CHAPITRE V
La propagande par la parole et les écrits
A. — La propagande par la presse l'œuvre de Saint>=Paul
Au regard des efforts inouïs faits par les cléricaux pour consommer la main-mise sur les classes moyenne et ouvrière, principalement par les œuvres, une action inlassable et de grande envergure était apparue de bonne heure aux militants catholiques comme indispensable pour leur assurer tout l'appoint que peut apporter sur ce terrain la presse bien organisée.
Celle-ci, au surplus, devait avoir en même temps pour objet de faire pénétrer les idées chères au Parti catholique au sein des classes aisées et riches, que ne pouvaient intéresser les œuvres économiques proprement dites.
L'esprit méthodique qui préside à l'organisation générale des catholiques fut apporté à l'organisation plus spéciale de la presse et nombreuses sont aujourd'hui les œuvres poursuivant ce seul but.
Les grands quotidiens sont également nombreux ; ils sont trop connus pour qu'il soit utile de s'y arrêter ici. Tous accordent depuis de nombreuses années une place importante à l'exposé des questions sociales et économiques et à la vie des œuvres ; ceci les rend intéressants non seulement à une élite intellectuelle, mais aux masses populaires.
Ce qu'il nous paraît utile de mettre ici en lumière, c'est l'organisation qui doit renforcer sans cesse la diffusion des journaux bien pensants et plus particulièrement des feuilles populaires à bon marché.
Au îpremier rang des œuvres dites de la Bonne Presse, destinées à répandre les journaux catholiques, se place l'Œuvre de Saint- Paul, fondée en 1884 et encouragée par Lettre spéciale du Saint- Siège .
C'est sur les indications de M. Beernaert, alors ministre des Travaux publics et de l'Agriculture, que fut constituée l'œuvre.
qui s'adresse plus spécialement à rarrondissement de Bruxelles et dont l'objet est quadruple :
I" Assurer le placement des journaux à bas prix dans les cafés, hôtels, restaurants, chez les coiffeurs, etc. ;
2" S'occuper du colportage ;
3" Distribuer des tracts populaires ou électoraux ;
4" Publier un calendrier antisocialiste.
Pour arriver à placer les journaux dans les communes rurales, tout un service de correspondants est organisé partout, très exercés à la pratique du colportage.
Ceux-ci sont intéressés de diverses manières à la vente des journaux : tantôt le colporteur est payé par l'administration de ceux-ci et les vend pour son compte personnel ; tantôt la distribution se fait à domicile par les enfants des écoles ou des j)orteurs salariés, tantôt encore elle se fait directement par la poste.
En général, les abonnements sont hebdomadaires et se paient lo ou 15 centimes pour les journaux quotidiens. Il va de soi que les œuvres de placement des journaux doivent suppléer par leurs propres ressources au prix réclamé par les administrations de ceux-ci. Ces frais sont couverts par des sommes prélevées sur les fonds de propagande électorale.
Mais voyons comment les œuvres vont s'y prendre pour augmenter la vente. M. le comte Adrien d'Ursel ' va nous le dire :
« Pour placer les journaux dans les établissements publics, cafés, cabarets, hôtels, boutiques de barbier, etc., de la partie rurale de l'arrondissement de Bruxelles, nous avons installé un correspondant, autant que faire se peut, dans chaque commune.
» Notre correspondant apprcnd-il qu'un cabaret de la localité se trouve dépourvu de bons journaux, aussitôt il s'y rend ou y envoie quelqu'un de ses amis. Une fois dans la place, notre intermédiaire s'installe, prend une consommation, cause avec le cabaretier et demande un journal catholique.
» Si on lui répond que l'établissement n'en est pas pourvu, il s'empresse de constater combien il est regrettable que, dans une maison aussi bien achalandée, on ne puisse pas trouver de bons journaux.
