IG
58?. LE RÉGENT MCSTEL
— ïl n'y a pas de danger. J'ai autre chose de plus utile à faire en ce monde.
— Allons, suivez votre destinée. Mais vous m'écrirez, n'est-ce pas? car je vous aime comme si vous étiez mon fils.
— Merci.
— Et le manuscrit que je dois faire imprimer? car enfin j'ai perdu mon pari.
— Je vous l'enverrai.
— Et nos héros?
— Werther et Charlotte ?
— Oui ; que sont-il devenus?
— Je n'en sais rien.
— Pas de nouvelles ?
— Aucune depuis qu'ils sont arrivés en France, n y aura eu quelque catastrophe, et Werther n'aura pas osé me l'écrire, dans la crainte de m'entendre lui dire ce mot des conseilleurs prévoyants : « Avais-je raison? » Informez-vous d'eux.
— Je n'y manquerai pas.
Mustel et Goethe passèrent ainsi toute une journée. Enfin, ils se séparèrent comme gens qui ne se reverront probablement jamais, se prouvant dans une dernière étreinte tout le bonheur qu'ils ont eu à se connaître et tout le chagrin qu'ils ont de se quitter. Que de choses depuis le jour où ils s'étaient vus pour la première fois I
LE HEGEÎTT MUSTEL 283
Le vieux Mustel reprit sa route étroite, obscure et tranquille, dont l'horizon était proche, laissant derrière lui le jeune homme, au moment d'entrer dans ce large et radieux chemin qui l'a conduit tout droit à l'immortalité. Goethe se mit à la fenêtre quand Mustel partit,et celui-ci salua, jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, cette tête fine, sympathique, illuminée, où devaient éclore Faust et Werther, ces deux terribles preuves du néant humain, puisées dans les deux plus grandes forces de l'homme, la science et l'amour. Paul, Mustel et Virginie partirent pour la France, avons-nous besoin de dire sous quelle impression? Les cœurs comme ceux-là ne sont pas de ceux qui se donnent à moitié. Depuis la mort de des Grieux, Virginie sentait en son âme une tristesse que rien ne pouvait calmer, un vide que rien ne pouvait remplir. Sans cesse passait devant ses yeux le visage souriant et gai du chevalier, tel qu'il lui était apparu le premier jour; puis, tout à coup, comme dans un rêve, une pâleur de marbre effaçait tout sourire, et ce n'était plus qu'un masque immobile et livide, aux yeux éteints, aux lèvres entr' ouvertes et pâlies, laissant voir béante et saignante encore la blessure par où la mort était entrée ; alors, Virginie s'écriait :
— « Pauvre ami !» et elle fondait en larmes.
584 LE RÈGE.NT MCSTEL
Les femmes douées d'une sensibilité aussi fine que celle de Virginie, quand elles ont un chagrin, finissent malgré elles par en faire un besoin périodique, qui, s'il ne s'éternise pas, se continue du moins longtemps d'abord dans leur cœur, puis dans une sorte d'habitude. A la douleur des femmes même les plus sincères, le souvenir plastique aide toujours beaucoup. Le sang, les blessures, la mort visible, les frappent énormément en raison de leur organisation plus impressionnable que la nôtre, et, quand de tels souvenirs se représentent à leur yeux, elles tressaillent à la fois de l'âme et du corps, sous une impression morale et sous une impression physique.
Ainsi devait-il en être pour Virginie, qui, au risque de tomber malade, avait voulu voir une dernière fois, au moment des funérailles nocturnes, le visage de celui que la mort réclamait. D'abord elle regardait comme un devoir celte dernière entrevue de l'amitié qui survit à celui qui n'est plus, puis elle y était amenée par cette sainte superstition des cœurs aimants qui ne peuvent se convaincre, sur le rapport des autres, de la brusque suppression d'une habitude de leur cœur. Ils se figurent un instant que le mort, s'il n'a pas répondu h l'appel de la science égoïsLe, répondra à la voix de l'amitié en larmes, et qu'ils trouveront,
LE UEGENT MUSTEL 281
eux, une route mystérieuse par où aller rechercher la vie cachée et non éteinte dans ce corps abattu. Dernières et respectables illusions auxquelles Dieu permet de se raccrocher au moment où l'on tombe dans une douleur, afin que la chute soit moins rapide et le choc moins douloureux.
