Lémontey, t. I, p
i. San Felipe.
5. Lémontey, t. I, p. 265. — La scène entre Alberoni et le roi a été
racontée par Alberoni lui-même dans la grande lettre dejustification qu'il adressa de Sestri di Levante, près Gènes, le 20 mars 1720, au cardinal camerlingue Paulucci. 11 en envoya une copie au cardinal Astalli, doyen du sacré collège, et une autre au cardinal Guallerio, le tout en italien. Celle-ci, de la main d'Alberoni, existe dans les papiers de Gualterio au British Muséum [Addlt. Mss., n° 20,425). Le Dr Hœfer a donné ce document d'après un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal peu exact. Biogr univers. Didot, art. Alberoni. Alberoni, après avoir affirmé qu'il a toujours été opposé à la guerre, que toujours il a conseillé la paix, poursuit « J'omets les représentations respectueuses que je lis à S. M. après la tempête que subit sa flotte à la hauteur du cap Finisterre; je ne parlerai pas non plus de mes angoisses, lorsque S. M., rétablie de sa grave maladie, déclara qu'elle voulait faire la campagne. Je rapporterai seulement le dis-
De Pampelune, son refuge, Philippe V publia de nouveau qu'il avait pris la résolution de marcher directement en France avec toutes ses forces. Il envoya un officier au
cours que je tins à S. M. à Pampelune en présence de la reine, le jour qu'elle voulut partir pour Fontarabie, et dans lequel j'outrepassai peut-être les limites de la vénération que j'ai toujours professée pour S. M. Comme elle savait que c'était un efTet de mon zèle, de mon amour pour son royal service et pour ses intérêts, et beaucoup plus pour la conservation de sa royale personne et de celle de S. M. la Reine, elle daigna excuser la vivacité de mon langage. Je dis que de passer pour l'auteur de la guerre, pour le perturbateur du repos de toute l'Europe, que de me mettre à dos la haine du monde entier, c'était un sacrifice que j'avais fait jusque-là, que je ferais encore à l'avenir de bon cœur; pourtant je ne pouvais pas souffrir de voir S. M., à la tête d'une poignée d'hommes, vouloir tenter le secours de Fontarabie assiégée par une grosse armée, bien postée. C'était vouloir se perdre, s'exposer à une catastrophe des plus terribles, inouïe, faire dire au monde, qui déjà m'imputait tout, que mes extravagances ne pouvaient pas finir autrement, qu'il n'y avait pas autre chose à attendre de la conduite d'un furieux, et LL. MM. savent que ce discours, dans la sensible douleur dont j'étais pénétré, fut accompagné de chaudes larmes, sans que rien pût retenir le grand courage de S. M. et l'empêcher de s'exposer à un péril grave, évident, et sa résolution était irrévocable, si elle n'avait reçu sur ces entrefaites la nouvelle de la reddition de la place.
« S. M. sait encore combien de fois je m'efforçai de la détromper de l'idée que d'autres lui avaient inspirée sur les troupes françaises, et de la confiance qu'à son apparition à une courte distance des régiments entiers passeraient à son armée royale. Moi, je disais qu'il ne verrait qu'un petit nombre seulement de déserteurs venir chercher les quatre pistoles qu'on donnait à chacun; mais qu'au premier armistice, tous retourneraient en France. Quant aux officiers, on n'en verrait paraître qu'un petit nombre, de ceux dont le duc Régent serait bien aise d'être défait. »
Rien de plus judicieux que ce discours. Mais les objurgations pacifiques d'Alberoni demeuraient étouffées dans le secret du cabinet du roi. Elles n'avaient garde d'en franchir le seuil et de se répandre parmi le public. Devant le public, le ministre soufflait le feu, belliqueux à outrance par devoir extérieur. C'est en vain qu'il se défend en alléguant que le devoir l'obligeait à soutenir publiquement une chose qu'il avait toujours désapprouvée en son particulier (Lett. au comte Rocca, 13 février 1720. Emile Bourgeois). Qu'importait aux contemporains, qu'importe à l'histoire le fond de sa pensée, si les actes en sont l'opposé? 11 ne peut être jugé que sur ses actes.
