‹ Le RégentChapitre 192 sur 196 · Rec. OfjT., France, vol · texte numérisé non relu

Rec. OfjT., France, vol

de la proche parenté du duc d'Orléans avec George Ier et de leur fraternité d'armes politique et militaire. Mais on continuait franchement les maximes et le concert dont on reconnaissait les heureux effets ; et il ne venait à la pensée ni des uns ni des autres que l'on pût agir différemment. La Régence avait donc fondé un système d'alliance assez solide et assez conforme aux circonstances pour subsister par luimême et pour survivre naturellement, sans efforts, à ceux qui l'avaient créé.

Il nous reste à conclure.

En définitive, sous quel caractère la politique étrangère pratiquée par la Régence se présente-elle devant le tribunal de la postérité? Elle a été honnie par les contemporains. Le Régent et l'abbé Dubois furent taxés de honteux asservissement à l'Angleterre, l'un par lâcheté, l'autre par vénalité, tous deux par calcul d'ambition personnelle. L'opinion en masse resta cantonnée dans l'animosité nationale de la seconde partie du règne de Louis XI Y contre les Anglais. D'une génération à l'autre, on s'est transmis la sentence; et la politique de la Régence demeure flétrie au nom de l'honneur français.

Cependant, en principe, si l'on y regarde de sang- froid, elle se défend d'elle-même. N'était-il pas raisonnable, au début du règne d'un enfant de cinq ans, dans un royaume épuisé par treize années de guerre et sauvé à grand'peine, de chercher à consolider la paix? Et chez tout autre peuple, l'histoire n'applaudirait-elle pas ces hommes d'Etat qui, trouvant leur pays en butte à la haine d'une puissante coalition de quarante années, sauraient transformer ses ennemis les plus acharnés en alliés sincères, et les amener à garantir sa sûreté par un pacte solennel? Plus encore, à

l'accepter au moins pour moitié dans l'hégémonie européenne?

Le Régent eut quelque peine d'abord à fixer ses idées entre la politique de la vieille cour, qui restait par routine celle de l'opinion publique, et l'étrange nouveauté de l'alliance avec des adversaires invétérés. Quand il fît son choix, il se trouva, en réalité, seul contre tous. On ne voulut voir, parmi ses mobiles, que l'article du traité d'Utrecht qui lui ouvrait le chemin du trône à l'exclusion de Philippe Y, comme si l'accession de Philippe Y n'eût pas nécessairement donné le signal d'une guerre de la succession de France, bien autrement redoutable que la guerre de la succession d'Espagne, et au profit de quel roi, de quelle reine! L'intérêt français se confondait manifestement avec l'intérêt du duc d'Orléans.

Mais on reproche au duc d'Orléans d'avoir pratiqué l'alliance avec les Anglais, non pas sur le pied d'égalité, loin de là, et d'avoir subi leur orgueil superbe et tyrannique. Il leur suffit d'intimer leurs ordres pour qu'il s'incline avec une servile bassesse. Ce furent, dans le temps, propos de cour, dires de ville. La malignité des grands et des particuliers les répéta : ils ont fait loi d'autant plus sûrement que tout était mystère dans les délibérations et les correspondances des gouvernements. Aujourd'hui enfin il a été donné à un Français, pour la première fois, de fouiller les papiers d'État britanniques, d'apporter à la lumière ceux mêmes qui sont étiquetés les plus secrets, et il en résulte que le duc d'Orléans sut maintenir sa juste fierté, que les Anglais la respectaient, que dans les plus vives discussions il ne s'écartèrent en aucun cas de la courtoisie d'hommes bien appris, et qu'ils s'efforçaient de persuader, sans s'arroger jamais l'attitude intolérable du commandement. Pour n'en rappeler qu'un exemple, que n'a-t-on pas dit de la

façon impérative dont le colonel W. Stanhope menait le maréchal de Berwick lors de la campagne des Pyrénées en 1719? Ses propres lettres démontrent que, de ces deux hommes, c'était le maréchal qui menait l'autre. En somme, à l'occasion, le duc d'Orléans se rendait aux raisons. Il ne capitulait pas.

