernement de France.
On peut en conclure qu'il était extrêmement difficile au duc d'Orléans d'entreprendre ex abrupto une telle révolution dans la politique française, et de transformer dès la première heure en une alliance positive et officielle, l'entente secrète qui existait jusque-là entre lui et George I". Un caractère entier, actif, opiniâtre, peut-être n'aurait pas reculé; mais, de telles qualités étaient précisément celles qui manquaient le plus au Régent. D'ailleurs, sa situation était singulière.. Il avait contre lui son propre gouvernement. Les hommes qui remplissaient les nouveaux conseils, ministres ou personnages de cour, étaient ennemis de l'Angleterre hanovrienne, et ne visaient qu'à la bouleverser. Longtemps le maréchal d'Huxelles, président du conseil des affaires étrangères, et la plupart des ambassadeurs français au dehors, s'obstinèrent plus ou moins sourdement dans la politique du temps passé, cherchant à faire avorter la politique personnelle du chef achiel de l'État. Isolé de la sorte, ce prince ne possédait d'amis un peu sûrs que ses roués, et quels amis! « esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis cl paresseux, et bien mieux faits pour harceler que pour con-
(luire un gouvernement *. » Les plus marquants étaient Canillac, Noce, le marquis d'Effiat. L'abbé Dubois, supérieur aux uns et aux autres, mais sorti de rien, ne comptait pas encore *.
Le duc d'Orléans sentait Futilité de Tappui moral de la Grande-Bretagne. Mais certes il était loin de souhaiter un appui militaire qui, à la fois, Teût réduit à l'état d'homme lige de George P% et l'eût exposé à tous les effets de l'indignation nationale. Il ne voulait pas davantage faire avec les Anglais un marché de dupe, mettant les obligations épineuses de son côté, sans compensation certaine. Ce qui se passait alors au Parlement britannique n'était pas de nature à l'enhardir. En présence des attaques furieuses dirigées dans les deux Chambres par les ministres de George P' contre le traité d'Utrecht et contre les anciens ministres tories qui l'avaient conclu, il était permis au Régent, avant de franchir le pas décisif, de se demander où Ton voulait en venir, et si de telles passions présageaient la stabilité ^ Enfin, souvenons-nous que luimême, l'homme ondoyant et divers, n'était pas bien sûr s'il ne donnerait pas la préférence à quelque union de famille avec le Prétendant.