CONCLUSIONS
Le Parti clérical, en Belgique, a repris le pouvoir en 1884.
Le développement rapide et intense du mouvement démocratique, libéral et socialiste, aboutit, en 1893, à la revision de la Constitution à la faveur de laquelle fut instauré le suffrage universel. Le régime censitaire, avec ses 1 16,000 votants, fut remplacé transactionnellement par un système dit du vote plural, permettant aujourd'hui à 1,700,000 Belges de participer d'une façon effective à la gestion des affaires publiques. .
Le Parti clérical, traditionnaliste et conservateur, dut se résoudre à accepter une politique interventionniste qu'il avait répudiée jusqu'alors, et suivre ses éléments les plus avancés dans une voie plus démocratique.
L'Encyclique Rerum novarum vint, dès 1891, rétablir l'accord détruit durant de nombreuses années entre catholiques et indiquer les moyens, adaptés aux temps nouveaux, susceptibles de mettre un terme à la crise sociale. Celle-ci n'était, d'après le Saint-Siège, qu'une crise religieuse. Elle demandait à tous de faire tendre leurs efforts pour assurer la rénovation de la société dans le Christianisme et proclamait nécessaire une offensive énergique de l'Eglise.
Dans une lettre écrite au Sillon ^ l'an dernier, le Pape Pie X précisait une fois de plus l'idéal à poursuivre par tous les apôtres laïcs aussi bien que religieux : « Il suffit de reprendre, avec le concours des vrais ouvriers de la restauration sociale, les organismes brisés par la Révolution et de les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l'évolution économique de la société contemporaine. »
Cette déclaration résume tout l'objectif clérical.
Le Parti clérical, représentant de l'Eglise en Belgique, s'efforcera donc de restaurer l'édifice social, tel qu'il existait avant la
' Rapport du R. P. Rutten sur le mouvement syndical chrétien en Belgique. Imp. « Hel Volk » , Gand.
Révolution de iSSg/'Dans cette tâche, il aura pour alliés ceux-là mêmes qui jadis représentaient les forces du passé : les nobles, le clergé régulier et les congrégations. Son œuvre aura pour fondements quelques principes de liberté proclamés par la Révolution dont il se réclame suivant les circonstances ; les matériaux seront fournis par les traditions, les préjugés et les lois de l'Eglise.
Parallèlement à l'œuvre de reconstitution, il s'efforcera Jde détruire les prérogatives de la société civile, telles qu'elles ont été voulues par la Déclaration des droits de l'homme et jjar notre
Charte constitutionnelle.
L'action cléricale doit s'inspirer avant tout de la doctrine chrétienne, basée sur la pratique du renoncement et de la charité. Le Pape Pie X dit aux catholiques que « rappeler aux hommes les vérités étemelles, leur persuader qu'ils sont nés pour des biens plus sublimes et plus magnifiques que les bonheurs fragiles de ce monde, c'est les affirmer dans la vraie conscience du devoir, c'est empêcher surtout que les deshérités ne se laissent prendre ^ux rêveries socialistes, qui limitent aux horizons de la vie présente la félicité humaine ».
Les cléricaux estiment que la pauvreté et l'ignorance sont un bien. Déjà auparavant, le Pape Léon XIII avait rappelé ces paroles de l'Evangile : « Bienheureu.x les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert. »
Pour mener à bien cette tâche, le Parti clérical dispose en Belgique, depuis 1884, des pouvoirs publics, du Trésor, de tous les emplois officiels et de cet avantage inestimable cjui lui est acquis par ce fait que les lois restent à l'état de lettre morte, si le Gouvernement en décide ainsi, et qu'aucun recours ne peut exister contre ce refus. Il est, de plus, seul juge de leur application.
Il dispose, en outre, de si.x provinces sur neuf et de deux mille communes sur deux mille sept cent quinze que comporte le pays.
Il a pour auxiliaires sûrs et dévoués le clergé régulier avec ses 7,435 membres, le clergé séculier avec ses 37,923 congréganistes, les quatre cinquièmes des grands propriétaires terriens, dont les richesses, accrues de celles des congrégations, représentent à elles seules un puissant élément de conquête et de domination. Il est enfin assuré du Concours de tous ceux qui ont la foi, dont beaucoup, préparés de bonne heure en vue de Vapostolat laïc, viennent grossir les effectifs déjà énormes de cette armée de militants.
Les cléricaux ont une politique religieuse, en vertu même des devoirs ique leur impose l'offensive de l'Eglise. C'est dans 'ces conditions que les prêtres sociaux deviennent rapidement des prêtres politiques. La tactique cléricale consiste plus particulièrement à créer une confusion entre la religion et la politique. La croisade entreprise contre les mécréants a pris inévitablement, dans ce pays, le caractère d'une offensive politique ; la résistance opposée par ceux-ci aux agressions cléricales est représentée, aux ouvriers et paysans notamment, fanatiques autant qu'ignorants, comme étant une offensive religieuse.