Tandis que les événements que nous avons suivis à Brunswick s'accomplissaient, un grand changement s'était opéré dans la vie de l'écrivain que nous retrouvons, de Bernardin de Saint- Pierre. Il s'était marié, comme devait à son âge se marier un homme de cœur, d'esprit et de raison. Il n'était pas de ceux qui croient qu'auprès des femmes le génie puisse suppléera tout, et qu'une jeune fille prise au milieu de ses rêves se trouve complètement heureuse en disant : «Je suis la femme d un grand homme ! » quand cet homme a cinquante ans. Bernardin, l'élève et le peintre de la nature, était incapable d'un pareille infraction aux lois naturelles. Il ne se serait donc jamais marié s'il n'avait trouvé une femme qui, jeune encore et sans avoir perdu iiucune des espérances de la vie, les bornait sagement à un échange de sympathies douces et à un besoin d'obscurité à deux. La nature de madame de Saint-Pierres'harmoniaitsi parfaitement avec celle de son mari, que, le lendemain de son mariage, on eût pu les croire unis depuis dix ans. Deux rivières
;gi::;t nus tel
tranquilles qui se rencontrent, l'une vînt-elle de plus loin que l'autre, ne se confondent pas mieux quecesdeuxexistences. Esprit distingué, âme courageuse, madame de Saint-Pierre avait tout ce qu'il fallait pour comprendre, pour inspirer même son mari et pour l'encourager et le soutenir aux heures malheureuses s'il en devait sonner. Elle était, enfm, la meilleure compagne que Dieu pût donner à l'auteur des Harmonies de la nature. Un enfant qui allait naître bientôt de cette union en compléterait le bonheur.
D'un autre côté, en ce qui regardait la vie matérielle, Bernardin avait obtenu ce qu'il voulait, et, en dehors de ses travaux particuliers, l'occupation quiluiconvenaitle mieux, celle d'intendantdu jardin des plantes. Que pouvait-il donc lui manquer, vivant avec une femme aimée dans les fleurs et le travail, c'est-à-dire dans ce que Dieu avait fait de plus pur et de plus grand I Nous ne ferons pas au lecteur l'injure de lui apprendre comment Mustel, Paul et Virginie furent accueillis chez le poëte; ce fut une joie générale partagée de madame de Saint-Pierre. Il y avait un an que Mustel avait quitté son ami. Le printemps était revenu ; mais Paris, plus bruyant que jamais, ne semblait pas s'en apercevoir. Il n'y avait plus qu'une saison en France: c'était la politique. Nos trois débarqués
sciogèrentà côté de Bernardin, et s'isolèrent de fait et de pensée d'une agitation qui ne les regardait pas.
Si le bonheur avait disparu de la terre tout à coup, on eût pu venir le rechercher dans le coin habité par cette petite colonie. Elle était comme l'arche sainte on Dieu le conservait. Les deux enfants de Paul ne contribuaient pas peu à égayer la maison, et madame Bernardin leur souriait avec une partie de l'amour qu'elle allait avoir pour celui qu'elle attendait. Il est bien entendu que Bernardin avait reçu le récit de tous les événements qui venaient de s'accomplir à Brunswick ; mais Mustel seul avait pu lui en donner la véritable raison, du moins en ce qui regardait des Grieux, puisque nul ne savait ce que Manon était devenue. Il l'avait en outre remercié de la connaissance de Goethe qu'il lui devait, et n'avait pas manqué de lui raconter toute l'histoire de Werther et de Charlotte. Ils avaient même pris des informations: pour apprendre quelque chose sur le sort desdeux amants, mais cet incident disparaissait dans les grands événements de la capitale comme une barque sur un océan, et nul ne savait ce que c'était que Charlotte et Werther.
Des insultes au roi, des menaces à la Fayette, des soupçons sur Dumouriez, de l'amour pour
288 LE hégent mustel
Marat, de l'admiration pour Danton, de l'entliousiasme pour Robespierre, des cris, de la peur, de la folie, tant qu'on en voulait ; mais pour autre chose, quoi que ce fût, il n'y fallait pas songer. Dans son faubourg Saint-Marceau, Bernardin s'aperçut bientôt qu'il était non pas dans le courant, mais à la source même des émeutes qui crevaient autour des Tuileries et de la Convention. Il ne crut donc pas ceux qu'il aimait assez en sûreté dans Paris, et les conduisit dans sa petite maison d'Essonne, nouvellement terminée. Pour les devoirs de sa charge, il venait une fois par semaine à Paris ; et, malgré son ferme désir de vivre et de faire vivre sa famille, car il regardait Paul et Virginie comme ses enfants, dans l'ignorance des agitations populaires, il en rapportait toujours quelque chose avec lui. On commençait à avoir peur; les soirs se passaient à questionner, à entendre, à répondre; le flot grossissait tous les jours; les paysans abandonnaient la charrue; les nobles fuyaient leurs domaines ; désertion du travail et désertion du repos, courage des uns quadruplé par la fuite des autres, guerre civile, guerre extérieure, tout cela faisait un bruit dont l'écho frappait les oreilles les plus sourdes. L'âme généreuse de Paul n'aurait pu rester longtemps inactive. Dans ces grandes questions, ce cœur franc et loyal
s'exaltait à chaque nouvelle et disait tout haut sa pensée. Il y avait donc danger pour lui, et Virginie s'effrayait.
— Emmenez votre mari, partez I... lui dit Bernardin de Saint-Pierre, il n'est que temps.... Paul est jeune, brave, enthousiaste : il ne pourra rester spectateur impassible des événements étranges auxquels nous allons assister. Partez ; le sol brûle. Et vous, mon cher Mustel, partez avec eux ; je vous les confie. Nous, nous restons; nous sommes attachés au sol par notre âge, par notre famille, par nos intérêts, par l'amour national, enfin, par toutes les racines du cœur. Il n'en est pas ainsi de vous. Partez donc quand il en est temps encore.
