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CHAPITRE VIII

Ici, nous devons interrompre un moment le récit de ce qui se passait au dehors, et encore une fois suivre parallèlement sur une scène intime, au dedans, la lutte d'influence et de sourdes intrigues que menaient autour du Régent l'abbé Dubois, L. Stair et M. de Torcy, pour retenir le prince ou l'entraîner d'un camp dans l'autre par une révolution de palais qui, elle-même, se serait doublée à l'instant d'une révolution dans la politique européenne.

Un des traits particuliers de la politique du Régent, c'est l'inconsistance, surtout dans les apparences. Au fond, il sait que l'intérêt du royaume et son propre intérêt sont liés à l'alliance anglaise. Il la soutient donc en principe. Mais en même temps il est léger; l'esprit de suite fait défaut à ses brillantes qualités, de même que le courage civil, en un sens du moins. Se sentant isolé parmi la nation restée jacobite de cœur et ennemie des Anglais, il en éprouve du malaise, et il voudrait racheter son impopularité par des retours, des complaisances de détail, pour le

préjugé public. Certains hommes de la vieille cour s'insinuent imperturbablement dans sa confiance, lui imposent et l'attirent par l'autorité de leur caractère, leur connaissance des affaires, leur gravité que rehausse encore le contraste avec la pétulance de l'abbé. Il les consulte, et en vient à subir leur ascendant presque à son insu, de sorte qu'après avoir pris les engagements les plus formels avec les Anglais, il penche par irréflexion du côté opposé et leur donne lieu de craindre le renversement à l'improviste de la politique qu'ils ont édifiée ensemble si laborieusement.

M. de Torcy surtout poursuit de sa haine et de son mépris systématique l'abbé Dubois. Il dirige contre lui une guerre sans trêve et le tient en alarme continuelle par les cheminements dont il multiplie les pièges sous ses pas.

L'abbé confie ses angoisses à L. Stair, qui les partage, et le seconde activement dans cette lutte de coulisses dont sa correspondance retrace point par point les péripéties.

Pour le moment, les conventions de Berlin et de Stockholm servent de prétexte à l'âpre campagne de M. de Torcy contre Dubois. Law est avec Torcy. L'abbé avait subi à contre-cœur l'intrusion de cet étranger dans les affaires; et L. Stair qui, dans le principe, était favorable aux démarches de son compatriote, s'était, conformément aux instructions de Stanhope, employé à les mettre bien ensemble *. Mais la bonne harmonie avait été passagère entre ces personnages ombrageux et envahissants. Stair et Law s'étaient brouillés; et le dernier, en défiance avec Dubois, ne lui voulait pas de bien.

L'abbé, très inquiet, confia à Stair que si certaines gens

1. V. notre t. II, p. 207. On lit dans le Journal de L. Stair, qu'à son arrivée à Paris, le 23 janvier 1715, au soir, il ne vit personne autre, ce soir-là, que M. Law. Ilavdwicke Papers.

l'emportaient, il y aurait du changement clans la politique; que M. de Torcy était en voie d'acquérir beaucoup d'ascendant sur le Régent, qui lui témoignait un goût marqué; que, pour peu que cela continuât, lui, l'abbé, serait obligé de donner sa démission. Il ne doutait pas, et Stair non plus, que Law ne fût en étroite liaison avec leur ennemi, afin d'écarter de son chemin vers le ministère quiconque ne serait pas absolument dans sa dépendance. L'abbé se plaignait aussi qu'on lui cachât beaucoup de choses, symptôme de changement fâcheux. L'ambassadeur le dissuada de se démettre. Mais, encore plus retors que Dubois, qui pourtant ne le cédait guère à aucun autre, il le soupçonna de quelque simulation pour le faire parler. 11 affecta d'être sans inquiétude quant à un changement de politique et se borna à lui témoigner un vif intérêt pour sa personne *.

Sur ces entrefaites, la prise de la ville de Messine par les Impériaux et le tour heureux que prirent, pour l'Angleterre, les affaires du Nord, raffermirent les sympathies chancelantes du duc d'Orléans et l'arrêtèrent sur la voie nouvelle où il semblait à la veille de s'engager. Il parut rechercher l'amitié du roi autant que jamais, parla de nouveau, avec toute la confiance et l'ouverture imaginables, de sa résolution de poursuivre la pleine exécution du plan de la Quadruple-Alliance.

L'abbé reprit cœur avec l'espérance de l'emporter sur son rival. Mais n'osant pas s'en fier à ses seules forces, il se tourna vers L. Stair et le pria de faire un dernier effort

1. L. Stair à Craggs, Paris, 30 août, 1er, 9 septembre 1719. En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 587, 590, 593.

auprès du Régent contre M. de Torcy. L. Stair tenait le caractère de l'abbé en mince estime; la dispute était pour ainsi dire leur passe-temps obligé. Mais, dès qu'il s'agissait des grands intérêts de l'alliance, il était fidèle et empressé. Il se présenta donc chez le Régent, dans les premiers jours de septembre ; et, avec une adresse sans pareille devant le prince le plus affiné qui fut jamais, il opéra une de ces savantes et heureuses manœuvres qui forcent l'admiration, si bien il sut toucher la corde sensible et faire entendre au prince la voix de l'intérêt personnel.

