EPASPECO DU PAYS ETLES VILLES LES DIVISIONS ADMINISTRATIVES
SOMMAIRE
I. — Vue d'ensemble sur la situation du département en 17q9 : ses représentants aux diverses assemblées de 1789 à 1799: le sol ; les conditions d'existence ; habitations très dispersées. Mauvais état des routes. Taxe d’entretien établie
+ par la loi du 24 fructidor an V. La perception du droit de passe et ses mauvais De résuliats. Misère générale.
| IL. — Population en l'an VIIT. Elle est en grande majorité rurale. Attachement ï des cultivateurs à leur sol. Morcellement de la propriété. L'agriculture ne fait aucun progrès. Les landes et les communaux. Enumération des forêts d’Illeet-Vilaine. Les étendues marécageuses : marais de Dol et de Redon. Les digues L du Couesnon. Les industries rurales, toiles et tanneries. Crise du commerce et % de l’industrie. Abandon de la mine de Pontpéan.
A IT. — Formation topographique du département en 1790 d’après les procèsverbaux du Comité de division de l’Assemblée Constituante : 9 districts, 79 cantons, 343 paroisses. Nouvelle division de l'an III: 84 administrations cantonales, 351 municipalités. Enumération des administrateurs cantonaux, des agents municipaux, des commissaires du Directoire, et population des diverses communes en 1800.
de ñ
IV. — Situation des principaux centres urbains. Rennes; dégradation desmonuments publics, des églises et du Palais de Justice. Hédé, Bécherel, Châteaugiron. Les communes de Saint-Malo et de Saint-Servan. Les armements des
corsaires pour la période de l'an I à l'an X. Batteries ct forts de la côte. Autres
villes : Dol, Fougères, Saint-Aubin-du-Cormier, Antrain, Châtillon-en-Vendelais,
Vitré, La Guerche, Retiers, Redon, Bain. Les 24 relais de poste aux chevaux.
I. — Au moment où Bonaparte chassait les assemblées du Directoire et prenait la conduite des affaires publiques, la Bretagne était
Bibliographie.
A. Archives départementales.
Série L 341, 342, 354 et suivants.
Registres du Conseil général ans VIIT et IX. Série 1N1. Rapport du Conseiller d'État Crétet (4 brumaire an IX). Série 8 S. Rapport du sous-préfet de Saint-Malo (nivôse an IX). Série 22 M. 19. B. Archives municipales de Saint-Malo, de Dinard et de Dol. Registres de délibérations du Conseil municipal ans VIII-XI. C. Archives municipales de Saint-Servan et Archives de la marine. D. Archives nationales.
Rapport du sénateur Cornudet, prairial an XIT. AF. rv. 1053. Procs-verbaux du Comité de division de l’Assemblée Constituante. NN*® r1/45*. Population en l’an VIIT. F°0 registre 3972.
E. Bibliothèque Nationale. Manuscrits.
Rapport du comte Dessuile sur l’état des forêts du roi en Bretagne, 1785. Nouvelles acquisitions françaises. 3077.
20 DocuMENTS CONTEMPORAINS IMPRIMÉS.
États de mois du citoyen Féburier. Rennes an VIII [Bibl. municipale de Rennes].
Borice, Statistique du département d’Ille-et-Vilaine. Rennes, an IX. Elle fait partie des statistiques des préfets. Paris, an IX-an X[. 36 volumes. Bibl. nat., L%1. On la trouve en manuscrit avec la signature de Borie, aux Archives nationales, F?0 197.
Almanach d’Ille-et-Vilaine, an VII [Bibl. Rennes ET.
Mounier, Annuaire statistique d’Ille-et-Vilaine. Rennes, an XII [Bibl. Rennes om Cet exemplaire a été donné à la bibliothèque par Mounier fils, pair de France. * 32
30 Livres RÉCENTS.
Orain, Géographie pittoresque d’Ille-et-Vilaine. Rennes, 1882, gr. in-8. Bibl. nat., Lk*. 1745.
H. Sée, Les classes rurales en Bretagne du xvie siècle à la Révolution. Paris, 1906, in-8. Bibl. nat., LI 6/16.
H. Sée et À. Lesort, Cahiers de doléances de la Sénéchaussée de Rennes pour les États-Généraux de 1789. Tome I. Paris. 1909. T. Il, 1911. Bibl. nat., 8. La®?, 901.
Dubreuil (Léon), Le district de Redon. Rennes, 1903, in-8. Bibl. nat., Lkÿ, 370.