L'abbé Landi, envoyé du duc de Parme en France, raconta, dès le mois d'août 1719, c'est-à-dire deux mois après, la scène de Pampelune de la
gouverneur de Saint-Jean-Pied-de-Port, lui annoncer son arrivée pour le lendemain et lui demander d'être reçu comme un ami du roi Très Chrétien. Toutefois il ne parut pas; et l'on pensa au camp français que c'était simplement une ruse afin d'amuser le maréchal et de le détourner d'entreprendre le siège de Saint-Sébastien4.
Le maréchal avait projeté d'abord un coup plus hardi et plus décisif, c'est-à-dire le siège de Pampelune. Mais en raison de la difficulté des transports et de l'impossibilité d'être en mesure avant la fin de septembre, il attaqua de préférence Saint-Sébastien (30 juin) que le roi d'Espagne fut dans l'impuissance de secourir. La ville se rendit le 2 août; la citadelle, le 17. Le Guipuzcoa était conquis.
Pendant ce siège, une expédition fut dirigée, à la suggestion du colonel Stanhope, contre le petit port de Santona, à l'ouest de la ville assiégée. Sept cent cinquante Français embarqués sur des frégates anglaises, mirent en fuite les miquelets, sans perdre un seul homme, et brûlèrent trois vaisseaux en construction 2. Ici, on a taxé Berwick et Dubois de honteuse servilité. « C'est à ce prix qu'un gouvernement sans dignité calmait les soupçons et
même manière qu'Alberoni l'a rapportée dans sa lettre du 20 mars 1720, sept mois après.
(Lettre de L. Stairà L. Stanhope, Paris, 15 août 1719. Rec. Off., France-, vol. 334). Ce dramatique incident n'eut pas lieu à Pampelune même puisqu'il existe une lettre de Philippe V, datée du camp de Saint- Estevan, le 22 juin 1719. (Lémontey, I, p. 250). La capitulation de Fontarabie étant du 18, le roi avait dû en être informé aussitôt. Alberoni aura employé le nom de Pampelune comme désignation du voyage de Navarre.
1. Col. Stanhope à L. Stanhope, au camp devant Sébastien, 1er, 8 juillet 1719. En français. Rec. Off., Spain, vol. 163.
2. Mém. de Berwick, San Felipe place cette expédition au 12 juin 1717.
Mais il résulte des Mémoires du maréchal, de sa lettre du 8 août au
Régent (V. la note ci-après), et d'une autre lettre à L. Stair, du 17 août
(Rec. O/f'., France, vol. 354), que l'affaire eut lieu au commencement du
mois d'août.
payait l'alliance des Anglais1. « Cependant, n'est-il pas permis de rappeler que la marine espagnole était destinée à agir contre le duc d'Orléans aussi bien que contre George, dans la Bretagne française aussi bien que dans la Grande-Bretagne? Est-il si monstrueux, dans l'état de guerre, de chercher à détruire les ressources militaires de l'ennemi -1 Le Régent avait tout fait pour éviter la guerre, et il était le vrai gardien de l'intégrité de la France, à laquelle attentaient les menées et, tranchons le mot, les suggestions coupables de Philippe Y. La menace d'entrer en France, de la soulever, de renverser le Régent, n'étaitelle pas constamment dans la bouche du roi d'Espagne?
Dès ce moment, les hostilités languirent. Le colonel Stanhope avait ouvert l'avis singulier d'envahir la Castille par la route de Vittoria. Le maréchal repoussa ce plan qui aurait pu suggérer au roi d'Espagne la tentation de se jeter derrière lui, de couper ses communications avec la France ou môme d'envahir la France laissée ouverte.
