LES CAUSES DE SUCCÈS
Lorsque l'on compare les effectifs actuels des syndicats chrétiens à ceux de 1904, on ne peut s'empêcher d'être surpris de l'extension rapide que ceux-ci ont pu prendre en si peu de temps. Il apparaît même que, comparativement au mouvement syndical socialiste, c'est au syndicalisme chrétien que revient l'avantage, durant ces cinq dernières armées.
Les causes de ce succès ? Il faut les recherclier dans l'existence de divers facteurs, incontestablement plus profitables à la propagande cléricale et qui sont de nature, mais dans un avenir immédiat seulement, à leur assurer une prédominance inévitable dans la progression des effectifs. Nous estimons, en effet, qu'en dernière analyse, l'avantage devra inéluctablement rester aux syndicats socialistes ; des désertions en bloc constatées dès maintenant dans le camp clérical confirment, au surplus, à toute évidence cette manière de voir.
Envisageons ces divers facteurs :
Les causes d'ordre éducatif et moral.
La préparation à l'idée syndicale est assurée de bonne heure par les cléricaux, qui savent que pour faciliter le recrutement des ouvriers il faut initier ceux-ci dès l'enfance et les pénétrer insensiblement de l'utilité de l'affiliation syndicale. Nous avons eu l'occasion de signaler une motion du Rév. P. Rutten, au dernier Congrès de Malines, demandant à l'assemblée de décider qu'il y avait lieu de prendre des mesures en vue de donner dans les patronages des cours sur le syndicalisme. L'idée est habile et profitable. Cette formation précoce de l'enfance ouvrière, au point de vue syndical, doit incontestablement faciliter plus tard la tâche des propagandistes et plus particulièrement des maisons d'ouvriers, chargées d'opérer le recrutement, et dans lesquelles les ouvriers seront reçus avant l'enrôlement dans les syndicats.
Ici une bibliothèque bien achalandée, des revues, des conférences, l'octroi de divers autres petits profits, compléteront l'œuvre entreprise par les patronages. Bientôt la fréquentation de la maison des ouvriers, la participation à tous ses avantages — nous les avons énumérés dans un chapitre spécial — sera subordonnée à l'affiliation à un syndicat.
Le nouveau syndiqué, dont on ne néglige surtout pas l'éducation chrétienne, auquel on inculquera aussi la pratique du renoncement, devra bientôt accepter de remplir la mission qui lui sera assignée et pour laquelle il aura droit à des indulgences et certaines autres faveurs : il devra sj livrer à l'apostolat qui doit amener, dans la maison cléricale, puis au syndicat, de nouveaux adhérents.
C'est là un premier élément de succès, qui s'affirme mieux encore par la vulgarisation de cercles d'itudes, si utiles au point de vue de la formation syndicale.
Une meilleure organisation de la propagande.
A côté des facteurs que nous venons de signaler se place de suite l'organisation magistrale de la propagande, assurée par les œuvres à étiquette religieuse ou nettement politique.
L'étude de diverses œuvres catholiques à laquelle nous avons consacré toute la seconde partie de ce livre, a permis de constater, à toute évidence, que des bataillons aussi nombreux, aussi denses et aussi actifs que ceux que nous avons décrits individuellement, représentent, dans leur ensemble, une force, une puissance incomparable, qu'aucun autre parti ne pourrait se flatter d'égaler, en vue du recrutement syndical.
Bornons-nous à énumérer les œuvres de combat chargées plus spécialement de cette tâche :
1° Les écoles ;
2° Les patronages et les œuvres post -scolaires ;
3° Les paroisses avec leurs Confréries du saint Sacrement et leurs Ligues eucharistiques ; là où celles-ci n'existent pas encore, le clergé et, à côté de lui, les congréganistes ;
4° Les secrétariats permanents et tout spécialement les secrétariats d'unions professionnelles de ( Kind et de La Louvière ;
5" Les maisons et cercles d'ouvriers ;
6° Les Xavériens ;
7° Les Tertiaires ;
8" Les Conférences de Saint-V^incent de Paul ;
9° Les Aumôniers du travail ;
lo" Les cercles militaires ;
1 1° Les ligues du Coin de terre ;
1 2° Les bourses du travail ;
13" Les ligues de tempérance ;
14° Les sociétés de gymnastique ;
I 5° Les Franschmansgilden et les Aoûteux ;
16" La Ligue démocratique belge.