D'abord il l'entretint de la nécessité de renvoyer Alberoni, du danger qu'il pouvait y avoir pour S. A. R. à ce que les affaires d'Espagne fussent dans les mains du cardinal à la fin de la minorité du roi; combien alors il serait facile à Alberoni de former un parti à la cour de France contre lui, duc d'Orléans, si l'on considérait en quelles mains le roi tomberait probablement à sa majorité. Laissons-le parler :

« Il y avait, lui dis-je, une chose qui m'avait toujours surpris dans la conduite de S. A. R., un homme si prévoyant et si pénétrant. Je m'étais interdit de lui en parler pour une raison qu'il comprendrait aisément, une fois que je lui aurais dit ce que j'avais à lui dire : à savoir que je pensais qu'il avait un sûr moyen de garder le pouvoir à la majorité, qui était de se rendre entièrement maître des affaires étrangères, de sorte que nul autre que lui n'en eût la parfaite connaissance, auquel cas il serait absolument impossible au jeune roi de gouverner sans lui. »

L. Stair cita l'exemple du cardinal de Richelieu, qui possédait seul le secret des affaires étrangères, de sorte que Louis XIII, quoiqu'il ne l'aimât pas, se vit obligé de le maintenir au ministère. Si S. A. R. ôtait à M. de Torcy la connaissance des affaires étrangères, elle se trouverait

dans le même cas que le cardinal 1. De tout le royaume, il n'y avait que M. de Torcy qui fût en mesure de lui nuire par cette voie. Le duc dit qu'il était sûr de M. de Torcy. « Je lui répondis qu'il se pouvait très bien que M. de Torcy lui fût actuellement et lui demeurât fidèle; mais que, malgré cela, il me semblait que la prudence voulait qu'il ne se livrât pas entièrement à sa discrétion. Libre à lui de le charger d'honneurs et de richesses; mais, en môme temps, il serait sage de rompre la chaîne de la connaissance qu'il avait des affaires étrangères, un certain temps avant la majorité; de la sorte, de môme que S. A. R. était persuadée que M. de Torcy n'était pas porté à nuire à ses intérêts , elle serait sûre alors qu'il n'en aurait pas le pouvoir; et si, par la suite, elle trouvait qu'il fût fidèle, et que cela fût de son service, il lui serait loisible de mettre les affaires étrangères tout à fait entre ses mains. »

Ces observations, aussi sensées que spirituelles, frappèrent le duc d'Orléans. Il dit que cela méritait fort l'attention, et que s'il trouvait que la prudence le requit, il saurait couper (e fil de la connaissance que M. de Torcy avoit des affaires étrangères, et que cette précaution ne pouvoit qu 'avoir an bon effet'1.

Il penserait sérieusement au conseil que L. Stair lui donnait; et il le mettrait en pratique quelque temps avant la fin de la régence. Ce n'était pas, il s'en fallait, le compte de L. Stair. Il fit observer au prince que s'il avait l'intention de prendre ce parti, le plus tôt serait le mieux. Mais cela ne vint qu'assez longtemps après. Malgré le déplaisir

1. L. Stair ici reprenait à son compte une réflexion qu'il avait entendue de la bouche du Régent en août 1718. T. II, p. 261.

2. La dépêche est en anglais. Mais ces mots sont cités en français comme les propres paroles du Régent.

des Anglais, le Régent garda M. de Torcy près de lui deux

années encore1.

Comme s'il se doutait de quelque collusion entre son ministre en titre et l'ambassadeur, il sonda celui-ci sur celui-là. M. de Torcy et l'abbé, lui dit-il, étaient très mal ensemble. Trop expert pour se laisser surprendre, Stair évita le piège. En effet, répondit-il, il l'avait entendu dire; mais il n'entrait pas dans leurs querelles; et ses réflexions n'avaient pas été inspirées par d'autres motifs que le soin des intérêts de S. A. R.

Au récit de cette conversation l'abbé se réjouit. S'il n'avait pas tout à fait bataille gagnée, il sentait sa position raffermie grâce à la tactique de son adroit allié; grâce^ pensait ce dernier, à la marche avantageuse que les affaires de diplomatie et de guerre avaient prise dans le Nord et en Sicile, de telle sorte que le changement de politique qu'on méditait à la cour de France devenait plus difficile à exécuter et infiniment plus dangereux que le système de la quadruple-alliance, alors au moment de sortir son effet2.

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