Le régime clérical en Belgique
Il est souvent question, au Parlement, dans la presse et dans les assemblées publiques, des œuvres sociales des cléricaux, de leur organisation, de leurs tendances politiques et des subventions de toute nature qui favorisent leur développement.
Toutefois, il faut le reconnaître, nous n'avions guère jusqu'ici à cet égard des informations exactes et précises, appuyées sur des documents irrécusables.
Le livre de M. Barnich vient compléter cette lacune regrettable.
Fruit de longues et laborieuses recherches et accompagné d'tme 'documentation très complète, il est appelé à révéler dans son ensemble et dans ses détails l'organisation cléricale, ses manifestations diverses, les procédés qu'elle met en œuvre et le but essentiellement politique qu'elle poursuit.
L'auteur rappelle l'Encyclique Rerum novarum et les circonstances qui l'ont provoquée.
L'accession des classes ouvrières au droit de suffrage. J'influence politique qu'elle leur donna, déterminèrent la papauté à s'occuper de leur sort, qui, jusque-là, l'avait laissée indifférente.
Léon XIII, ce pape avisé, attira l'attention des fidèles sur les misères et les souffrances des prolétaires et la nécessité d'y porter remède.
Toutefois, cette orientation nouvelle, au lieu de s'inspirer du grand et beau principe de la solidarité sociale, maintint les doctrines essentielles du catholicisme, l'éloge de la pauvreté, qui assure, dit-on, les béatitudes célestes, et l'appel à la charité, vertu facultative dépourvue de toute sanction.
Ainsi définie et limitée, la politique sociale de l'Eglise n'était pas pour effrayer les conservateurs ; au contraire, elle leur assurait le concours précieux de ceux qui se paraient du titre de « démocrate-chrétien » et leur permettait ainsi de se mettre en contact avec des classes populaires et d'essayer de capter leurs suffrages.
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C'est à la suite de la fameuse Encyclique de Léon XIII que le Parti clérical, en Belgique, prit une orientation nouvelle.
Le Cardinal-Archevêque de Malines en traça les grandes lignes dans un discours que Mgr Goossens prononça le 23 avril 1894.
M. Bamich reproduit ce document en entier.
Le Cardinal-Archevêque indique les différentes œuvres qu'il convient d'imprégner de l'esprit clérical : sociétés de secours mutuels, sociétés pour l'affiliation à la Caisse de retraite, cercles ouvriers et maisons ouvrières, ligues agricoles, patronages, corporations d'ouvriers, sociétés professionnelles, etc., etc.
Depuis lors, les oeuvres cléricales ont envahi ,bien d'autres domaines, et le livre de M. Barnich en contient l'énumération, indique leur but et démontre, par leurs statuts, qu'elles ont toutes un caractère confessionnel et politique.
Le discours du 23 avril 1894 dont s'agit a au moins !e mérite de la sincérité ; il s'y trouve ceci : « Tout prêtre soucieux du bien des âmes doit avoir sa place dans la création de ces associations ; il doit en être le directeur et le propagateur. »
Il est impossible de s'exprimer avec plus de franchise et de netteté, et de reconnaître ainsi que les prêtres — curés et vicaires — salariés par l'Etat, s'occupent actuellement de missions essentiellement étrangères à leur ministère et dont le but est essentiellement politique.
Le Cardinal -Archevêque ajoute encore que toutes les œuvres dont il a. parlé doivent, de toute nécessité, avoir une base religieuse, « qu'elles soient, dit-il, placées sous le patronage d'un saint, qu'elles aient une ou plusieurs fêtes religieuses aimuelles, qu'elles soient appelées à figurer, suivant l'expression reçue, dans les manifestations catholiques, telles que processions, fêtes jubilaires, fêtes nationales ».
La manifestation de Vorst en l'honneur de M. Schollaert n'a été que la mise en pratique des règles formulées par l'Archevêque de Malines.
D'un autre côté, M. Baniich s'est attaché avec un soin extrême et une documentation aussi complète que remarquable à montrer comment en pratique les prescriptions du Cardinal ont été observées et même dépassées.
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Il accumule les preuves à l'appui de sa démonstration sur la tendance générale des œuvres préconisées par le Cardinal.