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Enfin, comme nous le verrons, la plupart des œuvres féminines, qui s'occupent, les unes du recrutement des ouvriers, les autres du recrutement des ouvrières !
Il ne nous paraît pas qu'il soit utile que nous nous étendions plus longuement sur ces adjuvants particulièrement précieux de la propagande syndicale catholique : nous avons développé par ailleurs les moyens mis en action au sein de ces œuvres pour rendre celle-ci la plus productive possible ; nous n'avons plus à y revenir.
Des causes d'ordre politique.
Les syndicats socialistes sont préparés en vue de la lutte des classes : leur activité se manifeste directement sur le terrain politique aussi bien que sur le terrain économique.
A rencontre des syndicats chrétiens, leurs dirigeants proclamaient volontiers jadis la grève pour raison politique. Les chefs du mouvement syndical chrétien, au contraire, ne recourent à la grève que pour faire valoir des revendications économiques et manifestent des préférences très marquées en cas de conflit pour la conciliation et l'arbitrage. Les exigences et les résistances des syndiqués socialistes se font toujours valoir avec plus de vigueur et ne se confinent pas toujours exclusivement sur le terrain économique.
Ces constatations autorisent des conclusions qui ne sont guère favorables à l'extension du mouvement syndical socialiste. Qu'on se représente notamment la situation d'un ouvrier en 1902 ! L'ouvrier à ce moment, balotté par des grèves politiques incessantes, était, comme aujourd'hui d'ailleurs, exposé à des risques nombreux, requérant toute sa vigilance et l'invitant impérieusement à être prévoyant .
Des lois dites de protection sociale avaient été peu à peu élaborées, comportant des avantages sous forme de subsides, en faveur des habitations ouvrières, des mutualités, des pensions de vieillesse, etc.
L'ouvrier consciencieux, soucieux du bien-être de sa famille, avait été incité nécessairement à bénéficier de ces avantages et s'était décidé à contracter à cette fin des engagements vis-à-vis des œuvres dans lesquelles il s'enrôlait. Comment se résoudre, dans ces conditions, à faire partie d'im syndicat socialiste qui périodiquement décrétait la grève, distribuait bien quelques pains, mais mettait l'ouvrier en situation de dénoncer ses engagements et de subir des pertes cruelles et irrémédiables ?
Il n'y avait guère de sjTidicats chrétiens ! Leur apparition sur la scène économique et politique, annoncée avec une pu'o licite vraiment nationale, ne pouvait être accueillie qu'avec faveur, si.
comme or» pouvait bientôt le constater, l'affiliation des ouvriers n'\ exposait pas ceux-ci aux risques que nous venons de rappeler.
Si l'on envisage que, d'autre part, les libéraux se désintéressaient du mouvement syndical, que les échecs successifs des grèves politiques organisées par les syndicats socialistes avaient été de nature à décourager les plus tenaces, que la question du chômage in\olontaire elle-même y était reléguée à l 'arrière-plan des préoccupations des chefs syndicalistes, on se ralliera \-olontiers à cet avis que ces causes de faiblesse pour le syndicalisme socialiste devaient devenir autant d'éléments de succès pour le mouvement ouvrier chrétien.
Depuis 1902 les syndicats socialistes n'ont plus eu recours à la grève politique. Ils se sont efforcés plutôt et avec succès de renforcer leurs caisses de chômage et la défense des intérêts professionnels. Leurs grèves, purement économiques et simplement locales ou régionales, ont connu des défaites, mais leur ont valu des victoires. La puissance syndicale socialiste s'en est trouvée accrue. Mais si les causes de faiblesse que nous venons de rappeler ont cessé d'exister durant ces dernières années, la réorganisation générale de toutes les forces du Parti clérical est venue détruire l'effet utile de cet avantage en apportant aux syndicats chrétiens l'appui de toute une armée d'apôtres laïques et religieux, opérant tous ensemble contre le collectivisme. Et aujourd'hui, s'il est vrai que rou\"rier trouve dans le syndicat socialiste des avantages appréciables au point de vue professiomiel, sans plus être exposé aux risques de jadis, il n'en est pas moins vrai que l'appoint apporté par les subsides gouvernementaux aux caisses syndicales chrétiennes depuis quelques années, renforçant encore les avantages d'une profîagande déjà meilleure, rompt une fois de plus, comme nous allons voir, l'équilibre en faveur des unions cléricales.