Ainsi, tout repoussait peu à peu ces deux enfants de la nature vers la nature où ils étaient nés ; ainsi, dans la civiUsation à laquelle ils s'étaient mêlés depuis quelque temps, rien n'était assez pur pour eux ; ils n'en rapportaient que des souvenirs douloureux. Enfin, ils quittèrent Paris avec les deux enfants et Mustel, lequel emportait de la besogne. Depuis trois jours, il avait reçu le manuscrit de Werther, ou plutôt copie du manuscrit, car, avec la superstition commune aux poëtes, Gœthe n'avait pas voulu se séparer de son œuvre première.
290 LE nfcGENT MUSTEL
Mustel comptait traduire l'œuvre du poëlo allemand en français, comme il avait Iraduit Paul et Virginie en allemand.
Une lettre de Goethe accompagnait cet envoi :
« Cher ami, disait-il, voici IFer//(Cî- refait, revu, prêt à être imprimé sur pupier de Hollande! Yous avez pour payer votre pari tout le temps que vous voudrez. J'aime même mieux que mon livre attende la paix pour paraître. Quand vous recevrez ce paquet, nous serons déjà en campagne. Remarquez la charmante écriture de la copie que je vous envoie. Il y a là toute une histoire que je vous conterai un soir si je vous revois jamais, ou que je vous écrirai si je ne dois plus vous revoir. La main qui a fait cette copie est petite, hlanche, avec des ongles roses comme déjeunes amandes; celle à qui elle appartient s'appelle Marouerite. N'estce pas là un nom charmant I Alloua, adieu ! cher voyageur, je vous embrasse fort, comme il faut embrasser ceux qui partent et ceux qui reviennent. »
XYlIi
Nos trois voyageurs arrivèrent au Havre. Ceci se passait au milieu du mois de septembre. Il fallait attendre quelques jours encore pour se mettre en mer. Les fenêtres de Mustel, ainsi que celles de Paul et de Virginie, donnaient juste sur le port ; mais Mustel, toujours levé le premier, ouvrait la sienne et regardait la mer, comprenant que des gens passassent leur vie entière sans autre distraction que ces horizons mouvants ; les bateaux allaient, venaient, se croisaient. Un matin, Mustel vit apparaître, sur la ligne qui semblait joindre au loin la mer et le ciel, un point blanc qu'il eût pu prendre pour le reflet argenté du soleil sur une vague. Ce point disparut, reparut, et notre vieillard le suivait de l'œil, avec cette attention, cet intérêt même que l'esprit le plus sérieux peut, dans certains cas, prêter aux plus futiles incidents. Enfin, il s'absorba tout à fait
dans la contemplation de ce point presque invisible. Il le vit grossir peu à peu, aperçut distinctement son ventre arrondi, ses voiles sombres, compta ses trois mâts, et reconnut un bel et bon vaisseau marchand de premier ordre, arrivant avec toute la rapidité d'un vent favorable. Avant une heure, il serait à l'entrée du port.
Mustel alla chercher sa lunette d'approche ; quel vieillard a jamais voyagé sans cet instrument 1 et, après avoir vu le vaisseau, il voulut voir les manœuvres de ceux qui le montaient et que ses yeux seuls ne pouvaient distinguer à une aussi grande distance. Le bateau pilote alla à sa rencontre. Mustel vit le pilote prendre bord, saluer le capitaine, traverser le pont et s'asseoir au gouvernail. Puis le bâtiment commença de carguer ses grandes voiles pour ralentir sa marche, qui se ralentit en eflet, et, obéissant à la seule impulsion de la barre et des petites voiles du haut, il fila quelques minutes encore, et, les poings sur leshanches^ pour ainsi dire, entra fièrement dans le port hospitalier. Mustel put voir alors les matelots sur une seule ligne, et faisant d'un mouvement cadencé glisser la chaîne de l'ancre, tandis que d'autres jetaient à la rade des câbles qu'attendaient les lourds anneaux de fer. Tout ce bruit assourdissant de près, mais qui, de loin, n'était plus que
le mouvement dans le silence, amusait, nous ne trouvons pas d'autre mot que ce mot d'enfant, amusait réellement Mustel. En même temps, une foule de petits bateaux s'étaient mis en route pour aller aborder le nouvel arrivant et lui prendre ses marchandises et ses passagers.
Bientôt, en effet, ceux-ci descendirent la petite échelle et sautèrent dans les différentes barques, qui reprirent à l'instant même leur route vers la terre. La lunette de Mustel se promenait de l'une à l'autre de ces barques, sans autre curiosité que celle de l'habitude, quand tout à coup son regard s'immobilisa dans une seule direction.
— Est-ce que je rêve ? disait-il.
Et il regarda plus attentivement.
— Mais non ! oh ! ce serait étrange.
Et, fermant sa lunette, il se pencha en dehors de la fenêtre et regarda de ses yeux une barque qui, abordant au quai, y déposa un voyageur que le batelier fut forcé d'appeler une ou deux fois pour le tirer de sa rêverie et lui faire comprendre qu'il était arrivé.