Dans ces conditions, le cléricalisme ne pourra jamais opérer la pacification sociale et cette confusion voulue par lui au point de vue de la religion n'est rien moins qu'immorale et nuisible, au surplus, au prestige de l'Eglise.
Le cléricalisme sera impuissant à faire œuvre d'apaisement, parce qu'il est intolérant par principe, parce qu'il est égoïste dans sa doctrine, parce qu'il est injuste en son système.
La liberté subsidiée, qui est à la base de son action, est une arme à deux tranchants qui permet, d'une part, aux cléricaux de se réclamer de certaines libertés quand celles-ci sont nécessaires à leur propagande politique : il en est ainsi notamment lorsqu'ils revendiquent le droit d'ouvrir des écoles, qu'elles soient primaires, agricoles ou techniques, qu'ils veulent les mettre à charge du Trésor public, ou que leur intérêt les incite à recourir au droit d'association pour créer des œuvres destinées à soutenir leur parti. Elle leur permet, d'autre part, de détruire toutes libertés constitutionnelles, liberté des cultes, liberté de conscience, droit d'association, droit d'opinion, liberté de manifester, liberté de presse, au détriment de ceux qui pénètrent au sein de leurs œuvres, pour pouvoir jouir des avantages accordés par les lois dites de protection sociale.
Les cléricaux, qui détruisent ici toutes les libertés, se réclament d'elles pour restaurer une servitude qui rappelle singulièrement le servage antérieur à la Révolution.
La « liberté subsidiée », maniée avec habileté par le pouvoir exécutif chargé de l'appliquer, est une formule aussi qui peut rendre les lois dites de protection sociale, sans profit pour ceux qui ne sont pas rangés derrière le drapeau clérical.
Elle permet de faire revivre, au sein des œuvres, l'atmosphère
religieuse requise par l'Eglise et toutes ces stipulations à caractère confessionnel que les cléricaux n'osèrent jamais introduire dans le texte des lois.
Elle leur permet de transformer toutes les œuvres, entretenues par les deniers de l'Etat, en œuvres politiques, susceptibles de consolider le maintien au pouvoir de leur parti. Et en y introduisant les divers intérêts économiques propres à chaque catégorie de citoyens, elle dispose du moyen efficace qui empêche ceux-ci d'en sortir sans préjudice pour ces intérêts.
Dès l'avènement des cléricaux au pouvoir, et plus spécialement à partir de la promulgation de l'Encyclique Rerum novarum, les œuvres, même, religieuses et chaaritables, furent adaptées aux besoins nouveaux de la propagande et notamment utilisées en vue du recrutement syndical, mutualiste ou coopératif, dans des associations en régime légal et nettement politiques. Si les œuvres à caractère contemplatif sont aussi respectables que les œuvres charitables sont méritantes, il est permis de déplorer que l'action des dirigeants cléricaux les ait fait dévier de leur objectif initial en les amenant insensiblement, d'une façon directe ou indirecte, sur le terrain glissant de la politique. Il est indéniable que, servant à couvrir des intérêts privés, parfois personnels, ces œuvres perdent ici de leur prestige autant que de leur mérite.
Le régime clérical a abouti à ces résultats que 65 p. c. d'ouvriers belges gagnent toujours, malgré la cherté croissante des vivres, moins de 3 fr. 50 par jour, tout en fournissant un nombre d'heures de travail inconnu par ailleurs ; que leur alimentation est nécessairement défectueuse ; que les lois dites de protection sociale sont notoirement insuffisantes ; que les petits culti- A-ateurs et les ouvriers agricoles, grâce au bail verbal et à défaut de terres à labourer en faire-valoir direct, plus pauvres encore que jadis, vivent dans la servitude et la misère ; que la petite bourgeoisie est dans une situation de plus en plus précaire : en l'absence de mesures de protection suffisantes, le petit commerce s'en va, la petite industrie se meurt, les employés ne jouissent pas même des avantages accordés à la classe ouvrière.
L'Etat donne, au surplus, le plus détestable exemple en n'accordant à ses agents que des traitements lamentablement insuffisants.
Conclusions. 597
Par contre, la politique agraire du Gouvernement a abouti à ce résultat que la grande propriété augmente sans cesse : il y a actuellement 17,386 propriétaires, représentés par des rentiers, des nobles, des congrégations, fabriques d'église, caisses diocésaines, possédant à eux seuls 1,730,647 hectares de terres sur une superficie totale de 2,791,463 hectares de terres utiles.