Les réformes que celles-ci sont prêtes à revendiquer sur le terrain politique ne sont pas aussi radicales, ceci est incontestable, que celles qui forment la base des revendications socialistes ; les éléments les plus avancés des s>Tidicats catholiques sont néanmoins décidés à revendiquer la mise en vigueur d'un système de contrats collectifs, la limitation progressive des heures de travail, la réglementation du travail à domicile, voire même la revision de l'article 310 du Code pénal, pour autant que celle-ci se borne à mettre les patrons sur un pied d'égalité absolue avec les ouvriers en cas d'infraction à la liberté du travail. Ces réformes ont été empruntées avec habileté au programme socialiste pour donner aux ouvriers ayant pris place dans les rangs des s)ndicats chrétiens une apparence de satisfaction à des revendications en faveur depuis quelque temps.
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Les causes d'ordre financ,
L'appui inestimable que valent aux syndicats chrétiens, fussentils constitués entre sept membres seulement, les subsides de premier établissement accordés par le Gouvernement à l'occasion de l'octroi de la reconnaissance légale, les allocations pour conférences, po.ur bureaux de placement, pour revues, pour écoles professionnelles, expositions, les encouragements à l'apprentissage, aux congrès régionaux, les subventions pour l'achat de drapeaux, les subsides directs aux caisses de chômage, en dehors de ceux accordés aux fonds communaux, etc., représentent, tous ensemble, pour le synjdicalisme chrétien un facteur de réussite dont personne ne peut contester l'importance.
Ce facteur fait complètement défaut, avons-nous vu, aux syndicats socialistes. Et, alors qu'ici on prélève un tantième annuel sur les cotisations en vue de la propagande politique, il semble, au contraire, que des ressources supplémentaires viennent alimenter encore les caisses de? unions chrétiennes.
Comment, en effet, expliquer autrement les avantages jnon proportionnés avec les cotisations dont bénéficient les syndiqués chrétiens en cas de chômage ?
Payant une cotisation mensuelle d'un franc — celle-ci n'est souvent que de 50 centimes, — ils touchent en cas de chômage et à partir du premier jour de la cessation du travail, deux francs ! A cette indemnité s'ajoute la remise journalière de deux pains durant six mois si le chômage perdure. Il n'est pas possible d'admettre que le coefficient du risque de certains métiers puisse se concilier avec des cotisations aussi minimes. Mais, détail plus frappant, si l'on ajoute aux indemnités de chômage, fixées à deux francs par jour, les subsides apportés par les fonds communaux, soit 50 p. c. de la valeur de celles-ci, on sera amené à conclure qu'il existe des syndicats catholiques dans lesquels les ouvriers sont mieux indemnisés lorsqu'ils chôment qu'ils ne sont rémunérés par leurs patrons lorsqu'ils travaillent !
Nous ne devons même pas rappeler toutes les faveurs dont sont encore comblés les syndiqués dans les maisons d'ouvriers pour établir que beaucoup d'ouvriers doivent nécessairement, dans ces conditions, devenir une proie facile pour le personnel clérical qui s'occupe du recrutement. Que leur demande-t-on, au surplus ? Quelques pratiques cultuelles, la figuration dans les cortèges, la participation aux manifestations politiques, leur fidélité devant l'urne électorale !
S'ils se résignent à satisfaire les premières de ces exigences, qui sont la rançon inséparable du droit à la charité chrétienne et
à... la bienveillante sollicitude gouvernementale, il paraît plus douteux qu'ils se conforment toujours strictement à cette dernière injonction ! Et nous craignons bien que l'avenir réserve au syndicalisme chrétien des déceptions cruelles, telles que celles qui lui furent infligées dans diverses grèves, où l'on a vu des troupes entières de syndiqués déserter le drapeau clérical pour passer avec armes et bagages dans le camp socialiste !
COOPERATIVES OUVRIERES