‹ Le RégentChapitre 26 sur 196 · Lémontey, t. I, p · texte numérisé non relu

Lémontey, t. I, p

4. Col. Stanhope à L. Stanhope. 10 juin. Loc. cit. Saint-Simon, t. XVII, p. 213, parle de cette lettre et dit que la proposition ne pouvait venir d'Espagne. Sa raison est qu'elle était ridicule. Mais Alberoni était de caractère à user de toute ressource, sans choix. Saint-Simon lui attribuerait plutôt une origine française ». La conjuration du duc et de la duchesse du Maine, dit-il, enhardie après les frayeurs des emprisonna ments, par leur courte durée, et par la conduite du Régent et de l'abbé Dubois à cet égard, faisait flèche de tout bois et ne désespérait pas encore de réussir ». Evidemment, soit les deux époux, soit Alberoni, comptaient sur la ligue du Nord.

Il disait n'avoir été guidé en entreprenant la guerre que par son amour pour la France; mais les Français n'ayant pas favorisé ses intentions et ses desseins, il se persuadait que la France était contente et libre, au lieu de gémir comme on l'avait publié. Etant désabusé, il était uni plus que jamais non seulement avec la nation qu'il devait aimer tendrement, mais aussi avec le duc d'Orléans, espérant que sa prudence et sa bonne conduite procureraient le rétablissement de la paix que, lui, de son côté, désirait ardemment.

Ensuite, il énonçait ses conditions, dans le délail desquelles nous n'avons pas à entrer, sauf l'essentielle, à savoir, qu'en réservant le royaume d'Espagne au prince des Asturies, il assignait la France, à défaut de Louis XV, à l'infant don Philippe, et aux frères puînés de cet infant, si don Philippe venait à manquer '. Au défaut des uns et des autres, le duc d'Orléans et ses descendants succéderaient à leur tour.

D'offrir à son cousin une perspective si fuyante, cela devait passer à bon droit pour un leurre, une dérision. Aussi Philippe V lui présentait-il une compensation immédiate, plus substantielle, à ce qu'il croyait. Il s'engageait à obtenir des Etats de France la cession des Pays-Bas Tançais et de la Bourgogne en sa faveur avec le titre de roi, et celle de l'Alsace en faveur de l'Empereur. Alors ce

1. Du mariage de Philippe V avec Marie-Louise-Gabrielle de Savoie, trois (ils subsistaient : Louis, prince des Asturies, né le 25 août 1707; Philippe, né le 6 juin 1712; Ferdinand, le 23 septembre 1713. Louis fut roi d'Espagne par l'abdication de son père et mourut après un règne de huit mois, en 1724. Philippe ne parvint pas à l'âge d'homme. C'est de lui qu'il est question dans la présente lettre. Ferdinand fut roi d'Espagne à la mort de Philippe V en 17 tG, sous le nom de Ferdinand VI. Du mariage subséquent de Philippe V avec Elisabeth Farnèse naquirent : don Carlos, le 20 janvier 1716, qui régna d'abord sur Parme, pins sur les Deux- Siciles, sous le nom de Charles VU, enlin sur l'Espagne sous le nom de Dharles 111, après Ferdinand VI; el d<> i Philippe, le 13 mars 17:>n, qui de\int duc de Parme en 17 18.

dernier marierait une des archiduchesses ses nièces avec le duc de Chartres en lui donnant les Pays-Bas autrichiens pour dot. à l'exemple de Philippe II, lorsque ce prince avait marié sa fille Isabelle-Claire-Eugénie à l'archiduc Albert. L'Empereur donnerait le titre de roi au duc d'Orléans qui, par là, passerait de l'état de sujet à la dignité royale dans le temps qu'il était si éloigné de la couronne.

Par ce moyen, la France, l'Espagne, l'Empereur et les autres puissances s'uniraient et abattraient l'orgueil du roi George qui agissait comme s'il était l'arbitre de l'Europe, ôtant et partageant les monarchies k sa fantaisie, afin de s'élever au-dessus des souverains de l'Allemagne et même de l'Empereur par le moyen des forces de la Grande-Bretagne !. Ouant à la Grande-Bretagne, on la diviserait en deux royaumes, l'Angleterre laissée à George; l'Ecosse et l'Irlande donnée au roi légitime Jacques III, lequel « contiendrait le roi George dans ses bornes, étant un puissant prétendant à la couronne désignée à ce dernier ».

