INTRODUCTION
Ce Livre est une œuvre de êtaiistique sociale, politique et économique .
Au moment où le Parti catholique manifeste de plus en plus son Impuissance à tenir les rênes du pouvoir, au moment où des signes non équivoques annoncent sa déchéance prochaine et qui pourrait bien être définitive. Il nous a paru utile de fixer, par une étude approfondie, la situation sociale et économique dans laquelle se trouve aujourd' hul le pays, après vingt-sept années de domination /Cléricale.
Notre but, en écrivant cet ouvrage, n^est pas de dresser le bilan total de l'activité que les cléricaux ont pu déployer dans la direction des affaires publiques durant cette longue période. Il est tels progrès qui n'ont qu'une portée accessoire dans la valeur d'un régime. Quel est, par exemple, le parti politique qui, détenant le pouvoir, n'a pas édifié quelques nouveaux bâtiments publics, restauré des gares, étendu les lignes de chemins de fer, amélioré les rouies, soutenu la petite pêche, encouragé quelque peu les arts, essayé de développer les sciences, sauvegardé enfin nos relations internationales? Assurément, ces divers points de vue, qui doivent retenir l'attention et la vigilance de tout Gouvernement préoccupé de mener à bien la tâche qui lui est confiée par la Nation, ont été l'objet d'une certaine sollicitude de la part des dirigeants cléricaux. Mais II Importe surtout, dans le jugement qu'il convient d'émettre sur la valeur du régime, d'envisager avec conscience jusqu'à quel point les mesures générales édictées en vue d'assurer le bien-être des masses ont contribué à faciliter la douloureuse ascension de ceux qui sont communément compris dans l'armée prolétarienne et qui représentent, au surplus, le grand nombre, puis l'amélioration du sort des classes moyennes et enfin la prospérité générale du pays.
Sans aucun doute, à ce dernier point de vue, un examen d'ensemble de notre situation industrielle et commerciale est de nature à faire prévaloir cette opinion' que la somme des richesses nationales s'est accrue et que notre fortune publique peut être comparée avec avantage, toutes proportions gardées, avec celle des pays étrangers.
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Mais avec Ducpétiaux, une des gloires de l'Ecole chrétienne d'économie politique, nous dirons que la masse des richesses importe bien moins que leur répartition et que la prospérité d'un pays consiste avant tout dans l'aisance, la santé, la moralité et le bonheur de ses ouvriers.
Qui donc pourrait encore le nier? L'activité merveilleuse développée depuis ces vingt-cinq dernières années dans notre pays, si essentiellement laborieux, à l'abri d'une législation que nous aurons à analyser, a abouti à une concentration de plus en plus grande des capitaux, au profit d'une minorité de privilégiés, et ce phénomène social, important entre tous, a eu pour corollaire naturel l'appauvrissement progressif des masses, des populations urbaines aussi bien que rurales.
Le spectacle qu'offre en ce moment la Belgique est en tous points comparable à celui que pouvait considérer quelque visiteur de la récente Exposition de Bruxelles! Des merveilles incomparables, des chefs-d'œuvre à l'infini, des richesses inouïes, laissant un souvenir ineffaçable, s'étalaient devant les regards étonnés et incitaient irrésistiblement à attribuer à notre pays un degré de prospérité et de bien-être général dont ne pouvait se réclamer aucune autre nation.
Mais là-bas, dans un fond chatoyant de verdure, entouré de fleurs, petit coin qui respirait le bonheur, des hommes, des femmes, des icnfants étaient réunis dans cette ruche affligeante qui fut dénommée — ô amère ironie! — Palais du Travail à domicile et invitaient les visiteurs en fête à venir constater leur habileté, à lire aussi le tableau de leurs souffrances, à connaître leur vie de privations, à apprendre enfin qu'en Belgique on peut être homme d'ordre, citoyen émérite, travailleur zélé, artisan d'élite, à la tâche tout le jour et beaucoup la nuit, avoir faim, souffrir souvent et se priver toujours...
Avec quelle vigueur ce contraste ne photographie-t-il pas la situation actuelle de la Belgique, réputée terre de richesses, riche en réalité, enviée par ailleurs, jouant un rôle incontesté dans le monde, mais à laquelle aussi un régime, qui se réclame de la plus généreuse des démocraties, a conservé la première place au point de vue de la durée du travail et des bas salaires!
