LES CAUSES BC0N0MIQ0K8 I>E LA GU&RRB
Janvier Février Mars Avril Hai Juin
Quelques autres chiffres permettent de marquer L'afflux des ouvriers sans travail dans les centres industriels. (1).
Sur 100 places, le nombre des ouvriers sans travail était : à Kiel, de 362 ; à Nuremberg, de 258 ; à Lïreslau, de 213 ; 5 Dresde, de 202; à Munich, de 162; à Magdebourg, de 1T>6 ; à Berlin, de 132.
Le prix de la main d'oeuvre avait donc baissé en même temps que celui des autres marchandises. Et Y offre de la main d1 œuvre surpassait l'afflux des ouvriers sans travail des crises précédentes.
Le nombre des ouvriers sans travail était plus grand en 1913 que pendant les crises de 1907 et de
Ainsi aucun trait ne manquait, en 1913, au tableau de la crise et ces traits étaient bien plus accusés que dans les crises précédentes.
Les crises précédentes avaient toujours fini par aboutir, après une destruction assez, violente de richesses accumulées, à une nouvelle orientation de la production. Pouvait-on espérer qu'une nouvelle orientation de la production put aussi résoudre la crise de 1913 en Allemagne ? Si l'on raisonne d'une façon abstraite et objective, une solution de ce genre n'était pas impossible ; mais, dans l'atmosphère industrielle allemande, saturé d'esprit militariste, les conditions subjectives de cette solution faisaient défaut. L'inertie du mouvement suivi jusque là devint une fatalité; la pensée, enfermée depuis un certain tempsdans des cadres fixes, était incapable de les bri-
(i; Vom Arbeilsmai kt. [Frankfurter Zcituny, 4 juillet 1913).
l'aybnir
ser L'industrie en dehors de la guerre, la suprématie allemande en dehors des formes habituelles de l'industrie guerrière semblèrent choses inconcevables. L'idée qu'en dehors de la guerre il n'y avait pas de salut possible pour l'Allemagne s'empara peu à peu de tous les esprits. La guerre, en ouvrant la soupape de sûreté, pouvait donner un débouché à cette masse de travail humain desliné à produire des instruments de destruction. La guerre, en consommant tes canons, les dreadnought, les fusils, les sous-marins pouvait absorber tout ce qui s'était accumulé et créer la nécessité d'une production nouvelle. La guerre, eji supprimant la surproduction dans un domaine, pouvait supprimer la surproduction générale et rétablir la circulation arrêtée.
Naturellement les tendances guerrières ne s'exprimèrent pas en termes aussi nets, ne se basèrent pas sur des considérations économiques aussi franches. Elles prirent des attitudes plus solennelles et des expressions plus romantiques. On ne parlait pas de débouchés et de production, on parlait de la mission du peuple allemand ; on ne discutait pas la nécessité de consommer les canons allemands, on s'enivrait en proclamant la supériorité de La race germanique. Mais il ne faut pas confondre les belles paroles avec les vrais motifs.
La guerre éclata parce qu'elle était préparée de longue date et que chaque organisation matérielle est clouée d'une certaine force motrice. Quant au moment où elle éclata, il était marqué par la crise. Il est clair que la guerre pouvait éclater un peu plus lôt ou un peu plus tard. Mais ce n'est pas par hasard que l'Allemagne et l'Autriche cherchèrent à faire pression sur l'Italie dans l'automne de 1913, juste au moment de la crise. Ceci nous prouve que le changement dans les conditions économiques projetait son
LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA Gl'KRRH
ombre sur La vie de l'État, qu'il préoccupait les esprits, qu'il leur faisait éprouver des craintes pourl 'avenir et qu'il contribua en dernier lieu à lancer l'Allemagne dans la guerre.
La guerre n'éclata pas en 1913. Elle éclata un an plus lard, en 1914, et de nouveau aux approches de l'automne, quand la crise se fit sentir davantage.
On avait pu renvoyer la guerre d'une année entière. C'est donc que la nécessité absolue, que l'Allemagne invoquait déjà en 1913, n'existait pas.
Nous avons déjà vu que les intérêts généraux de l'économie nationale allemande n'exigeaient point la guerre, que l'Allemagne pouvait vivre en bons termes avec l'Angleterre, et que la France offrait aux capitaux allemands des placements avantageux.
Nous insistons encore une fois sur ce point. En dehors de la classe des féodaux, la guerre n'était favorable qu'aux capitalistes qui avaient placé leurs fonds dans l'industrie guerrière et dans les emprunts d'Etat. Comment se fit-il alors que les intérêts de ces groupes prirent le dessus, qu'ils corrompirent l'opinion publique et qu'ils précipitèrent l'Allemagne dans la guerre ?
Pour répondre à cette question il nous faudrait analyser la vie politique de l'Allemagne, ce qui nous conduirait trop loin. 11 est curieux de noter pourtant ce que dit à ce propos un des meilleurs connaisseurs de la vie allemande, le prince de Bulow, dans son livre, L'Allemagne impérialiste (1) : « Les Allemands n'ont pas d'éducation politique. Il leur manque absolument, ce que j'appellerais le flair, l'instinct politique. Les peuples doués de ce sens politique mettent à un certain moment, même sans y être obligés de façon consciente ou inconsciente, leurs intérêts na-
(1) B. von Blxow. — La Gernwma Impériale, p. 134.
l'avenir
tionaux au-dessus des intérêts particuliers. L'allemand au contraire applique son activité aux choses particulières, il subordonne facilement l'intérêt de la totalité aux intérêts particuliers plus proches, mais plus mesquins en même temps. Goethe a constaté plus d'une fois cette tendance d'esprit allemande, en répétant sa maxime cruelle : Chaque Allemand pris à pari est bon ; ensemble, ils né valent rien du tout ».
Anna-Véra Eisenstadt.