Au troisième appel, le jeune homme avait levé la tête et Mustel s'était écrié :"
— C'est bien lui 1
Ouvrant alors la porte, il avait couru aussi vile qu'il le pouvait à la rencontre de ce voyageur, le-
20i LE RÉGEN'T MUST'Bfi
quel s'était arrêté comme un homme qui n'a plus le sentiment de ce qu'il a à faire, ni môme de ce qu'il fait. Il était si pâle, cet homme tout vêtu de noir, il représentait si Tisiblement une grande douleur, qu'un moment Mustel s'arrêta avec une sorte de respect devant lui, n'osant pas le troubler, même pour lui donner une marque d'intérêt. Il s'y décida cependant, et, lui frappant sur l'épaule :
— Monsieur Werther, lui dit-il, puis-je vous être bon à quelques chose?
En eniendant prononcer son nom, le jeune homme tressaillit, et, regardant Mustel avec une sorte d'effroi :
— Vous me connaissez, monsieur ? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, plus que vous ne pouvez le croire.
— Qui donc êtes-vous? car, moi, je ne vous connais pas.
— Je me nomme Mustel; mais mon nom ne peut rien vous rappeler, car vous n'avez eu aucune raison de vous en enquérir et nous ne nous sommes vus qu'une fois. Il est vrai que c'était chez un de vos bons amis.
— Chez qui donc?
— Chez Goethe.
Werther regarda le régent avec pins d'attention.
LE HÉGENT MUSTIOL 29S
' — En effet, lui dit-il, je me rappelle maintenant vous avoir vu : n'était-ce pas au mois de juin de l'année dernièi'e ?
— Oui, monsieur.
— Gœthe est-il toujours heureux ? reprit-il après un moment de silence.
— Toujours. Rien ne lui manque d'ailleurs, il a la jeunesse et le génie.
Et, tout en répondant ainsi, Mustel regardait autour de lui et se disait : — Werther seul ici ! D'où revient-il ? où donc est Charlotte? Il n'était pas homme à ne pas tenter de savoir le dénoûraent de ce drame.
— Vraiment, notre rencontreestétrange, repritil en serrant affectueusement les mains de son interlocuteur, surtout pour moi. Savez-nous ce que j'ai reçu de Gœthe, il y a quelques jours? Oui, vraiment, c'est étrange! J'ai reçu, pour la faire imprimer, par suite d'un pari que j'ai perdu, toute l'histoire de votre vie ; je l'ai là dans ma chambre, Dans ce livre, vous êtes mort, tué avec tant de talent par le poëte, que je douterais de votre existence, si je n'avais le bonheur de vous serrer la main.
— Oui, Gœthe m'avait toujours dit qu'il écrirait cette histoire. (Juc sont en eiîct, pour les poëtes, les joies et les douleurs de leurs meilleurs
amis sinon des matières à roman et à développements philosophiques! D'après ce que vous venez de me dire, je crois qu'il s'en est tenu au dénoûment de son imagination, je pourrais même dire de sa prévoyance. Que ne suis-je mort en réalité I je serais mort heureux, tandis que je vis le plus coupable et le plus misérable des hommes.
— J'ai vu tout de suite que vous rameniez avec vous une grande douleur, et j'ai voulu vous offrir, non pas les consolations, mais l'appui de mon expérience et de ma sympathie. D'ailleurs, par mes rapports avec Goethe, par le hasard qui me mêle à votre destinée, je ne puis être tout à fait un étranger pour vous : ne voyez donc pas l'indiscrétion d'une vulgaire curiosité dans le désir que j'ai de connaître vos malheurs. Acceptez l'hospitalité que je vous offre, comme je l'offrirais à mon fils malheureux,
A de telles paroles, Werther ne pouvait répendre qu'en remerciant celui qui les prononçait et en acceptant son offre. Werther était donc, quelques minutes après, assis à côté du régent dans la chambre d'où celui-ci l'avait vu venir ; seulement, le coude appuyé sur le dos de sa chaise, la tête posée sur sa main, il ne disait rien, il ne pensait même pas. Il y a par moments, dans les douleurs incurables, évanouissement complet de la pensée.
LE nÉGENT MUSTEL 29T
Cet état, qui ressemble au repos, n'est que de la fatigue; mais il faut encore remercier Dieu qui permet à la douleur de nous frapper assez pour que nous en perdions un instant le sentiment.
Le régent n'avait garde de tirer Werther de cet abattement qui était presque du calme. Le jeune homme en sortit tout seul sans efforts.
— Prêtez-moi ce manuscrit, dit-il au vieillard.
— Oui, reprit Werther en s'arrêtant à une des premières pages. Oui, c'est bien cela. Voilà bien la lettre que je lui écrivais alors. Il n'en a pas changé un mot; qu'eût-il pu ajouter ou retrancher? C'était mon âme tout entière qui parlait.
» Que ne suis-je encore à la date de cette lettre ! Oh! je suis bien malheureux!
Et Werther, laissant tomber le livre de sa vie heureuse, se jeta dans les bras de Mustel en fondant en larmes comme un enfant.
— Un homme pleurer ainsi, c'est bien ridicule, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'est la première fois, depuis quatre mois que je souffre ce que nul homme n'a jamais souffert. Il est vrai que c est, depuis cette époque, la première fois qu'il vient à l'idée de quelqu'un d'avoir pitié de moi.
