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CHAPITRE IV

ÉTAT POLITIQUE DE l' ANGLETERRE AU COMMENCEMENT

DU XVIlf SIÈCLE

Du côté de TAngleterre, les difficultés générales tinrent aux dissensions intestines des partis et aux animosités de peuple à peuple. L'alliance avec la France déplaisait au delà de la Manche, autant que Talliance avec TAngleterre, en deçà. La sympathie et la protection dont le Prétendant jouissait en France irritaient les Anglais comme une menace contre leur indépendance et leur souveraineté chez eux.

Ils multiplièrent les actes légaux tendant à consolider les résultats de la révolution de 1688. Le droit de George P' au trône britannique reposait, comme base essentielle, sur Tacte de Succession {Act of Seulement) que Guillaume 111 avait fait voter au Parlement en 1701. Cet acte excluait de la succession la descendance catholique de Jacques II, el lui substituait Anne, seconde fille du roi déchu, protestante zélée; après elle, la ligne protestante, représentée par la

petite-fille de Jacques P% Sophie, électrice douairière de Hanovre et mère de George-Louis.

Les deux Chambres avaient limité en même temps par de strictes précautions les prérogatives du futur héritier quel qu'il fut. Jacques II étant mort à Saint-Germain trois mois après (17 septembre 1701), et Louis XIV ayant reconnu le jeune Prince de Galles roi d'Angleterre, sous le nom de Jacques III, Guillaume fortifia la précédente mesure, par un bill à'attainder adopté au Parlement ti Tunanimité (24 janvier 1702), et déclarant le Prétendant coupable de haute trahison. Il le fit suivre de Yacte d' Abjuration, par lequel les officiers civils et militaires, et les membres des deux Chambres furent tenus : 1* d'abjurer toute allégeance et obéissance à Jacques, prince de Galles; 2** de prêter serment à Guillaume III et à chacun de ses successeurs aux termes de Tacte de Succession, en qualité de roi de droit et légitime.

Telle était la triple base du droit de George P^ : Pacte de Succession, Yattainder et Tacte d'Abjuration; tels les anathèmes lancés par les pouvoirs publics contre la branche déchue des Stuarts. Cello-ci cependant comptait encore de puissants amis; et il s'en fallait qu'ils eussent perdu l'espérance dans l'état tumultueux et violent où se trouvèrent alors les trois partis, tory, whig et jacobite.

On sait de reste * que les tories soutenaient, en politique, la prérogative royale; en religion, Y Église établie^ ou haute Église {high Church)^ protestante avec la hiérarchie épiscopale. Les whigs défendaient les droits du peuple contre les empiétements de la couronne; ils étaient protestants de la même manière que les tories, c'est-à-dire anglicans,

1. Dissertation sur les whigs et les torys, par M. Thoyras Rapin, ia Uaye, 1717, in-12; ouvrage d'autant plus utile ici, qu'il a été fait par un observateur très sagace, et précisément pour Tépoque dont nous nous occupons.

avec cette différence qu'ils penchaient pour la tolérance envers les sectes réformées dissidentes, autrement dit les non-conformistes^ ou la basse Église {loto Church).

Chacun des deux partis considéré en lui-même était plus ou moins divisé. Chez les tories, il y avait les outrés et les modérés. Les premiers appelés aussi les gens de haut vol, parce qu'ils ne pouvaient pas se contenir dans les limites du gouvernement établi, voulaient le souverain absolu en Angleterre, à l'exemple de la France et d'autres États. C'étaient les grands seigneurs revêtus des charges de la cour, et les dignitaires de l'Eglise, ou les rigides. Ceux-ci enseignaient le dogme du droit divin et la doctrine de l'obéissance passive, qu'ils étendaient aux choses de la politique, comme à celles de la religion.