Il signale notamment que dans beaucoup de celles-ci les adhérents doivent s'interdire de participer à des manifestations jugées anticléricales et prennent l'engagement, sous peine d'encourir la déchéance de leurs droits de sociétaires, de faire partie d'aucun groupement que le comité directeur pourrait estimer contraire aux principes de l'association qu'il dirige.
Des amendes sont prévues en cas d'infraction et, chose incroyable, l'exclusion peut être prononcée au secret et sans discussion contre ceux des membres qui cesseraient à un moment donné de se conformer aux engagements spéciaux qu'ils ont contractés vis-à-vis de la société.
Un chapitre des plus intéressants du livre est celui que l'auteur a consacré à relever avec un soin extrême dans les statuts des œuvres cléricales une série de clauses contraires à la liberté individuelle, à la liberté de conscience ; on ne peut que s'étonner avec lui que de pareilles clauses, absolument étrangères au fonctionnement normal d'institutions essentiellement civiles, n'aient pas été réputées non écrites par le ministre compétent ou Conseil des mines, comme étant contraires à l'ordre public et à la Constitution.
Signalons-en quelques-unes ; la Providence de Saint-Joseph, société mutualiste reconnue, établie à Verviers, article i 5 : « Pour faire partie de la société il faut faiire partie du Cercle Saint- Joseph » : article 7 : « Cessent de faire partie de la société les membres effectifs qui cessent de faire partie du Cercle Saint- Joseph » ; article 8 : « L'exclusion peut être prononcée au secret et sans discussion pour refus de se (conformer aux statuts et règlements spéciaux de la société. » — Syndicat Saint -Eloi, établi à Villajncourt, admission, § 6 : « Chaque membre prend l'engagement d'appartenir à la religion catholique et de remplir les devoirs d'un bon chrétien, de s'abstenir de toute manifestation anticatholique » ; article 24 bis : « L'autorité religieuse de la paroisse a le droit de faire partie de l'union comme membre honoraire et d'être élue comme telle. »
Parmi les statuts que l'auteur a publiés, il en est un qui mérite une mention spéciale, parce qu'il atteste le concours actif que des ministres prêtent à des œuvres d'un caractère si archaïque qu'elles évoquent le souvenir du moyen âge.
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Nous voulons parler de la « Gilde des métiers et négoces de Louvain », union professionnelle reconnue ; ceux qui la dirigent portent des dénominations vraiment curieuses : il y a un doyen (c'est M. Helleputte. ancien ministre de l'Agriculture), un juge (M. Schollaert, alors président du conseil des ministres et qualifié tel) ; la gilde prend comme patron et protecteur l'apôtre saint Pierre, qui a toujours été le patron de la ville de Louvain.
Les membres doivent, le jour de l'admission solennelle au sein de la gilde. faire une déclaration signée par laquelle ils s'engagent à défendre notamment la religion catholique, à obéir aux autorités légales et à ne jamais faire partie d'aucune société, soit publique, soit secrète, dont « les principes seraient contraires aux présentes promesses ».
Voici maintenant les fonctions du juge (M. Schollaert) : article 26 : « S'il survient un différend, il sera soumis à la décision du juge » ; article 27 : « Si les membres refusent de se soumettre à cette décision, ils auront la faculté de procéder par voie ordinaire ; néanmoins, le comité pourra exclure de la gilde les membres qui auront refusé de se soumettre. »
On croit rêver en constatant que, sans qu'il soit question de débat contradictoire, le juge ait un pareil pouvoir et que le refus de se soumettre à sa sentence puisse entraîner l'exclusion du membre de la société qui ne s'incline pas devant celle-ci.
Au reste, la juridiction du juge (M. Schollaert) n'est pas gratuite, article 28 : « Pour chaque différend à régler par le juge de la gilde les parties intéressées verseront une certaine somme dans la caisse de la gilde ; pour les litiges concernant des questions d'argent, cette somme équivaudra à un pour cent des valeurs contestées ; pour les autres litiges, cette somme atteindra pour chacune des parties d'un à trois francs, suivant la décision du juge. »
M. Barnich examine ensuite l'organisation de la propagande et de toutes les œuvres qui s'y rattachent.
Cette partie de son livre s'attache à démontrer, avec des preuves irrécusables à l'appui, qu'à côté des œuvres économiques qui sont créées et subsidiées sous les prétextes les plus divers, les cléricaux ont créé une série d'organismes destinés à accroître et à fortifier
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leur influence politique par les moyens les plus divers : confréries, retraites, formation de ceux qu'ils appellent apôtres laïcs.
