TOMBEAU DE VIRGINIE
— Que veut dire cela? demanda Virginie en pâlissant et en s'approchant de Paul, comme de la preuve de sa vie.
— Oh ! c'est une histoire bien extraordinaire, reprit Domingue. Il y a quelques mois, on signala
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un vaisseau mouillé sous l'île d'Ambre, mais ce vaisseau, nommé le Saint-Géraa, ne tarda pas à tirer du canon pour demander du secours, car la mer était bien mauvaise. Je cours au port comme tout le monde, espérant, malgré mon âge, être encore bon à quelque chose. La lune était levée. On voyait autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. Chemin faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais, ayant prêté l'oreille attentivement, je reconnus que c'étaient des coups de canon répétés par les échos; une demi-heure après, je n'entendis plus rien, et ce silence me parut encore, par une telle nuit, plus effrayant que le bruit lugubre qui l'avait précédé. Des habitants venus de tous les points, des noirs, tous ceux qui pouvaient marcher enfin, accouraient avec empressement, comme moi, au quartier de la Poadre-d'or. Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable, ils couvraient les rochers et les grèves d'écume d'un blanc éblouissant et d'étincelles de feu. Nous attendîmes le jour autour d'un grand feu que nous allumâmes. Le jour parut, mais la mer était couverte de brume et nous ne distinguions rien. Vers les sept heures du matin, le gouverneur arriva avec des soldats qu'il plaça sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois.
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» A peine leur décharge fut-elle faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté oii nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors h travers le brouillard le corps et les vergues d'un grand navire. Nous en étions si près, que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre. Depuis le moment où k Saînt- Géran aperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer le canon de trois minutes en trois minutes. Et ce bruit se faisait dans ce silence terrible qui annonce ici les ouragans. Les feuilles des arbres remuaient sans qu'il y eût la moindre brise. Les oiseaux de marine se réfugiaient à terre. Les nuages cpi'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'im noir affreux et cuivrés sur leurs bords. Ters les neuf heures du matin, on entendit du côté de le mer des bruits épouvantables comme si des torrents mêlés à des tonnerres eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria :
M — Voilà l'ouragan 1 » Et dans l'instant, un tourbillon de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son canal.
» Le Saint-Géran parut à découvert avec son
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pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer; à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air ; mais, dans ce mouvement, sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Il ne pouvait ni reculer ni avancer. C'était un terrible et beau spectacle. La mer grossissait de plus en plus. Dans le balancement du vaisseau, ce qu'on craignait arriva, les câbles de son avant rompirent, et, comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Tout l'équipage, désespérant de son salut, se précipitait en foule dans la mer sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. Nous vîmes alors un objet digne d'une éternelle pitié. Une jeune femme, toute vêtue de blanc, comme un ange qui descend du ciel, ou comme une morte toute prête pour la tombe, apparut dans la galerie de la poupe du Saint-Gêran. La vue de cette femme, en proie à un si terrible dan-
ger, nous remplissait de douleur et de désespoir. Un des jeunes gens qui étaient là se jeta à la mer pour tenter de la sauver, il fut rejeté à la rive, les mains, le visage et le corps tout déchirés. 11 voulait recommencer, nous eûmes peine à le contenir. Quant à cette jeune femme, elle souriait et nous faisait de la main un signe d'éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer, un seul restait, nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de cette belle personne avec le plus grand respect; nous le vîmes se jeter à ses genoux et s'efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle le repoussa avec dignité.
» — Sauvez-la 1 sauvez-la 1 s'écria-t-on avec transport. Mais, en ce moment, une montagne d'eau s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, courant avec colère sur le vaisseau qui résistait encore. Tout disparut, et, quand la vague Sv^. fut écroulée, nous ne vîmes plus rien que le matelot, hardi nageur, qui avait voulu sauver cette inconmie et qui arriva sain et sauf au bord.