Et alors enivré de la perspective de cette révolution européenne (fui ne lui coûtait qu'un trait de plume, le roi d'Espagne, en terminant, chantait, pour ainsi dire, le rétablissement de la tranquillité publique, l'équilibre dans l'Europe, la paix et la satisfaction en Espagne et en France, l'honneur de l'auguste maison (de Bourbon) auquel l'Angleterre avait donné tant d'atteintes, et cette dernière recevant chez elle la loi du partage qui convenait plus que celui qu'elle avait projeté pour toute l'Europe. Trait final : « L'on verra briller le lustre de la maison de France par

1. Nous avons ici l'occasion de remarquer combien on fausse la s'il nation respective de George et de l'Empereur, en dépeignant le premiel comme l'humble serviteur du second, à cause de son électorat de Hanovre. Voilà Philippe V reconnaissant nettement, pour s'en indigner, la prééminence de George sur l'Empereur. -- Cette phrase, ôtant et partageant les royaumes à sa fantaisie, trahit la main d'Alberoni. qui en usait et abusait.

l'augmentation d'une couronne sur la tête d'un prince de son auguste famille *. »

En vérité, cette lettre de la part d'un monarque qui se glorifiait du sang de Louis XIV est un prodige d'aberration. Gomment hésiter pour juger entre le roi d'Espagne et le régent de France, entre l'homme du démembrement et l'homme de l'intégrité de la patrie? Sans doute, on peut dire que le duc d'Orléans, lorsqu'il s'attache au maintien des droits qu'il tient du traité d'Utrecht, suit des vues personnelles; du moins, elles sont conformes à la très légitime raison d'Etat, tandis que Philippe V môle à l'égoïsme le plus condamnable les rêveries les plus folles et les plus dangereuses.

Le Régent ne fit point de réponse à une ouverture qui semblait plutôt l'indice d'un esprit dérangé. Il n'avait donc pas à surseoir aux opérations militaires.

Cependant, le 11 juin, avons-nous dit, le roi d'Espagne est arrivé à Pampelune. Il y a trouvé à peine treize mille hommes mal organisés, contre quarante mille Français bien commandés, qui font cette guerre sans passion, mais avec discipline et fidélité au drapeau. En dépit de cette criante infériorité, il veut à toute force dégager Fontarabie qu'il sait aux abois. Il écrit au commandant de tenir jusqu'au 18 ou au 19, avec promesse de le secourir. Résolu à livrer bataille, il s'avance jusqu'à San Estevan, à neuf

I- M. Baudrillart, qui a rendu à l'histoire le service de publier le premier cette pièce (t. II, p. 367-370), la rapproche du mol d'un grand ennemi de la France, Charles le Téméraire. « J'aime tant le bien du royaume, qu'au lieu d'un roi j'y en voudrais six ... Dans les deux os. il s'agissait d'attacher au flanc de la France un furieux vautour.

lieues seulement de Fontarabie ', et, de sa personne, jusqu'à La Sacca, à deux lieues du camp français 2.

Le moment est donc venu d'exercer ses incantations sur l'adversaire. Mais le cardinal, qui n'y a pas foi, les déjoue. On rapporte que, par malice, il égara dans les chemins impraticables des montagnes l'escorte qui devait accompagner le roi 3. Le prince voulait marcher quand même. Alberoni se jette à ses pieds, le conjure de renoncer à une tentative si téméraire, pleure à chaudes larmes. La reine, qui croit encore en lui, seconde son éloquence 4. Rien n'y fait, lorsque survient la nouvelle de la reddition de la place. Le roi, honteux, exaspéré, donne le signal de la retraite sur Pampelune, 19 juin. Ce monarque hypochondre avait pourtant senti plus juste que son fallacieux ministre. Le duc d'Orléans ne craignait rien tant que son armée rencontrât et prît le roi d'Espagne. Quel embarras, quel danger d'entraînement pour le soldat qu'une telle capture ! Ordre fut donné à Berwick de faciliter la retraite à Philippe V, le cas échéant, sans en avoir l'air 5.

1. Un billet d'Alberoni au comte Rocca, du 17 juin, est daté ainsi. Em. Bourgeois, p. 632.

2. Col. Stanhope à Craggs, au camp devant Fontarabie, 21 juin 1719. En Anglais, lier. Off'., Spam, vol. 163. On intercepta la lettre au commandant de Fontarabie.

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