CHAPITRE II
Du côté des Pyrénées, les premiers mois de cette année 1719 s'étaient employés en préparatifs militaires, en une guerre de paroles et de proclamations, surtout de la part de Philippe V, tandis que le duc d'Orléans cherchait encore à étouffer la querelle dans son germe et à éviter le recours aux armes. Telle n'était pas la disposition de la cour de Madrid. Elle ne pouvait pas se déprendre du gigantesque. L'imagination d'Alberoni se repaissait de féerie. Le roi et la reine étaient tout ambition et vengeance. N'ayant pas d'armée, puisque la troupe qui méritait ce nom était immobilisée en Sicile, ils méditaient, avons-nous dit, de renverser le Régent au moyen de ses propres soldats; George Ier, par une expédition maritime, signal d'un soulèvement jacobite; ils s'obstinaient à ramener en espérance le tsar sur la scène de l'Occident.
Une sorte d'aveujHe frénésie agitait leurs conseils. Dans sa déclaration du 25 décembre 1718, Philippe Y considère et attend les Français comme de bons amis. — Dieu veuille qu'ils le soient en effet, s'écrie Alberoni. Lui-même rejette
sur eux tous les torts et feint de regarder le prince de Cellamare (à qui il recommandait de ne quitter la France qu'après avoir mis le feu à toutes les mines), comme maltraité contre toute justice par le gouvernement du Régent. Qui veut la guerre, dit-il dans sa correspondance avec le comte Rocca, cherche des querelles d'Allemands \ « Nous sommes dans un temps où il n'y a plus entre les princes ni foi ni loi; on viole le droit des gens, et l'on foule aux pieds ce qu'il y a toujours eu de plus sacré même chez les peuples les plus barbares. »
Précisément, ce qu'il vient de tenter en France. Et encore : « Nous sommes dans un temps où l'on voit renverser toutes les bonnes maximes pour l'établissement desquelles, même de la moindre, il y a eu des guerres sans fin et très cruelles entre les princes d'Europe . L'état présent est si violent, que je me flatte qu'il surviendra quelque accident inopiné qui rompra les mesures perverses de quelqu'un 2. Il n'y aura ni faiblesse ni lâcheté à céder à la force; mais je vous assure que ce ne sera qu'à la dernière extrémité. »
• Et pourtant, malgré ce luxe d'indignation, le ministre n'est pas très certain que l'Espagne ait tant sujet de se plaindre : « Selon moi, il y aurait peu de mal, pour ne pas dire de l'avantage, à ce que l'Espagne acceptât le projet 3 ».
N'importe : « Elle ne cédera qu'à bonnes enseignes. J'ai toujours eu pour maxime d'être prudent et circonspect à prendre des résolutions; mais une fois prises, de les sou-
1. Lettres inédites (VAlberoni au comte Rocca, ministre des finances du duc de Parme, publiées par Emile Bourgeois, 1893. Dans cette correspondance, Alberoni emploie le français jusqu'au 10 avril 1713, et ensuite l'italien.
3. Emile Bourgeois, Lettres inédites d' Alberoni au comte Rocca, Pardo, 2G décembre 1718, 2 (9) janvier 1719.
tenir avec honneur, énergie et constance, et de ne céder qu'à l'extrême nécessité \ »
On voit ce que valaient ses protestations d'amour et de désir de la paix. Entre amis, avec le comte Rocca, il ne sonne que la guerre.
Du côté opposé, en France, on pressait les préparatifs militaires retardés aux Pyrénées par des pluies opiniâtres, et sans doute aussi par le délabrement des arsenaux.
L'Autriche rapportant tout à elle, déjà suffisamment occupée en Sicile, anticipait néanmoins la conquête de la Sardaigne; et, à cet effet, demandait des subsides au Régent. Mais sur l'objection de L. Stair à Kœnigsegg que cela n'était fondé ni en raison ni en justice, ce dernier se réduisit à des munitions. Le Régent promit d'en faire délivrer à Toulon 2. Comme on n'attaqua pas la Sardaigne durant cette guerre, on voit que sa coopération dans la Méditerranée en faveur de l'Autriche n'alla pas loin.
Alberoni se désintéressait à peu près de la campagne de Sicile désormais sans issue. Sur mer, il ne songeait plus qu'à opérer dans l'Atlantique, contre les Iles-Britanniques et contre la France, en Bretagne. Il faisait partir pour le Nord Marini, dont nous avons relaté l'arrestation près de Lyon.