Les tories modérés ne voulaient ni que le roi perdit aucune de ses prérogatives; ni, d'autre part, que les sujets fussent dépouillés d'aucune de leurs garanties. Leur ambition était de maintenir la constitution du gouvernement dans le même état qu'elle leur avait été laissée par les ancêtres. Ils se rattachaient étroitement à l'Église établie et, par suite, à l'acte de Succession. Aussi, les appelait-on les tories hanovriens \

Chez les whigs, il y avait de même la fraction exagérée et les modérés. La première, antimonarchique par son origine et ses traditions, datait du Long Parlement et de la république, dont elle gardait quelque levain. Mais le temps, la répulsion inspirée aux Anglais par la catastrophe de Charles P' et par la tyrannie militaire qui s'en était suivie, l'avaient réduite en nombre, aussi bien qu'en influence. Elle n'avait plus guère d'autre rôle que de fortifier le gros du parti. En religion, ces whigs étaient dissi-

i. Lord Mahon, t. I, p. 76.

(lents et perpétuaient l'Église presbytérienne, malgré les foudres de l'Eglise officielle.

Les modérés constituaient le véritable parti whig. Comme les tories modérés, ils souhaitaient que le gouvernement se maintînt sur ses anciennes bases. Seulement, c'était surtout contre la couronne qu'ils se précautionnaient. Ils se moquaient de la doctrine de l'obéissance passive et professaient que le peuple pouvait légitimement s'opposer aux entreprises du roi, si elles dépassaient certaines limites. Anglicans zélés, et néanmoins disposés à la tolérance à l'égard des non-conformistes, ils réservaient toutes leurs rigueurs pour les catholiques.

Ainsi, politiquement, les modérés des deux partis étaient à peu près dans les mêmes sentiments, séparés seulement par la crainte respective que, pour vouloir trop conserver, ou les droits du roi, ou ceux du parlement, on ne fît pencher la balance à l'excès de l'un des deux côtés. Rien à la rigueur, dans leurs principes, ne s'opposait à ce qu'ils se joignissent ensemble pour sauver les institutions nationales, politiques .et religieuses de quelque grand péril, comme ils firent à la révolution de 1688, en renversant Jacques II. Mais ce n'était qu à de telles heures que la jalouse rivalité et les luttes d'ambition personnelle entre leurs chefs faisaient trêve. Les passions de parti éclatèrent de nouveau sous Guillaume III; et avec une violence inouïe, sous la reine Anne.

Comme nombre, les tories l'emportaient de beaucoup. Car,outre une portion considérable de l'aristocratie, ils comprenaient l'immense majorité des propriétaires fonciers et du clergé paroissial. Dans leur opinion, ils constituaient le fond même de la nation, et professaient pour maxime que la loi, dans un pays libre, est ou doit être la détermination de la majorité des propriétaires fonciers. Selon eux, la véri-

table force du royaume britannique résidait dans la terre, laquelle, infiniment supérieure aux intérêts commerciaux, devait aussi être prise en considération par-dessus tout.

Les whigs, tous les historiens s'accordent à le dire, étaient en minorité dans la nation. Mais au lieu d'être répandus et dispersés à là surface du pays, ils se groupaient surtout dans les grandes villes, dans les centre? d'activité commerciale. Leur force reposait sur trois choses : l'aristocratie, les classes commerciales, les nonconformistes.

Cette aristocratie des whigs, auteurs de la révolution de 1688, en y associant toutefois une partie des tories, avail conservé presque toujours depuis ce moment, la prépondérance dans la chambre des Lords. Elle s'efforçait de contrebalancer celle des tories dans la chambre des Communes et de maintenir intacts les principes qui avaient triompha par la chute de Jacques IL