— Et Charlotte? demanda doucement Mustel.
— Morte ! répondit sourdement Werthei . Et ce
mot sécha tout à coup les larmes dans ses yeux uxes.
— Morte 1
— Oui, morte, là-bas, morte tuée, déslionorée, perdus par moi, morte sans autre tombe que le sable du désert, sans autre espérance que la honte attachée à son nom 1
» Oh ! c'est une histoire affreuse I reprit Werther avec une sorte de fièvre. Comment ne suis-je pas devenu fou? je n'en sais rien. Je l'ai vue mourir, elle que j'aimais! je l'ai vue mourir de misère, de fatigue, de remords. Son pauvre corps, je l'ai enseveli de mes mains. De mes mains j'ai creusé la terre qui le garde ou plutôt qui le dévore en ce moment. Et je vis! Quel châtiment! Yous saurez tout, monsieur. Je voudrais dire mon crime, car c'en est un, à la terre entière, et, maudit du monde entier, je ne serais pas encore assez puni.
— • Voyons, mon enfant, calmez-vous! 11 était au-dessus des forces humaines de résister à un pareil amour. Vous êtes plus malheureux que coupable.
— Il y a des moments où je doute de la vérité, oti il me semble que je rêve et que je vais retrouver Charlotte telle que je l'ai connue, souriante et blanche, au milieu d'enfants joyeux. Comment, de ce bonheur tranquille, l'ai-je conduite à cette
fin désespérée? Gomment ai-je pu faire cela, moi qui l'aimais tant? Je ne l'aimais donc que pour moi? j'étais donc un misérable et un infâme? El pas un reproche, pas un regret de sa part! Qu« ne m'a-t-elle accusé 1 que ne m'a-t-elle maudit I Je crois que je souffrirais moins; mais, au contraire, elle est morle en me souriant, en me priant de vivre, moi qui voulais mourir à côté d'elle, afin, m'a t-elle dit, qu'il y eût encore au monde quelqu'un qui la pleurât, afin que je revisse ma mère «t qu'il n'y eût pas une âme de plus à la maudire. Et je visi et je reporte à ma mère un corps brisé., un cœur éteint, une douleur éternelle à consoler éternellement sans la calmer jamais; mais enfin c'est son fils que je lui reporte, et cela suffit à une mère. Je lui dirai : «Me voici, fais de moi ce que tu voudras. Je ne te demande qu'une chose, c'est de me laisser pleurer.» Et elle pleurera avec moi, et partager ma douleur sera son seul bonheur désormais. Suis-je un être assez fatal I J'ai eu deux amours dans ma vie : ma mère et Charlotte, et je ne leur aurai prouvé mon amour qu'en les faisant malheureuses toutes deux. Quant aux événements qui ont amené un si terrible dénoûment, ils sont bien terriblement simples : Le mari de Charlotte, en apprenant la fuite de sa femme, s'est mis à sa poursuite. Il a découvert notre re-
300 LE RtGL:NT M US TEL
traite à Paris. Il a invoqué toute la rigueur des lois françaises, il a fait arrêter Charlotte, qui a été conduite à l'hôpital Saint-Lazare, comme une fille perdue.
— Grand Dieu! elle ! Charlotte!
— Oui, elle ! J'ai compris l'amour de cet homme par sa vengeance, et je suis forcé de lui pardonner, moi dont l'amour est frère du sien, moi dont la douleur est égale à la sienne, à la sienne que j'ai causée. Ah! je vous le répète, mille années d'un repentir incessant n'expieraient pas le mal que j'ai fait en quelques jours ; et, pour empêcher ce mal, il ne fallait que la résolution d'une minute, que le courage d'un instant, et je ne l'ai pas eu. Par moments, je suis pris d'un doute terrible, d'une terreur pire que le remords. Je me dis que peut-être je n'ai pas aimé Charlotte autant qu'elle devait être aimée.
))Enfin, continua Werther en repassant brusquement au récit des événements, pour chasser de son cœur et de son esprit ce doute affreux qui l'obsédait, enfin, Albertne s'en tint pas là, et, deux jours après avoir été incarcérée, Charlolte...
"Werther s'arrêta comme s'il lai eût élé impossible de franchit ce second et pénible aveu.
— Charlotte? répéta Mustel pour l'aider.
— Charlotte, condamnée à la déportation, mon-
tait, avec huit ou dix de ces femmes condamnées à la même peine, dans un hideux tombereau qui devait les mener ici même au Havre, d'où elles s'embarqueraient pour l'Amérique
— Étrange I étrange! murmura Mustel frappé de la coïncidence entre l'histoire de Charlotte et l'histoire écrite de Manon. Et il s'écria tout à coup : — Mais c'est impossible !