Il montre que le système de la liberté subsidiée a puissamment servi à donner aux œuvres cléricales le nerf de la guerre, en leur octroyant sous divers prétextes des subsides considérables.
Il constate que le clergé est tellement occupé des œuvres politiques qu'il patrorme qu'il n'a même plus le temps de se consacrer à la mission spéciale pour laquelle il reçoit un traitement de l'Etat. Il relève notamment cet aveu dans la pétition d'un conseil de fabrique, demandant la création d'une quatrième place de vicaire : « considérant que les devoirs de la charge et des œuvres paroissiales absorbent de plus en plus l'activité des membres du clergé, que cette situation ne leur permet que difficilement d'exercer régulièrement les obligations de leur ministère... »
Une partie très intéressante du livre de M. Barnich est celle qu'il consacre à l'œuvre de la Bonne Presse, dite de « Saint-Paul », et encouragée par lettre spéciale du Saint-Siège.
Le but poursuivi est d'assurer le placement des journaux de la presse cléricale, à bas prix, dans les cafés, hôtels, restaurants et chez les coiffeurs, s'occuper de colportage, distribuer des tracts populaires ou électoraux.
Pour arriver à placer les journaux dans les communes rurales, tout un service de correspondants est organisé partout.
Quant aux moyens ingénieux employés pour répandre la bonne presse, l'auteur nous les indique en extrayant d'un rapport de M. le comte Adrien d'Ursel l'indication des procédés à suivre pour obtenir des aboimements des cabaretiers qui ne feraient ]3as à la bonne presse l'honneur de la recevoir chez eux.
Cette circulaire est citée en entier, et ce serait lui faire du tort que de la réstuner.
Parmi les moyens mis à la disposition de la bonne presse pour sa propagande, il en est un qui mérite une mention spéciale et qui a déjà du reste provoqué de légitimes protestations.
Au dernier Congrès de Malines, M. le vicomte Jean de Jonghe d'Ardoye, député, s'est exprimé ainsi : « Je préconise également comme moyen de propagande la distribution de tracts aux enfants des écoles communales ; ils rapportent cela chez eux et généralement toute la famille prend connaissance de l'écrit. »
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Et l'honorable vicomte, toujours pratique, ajoute : « Ce moyen de distribution évite les frais d'adresse et de timbre, qui sont fort élevés. »
La dernière partie de l'ouvrage de M. Barnich, et ce n'est pas la moins intéressante, est une mise au point remarquable de la législation dite sociale dont se glorifie le Parti clérical.
En une critique serrée, l'auteur démontre à toute évidence que les lois de protection sociale actuelles, imposées au pays par la majorité catholique depuis vingt-sept ans, poursuivent uniquement pour but le maintien au pouvoir des cléricaux. Habilement exploitées par ceux-ci dans un but politique, elles ne viennent souvent en aide qu'à ceux qui, au mépris de leurs convictions intimes, veulent bien s'enrôler sous la bannière cléricale, séduits par les avantages et les faveurs qu'elle leur assure.
Les divers ministères, absolument maîtres de leur application, ne négligent rien pour mettre à profit le pouvoir dont disposent les div^ers ministres compétents pour renforcer de plus en plus la propagande cléricale. Il apparaît clairement, après l'étude .serrée que l'auteur a faite des lois intéressant les agriculteurs, les ouvriers aussi bien que la petite bourgeoisie, que toutes à peu près sont à reviser et à compléter.
Nous n'avons pu, dans cette préface, que donner un faible aperçu du livre de M. Barnich, mais celui-ci suffit à montrer l'intérêt extrême qu'il présente et les services qu'il peut rendre à tous ceux qui désirent connaître de près et par des documents irrécusables la politique sociale aussi bien que l'organisation des cléricaux, sous l'inspiration et la direction de l'épiscopat, des prêtres, et des moines, transformés de plus en plus en agents dévoués et sectaires de la domination cléricale.
Disons, en terminant, que l'auteur s'est soigneusement abstenu de toute polémique religieuse ; il ne s'attaque pas au «dogme et ne fait pas le procès de la religion catholique.
Son but a été, et il l'a pleinement atteint, de donner un tableau
complet et véridique de l'immixtion du clergé dans le domaine
politique, de la multiplicité des œuvres qu'il a créées, beaucoup
moins pour défendre et propager la foi que pour assurer dans
le pays cette domination politique qui l'opprime depuis de trop
longues années.