Le soldat, sur ce théâtre, semblait aussi avoir donné
1. Lemontey, t. I, p. 268. Lemontey cite un extrait d'une lettre de Bervvick au Régent du 8 août 1719, où il est dit que le colonel Stanhope exigea cet incendie « afin que le gouvernement de l'Angleterre puisse faire voir au parlement prochain que l'on n'a rien négligé pour diminuer la marine d'Espagne ». 11 ne faudrait pas prendre ces paroles au pied de la lettre; car on avait des choses beaucoup plus importantes à faire voir au parlement. D'ailleurs, à l'ouverture de la session, le 23 novembre (4 décembre) suivant, le roi ne parla d'aucun événement particulier. 11 se félicita en général du succès de ses armes et de sa politique. Les lords et les communes dans les adresses en réponse à son discours, se tinrent également dans les généralités. Parliamentary Hislory, vol. VII, p. 602.
2. C'était aussi bien le plan du maréchal. On lit dans une lettre du col. Stanhope à Craggs, au camp devant Fontarabie, 21 juin 1719, que le maréehal, aussitôt la prise de la ville, compte assiéger Saint-Sébastien, se rendre maître de la côte maritime.au moins de la Biscaye jusqu'à Bilbao, et brûler les vaisseaux de San Antonio « dont j'ai parlé; je crois que c'est là tout ce qu'il se propose d'entreprendre de ce côté-ci de l'Espagne... Ceci étant une aiTaire de six semaines ou deux mois, je lui demandai ce qu'il ferait le reste de la campagne. Il me dit qu'il était très possihle qu'il entreprit quelque chose du côté de la Catalogne, mais (pie rien encore n'était décidé là-dessus ». En anglais. Bec. Ojff., Spain, vol. 163.
tout l'effort que la discipline eût à exiger de lui. Il était tombé dans une sorte de lassitude morale que le colonel Stanhope étonné décrit ainsi : « Du lieutenant-général au dernier soldat, il règne une aversion presque inconcevable pour cette guerre. Ils ne se font aucun scrupule de la manifester en toute occasion; et, du matin au soir, on n'entend que des vœux pour la paix, langage que jamais jusqu'ici je n'avais rencontré chez aucune armée. Malgré cette manière de parler, je ne trouve pas (et j'ai fait tout mon possible pour m'éclairer) qu'il y ait aucun parti formé chez les officiers pour se déclarer en faveur du roi d'Espagne, ou qu'il y ait apparence qu'aucun d'eux songe à passer de son côté. Quant aux simples soldats, la désertion qui a été très grande, environ deux mille c;j cents hommes, semble maintenant à peu près arrêtée1.
Les garnisons espagnoles des places conquises , laissées libres par capitulation, ayant reflué sur Pampelune, et les troupes françaises témoignant si peu d'entrain, moins que jamais il n'y avait à songer à conquérir immédiatement cette capitale de la Navarre. Il fallait donc transporter autre part le théâtre des hostilités, c'est-à-dire en Aragon et en Catalogne.
Philippe Y, hors d'état de rien entreprendre, munit Pampelune et Jaca, détacha le gros de ses troupes vers la province menacée et revint avec Alberoni à Madrid.
Désabusé cruellement, il médita dès lors d'abdiquer, résolution qu'il accomplit cinq ans après. Pendant l'automne, les époux royaux se donnèrent la distraction de la chasse à FEscurial. « Moi, dit Alberoni resté à Madrid, je suis ici à peu près comme Philippe II dans ses derniers jours : je tâche qu'à l'affliction ne succède pas Fabatte-
1. Lettre au secret. Craggs, au camp, devant Saint-Sébastien, 20 juillet 1719. En anglais. Rec. Off., Spain, vol. 163. V. aussi Weber, p. 96.
ment1. » Et, en effet, avec sa sève de vigueur innée, la disgrâce devait le surprendre encore tout vivant, si l'on peut parler ainsi.
Outre la perte des places du Guipuzcoa, Philippe V était exposé à un danger beaucoup plus grave qui aurait changé l'occupation temporaire du temps de guerre en un démembrement de la monarchie. C'était que le Régent soulevât les provinces basques au nom de leurs fueros et les prît sous le protectorat du roi de France. On l'en avait sollicité dans le Guipuzcoa. Il n'aurait fait que retourner contre Philippe V la tactique dont ce prince avait donné l'exemple par le complot de Cellamare, et qu'il continuait par ses proclamations aux Français, comme par ses intrigues en Bretagne.