» Quelques jours après, notre correspondant et deux ou trois de ses amis, mis dans le secret, recommencent le même manège dans le dit établissement. Cette insistance à demander des journaux catholiques intrigue le cabaretier et, s'il est bon commerçant, il se dit que pour contenter ses nouveaux clients, qui semblent sérieux, il serait peut-être utile de s'abonner à un journal liien pensaint.
' Rapport sur V(i-u\TC de Sainl-Paul. Congrès de Mulint's. 1009.
L'Organisation de la Propagande. 299
Le revirement plus ou moins intéressé vers le bien est le moment psychologique à saisir pour faire à l'intéressé des propositions d'abonnement à un journal catholique avec sérieuses réductions. La chose étant avantageuse, le cabaretier refuse rarement, et si l'on est arrivé à lui inspirer suffisamment confiance, on peut lui proposer une réduction de 50 p. c, à condition qu'il élimine absolument de son établissement tel mauvais journal que l'on désigne. En principe, nous insistons auprès de nos correspondants pour qu'ils obtiennent des cabaretiers la participation la plus élevée possible dans le prix d'abonnement, de façon à obérer le moins possible la caisse de l'œuvre. Jamais nous ne les autorisons à consentir une réduction descendant au-dessous de la moitié de l'abonnement plein. En cas de réussite, la tâche du correspondant n'est point terminée. Il s'agit de surveiller le nouvel abonné en constatant si le journal est bien réellement sur la table du cabaret, à la disposition des clients ; il faut vérifier si le cabaretier n'est pas un prête-nom dont se sert un particulier pour s'abonner à la Bonne Presse dans des conditions spécialement avantageuses. Si le cas se présente, il est signalé au secrétaire, qui supprime l'abonnement pour l'année suivante ou même fait la chose immédiatement après avoir pris l'avis du conseil, en remboursant le cabaretier fraudeur au prorata du prix qu'il a versé. »
Lorsque les campagnards sont plutôt pauvres, ils ne doivent pas payer, dès le début, l'abonnement ordinaire pour la semaine. Ce n'est qu'insensiblement et progressivement qu'on atteint le coût exigé par la direction du journal. L'œuvre, entre -temps, supplée. Toute demande d'abonnement est soumise au conseil.
Dans les villes, le placement est gratuit dans de nombreux établissements publics ; des comités paroissiaux, comme nous l'avons vu, sont chargés de cette besogne, ainsi que de la diffusion des journaux moyennant abonnements à prix réduits.
On nous a signalé récemment un cas plus curieux. Dans une petite localité de la province de Luxembourg, i 5 cultivateurs recevaient régulièrement la Dernière Heure. Le curé, correspondant de l'Œuvre de Saint-Paul, prévenu par un de ses militants, est intervenu et s'est offert à assurer le service de celle-ci à ses ouailles à ses frais. Mais comme les campagnards, pour se justifier, alléguaient qu'ils n'achetaient le journal que pour parcourir la chronique sportive, le bon curé ne leur adressait que cette seule partie.
Des colporteurs nombreux sont au service de l'œuvre, qui leur assure un salaire de trois francs par jour et stimule leur ardeur à la vente moyennant des primes : vêtements, bibelots, chaussures, etc. Ces colporteurs sont surveillés par les membres des comités paroissiaux, qui les suivent parfois à leur insu dans leurs pérégri-
nations et observent surtout s'ils ne vendent pas des feuilles anticléricales ou des prohibes.
Les colporteurs sont, au surplus, rattachés à huit sections, qui simplifient la propagande par division du travail.
Le rapport de 190g signale que la vente a dépassé un million de numéros et qu'il a été accordé 4,024 abonnements ; il signale aussi que dans les établissements publics plus de 6,500 journauxlibéraux et socialistes ont été éliminés.
Les tracts répandus partout, et plus spécialement en temps Id'élections, sont fournis par 1' « Action catholique », œuvre dont nous dirons quelques mots ; parmi ces tracts figurent pour pne grande part les brochures antisocialistes, de 16 à 32 pages, rédigées par M. l'abbé A. Baisir ', l'auteur de l'ouvrage La Victoire dans les élections, avec préface de M. Woeste.