» — 0 mon Dieu ! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le sable, vous m'avez sauvé la vie; mais je l'aurais donnée de bon cœur pour cette sainte personne, qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi.
» Nous longeâmes le rivage, espérant que la
mer jetterait la corps de cette femme , et que nous pourrions rendra les derniers devoirs dus à tant de courage et de vertu. Nous la trouvâmes, en effet, à moitié couverte de sable. Ses traits n'étaient point altérés, on eût dit qu'elle dormait. Elle était belle, bien belle, comme vous êtes, Virginie, et pouvait avoir l'âge que vous avez; mais la mort l'avait rajeunie, et son visage portait l'âge immuable des anges du Seigneiu*.
» Nous portâmes ce corps dans une cabane de pêcheur où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabres, qui prirent soin de le laver. Nul ne savait qui était cette femme. Quand les jeunes filles de l'île l'eurent vue si belle, si jeune, si chaste, elles dirent qu'il n'y avait au monde qu'une femme capable de mourir par pudeur, et, que cette femme, c'était Virginie; on ne put jamais les en dissuader; elles dirent que vous aviez voulu revoir votre patrie, que peut-être Paul était mort là-bas, que ce ne pouvait être que tous ; que, si elles se trompaient, en tout cas cette femme inconnue était votre sœur en chasteté, et méritait bien de dormir sous l'invocation de votre nom. On lui fit des funérailles bien louchantes. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île, vêtues de blanc et tenant des palmes à la main, portaient le corps couvert de fleurs, un
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chœur de petits enfants les sniTaifc en chan'Lant des hymnes. Après eux venait tout ce que l'île avait déplus distingué dans ses habitantst, pu;"s le gouTerneur, puis le peuple. Enfin voici le tombeau toujours entretenu de fleurs nouvelles, et voilà comment il se fait que, vivante, grâce à Dieu, Virginie, votre nom es-t déjà sur la croi d'une tombe.
— Et a-t-on connu plus tard le nom de cette pauvre femme? demanda Virginie.
— Oui, elle venait de France et s'appelait Manon.
— Manon î s'écria Virginie en fondant en larmes, Manon! Ohl oui, on peut lui donner mon nom, car elle est bien ma sœur.
Et Virginie s'agenouilla et pleura longtemps sur cette tombe, déplorant cette terrible mort sans en soupçonner la cause. Paul était bien pâle. Il s'agenouilla et pria silencieusement. En se relevant, il échangea un regard avec Mustel et lui serra la main. 11 avait tout compris, lui.
Ainsi, Manon avait tenu parole. La main d'un homme ne l'avait plus touchée, et elle avait mieux aimé mourir que de montrer ce corps donné, vendu même si facilement autrefois. Ainsi, la pudeur que l'amour lui avait fait perdre, l'amour la lui rendit, et Manon avait le droit maintenant de
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reposer dans l'éternité sous le nom de la plus chaste et de la plus pure des femmes.
— Chers enfants ! cœurs unis ! âmes chrétiennes ! murmura Mustel en contemplant Paul et Virginie, soyez heureux et bénis, vous qui n'avez rien à vous reprocher, qui êtes revenus enfin au sein de la nature qui vous a bercés et qui ne pouvez souffrir que des douleurs des autres.
Et Mustel étendit les mains vers Paul et Virginie, mais il lui sembla qu'ils s'éloignaient légers et flottants comme des ombres. Il les appela, ils lui sourirent, mais sans répondre, et, s'éloignant encore, ils se fondirent peu à peu dans les teintes vagues qui bornent la vue de l'âme. Sous l'empire de cette hallucination, le régent s'élança vers eux, mais il se heurta à sa table et ne trouva plus sous sa main que les trois livres qui composaient sa lecture favorite et qu'on nomme Werther, Ma- Hu/ij et Paul et Virginie.
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Imprimerie D. Bardi>-, à Saint-Gtrir.ain.
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