Les Anglais, que ne gênaient ni la parenté ni la nécessité de tenir compte d'un sentiment national exalté, voulaient que le duc d'Orléans travaillât à mettre dans son parti les Catalans et les autres populations de la frontière pour faire au roi d'Espagne un mal réel et permanent, en les rétablissant dans leurs privilèges. Alors le roi d'Espagne entendrait à la paix, quand on l'aurait mis de la sorte dans l'impuissance de continuer la guerre. Ainsi parlait L. Stanhope. Mais, esprit ouvert et large, ce mnistre se rendait compte de la position délicate du Régent; et il déclara s'en remettre à ce que le prince jugerait à propos de décider2.
1. Lettre au comte Rocca, Madrid, 9 octobre 1719. Emile Bourgeois.
2. L. Stanhope à L. Stair, Hanovre, 7 juin 1719. En français. Ilec. Qff., France, vol. 353. On représente toujours le ministère anglais comme procédant à l'égard du gouvernement français à coups de despotiques som-
A l'inverse du premier ministre, L. Stair, le soupçon incarné, stimulant de ses aiguillons son gouvernement aussi bien que le gouvernement de France, se rongeait en voyant avec quelle lenteur, quelle répugnance, disait-il, on menait la guerre; quelle mauvaise volonté, lorsqu'il s'agissait d'encourager les Espagnols à prendre les armes pour recouvrer leurs droits et leurs libertés, seul moyen sûr et prompt de terminer la guerre. Il craignait qu'on n'eût en France un vif désir de traiter séparément avec l'Espagne, auquel cas il augurait la ruine et la perte du Régent. Non pas que ce prince n'en vît le danger de temps en temps et n'agît en conséquence, mais seulement par accès et par saccades. D'autres craintes, d'autres jalousies prévalaient. Cette instabilité, continuait Stair, gênait les ressorts qui donnaient l'impulsion à la guerre, et rendait l'exécution faible et lente. Et le temps s'écoulait, et la saison d'agir passait sans être mise à profit.
Les longues audiences que l'ambassadeur de Sardaigne avait alors du Régent chaque semaine, ses fréquentes conférences avec l'abbé Dubois semblaient donner lieu de supposer qu'en effet il y avait sous main quelque pratiqua avec l'Espagne.
Point de lumières à tirer de Dubois. Quel portrait méprisant Stair lui dédie! « Notre pauvre ami l'abbé, écrit-il au secrétaire Craggs, est alternativement tout feu et tout glace; un jour il vole dans les airs, le lendemain il rampe dans la poussière; un jour il est ouvert et franc, le lendemain sombre et renfermé. Tantôt il pense que j'ai trop d'influence sur le Régent et il tache de couper court
mations sous lesquelles celui-ci plie aussitôt. Rien de moins exact. On oublie aussi que le duc d'Orléans n'aurait pas souffert de tels procédés. Les Anglais ont leurs idées; ils les soutiennent, mais nullement en maîtres.
à mes audiences particulières; tantôt il souhaite que j'aie du crédit, et il désire que le Régent m'entende et m'écoute. Je fais de mon mieux pour l'adoucir et pour supporter ses inégalités '. »
Naturellement dans sa correspondance avec Stanhope, Stair exhale les mêmes doutes, les mêmes plaintes qu'avec Craggs. Il explique les variations de l'abbé, ses agitations, selon que ses espérances du chapeau lui viennent de leur côté ou de celui du pape, et alors il barre ou il ouvre les chemins qui donnent accès près le duc d'Orléans. Selon les occasions, il veut des choses tout à fait contraires. « De cette manière, poursuit l'ambassadeur, M. le duc d'Orléans qui est lui-même le prince le plus éclairé, mais au même temps le plus susceptible de jalousie, est entretenu dans une incertitude perpétuelle, laquelle l'empêche de poursuivre aucun dessein avec suitte et avec fermeté. 11 craint aujourd'huy ce qu'il paraissait souhaitter hier avec la plus grande passion ».