Haize, Saint-Servan pendant la Révolution. Saint-Servan, 1909, in-8. Bibl. nat., 8o, Lk?7 36-775.
Banéat, Le Vieux Rennes (Mémoires de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, 1904 et années suivantes).
E. Prampain, Saint-Malo historique, 1902. Bibl. nat., Lk7/33570.
Benaerts, Saint-Malo pendant le Consulat et l'Empire. Annales de Bretagne, t. XIV, 1898-1899.
l'une des régions de la France qui méritait le mieux d'attirer la sollcitude du gouvernement consulaire. Le département d'Ille-et- Vilaine avait particulièrement souffert : placé sur la route de la Loire à la Manche il avait été envahi par les bandes vendéennes dans leur grand exode de novembre-décembre 1793 et lorsque les insurgés traqués par les Mayençais eurent été refoulés en désordre vers Ancenis et Savenay, des groupes de partisans se dispersèrent dans le pays ets ÿ maintinrent en relations avec les émigrés et les Anglais à cause de la proximité de Jersey. Le mouvement d'émigration avait été très actif dans le département. Le 3 septembre 1792 une première liste d’émigrés établie par l'administration départementale portait déjà 646 noms; de nouvelles listes dressées au début de 1794 évaluaient le nombre des émigrés à 2072 personnes, parmi lesquelles 758 prêtres et 728 nobles. D'ailleurs tous n'étaient pas paris à l'étranger; beaucoup d’entre ceux qui figuraient sur les listes étaient cachés dans le pays ou enrôlés dans les bandes d'insurgés ". Le régime terroriste futinutilement établi dans l’Ile-et-Vilaine. Durant les premiers mois de 1794 le cruel représentant Carrier y promena en vain les commissions militaires et la guillotine. La répression fut impuissante et entraîna de terribles représailles de la part des chouans soudoyés par l'or anglais et dirigés par plusieurs chefs de l’'émigration. La guerre civile s'était donc maintenue en permanence dans ce malheureux département: elle durait encore en l'an VIIT empêchant tout progrès de l’agriculture, ruinant tout commerce par le manque absolu de sécurité dans les relations intérieures. Tous les efforts des divers représentants d’Ille-et-Vilaine dans les assemblées législatives n'avaient pu améliorer une situalion depuis longtemps lamentable. Il est intéressant de présenter ici la liste des hommes qui dans la période très agitée de 1789 à 1799 avaient été appelés par les suffrages de leurs concitoyens à représenter les régions rennaise et malouine.
Élals généraux et Assemblée constituante. Sénéchaussée de Rennes : Tiers État : Huard, négociant à Saint-Malo ; Glezen, avocat au Parlement de Rennes ; Lanjuinais, professeur de droit à Rennes ; Hardy de la Largère, maire de Vitré; Le Chapelier, avocat au Parlement; Gérard, laboureur, domicilé en la paroisse de Montgermont ; Defermon, procureur au Parlement. Deux suppléants : Varin de la Brunelière, avocat au Parlement ; Bodinier, négociant à Saint-Malo. Par la mort de Huard, Varin fut appelé à siéger au mois d'octobre 1789.
1. Tanguy, L'émigration dans l'Ille-et-Vilaine. Annales de Bretagne, tome XXI, p. 160.
Clergé : 1° Diocèse de Saint-Malo : Rathier, recteur de Broons ; Allain, recteur de Josselin. »° Diocèse de Dol : Symon, recteur de la Boussac ; Garnier, recteur de Notre-Dame de Dol. 3° Diocèse de Rennes : Guillou, recteur de Martigné-Ferchaud ; Vaneau, recteur d'Orgères ; Hunault, recteur de Billé. Quatre suppléants : Quéru de Lacoste, recteur de Saint-Jean de Rennes ; Lancelot-Dubourg, recteur de Rétiers ; Tual, recteur de Châteaugiron ; Gérard, recteur de Saint-Martin de Janzé. Guillou et Hunault se retirèrent pour raisons de santé et furent remplacés le 15 septembre par Quéru de Lacoste et Lancelot Dubourg.
Sénéchaussée de Fougères : Tiers État : Fournier de la Pommeraye, procureur du roi près la sénéchaussée de Fougères; Lemoine de la Giraudais, avocat au Parlement" et maire de Fougères.
Assemblée législative : Tardiveau, homme de loi à Rennes: Michel jeune, procureur syndic du district de Saint-Malo ; Gohier, homme de loi à Rennes ; Lebreton (François), procureur syndic du district de Fougères ; Croizé, président du tribunal du district de Vitré ; