En français. Rec. Off., Sweden, n
avait été passé avec la Prusse, enlevant à la ligue du Nord l'épée dont elle dirigeait la pointe contre le Hanovre et contre l'Occident, et délivrant enfin George du cauchemar jacobite, le Régent des machinations d'Alberoni. C'est le traité de Berlin du 4 (15) août signé entre le ministre prussien Hensch et le ministre britannique Whitworth. La prudence la plus raffinée fut apportée à la rédaction de cette pièce, certes l'un des documents les plus curieux de la diplomatique. Elle est en français.
Il y est dit que les deux rois ont jugé nécessaire de s'unir très étroitement pour travailler avec plus d'efficace à la paix. Ils s'engagent à « travailler de concert à ce que, par les traités de paix à faire avec la couronne de Suède, il soit pourvu à leurs intérêts respectifs ». Pas un nom de territoire n'est prononcé; mais de part et d'autre on aies «nains garnies et l'on s'entend à demi-mot. Ils ne feront de paix avec la couronne de Suède qu'à la condition de rétablir le commerce dans la Baltique sur le môme pied qu'il était avant la rupture « et cela en quelques mains que restent les ports de ladite mer ». Ils se garantissent réciproquement leurs Etats pour eux, leurs héritiers et successeurs, et fixent le contingent en hommes ou en argent qu'ils s'engagent à se fournir réciproquement.
A ce traité fut annexé un article secret relatif à la Pologne. Nous avons déjà remarqué quel intérêt le gouvernement britannique portait à l'intégrité de la République «et avec quelle sagacité il avait deviné les appétits que l'anarchie de Varsovie aiguisait à Berlin et à Saint-Pétersbourg. Garantir la Pologne, c'était porter un coup à la ligue du Nord et reléguer à l'extrémité de l'Europe la débordante Moscovie ; en conséquence, pour affermir, est-il -dit, une paix durable dans le Nord, il paraît fort utile que ie repos du royaume de Pologne soit établi sur un pied
solide. Le roi de Prusse promet « de ne pas vouloir troubler le roy de Pologne dans la paisible possession ny de sa couronne ny de ses États en Allemagne \ ny d'être ou de vouloir entrer dans aucunes mesures contraires à la liberté, aux constitutions et aux droits de la République de Pologne, moyennant que ledit roi de Pologne laisse aussi le roi de Prusse dans la paisible possession de ses droits et Etats, et particulièrement dans celle delà souveraineté qu'il a incontestablement sur le royaume de Prusse ». Il accepte la médiation de S. M. Britannique pour le rétablissement d'une bonne et parfaite intelligence entre les deux cours ; et le roi d'Angleterre fera tout son possible auprès du roi et de la République de Pologne pour que le roi de Prusse soit par elle reconnu en cette qualité, de même qu'il l'est déjà de l'Empereur et des autres couronnes de l'Europe 2. Ainsi, au lieu de faire, à la suggestion d'Ilgen, un traité de parade où le Tsar aurait été joué, et un acte secret, le seul sérieux, dont on l'aurait exclu, on ne prononçait même pas le nom de la Moscovie ni du Tsar. Ce prince ne pouvait passe plaindre, quoique évidemment l'intention de se garer de lui et de l'éliminer fût la pensée de fond des Anglais. Du moins leur procédé était correct.
Cette négociation, que les historiens ont à peine soupçonnée, fut d'une grande importance parce qu'elle mit à néant l'énorme machine d'Alberoni. En ramenant dans sa
\. L'Électorat de Saxe.
2. Bec. Off. Ce traité, comme les deux précédents, est en français. Nous en devons la trouvaille et la communication à l'excellent Noël Sainsbury. Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne avait refusé de reconnaître à Frédéric Ier le titre de roi de Prusse que ce prince avait pris en 1101..
sphère d'action la Suède et la Prusse, dérobées à Fimpulsion du tsar et à l'hégémonie de l'empire nouveau-né, George Ier réduisait ces guerres compliquées qui, jusque-là, menaçaient l'Europe d'un embrasement général, à n'être plus que la guerre du Nord, éclosion de la Russie moderne. Il préservait son électoral, ses conquêtes sur la Suède, son royaume de Grande-Bretagne. Le Régent n'avait plus à craindre d'être pris à revers par un retour de fortune en faveur des jacobites. L'un et l'autre, ainsi rassurés, étaient libres de concentrer leur activité militaire et diplomatique sur les choses d'Espagne.
Les Anglais ressentirent une grande joie de l'heureux succès de leur diplomatie. Ils recouvraient la sécurité après des angoisses prolongées. Leurs chaînes tombaient1. George et Stanhope remercièrent chaleureusement le Régent et l'abbé de l'aide que l'envoyé français, M. de Rottembourg, leur avait donnée à Berlin 2. L'effet à Paris fut tout autre. Il n'y eut de satisfaits que le Régent et son ministre. La faction espagnole surprise autant qu'irritée du coup de partie qui, à l'improviste, mettait à néant ses trames les plus caressées, se vengea par d'amères récriminations. M. de Torcy, déçu, reprocha à l'abbé d'avoir manqué d'habileté et d'adresse en laissant conclure de tels traités et de servir de jouet à L. Stair qui faisait de lui tout ce qu'il voulait 3.
1. « Notre traitté avec la Prusse a rompu cette ligue du Nord, qui véritablement é toit à craindre pour nous, et de laquelle le cardinal attendoit sa principale ressource. » L. Stanhope à Dubois, Hanovre, 22 août (2 septembre) 1719. En français. Rec. O/f., France, vol. 354.
2. L. Stanhope à L. Stair, Hanovre, 20 (31) août. En français. Rec. O/f., France, vol. 25 i.
3. L. Stair à Craggs, Paris, 1er, 9 septembre 1719. En anglais. Ilardwicke Papers, vol. II, p. 590, 592.