— N'est-ce pas? C'est ce que je me dis encore, moi qui l'ai vue, moi qui verrai ce terrible spectacle jusqu'au dernier battement de mon coeur Non, non, c'est bien réel. Mon premier dessein fut de me jeter sur les archers qui accompagnaient ce convoi vivant de la pudeur de la femme que j'aimais ; mais, une fois de plus, l'impossibilité me courba. Charlotte était si abattue qu'elle ne songeait même pas à mourir. Elle se croyait morte 1 Quant à moi, je ne pouvais pas songer à cette dernière consolation : autant il y eût eu de loyauté à mourir quelques mois plus tôt pour la laissera l'amour et au respect de tous, autant il y eût eu do lâcheté en un pareil moment fil'abandonnar (Jsvsla honte et l'isolement. J'accoopagnai la fatale voiture, ce que me permirent les archers qui l'escortaient, moyennant quelque argent que je leur donnai. Quand Charlotte pouvait parler, con'était que pour dire ;
302 LE RÉGEKT MUSTEL
» — Oui ! la punition est grande ; maisla faute est plus grande que la punition. Ces femmes auxquelles on me mêle n'avaient ni famille, ni mari, ni enfants. J'ai trompé tout ce qui m'aimait. Je suis plus coupable que ces femmes.
Werther, que ces souvenirs avaient un moment anéanti, reprit avec douleur :
— De pareils discours me brisaient le cœur : ils étaient mon vivant et incessant. châtiment. Et cependant, telle était la force de mon amour que je me prenais parfois à espérer. Cet exil infamant, c'est le déshonneur, il est vrai, comme l'entend le monde: mais, une fois loin de ce monde, c'étiiit la liberté de nous aimer, sans crain.te et sans remords même ; car,ainsi punie, la faute de Charlotte finissait par n'être plus qu'une grande infortune, et elle n'eu devrait plus de compte à ceux qui l'auraient ainsi punie. Il me restait dans l'âme assez d'amour pour faire tout oublier à Charlotte. Hélas ! je ne prévoyais pas ce qui nous attendait. Après une navigation de deux mois, nous abordâmes auprès du rivage désiré. C'étaient des campagnes stériles où l'on voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nous fûmes présentés au gouverneur de cette pamTe colonie. Il s'entretint longtemps en secret avec le capitaine, et, revenant ensuite h nous, il
LE UÈGENT MUSTEL 303
considéra les unes après les autres toutes ces femmes arrivées par le vaisseau. Il donna les plus jolies aux principaux de la ville. Il n'avait pas encore parlé à Charlotte, et nousfii demeurer seuls, elle et moi, avec lui.
— J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous êtes de.ix personnes d'esprit et de mérite. Je n'entre pas dans les raisons qui ont causé votre malheur. Je vous offre mon amitié. Soyez heureux si vous pouvez l'être encore. « Je sautai au cou du gouverneur, qui eût pu, ce que je ne savais pas encore, donner Charlotte à qui il eût voulu la donner. C'est ainsi dans cette étrange colonisation du vice. Il me parut plus humain, plus distingué même que ne le sont ordinairement les chefs de bannis ou plutôt de déportes. Charlotte fit un effort et retrouva un sourire pour- remercier notre protecteur. Il nous fit donner une des cabanes les moins pauvres, et nous passâmes la soirée avec lui et son neveu. Nous ne possédions plus rien, Charlotte et moi. Je n'étais pas riche. Pour la suivre en France et de là en Amérique, j'avais épuisé toutes mes ressources. Je fis part de cette position au gouverneur, car je ne vouhus pas astreindre Charlotte à une vie de travail et de privation, qu'elle acceptait cependant avec une résignation angélique pour ne me point causer de peine. Le
gouverneur avait prévu ce qui arrivait, et il avait obtenu pour moi un emploi qui était venu à va- quer dans le fort. C'était peu de chose, mais cet emploi nous mettait en état de vivre sans être à charge à personne. Je pris un valet pour moi, une servante pour Charlotte, — continua Werther qui paraissait s'étendre avec bonheur sur ces détails minutieux des derniers moments de joie qu'il avait eus. — Notre petite fortune s'augmenta; nous ne laissions pas échapper l'occasion de faire un peu de bien à nos voisins. Quelle plus noble distraction pour un cœur malheureux que la charité? Ce fut la première que se donna Charlotte. Pendant quelques semaines, nous fûmes heureux, je puis le dire. J'avais mis tous mes soins à dépouiller Charlotte de ses souvenirs ; je l'enfermai si étroitement dans mon amour, qu'elle en arrivait à ne plus rien voir au delà. D'ailleurs, n'était-ce pas avec sa seule excuse son unique refuge ! Dieu laissa donc pénétrer dans notre vie un ra5'onde soleil, auquel nous nous réchauffâmes un instant et que nous prîmes pour l'aurore d'un nouveau jour. C'était de la pitié céleste, rien de plus. Dieu pouvait-il se faire le complice d'un bonheur acheté au prix des plus saintes choses ? Non. Dieu est bon, mais il est juste, et ce que nous prenions pour le retour de sa bonté n'était que le repos de
sa justice. Un matin je vis entrer l'aamônier dans notre cabane. C'était un homme plein d'amitié pour nous, qui l'aidions de tout notre pouvoir dans son pieux ministère.
» — Mon ami, me dit-il, soyez fort et courageux.
» — Qu'arrive-t-il donc?m'écriai-je avec un saisissement de cœur.
