‹ Le RégentChapitre 16 sur 196 · Rec. O/f. France, vol · texte numérisé non relu

Rec. O/f. France, vol

« Je vois, dit-il, que S. A. R. est plus que jamais persuadée que je suis Fauteur de cette guerre et qu'elle m'impose le refus de S. M. Catholique de n'avoir pas voulu accepter le projet. Une telle pensée ne va pas d'accord avec l'estime qu'il ' dit que S. A. R. a de ma personne, quand elle me croit un boute-feu capable d'embraser toute l'Europe. Cependant S. A. croira tout ce qu'elle voudra et je laisseray au temps qui le détrompe sur mon sujet.

« Il faut bien avoir l'honneur de pratiquer le Roi d'Espagne pour connoistre son caractère. Il est persuadé que c'est contre son honneur d'accepter ceclit projet et S. A. peut compter qu'il laissera mettre le feu aux quatre coins de l'Espagne à moins qu'on (ne) trouve quelque expédient à lui proposer pour le persuader que son honneur est à couvert. C'est à S. A. R. de m'en fournir quelqu'un. Elle verra comme j'agiray. A mon égard je vous répéteray que je ne suis pas ennemy de mon repos, ni de mes convenances, mais que mon honneur, mon devoir et ma reconnoissance veullent qu'après d'avoir représenté, j'obéisse aveuglément aux ordres de S. M. »

« Souvenés-vous, Monsieur, que de tout ce qui est arrivé jusqu'à cette heure et qui arrivera peut-estre à l'avenir, je me suis assez fait entendre dans nos conversations. Quant au manifeste que S. A. veut faire imprimer en espagnol contre moy, je voudrois bien qu'il produisis! l'effect qu'elle s'imagina, car il me mettrait dans un estât à donner bien des grâces à celuy qui en auroit esté la cause, mais je vois bien que S. A. est mal informée de ce pays icy. Le temps le dira » .

Alberoni termine en demandant des éclaircissements sur la lettre de l'homme de Barcelone. On sent que d'imagination à imagination, l'un attire l'autre. En cas que l'inten-

i. //, c'est-à-dire Ma ri ni.

tion de S. A. R. soit telle, il prie qu'on le lui fasse savoir au plus tôt : « Peut-estre S. A. R. connoistra quelles sont mes intentions à son égard et si je suis porté à brouiller le monde l. »

Comment en effet ne pas promettre bon accueil au Régent, s'il passe avec armes et bagages dans le camp de Philippe V?I1 est juste d'ailleurs de remarquer qu'Alberoni ne se laisse pas émouvoir par des offres d'avantages personnels.

Il ne pouvait pas se défendre de pressentiments sinistres. Illes exprimait à sa façon outrée. Tandis qu'il répondait à Nancré, il écrivait au comte Rocca : « Vous aurez appris la funeste nouvelle de la mort du roi de Suède. Assurément il règne une constellation maligne. Le Portugal fait des armements, et j'apprends de bonne source qu'il entrera dans la ligue avec les autres. Vraiment on est à la fin du monde. Tne armée française est campée entre Bayonne, Saint-Jean-de-Luz et Fontarabie, une autre près de Perpignan. Il fallait le voir pour le croire 2. »

N'y a-t-il pas dans ce naïf étonnement la clef de la fausse politique de Philippe V et de son ministre et la raison de leurs déceptions?

Nancré, en répondant au nom du Régent (19 février 1719), donne quelques renseignements sur Marini qui, dit-il, s'est offert à écrire au cardinal en se flattant que sa lettre produirait quelque bon effet; et il souffle sur les alléchantes suggestions de Barcelone, qu'il qualifie de rêverie d'un bonhomme peu instruit.

Puis il en vient aux réalités, aux dispositions effectives du duc d'Orléans. Elles sont toujours les mêmes; et tout

1. Alberoni à Nancré, 28 janvier 1719. En français. Rec. Off. France. vol. 353. V. aussi Baudrillart, t. II, p. 356.

2. Madrid, 30 janvier 1718. Emile Bourgeois, Lettres inédiles d'Alberonh p. 623.

ce qui s'est passé de personnel ne cause encore aucune variation dans les sentiments qui lui font désirer la paix entre la France et l'Espagne, et la bonne intelligence entre le R. C. et lui. Ce que le cardinal marque de la manière de penser du roi son maître, laisse bien peu d'espérance de l'une et de l'autre; et Nancré s'afflige très sincèrement avec lui de voir perdre des moments aussi précieux que ceux qui restent avant les premières hostilités. Ce serait un grand bonheur d'imaginer quelque expédient qui pût d'un côté détruire l'idée d'un point d'honneur qui s'oppose depuis si longtemps au succès des représentations et des efforts de son Eminence, et de l'autre n'être point contraire aux engagements pris par le Régent, dont il ne peut, ne doit, et par conséquent ne veut s'écarter en rien d'essentiel. Un pareil expédient proposé par le cardinal promptement, avec précision, et qui pourrait l'être de même aux alliés, sans causer d'ombrage, pourrait seul prévenir les malheurs que sa pénétration lui fait prévoir. Le Régent n'oublierait rien pour le faire accepter, et la paix étant une fois rétablie par le consentement du roi d'Espagne à ce qui faisait le fondement des projets, la parfaite union le serait bientôt par l'attention constante qu'il aurait à contribuer en tout à la satisfaction de S. M. Cath., même par son empressement à en rechercher les moyens *.

Malheureusement, il n'y avait plus rien à attendre des voies diplomatiques. Alberoni répliqua (6 mars 1719) que, sans la pièce du consul de Barcelone, on n'aurait pas fait la moindre attention à la lettre de Marini. Il parlait du désir qu'il avait eu toute sa vie de voir une parfaite intelligence entre S. M. G. et S. A. R., et constatait en ces termes la situation inextricable à laquelle on était arrivé :

1. Nancré à Alberoni, 19 février 1719. Rec. Off'. France, vol. 353.

« Yoilà une étrange situation de deux princes : l'un qui dit qu'il ne peut ni ne doit se relâcher sur la moindre chose de ce qu'il a proposé ; l'autre qui proteste qu'il ne sçauroit y consentir sans blesser son honneur et sa dignité, et que plustost il veut périr que de recevoir une loy barbare de ses ennemis. C'est au bon Dieu d'y porter le remède en leur faisant voir ce qui leur convient, puisque tous les soins des hommes ne sçauroient le faire. Ma plus grande douleur, c'est de voir que la guerre entre ces deux princes est personnelle et telle que nous l'avons prévue, il y a longtemps '. »

Guerre personnelle en effet, mais, comme nous l'avons déjà montré, imputable à Philippe V qui, depuis quatre ans, n'avait pas cessé de témoigner de l'animosité contre le duc d'Orléans 2.

1. Alberoni au marquis de Nancré, Madrid, ti mars 1719. Eu français. Rec. Off. France, vol. 353, Baudrillart, t. II, p. :5 : i T .

2. Dubois, en coramuniquanl cette lettre d'AIberoni aux Anglais, les prie de ne pas la publier, parce que l'expression de guerre personnelle entre les deux princes pourrait être prise en France comme si la guerre n'était que dans l'intérêt du Régent. Stair à Craggs, Paris. 22 mars 1719. En français. liée. Off. France, vol. 353.

Page 1