Cette peinture psychologique du Régent et de l'abbé, prise sur le vif, n'est-elle pas digne de l'histoire? Concluons avec son auteur : « Il est très difficile de se bien conduire dans une mer où votre boussole est sujette à des variations si grandes et si subites. Je fais de mon mieux et je tâche de profiter des moments du temps favorable2 ». On conçoit que cette dernière phrase ne soit pas rare dans la correspondance où nous puisons. Volontiers elle reparaît comme un refrain.
1. L. Stairà Orages. Pari?, 8 juillet 1719. En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 579, 580.
2. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 1er, 20, 27 juillet 1719. En français. Rec. 0//'., France, vol. 354. Il tient le même langage dans une lettre à éraggs, du 8 juillet : « Tout cela dit-il, est un grand mal; mais il est presque impossible d'y remédier : autant vouloir qu'un pommier porte des poires ». En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 580.
Cependant peu à peu, le duc d'Orléans, irrité des opiniâtres manœuvres d'Alberoni en France, se piquait au jeu. Malgré sa répugnance première, il se familiarisait avec l'idée de rendre insurrection pour insurrection, de pousser la guerre avec vigueur, de remettre les Basques, les Catalans et les Aragonais en possession de leurs libertés et privilèges, sous la garantie de la France et de l'Angleterre. Dubois, d'abord très froid quant à soulever les trois provinces, s'animait aussi. Même un jour qu'il volait dans les airs, il prétendit qu'on invitât les Espagnols émigrés à Vienne à rallier l'armée française. Il désignait parmi eux ceux dont les noms seraient les plus propres à entraîner les populations1.
Ces Espagnols réfugiés à Vienne, Catalans et Castillans, le marquis de Réalp, le comte d'Oropesa, le duc d'Uceda et ses fils, formaient une puissante cabale autour de l'archiduc, devenu l'empereur Charles VI. Ce prince, dans son orgueil intraitable, ne pouvant se déprendre du vain titre de roi catholique, les avait groupés autour de sa personne avec quelques Italiens, en un simulacre de Conseil d'Espagne. Ils nourrissaient l'espérance de recouvrer la péninsule par une triomphante insurrection contre le duc d'Anjou; et ils étaient assez forts pour contre-balancer le crédit des ministres allemands, Stahremberg, Sinzendorf, ceux-ci très peu soucieux d'aller de nouveau courir les lointaines aventures dont l'issue avait déjà été si fâcheuse.
On vit une fois de plus combien les émigrés sont mauvais juges des dispositions des pays qu'ils ont quittés. Au
1. Dubois à L. Stanhope, 15 août 1719. Baudrillart, t. II, p. 366, 367.
golfe de Biscaye, la guerre civile souriait de moins en moins aux mécontents. Môme en vue du camp français, le zèle primitif des Basques s'attiédissait. Intimidés par le voisinage du roi et ses troupes, alors que les Français n'occupaient guère plus de terrain que celui de leur camp ; apaisés par le rétablissement de leurs privilèges, pas un ne bougeait plus, quoique ce fût partout, jusque dans Pampelune, un concert de malédictions contre le cardinal, auteur de leurs maux1.
Quelque retentissantes que fussent les plaintes des Basques, le péril était beaucoup plus grand pour Philippe Y dans la région silencieuse de Catalogne. Dix ans de suite (1705-1715) Barcelone avait été la capitale autrichienne de l'Espagne. Elle ne se résignait pas à sa déchéance, rendue encore plus amère par la perte de ses privilèges.
