I. — L<'s ix'tits <oniinci'r(infs
I.a concentration des capitaux détermine de plus cm jjIus la créatinii de grands bazars. Des coopérati\-es nombreuses sont venues renforcer les effets de cette concurrem e déjà redoutable et, si l'on tient com])te de la cherté grandissante des terrains situés dans les artères frécpientées des villes, inaccessibles aux budgets de c(inuiier(;ams jk-u fortunés, on pourra constater cpie • es seules circonstances déterminent des conditions défavorables vie subsistance (\\.\ ]ietil négoce.
.Mai^ les causes efficientes réelIcN du mal, lise (|ui pèse de plus
' VII* Congrès national do la ]i('iitc bmir-coisio, ;'i Bnixelli-s. du 2 au -ï septembre 1010, ù l'iixposition.
L'Evolution cléricale. 89
en plus sur le petit commerce résultent plus particulièrement de l'absence de toute protection légale suffisante.
Le crédit est inexistant. Les quelques banques populaires et unions du crédit sont impuissantes à suppléer à cette lacune. Le commerce n'a pu encore obtenir cette faveur que les pouvoirs publics ont. depuis 1893, accordée aux agriculteurs, à savoir l'autorisation donnée à la Caisse d'épargne de consentir des j)rêts à taux et frais réduits aux commerçants détaillants et artisans peu favorisés de la fortune.
Une mesure, proposée par M. Hector Denis, demandant la création d'une caisse centrale de crédit, reste toujours à l'étude ; une autre, préconisant à la Caisse d'épargne l'institution d'un service de chèques et de virements, n'a guère trouvé d'écho dans le camp clérical. Une proposition de IVIM. Masson et consorts, idéposée le 25 juin 1909 et destinée à atténuer les inconvénients de l'absence de crédit au profit des petits commerçants et des artisans, vient seulement d'être distribuée aux membres de la Chambre. La question de la circulation monétaire, à des taux abordables, dispensant de recourir aux billets renouvelables et si onéreux des l^anques pri\-ées, est cependant primordiale pour le sort et l'avenir du petit négoce.
La lutte contre les grands bazars ne deviendrait possible que par la coalition des petits boutiquiers pouvant effectuer, sur une grande échelle et à des moments favorables, leurs achats en commun. Ceux-ci sont devenus possibles, dans l'agriculture, le jour où fut solutionnée la question du crédit. L'achat en commun requiert le paiement au comptant. L'absence de tout capital prive le petit négociant des avantages considérables qu'il trouverait dans son affiliation à un syndicat d'achat et l'oblige à payer im escompte onéreux. Lin impôt progressif sur les grands bazars aurait sans doute complété de la manière la plus équitable les mesures de cet ordre.
La patente payée annuellement rapporte 13 millions de francs à l'Etat. Son origine est préhistorique et aucun ministre des finances catholique n'a tenté, jusqu'à ce jour, de l'abolir. Les lUaxima qui existent encore aujourd'hui pour de nombreux patentables, les petits négociants notamment, sont contraires à la juste proportionnalité qui devrait être l'essence même de l'impôt.
Aucune loi sérieuse ne règle le colportage, si préjudiciable au commerce local des petites villes, et alors qu'il est pratiqué principalement par des étrangers.
LTne loi du 20 mai 1846 permet toujours les ventes de piarchandises neuves à des prix désastreux et sous prétexte de cessation de commerce ; elle tolère les abus des maisons de soldes et la vente de marchandises neuves sur les marchés publics ; en un mot, la police générale du commerce reste insuffisante.
Les petits manhands et artisans ne disposant pas de rapitaux sont contraints d'accorder du crédit à long terme, alors qu'il serait possibif de les mieux protéger par une loi qui rendrait obligatoire le paiement d'un intérêt légal, pour toute créance d'une durée de plus de six mois, par exemple.
Les bénéfices de la loi de 1889 sur les habitations ouvrières ont toujours été refusés aux classes moyermes, malgré les iprotestations de l'opposition. L'accroissement incessant rlu prix des maisons, renforçant cette iniquité, contribue à rendre -.le plus en plus difficile la question du logement.
Les frais de justice, plus élevés dans notre pays que partout ailleurs grèvent particulièrement les commerçants ; les frais d'av'oués sont énormes ; les liquidations sont ruineuses. La faillite civile n'est pas admise, alors que les commerçants sont -oumis au régitne sévère de la faillite.
Cette absence totale de protection légale du petit commerce a créé une situation de fait peu enviable pour tous ceux (jui sont appelés à en vivre.
Les classes moyennes, semble-t-il, sont résignées. Mais il serait intéressant de savoir combien de petits négociants, exécutés par une faillite inexorable, sont obligés chaque année de se mettre en quête d'un emploi qui leur permette de vivre ; combien d'autres souffrent en silence ou se créent une existence supportable en recourant, tout comme les ouvriers, au travail des femmes et des enfants !
Cette situation appelle des remèdes urgents qui devront retenir toute l'atlention du gouvernement de demain...
II, — Ia's artisans
La situation des artisans n'est pas plus enviable que celle des petits commerçants. La grande industrie, dans son développement iiicessani dû à la concentration progressive des lapitaux, écrase de plus en ])lus les petits patrons fabricants, que l'on appelle plus communément artisans lorsqu'ils occupent au maxiTiium quatre ouvriers.
Le machinisme poussé à outrance exige des connaissances professionnelles de plus en plus sérieuses. L'usage même des petits outils mé( aniqucs ))erfectionnés requiert un certain degré d'instruction et de science technicpie. .\lors que dans les autres pa\s. tels l'Allemagne, l'Angleterre, les Etats-L'nis, cette question de la formation professionnelle de la jeunesse est à l'avant-plan des préoccupations gouvernementales, en Belgique nous n'avons iias même de loi sur l'enseignement professionnel !