» — Le ciel vous éprouve encore.
» Alors, l'aumônier pria Charlotte de se retirer un instant, ce qu'elle refusa de faire en répondant :
» — Nous sommes unis pour toutes les douleurs. Parlez.
» Le vieillard s'y décida.
» — Eh bien, reprit-il avec un effort, le gouverneur exige que vous lui livriez Charlotte. Vous savez qu'il en est le maître ?
» — Lui livrer Charlotte 1 et pour quoi faire ? demandai-je, car je ne comprenais pas.
» — Toute femme qui arrive ici comme Charlotte y est arrivé^, appartient à la colonie, et le gouverneur peut en disposer comme il l'entend.
» — Exphquez-vous, mon père.
» — Eh bien 1 le gouverneur la donne à son neveu, qui l'aime.
» Charlotte poussa un cri déchirant et tomba évanouie dans mes bras ; quant à moi, dans le premier moment, je crus que j'allais devenir fou.
S06 LE UEGENÏ MUSTEL
L'empire que le neveu exerçait sur l'oncle était immense. 11 n'y avait donc rien à espérer ni de ce vieillard dominé, ni de cet homme amoureux et violent.
» — C'est bien, mon père, dis-jé à l'aumônier quand j'eus retrouvé l'usage cle la parole. Que la volonté de Dieu soit faite 1 Retournei!: auprès du gouverneur, priez encore pour nous, et venez nous rapporter les nouveaux ordres, nous obéirons.» Le prêtre se retira, c'était la nuit. Je fis revenir Charlotte à elle ; je pris un couteau, car la mort était encore une fois notre dernière ressource, et nous partîmes sans savoir oti nous allions ; mais nous mai'chions toujours, afm de mettre entre nos persécuteurs et nous la plus grande distance possible. Nous ne disions pas un mot, mais nous nous tenions pressés l'un contre l'autre, comme pour nous rappeler que nous vivions, que nous nous aimions encore, et que toutes les puissances humaines viendraient se briser contre ce double amour. C'était une chose étrange que cette fuite silencieuse, la nuit, à travers un pays inconnu, vers un horizon ignoré, avec la terreur pour guide et la mort pour compagne. C'était bien ainsi que devaient fuir deux êtres poursuivis par les conséquences d'une irréparable faute. Nous marchâmes sans nous arrêter jusqu'au jour.
LE QKGE.N-T JIUSTEL 307
Auxmouvements saccadés de€harlotie, je comprisqu'elle était épuisée et ne se soutenaitplus que par la fièvre et la fatigue. Tout son corps frissonnait : je la saisis dans mes bras en la couvrant de haisers, et je me mis h courir comme pour lui prouver que mes forces pouvaient suppléer aux siennes ; mais, si cher que me fût ce fardeau, je ne pouvais le porter longtemps; après une course aussi rapide et pour ne pas la laisser tomber, je fus forcé de la déposer sur le sol, où je restai haletant, anéanti, désespéré. Nous étions au milieu d'une immense plaine couverte de pierres. A peine si quelques touffes d'herbe destinées à prouver que la nature est partout avaient pu pousser dans toute cette sécheresse. Je jetai les yeux autour de moi. L'horizon, le môme de tous côtés, nous enfermait comme un immense cercle de solitude et de mort : cercle qui se renouvelait, toujours le même, à chaque pas que nous faisions. Cependant, au delà de cette ligne que mes regards sondaient en vain et que notre faiblesse ne pouvait plus atteindre, il y avait des hommes, c'està-dire le salut peut-être ; ces hommes, c'étaient des sauvages.
Ainsi, mon dernier espoir était en eux. Mais était-ce bien là un espoir? n'était-ce pas tout simplement la dernière tentative de la volonté vitale,
308 LE RÉGEiNT MU3TEL
convaincue de son impuissance dès son premier pas? Aussi, quand je vis là Charlotte et moi, je compris que tout était fini. Je me dis que nous allions mourir, et j'en remerciai Dieu, qui n'avait plus le droit de nous reprocher cette mort, puisque nous avions tout fait pour l'éviter. Ce dernier bonheur de mourir du dernier souffle de Charlotte me fut refusé.
» — Vivez, me dit-elle, je vous l'ordonne; vivez pour votre mère, à qui vous n'avez rien à reprocher et qui mourrait de votre mort. Vivez pour que quelqu'un me pleure sur cette terre. Vivez pour qu'on sache comment je suis morte et qu'on me pardonne peut-être 1
» Elle eût voulu me parler de son mari et de son enfant. A cette heure suprême, elle en avait le droit ; elle ne mo parla que de nous, pour que la vie qu'elle m'ordonnait de conserver, déjà bien assez déplorable, ne le fût pas encore davantage par le souvenir d'une parole qui, dite en un pareil moment, sur quelque ton que ce fût, se fût attachée à moi comme un remords éternel.
» Bonne et sainte Charlotte, elle mourut en souriant!... Je l'enseveUs moi-même dans cette terre avare qui ne me la rendra jamais ! Croyezvous qu'il soit au monde une punition plus terrible, uneplus inconsolable douleur 1 Je creusai une
fosse, facile à creuser dans ce sable mouvant, aussi profonde qu'il me fut possible, et j'y déposai Charlotte, les deux mains croisées sur sa poitrine, comme pour une prière éternelle, puis je commençai à rejeter le sable sur le trésor de ma vie. J'allais lentement, j'aurais voulu que l'éternité ne pût suffire à ce dernier devoir, car, une fois rempli, je ne la verrais plus ! Quand j'arrivai au visage, il me sembla que je n'aurais jamais le courage de le couvrir. J'aurais consenti à passer des années , des siècles dans des tortures physiques égales à ces tortures morales, pour avoir au moins une bière de bois où mettre cette chère dépouille. Alors, je n'eusse pas vu le sable froid et dur blesser ces yeux et cette bouche, car je ne pouvais croire à l'insensibilité complète d'un corps aussi aimé. Je me précipitai vers ce beau visage que la mort hideuse allait envahir, et je la couvris de baisers ardents comme pour lui faire un linceul d'amour sous son linceul de sable.
» Je continuai mon douloureux office avec précaution, avec désespoir. Il arriva un moment oîi ■ je ne voyais plus que le front et les cheveux de Charlotte.
» Comprenez-vous cela, monsieur? après avoir aimé une femme au point de lui faire perdre honneur, famille, repos, avoir mille fois sous le baiser
310 LE nÉGENT MUSTEL
le plus tendre fait monter son âme tout entière jusqu'aux bords de ses lèvres, et voir cet être immobile et froid, l'ensevelir soi-même et jeter sur tout son bonheur la terre qui sépare éternellement! N'avoir plus d'autre preuve d'amour à lui donner qu'une fosse dans le désert et du sable sur le visage! — C'était impossible; trop de souvenirs ressuscitaient pour moi de cette tombe à demi fermée. Je rejetai avec rage la terre qui couvrait déjà Charlotte, et,oubliant tout, même mon serment de vivre, je me couchai h côté d'elle, je la pris dans mes bras, pour qu'elle me donnât sa mort, puisque je ne pouvais lui donner ma vie. Quand je revins à moi, j'étais couché dans notre cabane. On s'était mis à notre poursuite; on m'avait trouvé évanoui sur la tombe de Charlotte; on m'avait rapporté chez moi. Je me souvins de ma promesse ?i ma mère, et me voilà, vivant témoignage que la vie de l'homme peut résister auK.r)lus grandes colères de Dieu.
Mustel avait entendu tout ce récit, pour ainsi dire sans l'écouter. Cette douloureuse histoire, il la savait ; il l'avait toute palpitante dans sa mémoire. C'était celle qui faisaitledénoûment du livre de l'abbé Prévost; les personnages seuls étaient changés; et encore le régent avait-il été forcé de temps en temps de regarder Werther pour s'assurer
que ce n'était pas des Grieux qui parlait. En effet, soit influence de souvenir, soit ressemblance inévitable des termes dans deux situations analogues, Mustel avait, dans ce récit nouveau, retrouvé des expressions, parfois même des phrases entières, du récit que l'abbé Prévost prête à des Grieux. Ainsi, les événements et les réalités de la vie, avec leur froide et fatale logique, avaient donné à l'amour coupable de Charlotte la même fin que la fantaisie philosophique du poëte à l'amour libertin de Manon,
KIX
Voyez-vous ce beau jeune homme et cette belle jeune femme appuyés au bras l'un de l'autre et marchant rayonnants, heureux et Ubres sur cette plage déserte que l'immensité de la mer baigne derrière eux? Ils viennent d'aborder et suivent un chemin bien connu de leur souvenir ; leurs deux enfants regardent avec étonnement, avec admiration, cette nature nouvelle, sauvage, et dont leur esprit ne s'était jamais fait une idée. C'est Paul et Virginie de retour à l'île de France. Comme ils respirent cet air de la jeunesse ! que d'impressions ils cueillent à chaque pas, et combien leur est nécessaire l'immensité qui les entoure pour les épanouir un peu ! A peine s'il y a assez d'air pour eux de leur poitrine à l'horizon. Voilà le pays où ils sont nés, oii ils ont connu leurs parents... Voilà...
Mais anal3'se-t-on de pareilles sensations? On
LE nÉGENT MUSÏEL 313
les devine ou bien on se les rappelle, c'est l'afîaire du cœur et non de l'esprit.
Marie et Domingue avaient bien vieilli, mais cette journée-là devait leur donner pour l'avenir un élan de vingt années, si elle ne les tuait pas d'un seul coup.
On riait, on s'embrassait, on pleurait.
— Vous rappelez-vous? c'était ici...
— Te souviens-tu?... Virginie! Paul! Marie! Domingue!...
— Est-ce possible? Que Dieu est bon! Que la vie est belle !
Oh ! le passé, fleur morte dont le véritable parfum commence à la mort !
Suivons nos amis. Domingue et Marie les conduisent sur le chemin des Pamplemousses, et, s'arrôtant près de l'église, dans l'allée des Bambous, le vieux noir leur montre une tombe couverte de gazon et de fleurs et surmontée d'une croix, sur laquelle on lit ces mots :