Il n'y avait pas de jour, dit W. Stanhope, que le maréchal ne reçût de personnages importants des sollicitations, des promesses de se lever par toute la province, au premier mot d'encouragement. Jusque-là le duc de Berwick, ardent à entraîner les Basques, mais froid avec les Catalans et les Aragonais qu'il avait domptés si peu de temps auparavant, s'était abstenu de leur dire la parole sacramentelle. Le colonel Stanhope perdait sa peine à les seconder auprès de lui. Il rend compte à son gouvernement que le maréchal ne veut pas encourager une insurrection en Espagne, de peur de jeter un obstacle sur le chemin de la paix ; que l'on se préoccupe de la grande répugnance du corps de la nation française pour cette guerre, môme de la part de chaque officier, de chaque soldat. Alors que l'on ne demande pas autre chose au roi d'Espagne que d'accéder à la Triple-Alliance,
I. (lui. Stanhope à Craggs, au camp devant Saint-Sébastien, 20 juillet 1719. En anglais. Rec. 0//'., Spahi, vol. 163.
on craint que de le presser sur un point si délicat et de si grande conséquence que le rétablissement des Catalans dans leurs anciens privilèges, cela n'entraînât des suites très fatales pour le Régent. Le colonel croit apercevoir aussi chez le maréchal un certain éloignement pour cette revanche des Catalans, et quelque crainte qu'il n'en rejaillisse du blâme sur lui-même qui avait tant contribué à les asservir. Cependant, dit-il au maréchal, si l'on ne juge pas à propos de les engager à recouvrer leurs privilèges, il sera nécessaire de leur dire qu'à tout le moins on aura soin, à la paix, de leur procurer une amnistie. Berwick répond qu'on le fera certainement, mais qu'elle aura bien meilleure grâce, si elle n'est pas inscrite comme obligatoire dans un traité.
A cette fine riposte à' humour toute britannique, W. Stanhope comprend à demi-mot, cesse l'entretien et renvoie la suite de cette affaire à se régler à Paris f. C'est là en effet qu'elle se décide presque au même moment.
Il n'était pas inutile, ce semble, de rapporter cette conversation qui met avec tant de précision les choses au point, en nous montrant le général français maître de ses résolutions, l'envoyé anglais déférant, bien éloigné du rôle arrogant qu'on lui a attribué et dont on reproche avec un mépris amer à la Régence d'avoir subi l'affront 2.
A l'heure même où cette joute courtoise avait lieu aux Pyrénées, L. Stair écrivait de Paris à L. Stanhope, le 20 juillet, qu'il pressait le Régent de soulever les Espagnols, que ce prince en paraissait d'accord, mais sans
1. Col. Stanhope à Craggs, au camp devant Saint-Sébastien, 20jnillet 1719. En anglais. Rec. O/f., Spain, vol. 163.
2. On voit quelle est l'erreur de Henri Martin, lorsqu'il dit : « Un commissaire anglais, Stanhope, parent du ministre, était arrivé au camp : c'était lui qui donnait les ordres; Berwick n'était que l'exécuteur ». T. XV, p. 98.
ardeur; le 27, qu'il y était décidé, et même à rompre le commerce des Hollandais avec l'Espagne, s'ils persistaient dans leurs lenteurs. Il manda au colonel Stanhope l que le Régent avait enfin consenti à encourager les peuples de ces régions à revendiquer leurs anciens droits et privilèges, et qu'il était prêt à entrer avec le roi d'Angleterre dans les engagements les plus capables de les maintenir en possession de ces droits. Par le même courrier, Berwick reçut en effet (30 juillet) des ordres appropriés 2. Un acte du 1er août lui conféra authentique ment les pleins pouvoirs nécessaires 3. Dubois annonça à L. Stanhope dans des termes où s'épanchait trop libéralement son intempérance de plume, que conformément à ses conseils on écouterait les propositions que les peuples voudraient faire pour le rétablissement de leurs privilèges ; « et généralement en toutes choses Sa Maj. Brit. reconnoitra non seulement la fidélité de S. A. R. à ses engagemens, mais même son zèle à tout ce qui pourra contribuer à la gloire et aux avantages du Roy de la Grande-Bretagne et à l'union des deux nations et à faire connaître la confiance particulière qu'elle a en V. Exe. C'est tout ce que je puis désirer de plus agréable et de plus consolant dans le ministère dont elle m'a honoré \ »
Toujours prompt à agir, le maréchal, aussitôt l'arrivée du courrier, entama une campagne diplomatique auprès des Biscayens.
Le 2 août, il écrivit en termes très vifs aux Seigneurs