V. t. II, p
Il s'agissait de donner un titulaire à l'ambassade de France en Angleterre, vacante depuis que Dubois, muni du traité de la Quadruple-Alliance, avait repassé le canal, laissant l'intérim à Destouches. Louis XIV avait destiné cette fonction au marquis d'Alègre; mais c'était une raison pour qu'il ne fût pas agréable au gouvernement du roi George. Le Régent, lorsqu'il décida d'y pourvoir, le temps des chargés d'affaires étant passé, jeta les yeux sur M. de Senneterre et il demanda à L. Stair si ce choix serait agréable au roi. « Je lui dis, écrit l'ambassadeur, que je savois que la première qualité qu'on luy demanderoit en Angleterre seroit qu'il fut bien attaché aux intérêts de S. A. R., et que, s'il pouvoit me répondre de cela, je luy répondrois d'avance de l'agrément du Roy. Il me dit que c'est un homme d'esprit et de mérite dont il étoit sûr l. » On l'envoya d'abord sans caractère. Il fut bien accueilli. Craggs avait écrit à Dubois : « Quiconque viendra au Roy de la part du Régent, recevra tous les témoignages d'estime et d'amitié dont nous serons capables 2. »
Quelles instructions allait-il emporter? Saint-Simon les caractérise en quelques lignes : Dubois lui dit « sans détour de n'en point attendre de lui, mais de les prendre des ministres du roi George, et d'être bien exact à s'y conformer. Ainsi les Anglois nous gouvernoient sans voile, et par l'abbé Dubois le Régent leur étoit aveuglément soumis. En Hollande, Morville avoit le même ordre. Tous deux s'y conformèrent très exactement; les autres ministres
1. Stair à Craggs, Paris, 30 janvier 1719. En français. Rec. O/f., France, vol. 353.
2. Londres 20 (31) janvier 1719. En français. Rec. O/f., France, vol. 358-
au dehors eurent les mêmes ordres !. » Si l'on dépouille ce langage de ses formes trop absolues, il en reste simplement que le duc d'Orléans obligeait ses agents à suivre sa politique au lieu de l'ancienne.
Il est un peu ridicule d'avoir à interrompre le récit des choses sérieuses par un intermède, où se donne carrière l'amour- propre excessif de L. Stair, doublé d'une morgue britannique démesurée, toutefois aux dépens du héros de l'aventure. C'est de son entrée comme ambassadeur qu'il s'agit.
Accrédité auprès de Louis XIV avec le titre d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire, il avait été élevé, aussitôt qu'on sut à Londres la mort du roi, au caractère d'ambassadeur pour le moment où il aurait à porter la réponse de son gouvernement à la notification de l'avènement du jeune Louis XV 2. Mais la cordialité des premiers rapports entre George Ier et le Régent n'ayant pas tardé à s'altérer, cette solennité diplomatique avait été ajournée d'autant. Enfin l'heure propice avait lui; c'était le 5 février 1719.
L. Stair, magnifique par goût, n'omit rien de ce qui devait relever le lustre de la Grande-Bretagne et le sien dans une occasion si imposante. La splendeur des carrosses, la beauté des chevaux, la richesse des harnais, les livrées des valets de pied, le tout, superbe, au jugement de Saint- Simon, formait un ensemble tel que Paris n'avait jamais
* I. Mém., t. XVII, p. 124.
2. Stanhope à L. Stair, Whitehall 24 août (4 septembre 1715). En français. Rec. 0/f., France, vol. 349.
3i LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
rien vu de pareil; comble d'apparat, la voiture de l'ambassadeur était attelée de huit chevaux l.
Mais dans son ivresse de représentation, il avait compté sans l'étiquette de la cour de France. Comme il se présentait à la porte des Tuileries, le maître des cérémonies lui signifia qu'on n'entrait pas dans la cour du roi avec un attelage de plus de deux chevaux. L. Stair contesta. Peine perdue : il dut se résigner et dételer.
Admis en présence du roi et du Régent, il s'exprima en anglais. Quatre ans auparavant (29 janvier 1715), lors de son audience de Louis XIY, n'étant que simple envoyé extraordinaire près le majestueux vieillard, il s'était servi de la langue française. Devant Louis XV, un enfant, il crut sans doute plus digne de son titre officiel «l'ambassadeur du roi de la Grande-Bretagne de n'employer que la langue de sa nation. Mais, particularité piquante, lorsqu'il rend compte à George de sa réception et de sa harangue, le texte qu'il lui envoie, pour en être compris, c'est une traduction française 2.
Ce premier mécompte dans son entrée parut ne pas suffire au trop ardent diplomate. Il en rechercha encore d'autres de gaieté de cœur. Les jours qui suivirent son audience, il alla voir selon l'usage les princes du sang; or quand le prince de Conti lui rendit sa visite, il ne jugea pas de sa dignité d'aller le recevoir, conformément à la règle, au bas de son escalier. Le prince attendit un peu dans son carrosse, puis le fit tourner et alla porter plainte au Palais-Royal. Le Régent prit parti pour lui. Stair se rejeta sur son protocole et prolongea la dispute.
Il demanda à Dubois communication des journaux des
1. The Stair Annals, vol. 1 1, p. 100, 101, Saint-Simon, A/ém., t. XVII, p. 143.
2, Sitair à Craggs, Paris, 11 février 1719. En français. Rec. Off\. France. vol. 353.
LA FRANGE ET L'ANGLETERRE CONTRE L'ESPAGNE. 35 introductions des ambassadeurs, et l'abbé ne lui ayant communiqué que des journaux postérieurs à l'ambassade de L. Portland, en 1698, il réclama les journaux antérieurs. Alors grande colère de l'abbé ; c'était sa ressource quand il voulait refuser. L'autre, l'importun tracassier, riait pour se tirer d'un mauvais pas. Il répondit donc en riant qu'il comprenait fort bien la force de cet argument; et leur dispute finit, raconte-t-il, par rire beaucoup de l'un et de l'autre côté1. Ils riaient, mais ils n'étaient pas désarmés. Quant au gouvernement anglais, il ne trouvait pas ce débat si plaisant. La raideur mal avisée de son représentant, qui semblait s'être donné la tâche d'apprendre au roi lui-même ce qu'exigeait la dignité de sa couronne, et son obstination dans une situation générale grave et délicate, à quereller, au risque de donner prise à la vieille cour sur le Régent, cette stratégie indisciplinée, disons-nous, désobligeait et inquiétait le cabinet de Londres. Il en éprouvait un véritable malaise, ne pouvant ni se désintéresser de la question une fois soulevée, ni la pousser à fond. Cependant, le roi, après avoir fait écrire à l'ambassadeur par le secrétaire Graggs (9-20 mars) d'avoir à mettre fin à cette malheureuse dispute -, lui fixa, quinze jours après, le moyen d'en sortir honnêtement. Stair s'était informé, auprès de l'ambassadeur impérial, comte de Kœnigsegg, de la manière dont il s'était comporté dans le même cas, et en avait eu pour réponse que sa cour lui avait prescrit de suivre le même cérémonial qui avait été observé par le nonce du pape, lequel avait reçu les princes du sang à la portière de sa voiture 3.
1. L. Stair à Craggs, Paris, 8 mars 1719. liée. O/f., France, vol. 353.