Paui. JANSON.
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Le livre du D'' Barnich nous fournit une documentation inédite et abondante sur l'organisation de la puissance cléricale en Belgique. De loin, on ne voit que les résultats ; on ne pénètre pas les causes. L'auteur nous les dévoile avec une grande précision de détails .
Une énorme machine fonctionne, réglée et dirigée par le clergé, et qui utilise comme matières premières à la fois .les éléments moraux et les éléments économiques, les croyances et les intérêts, la charité et les appétits. Elle se compose d'une infinité de rouages, étroitenaent ajustés et engrenés, qui contribuent tous au rendement commun. Le but est la fabrication d'une classe ouvrière et rurale dévote et soumise, où se recruteront les disciples de la foi et les milices électorales de l'Eglise.
Les différents organes de ce mécanisme s'appellent des «œuvres» et les hommes qui veillent à leur mise en marche s'appellent des «hommes d'œuvre ». — L'œuvre par excellence, c'est l'œuvre électorale. L'homme d'œuvre par excellence, c'est le prêtre. Ainsi dans toutes les paroisses, dans toutes les communes de la Belgique, un individu se rencontre, qui, affranchi des rudes nécessités de l'existence, peut consacrer le meilleur de son temps et de /son intelligence aux entreprises de la propagande sociale et politique. Le prestige du sacerdoce dignifie et multiplie son action. Il annonce le Ciel et pourvoit aux besoins de la vie. L'Etat est derrière lui, lui servant un traitement pour le service de la religion et des subsides pour ses opérations économiques et électorales.
Ce n'est pas à dire que tout soit à condainner dans les œuvres catholiques. Certaines d'entre elles sont à base de foi et de prosélytisme religieux. Certaines sont inspirées d'un noble esprit de bienfaisance. Et beaucoup de ceux qui s'y consacrent font des sacrifices d'argent et de dévouement qui commandent le respect. Mais presque toutes mêlent adroitement le temporel au spirituel, et combinent avec les inspirations du cœur de sordides calculs politiques. L'assistance est subordonnée à des conditions qui humilient la conscience du pauvre et contraignent sa liberté. La parti-
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cipation aux associations et aux avantages qu'elles procurent est soumise à des engagements de servitude morale. Il faut contracter des promesses de dévotion et d'orthodoxie, ou donner en gage l'éducation des enfants. Ainsi s'implante, grandit et se déploie sur le pays, et surtout dans les campagnes, où les résistances individuelles ont le moins de force et d'appui, une puissance dominatrice, qui se révèle périodiquement par les bulletins de vote aux échéances électorales.
L'action catholique, telle que la décrit ce livre, paraît d'autant plus formidable qu'elle jouit des faveurs de l'Etat, de l'aide des lois et des deniers publics.
Et cependant elle nous semble donner beaucoup moins que n'en attendent ceux qui veillent à son organisation et à son expansion.
La classe ouvrière, dans son ensemble, échappe à la prise cléricale. On en faisait récemment encore l'aveu. Dans les campagnes, les idées libérales entrent peu à peu, font des trouées qui s'élargissent. On constate dans beaucoup de milieux asservis de la lassitude et de l'impatience. Les libéraux, à leur tour, cherchent à grouper les paysans et à leur faciliter le soin de leurs intérêts, avec cette supériorité qu'ils ne demandent point de soumission en échange de leur collaboration, et qu'ils attendent tout de l'émancipation graduelle des intelligences, de l'essor des individus et de l'esprit d'association. Il existe d'ailleurs dans les campagnes des institutions rurales neutres, qui prospèrent et qui sont certainement appelées dans l'avenir à exercer, dans le monde des cultivateurs, de l'agriculture et de l'élevage, une salutaire influence, dégagée de tout prosélytisme politique ou religieux.
Enfin, en dépit des efforts du cléricalisme, son action électorale faiblit quotidiennement.
Dans ce pays catholique historiquement, le libéralisme ne cesse de grandir. La liberté, la tolérance, le respect de la conscience et de l'égalité morale ont une puissance de rayonnement qui désagrège peu à peu tous les obstacles, une force magnétique qui attire irrésistiblement les âmes libres.
Paul HYMANS.