Depuis 1866, année de recensement officiel, le faire-valoir indirect ,a considérablement augmenté sur le faire-valoir direct. Le petit cultivateur, locataire, pauvre, ignorant, fanatique, livré déjà au propriétaire grâce au bail verbal, se voit destitué de toutes ses libertés en pénétrant dans les œuvres dont l'appui lui est nécessaire pour arriver à équilibrer le budget familial. En travaillant la terre, en l'améliorant sans cesse, il enrichit progressivement les propriétaires, qui se bornent à en toucher les revenus et rend la propriété de moins en moins accessible à ses modestes ressources. Le Gouvernement, en édictant toutes les mesures que nous avons rappelées, ne favorise pas l'agriculture ; il protège ses puissants alliés terriens, qui, en échange de cette sollicitude, soutiennent les mandataires catholiques par tous les moyens en leur pouvoir. Et ainsi, une fois de plus, en donnant leur appui aux politiciens cléricaux, les cultivateurs contribuent inconsciemment à perpétuer leur asservissement et leur pauvreté.
Si la situation précaire dans laquelle les cléricaux au pouvoir depuis vingt-sept ans, ont laissé les classes laborieuses et qui représentent l'immense majorité de la population, consacre l'impuissance de leur système économique, l'affaiblissement progressif de leur majorité parlementaire annonce inéluctablement la faillite prochaine du régime dont ils ont doté le pays. Détail typique : à mesure que leur formidable organisation se développe et s'améliore, à mesure que leurs contingents en œuvres augmentent, leur force électorale diminue ! Convient-il d'expliquer cette anomalie par l'usure inséparable de toute longue détention des pouvoirs ? Nous ne le pensons pas. Outre les raisons que nous venons d'invoquer, d'autres causes interviennent aujourd'hui qui expliquent la déchéance cléricale.
En développant le nombre de leurs écoles et en ne confiant à celles-ci que la mission d'apprendre aux masses ignorantes de jadis à lire et à écrire, les cléricaux préparaient malgré eux l'affaiblissement de leur parti. La lecture des livres, l'influence des journaux.
belges aussi bien qu'étrangers, la propagande des partis d'opposition, puis, dans un autre ordre d'idées, le développement des lignes de chemins de fer et des lignes vicinales furent peu à peu les causes efficientes de leur recul.
Partout où pénètre l'instruction, le cléricalisme s'affaiblit. Jetez un coup d'œil sur la carte ; éloignez-vous des lignes de chemins de fer, vous ne constaterez nulle part l'existence d'une administration communale non cléricale. Essayez d'organiser ici un meeting : vous vous heurterez à des résistances allant jusqu'aux pires violences.
Partout, néanmoins, paysans, ouvriers, petits bourgeois vont encore à l'église. Ils ne peuvent toujours ostensiblement se dégager de la tutelle du clergé. Mais, de plus en plus acquis aux idées de liberté, de plus en plus étouffés dans les limites étroites des statuts des oeuvres qui les suppriment toutes, vivant, au surplus, sur une terre réputée « terre classique de la liberté », stimulés peut-être par certaines dispositions ancestrales qui leur rendent la servitude de plus en plus insupportable, tous ces paysans, tous ces ouvriers, tous ces petits bourgeois, se rendant compte enfin que les cléricaux ne savent que déformer quand ils voudraient réformer, las de subir cette pauvreté qui doit assurer leur avènement au ciel, se révoltent enfin et, ne pouvant se dresser ouvertement contre leurs oppresseurs, trouvent devant l'urne électorale l'inspiration qui doit leur ouvrir la voie de la délivrance ! Ils votent contre eux, parce qu'ils sont las de souffrir, parce qu'ils sont Belges, hommes libres avant tout, et qu'ils ne veulent pas que la Révolution française, la seule qui sut délivrer le monde de la tyrannie et du despotisme des forces du passé, Jie devienne demam, grâce à la réaction cléricale, un petit incident de i 'histoire de France, inconnu dans l'Histoire de l'Humanité !
Dans un prochain ouvrage, actuellement en préparation, nous indiquerons quels devraient être, à notre avis, les correctifs à apporter à la législation cléricale de prosélytisme que nous subissons en ce moment. Nous suggérerons quelques remèdes au malaise social actuel, qui pourraient peut-être contribuer à étayer l'œuvre du gouvernement démocratique de demain.
Il nous paraît que les solutions suggérées par Solvay à quelques-uns des graves problèmes sociaux qui seront à résoudre sans retard par l'opposition au ))ouvoir devraient très spécialement retenir l'attention de ses mandataires : nous nous efforcerons de les reprendre, de les analyser et d'en dégager toute la portée utile.