Cette arrestation donna lieu à un incident où se manifestèrent, d'une part, le désir sincère du duc d'Orléans de faire avorter la guerre quoique déclarée; d'autre part, la passion
1. Emile Bourgeois, Lettres inédites cV Alberoni au comte Rocca, Pardo, 16 janvier 1719.
2. L. Stair à Craggs, Paris, 13 et 14 janvier, 16 février 1719. En français. Rec. Off. France, vol. 353. Saint-Saphorin à Stanhope, Vienne, 4 février 1719. En français. Rec. Off., Germany, vol. 212.
belliqueuse de la cour de Madrid. Alberoni joue imperturbablement ses deux rôles contradictoires, pacifique dans son for intérieur, à l'en croire; et, pour le public, comme ministre, tout à la guerre, une guerre inexpiable.
Le Régent se fit amener Marini et le remit en liberté à condition d'écrire à Alberoni combien S. A. R. était affligée d'avoir à faire la guerre à l'Espagne et combien elle souhaitait la bonne amitié du Roi Catholique ; de prier le cardinal de mettre à profit l'hiver pour prévenir les mauvaises conséquences de la guerre, infaillibles vu les grandes forces des puissances liguées ; de lui représenter ses espérances du côté du Nord manquées par la mort du roi de Suède; que la princesse Ulrique serait reine, que son mari le prince de Hesse-Cassel était fort attaché aux intérêts de l'Empereur et du roi de la Grande-Bretagne; que Gœrtz, soutien du parti d'Espagne, était en prison; qu'ainsi plus d'espoir de liaison entre la Suède et le czar en faveur de l'Espagne; le roi de Prusse serait obligé de saccommoder avec l'Empereur et le roi de la Grande-Bretagne.
En ce qui regardait Alberoni personnellement, les suites de la guerre pourraient lui être très fâcheuses : le duc d'Orléans faisait dresser un manifeste où toute la faute serait rejetée sur lui. Le Roi Catholique pourrait se trouver forcé de l'abandonner. Son Em. ferait beaucoup mieux de porter le roi à accepter les conditions du traité. Par là, elle assurerait son état contre tout événement; le duc d'Orléans s'emploierait auprès du pape pour lui obtenir ses bulles de l'archevêché de Séville. Enfin si le roi d'Espagne proposait encore quelques avantages en sa faveur qui ne fussent pas directement contraires au traité, il tâcherait de les faire agréer par les autres alliés1.
1. L. Stair à Craggs, Paris, 23 février 1719. En français. Rec. Off. France, vol. 3o3.
Dubois communiqua cette lettre à Stair, qui ne l'approuva pas, par le motif très plausible que tout ce qui aurait l'air d'une négociation secrète reculerait la paix au lieu de l'avancer, encouragerait la cour d'Espagne et donnerait de la méfiance aux alliés '.
Il se trouva qu'au même moment où, de Paris, on cherchait à nouer cette négociation quelque peu louche, le consul de France à Barcelone, lequel avait une charge dans la maison du duc d'Orléans, imaginait de son propre fonds une solution qu'il envoya directement au cardinal Àlberoni. Mariage du prince des Asturies avec Mlle de Montpensier, fille du Régent (projet que Dubois reprit en 1721) ; cession au duc de Chartres par Philippe V de la souveraineté de la Flandre, à charge pour le duc d'Orléans d'en faire la conquête sans le concours du Roi catholique, et de fournir à ce prince douze vaisseaux de ligue pendant deux ans, la France se séparant des alliés, etc., etc. ''.
La coïncidence de ces deux factums qui, l'un et l'autre, paraissaient émaner du duc d'Orléans, donna à penser au cardinal. 11 se hâta d'en écrire à M. de Nancré.
Dans cette dépèche du 28 janvier 1719, le cardinal persiste à allier ensemble dans sa fonction les inconciliables, la paix et la guerre. La paix, c'est lui, le ministre, le serviteur; la guerre, c'est le roi, le maître. Il est obligé en conscience de faire celle-ci, en voulant celle-là et de se jeter malgré tout dans l'arène à corps perdu.
1. L. Stairs à Craggs, Paris 25 février 1719. En français. Hec. Off\ France, vol. 353.