Les classes commerciales acquirent rapidement d( rimporlance pendant la seconde partie du xvu® siècle, soit par leur progrès propre après la restauratipn, soit pai rimmigration étrangère, lorsque la révocation de Tédit de Nantes rejeta hors de France Tindustrie protestante. Le? réfugiés, ardents ennemis et de Louis XIY et du catholi cisme, se rangèrent passionnément du côté de ceux qui s'ec éloignaient le plus, c'est-à-dire les whigs. Les uns et les autres, en face des propriétaires fonciers et comme er antagonisme avec eux, créèrent la richesse mobilière, pai les manufactures et le négoce, par les traités de commerce et les opérations de la Compagnie des Indes orientales. L'institution de la Banque d'Angleterre (1694), l'accroissement, l'on dirait presque l'essor, de la dette publique sous les règnes belliqueux de Guillaume et d'Anne, donnèrent naissance à une puissance sociale nouvelle, celle des capi-

talistes (monied men). Capitalistes et spéculateurs eurent intérêt à soutenir la cause 'pour laquelle la dette avait été contractée. Il en fut de même de la Banque et de la Compagnie des Indes orientales (celle du moins qui se constitua définitivement en 1701). Fondées Tune et l'autre par le gouvernement whig, elles en avaient obtenu leurs privilèges en lui prêtant de grandes sommes. Leur existence dépendait du payement régulier des arrérages. La noblesse tory de province ressentit une âpre jalousie contre ces hommes d'argent^ contre le rentier exempt d'impôt. Le propriétaire foncier, disaient-ils, et le marchand supportaient rénorme fardeau des taxes, tandis que le prêteur d'argent, n'ajoutant rien au fond commun, prospérait parla calamité publique, sans contribuer d'un denier aux besoins de l'État.

Les dissidents, troisième élément du parti whig, avaient, comme nous l'avons dit plus haut, diminué de nombre et d'importance dans les campagnes, parmi les cultivateurs propriétaires. Mais ils comptaient beaucoup d'adhérents chez les marchands et les marins. Eux aussi détenaient une forte part de la richesse mobilière.

Le troisième des partis qui se disputaient l'Angleterre, les jacobites, était faible en nombre. Il se composait de celles des grandes familles tories qui étaient demeurées catholiques, et d'autres tories, protestants à la vérité, et très zélés pour la haute Église, mais inférant de l'attitude de l'électeur de Hanovre qu'il s'était complètement identifié avec les whigs, et que son avènement serait le signal du renversement du parti. Cette crainte n'était pas sans fondement, comme la suite le prouva bientôt. Elle fut pour beaucoup dans les difficultés et même les dangers qui, au commencement, menacèrent le trône de George I".

En résumé, les tories n'étaient pas très redoutables. S'ils

avaient pour eux la supériorité numérique, ils manquaient d'organisation. C'étaient les éléments d'un parti, et non un corps. Ils hésitaient, tiraillés entre des passions contraires. D'un côté, ils haïssaient les whigs et les dissidents, les Allemands, un prince luthérien ; de l'autre, si leurs tendances et leurs principes les attachaient à la ligne légitime, leur patriotisme s'offensait à l'idée de la recouvrer par les mains de la France; et en même temps, inconséquence aisée à comprendre, les mauvais succès de la France dans la guerre de la Succession, étaient pour eux, c'est un observateur contemporain qui le remarque, des mortifications terribles *. Jamais, d'ailleurs, ils n'auraient tiré l'épée pour un roi faisant profession <Ie la religion catholique, celle que les Anglais détestaient davantage et regardaient comme la plus hostile à leur Église. Ces sentiments opposés devaient avoir pour effet de les paralyser, à la mort de la reine, quand la crise de la succession viendrait à s'ouvrir. Nous verrons les whigs agir bien différemment et fixer la fortune par l'action décidée et rapide de gens qui savent ce qu'ils veulent et se préparent en censéquence *.