L'Evolution cléricale. 91
Ce ne sont pas les quelque vingt syndicats du petit outillage créés durant ces dernières années ou des conférences, d'ailleurs peu suivies en général, qui ont pu améliorer notablement la situation des artisans.
L'amélioration de leur sort requiert des solutions à loutos les questions qui se posent en ce moment au point de \-ue des ])etits commerçants. Toutes les lacunes rappelées plus haut dans notre s\-stème de protection légale du petit négoce s'appliquent à la petite industrie.
Cette situation regrettable a été exposée avec beaucoup de clarté et de bon sens dans un livre remarquable ', paru cette année, dû à M. Lewinski, sociologue distingué, et qui annonce la décadence irrémédiable des métiers, à défaut d'une protection légale sérieuse. De plus en plus le petit patron, fabricant d'articles se vendant dans les grands bazars et les coopératives à des prix insoutenables, se fait boutiquier, employé ou redevient ouvrier. Otte situation a été aggravée par l'augmentation du prix de la maind'œuvre, voire même des matières premières. Si l'on lient compte enfin de ce que les artisans, tout comme les petits négociants, les employés et les ouvriers, sont exposés à des risques incessants : maladie et chômage qui en dérive, invalidité prématurée, vieillesse, mort ; puis, dans un autre ordre d'idées, les crises économiques, leur situation apparaîtra comme douloureuse, injuste et digne de plus d'intérêt.
En 1896, année du dernier recensement, il y a\'ait en Belgique 236,000 entreprises industrielles, non compris l'industrie à domicile ni les ateliers publics. Celles-ci furent classées en cinq catégories, dont deux concernant les métiers : très petite et petite industrie.
Les premières, au nombre de 165,000, n'occupaient pas d'ouvriers, mais, à titre d'ouvriers, 26,000 membres de la famille du patron. Les secondes, au nombre de 54,500, employaient, à raison d'un, deux ou trois ouvriers par entreprise, 95,000 ou\-riers salariés et 8,000 membres de la famille.
Ouvriers et patrons compris, travaillant autour de ces métiers, représentent 26 p. c. du total des personnes occupées dans l'industrie belge ; mais ce qui est plus significatif, elles représentent 83 p. c. du nombre total des entreprises industrielles.
Et l'enquête de la Commission nationale de la petite bourgeoisie a révélé que ce nombre s'accroît sans cesse, alors que les débouchés n'augmentent pas, comme pour la grande industrie, dans une proportion équivalente.
' L'Evolution industrielle de la Belgîqti . J. Lewinski. Chez Misch et Thron. 1911. Bnixelles, rue Rovale.
92 I.e Régime clérical en Beli^if/ue.
Dans son beau ti'avail sur I.' uriianisation syiulicale des chefs (l'indu strie, M. (".. de Leencr ', l'érudit professeur de l'Instiun de sociologie Soivay, signale l'état d'infériorité dans lequel se ir<)u\ent ces intéressants travailleurs, se mourant autour de leurs métiers. « La technique des artisans, écrit-il, est restée généralement très précaire. » Plus loin : « L'artisan d'aujourd'hui est dans des conditions commerciales précaires. » Puis encore : « L'absence de moyens intellectuels de la plupart des artisans tend à maintenir les métiers dans un état de grande insuffisance technique. »
Toutes ces constatations ne sont pas pour réjouir ceux qui estiment, avec raison, que les classes moyennes, eu égard aux qualités ci\iques qui les distinguent très ]5artic'u]ièrement dans notre pays, mériteraient un sort meilleur et une sollicitude jilus grande de la part de nos gouvernants.
On s'accorde à reconnaître que les conditions d'existenie des employés n'ont guère été améliorées depuis 1884 dans ce i)ays. et ])Our peu que la cherté des vivres s'accroisse encore dans les proportions inquiétantes de ces derniers temps, il faudra bien reconnaître c|ue leur sort est plus pitoyable encore qu'il y a cinquante ans.
Parmi les nombreuses préoccupations qui devraient retenir dans le gouvernement de tous l'attention de nos dirigeants, c'est à peine si leur nom a été prononcé durant ce quart de siècle, et il nous serait impossible de dresser le plus petit bilan de réformes ayant pour objet de leur procurer cjuelque bien-être.
Combien le sort de l'ouvrier est de\enu plus en\iable. jjuisque son salaire, tout au moins, a été élevé quelque peu et que ciuelques mesures de protection légale sont venues atténuer le cahaire de ses souffrances ! L'employé, bien au contraire, s'est vu obligé de plus en plus, depuis quelque temps, d'avoir bonne contenante, d'être bien \êui. d'axnir une certaine éducation, un (•ertain vernis, requis par les em])lo\eurs pour donner aux maisons commerciales ou aux exploitations de la tenue et de l'apparence.
(Tue de fois n'a-t-on dénoncé depuis quelques années l'import misérable des mensualités accordées aux employés de toute catégorie ! En 1907, au Congrès de la Ligue nationale des employés, une petite enquête - a été signalée, ayant porté sur vingt-cinq
' G. De Lkexek. L'organisation syndicale des chefs d'industries. Misch et Thron. Bruxelles 1909. I" volume : Les Faits: 2^ volume : La Throrie. Travau.x de l'Institut de Soriolotrif Solvay.
- Les Revendications des Employés, par Osr.\R D.wid. avec une préface de M. Emile \'.\.\i>ehvei.de. di-putr. Imp. V" Bvisméo. rue delà Prévôté. 1 1. Rru.'^plles.
f Evolution cléricale.
maisons importantes, aux fins de connaître Les traitements les plus habituellement payés à Bruxelles. En \'oici le barème :