L'étude loyale que nous avons faite des conditions économiques dans lesquelles se débattent les classes laborieuses, la moyenne et la petite bourgeoisie, les populations rurale et ouvrière, établit à toute évidence que tous les Belges n'ont pas participé jusqu'à ce jour à cette prospérité générale qui fait, au dire des cléricaux, le mérite de leur doctrine et la gloire de leur politique.
Négociants, employés, agents et salariés de l' Etat, cultivateurs
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et ouvriers, cette masse compacte de travailleurs qui sont les vrais artisans de cette prospérité — qui s'explique peut-être un peu aussi par neuf années consécutives de récoltes exceptionnelles, — vivent toujours d'une vie précaire, plus sombre encore depuis que se manifeste avec une intensité devenue dangereuse la cherté croissante des vivres, qui ne trouve pas de compensation légitime dans V augmentation des traitements, des salaires et des revenus.
Des constatations aussi attristantes incitent très naturellement à rechercher les causes de ce malaise, dans lequel nous voulons bien considérer comme étranger ce dernier facteur, parce qu'il s'est manifesté dans d'autres pays. ,
Nous pouvons ainsi borner nos investigations à l'analyse du régime que nous subissons depuis plus d'un quart de siècle, et nous établirons à toute évidence que le cléricalisme qui est à sa base a été impuissant à améliorer d'une façon notable la situation générale, sociale et économique des classes laborieuses de ce pays.
C'est à cette étude que se limitera notre ouvrage; elle est, ainsi comprise, très vaste et fertile en enseignements.
Elle nous amène à étudier le cléricalisme socialisant, au point de vue de l'action du Parti, des erreurs de la doctrine, des injustices du système, des conséquences du régime.
Notre étude doit faire constater qu'il est immoral d'établir, comme le font les cléricaux, une confusion voulue entre la religion et la politique.
Elle doit nous faire démontrer que la rénovation de la société dans le Christ, 5^ basant sur la pratique du renoncement et de la charité chrétienne, même avec un interventionnisme s'inspirant de ces principes, ne peut suffire à solutionner le grave problème social .
Elle doit établir que la liberté subsidiée à la manière cléricale pousse facilement et rapidement à des abus, qui appellent inévitablement une réaction de la part de ceux qu'elle prive de certaines libertés, que des dispositions ataviques ont rendu nécessaires à la vie sociale de nos populations.
Elle nous fera conclure enfin que tous ces facteurs que fe cléricalisme met en action pour assurer son maintien au pouvoir, en renforçant l'offensive de V Eglise, créent un régime incapable fie faire œuvre d'apaisement et impuissant à atténuer les inégalités sociales.
La mobilisation générale du clergé, tant régulier que séculier, devant apporter, suivant les ordres du Saint-Siège, un appui illimité au Parti catholique pour perpétuer ce régime, a permis aux cléricaux de se constituer une organisation incomparable en vue des luttes politiques. Nous avons donné un tableau complet de Vorga-
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nisation cléricale. Nous n'avons pas à la critiquer en tant qu'elle concerne le culte proprement dit et la religion; à cet égard, elle est l'exercice d'un droit constitutionnel. Mais nous avons voulu montrer, et nous croyons y avoir réussi, que beaucoup d'œuvres à l'étiquette religieuse poursuivent avec ténacité et ensemble un but politique .
De bonne heure, ces œuvres reçurent une adaptation nouvelle, en rapport avec les nécessités politiques du moment, pour participer à la croisade générale contre les mécréants et les socialistes corrupteurs. De bonne heure aussi le Trésor public fut mis à la disposition des œuvres sociales et économiques créées, groupées, améliorées à l'intervention des Evêques sonnant le ralliement général dans chaque diocèse, pour soulager les misères? non, mais pour maintenir au pouvoir les représentants du Parti.
Chose curieuse, à mesure que cette organisation se développe et intensifie sa propagande, à mesure que grandit l'ardeur de ses politiciens et de ses militants, à mesure qu'augmentent aussi le nombre et les effectifs des œuvres sociales catholiques, la majorité cléricale à la Chambre diminue dans la même mesure!
Il sera sans doute permis de reconnaître à cette anomalie une signification : que le bon sens populaire, désabusé ou trahi, s'est enfin redressé et condamne peut-être bien l'action politique, la doctrine, le système, en un mot, le régime clérical tout entier, dont cet ouvrage ne sera que le commentaire.
Bruxelles, octobre 1911.