• Il

Mais, d'abord, retraçons rapidement leur rivalité sous le règne de la seconde fille de Jacques IL

Les tories pendant la première partie, ensuite les whigs avec Godolphin et Marlborough, exercèrent le pouvoir et, les uns et les autres, en firent le même usage, c'est-à-dire

1. Thoyras Rapin, Dissertation sur les whigs et les torySj p. 122.

2. Nous avons emprunlô la plupart des indications qui précèdent, sur l'état des partis, au très remarquable ouvrage de Lecky, a History of Enfjland in the eitjhteenlh century, t. I, chap. i et n, jmssim, in-8, IST^^

la guerre contre Louis XIV. Cependant Aune, qui avait été élevée dans les principes des tories outrés et de la haute Eglise, supportait les whigs avec peine. Nous n'avons pas à rapporter conament elle s'éloigna peu à peu de Tarrogante duchesse de Marlborough et lui préféra une femme de chambre, Mrs Masham, personne douce et insinuante qui se lia aux tories; ni comment survint Téclatante et irréparable disgrâce de la grande dame. Nous ne suivrons la querelle des deux partis que dans ses lignes principales, la religion et la politique.

La religion était peut-être la passion dominante et la plus universelle chez le peuple anglais, TÉglise établie, s'entend. C'était aussi une arme de parti. Les tories, faisant en quelque sorte leur bien propre de la haute Église, s'y retranchèrent comme dans une citadelle. De là, leur grande tactique était de dénoncer les whigs et de les accuser de tendre au renversement de la religion, parce qu'ils donnaient volontiers la main aux non-conformisles pour leur procurer la tolérance. Les whigs, rendant attaque pour attaque, leur reprochaient de pencher pour le papisme. Entre ces deux partis, le rôle de celui qui n'était pas au

pouvoir, était donc d'accuser l'autre de mettre l'Eglise en péril; et le rôle de celui qui tenait le pouvoir, était de prouver par des votes retentissants que c'était seulement sous sa garde qu'elle se trouvait en sûreté. Dans ce conflit de sainteté légale, les whigs rencontraient peu de crédit chez la foule. Vive l'Église! était le cri populaire contre eux; et ce fut un incident religieux qui prépara leur chute ministérielle.

Un certain tory, docteur en théologie, Henry Sacheverell, s'avisa de prêcher à Saint-Paul et d'imprimer que les faux frères mettaient en péril l'Église et l'Etat par leur tolérance envers les dissidents, il entendait surtout les

calvinistes de Genève, el par leur doctrine du droit de résister à la tyrannie. Sans plus de détour, il désigna le lord trésorier, Godolphin, sous le sobriquet de Vieux- Renard ou Volpone, que le public lui donnait. Piqué au vif, le ministre le fit mettre en accusation par les- Communes devant les Lords; mais la sentence, après de longs débats, que tout le royaume suivit avec une extrême émotion, se réduisit à Tinterdiction de prêcher pendant trois ans (20 mars, v. s., 1" avril, n. s., 1710). Ce maigre succès coula cher à Godolphin, rien moins que le pouvoir. « Le procès eut lieu, dit Macaulay en quelques mots rapides, le docteur fut condamné et ses accusateurs furent ruinés. Le clergé vint à la rescousse d'un ecclésiastique persécuté; la noblesse de province à la rescousse du clergé. Une explosion de sentiments tories, telle que l'Angleterre n'en avait pas vu depuis les dernières années du règne de Charles II, consterna les ministres et enhardit la reine. Elle congédia les whigs, appela Ilarley et Saint-John au pouvoir et prononça la dissolution du Parlement '. » Londres illumina et alluma des feux de joie. La reine destitua Godolphin (le 8-19 août 1710). Elle nomma chancelier de TEchiquier, Robert Harley, que. Tannée suivante, elle fit comte d'Oxford, puis lord trésorier '. Elle lui adjoignit comme secrétaire d'État, lord Saint-John, que, deux ans plus lard, elle créa vicomte Bolingbroke '. Les élections (octobre-novembre 1710) envoyèrent à la Chambre basse une majorité énorme de tories. « Ceux qui connaissent un peu l'Angleterre, dit à ce sujet Thoyras Rapin, savent assez quelle influence la cour a dans les élections*. »

1. Essays, la Guerre de la Succession (C Espagne, par lord Mahon.

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