L'abbé a surtout porté la peine de son humble origine, dont il garda toujours plus ou moins les stigmates. Il fut raillé des grands qu'il élimina des conseils, comme aussi de la bonne bourgeoisie, et encore du public actuel. Il est de règle de traiter le petit abbé très légèrement, quand on veut bien lui faire grâce de l'indignation qu'il est censé avoir encourue pour sa pension d'Angleterre. De cette pension, il n'existe pas un seul indice dans les documents britanniques ; d'autre part, la considération affectueuse et toujours croissante que lui témoignent de Londres roi et ministres, hommes d'un rare mérite, n'est certes pas une monnaie à l'usage des vendus.

Mais si cette calomnie séculaire doit disparaître de l'histoire, la politique de l'abbé, pour cesser d'être criminelle, en a-t-elle été moins fâcheuse? Nous le disions tout à l'heure : comment condamner une politique qui, de la France isolée et haïe, fait une France entourée d'alliés, ses ennemis de la veille? Cette France, de concert avec l'Angleterre très déférante à ses avis, parvient à éteindre les conflits, fléaux de l'Europe depuis maintes années. Le duc d'Orléans devient peu à peu, à côté de George Ier, l'arbitre pacificateur du continent. Sans doute, il y a une ombre au tableau, c'est-à-dire la servitude de Dunkerque. Seulement, entraitil dans la fonction du Régent de déchirer le traité consenti par Louis XIV? Et la situation acquise par la France en Europe n'en est-elle pas une appréciable compensation? Il faut croire que l'alliance anglaise était réellement oppor-

tune ; car à la mort de ceux qui l'ont créée, ceux qui leur succèdent au pouvoir ne conçoivent pas qu'il y ait rien de mieux à faire que de la continuer sans hésitation.

De fait, peut-on oublier que cette alliance procura le bienfait d'une paix européenne de vingt-cinq ans, de 1717 à 1742? Si, dans cet intervalle, la guerre de la succession de Pologne (1733-1735), entre la France et l'Autriche, demeura une guerre particulière bientôt terminée à l'avantage de la France, si elle ne dégénéra point en une mêlée générale, n'est-ce pas à cause de la fidélité de Robert Walpole à l'alliance française, outre que par nature il aimait la paix? Par suite, sera-ce forcer les choses que d'attribuer une part d'influence à la politique du duc d'Orléans et de Dubois dans les stipulations de Vienne en 1735, par lesquelles la réversibilité des duchés de Lorraine et de Bar fut assurée à la France? Telle une graine, déposée dans le sol, germe et donne son fruit en son temps. Robert Walpole s'était borné à offrir sa médiation aux belligérants. L'orgueil national chez les Anglais en souffrit, en même temps qu'ils se lassèrent du trop long règne du ministre. Une réaction s'opéra où les opposants prirent pour thème que l'équilibre de l'Europe était détruit, que la France était maîtresse absolue de tout1. Ils s'intitulèrent les patriotes et renversèrent Walpole en février 1742. Alors expira l'alliance. La jalousie traditionnelle des deux nations, interrompue un quart de siècle, reprenant son cours, les mit aux prises de nouveau dans la guerre de la succession d'Autriche. L'issue de plus en plus désastreuse de la guerre maritime, spécialement la guerre anglaise, forme un contraste douloureux entre ces deux parties du règne de Louis XV, celle de la paix et celle des armes. La rupture à la longue était sans

1. Lettre de L. Chesterfield à L. Stair, Londres, 6 mars 1741. The Slair AnnalSi vol. II, p. 270.

doute inévitable, à cause des questions qu'on ne pouvait pas empêcher de surgir en Europe. Mais, pour sa part, le Régent avait eu l'adresse et le bonheur de régler ou d'assoupir, uni à l'Angleterre, celles qui, après la mort de Louis XIV, menaçaient de rallumer des feux qui fumaient e.ncore. L'étude approfondie des documents originaux si longtemps méconnus prouve qu'il n'en coûta rien à sa dignité ni à son patriotisme, et que la France recouvra, par lui et son auxiliaire, une situation sûre et imposante où, de tous côtés, l'on recherchait son amitié.

Telle est la vérité sur la politique étrangère de la Régence, sur les rapports du Régent et de l'abbé Dubois avec les Anglais. Les vices de l'un, la basse naissance et les ridicules de l'autre, ont arrêté à la surface des choses l'opinion mal informée : sans autre examen, le préjugé a fulminé contre le duc d'Orléans et l'abbé Dubois une condamnation infamante, dont, sur un plus ample informé, il est juste de les relever. Osons le dire : leur gouvernement fut, au dehors, honorable et utile. Cessons de nous reprocher ce chapitre de notre histoire nationale.

Page 1