Enfin, le Calendrier antisocialiste, dont la diffusion est assurée par toute l'armée cléricale du pays, est distribué à raison de 60,000 spécimens en moyenne par an.
Les ressources de l'œuvre proviennent de subsides accordés par les congrégations, de souscriptions de membres d'honneur et surtout de quêtes faites à domicile par les Comités paroissiaux ; puis de? subventions fournies par les Caisses diocésaines et enfin par les Conférences de Saint -Vincent de Paul.
Lorsque celles-ci n'interviennent pas financièrement dans l'œuvre, elles facilitent tout au moins sa tâche en contribuant à la diffusion des journaux dits « bons », grâce à l'activité de ses membres.
Des œuvres de Saint-Paul sont organisées dans d'autres arrondissements (Namur, Liège, Tournai, Charleroi, Willebroeck;, et l'on peut prévoir qu'à brève échéance elles existeront dans tous.
Nous passons sous silence les innombrables revues et petits journaux flamands, quotidiens ou hebdomadaires, illustrés ou non, toutes les revues et les bulletins se disant professionnels et subsidiés comme tels par le Gouvernement.
On peut être certain que s'il est indéniable que les grands quotidiens libéraux et socialistes jouissent plus que les journaux catholiques de la faveur du public, même clérical, il n'en est pas moins à craindre que cette multitude de petites feuilles locales et autres corrigent, au détriment des idées anticléricales, l'avantage que donne l'organisation générale de la presse catholique.
' La victoire da^s les c/cclions et réfatalnn des erreurs actuelles, par l'abbé A. B.Msin. Librairie do l'Action catholiciuc, i. nu- du Cyprès, Bruxclk-s. La l'^rdition étant à sa fin. les derniers exemplaires sont offerts, exceptionnellement, à l'occasion des élections, au prix net de 10 francs les deux volumes.
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B. — Les tracts, revues, almanachs, brochures, affiches
Les publications qui sont distribuées sous forme de jtracts, revues, almanachs, brochures et affiches, ont un pouvoir de pénétration indéniable et sont susceptibles d'agir puissamment sur l'opinion publique.
Lors de la campagne entreprise récemment par la Ligue de l'enseignement contre le projet scolaire Schollaert, on a pu 'se rendre ^compte de la valeur de ce mode de propagande. Mais celle-ci doit être ordonnée avec méthode et régularité. On a pu voir aussi comment la publication notamment de petits catéchismes rédigés dans un style simple et précis, qui met l'exposé au niveau de la mentalité des masses populaires, a contribué singulièrement à renforcer l'effet utile des meetings et la campagne de protestation entreprise par les grands quotidiens anticléricaux.
Il est notoirement constaté aujourd'hui que, dans les couches inférieures de la société, un besoin de plus en plus grand de s'instruire se manifeste au sein des populations rurales aussi bien qu'urbaines.
Les tracts bien rédigés, sans emphase, courts et précis, ne s'occupant pas de questions de personnalités, modifient bien des opinions et sont de nature à rendre des services considérables aux partis politiques qui y recourent.
Il serait désirable de voir la Ligue de l'enseignement persé- A^érer dans la voie qui lui a valu ses plus beaux succès, mais il semble qu'il serait utile de donner à la diffusion de tracts et brochures un caractère périodique et régulier, même en dehors de circonstances plutôt spéciales.
Les catholiques procèdent de cette manière. Trois grandes œuvres se partagent le travail de propagande à effectuer de façon permanente dans le pays : l'Action populaire, installée rue du Cyprès \, 2, à Bruxelles, l'Œuvre de Défense de la Foi, d'Anvers, ■et De Geloofsonderricht, de Bruges.
Ces trois œuvres répanident à profusion des tracts en temps -électoral et des publications périodiques gratuites en temps ordinaire.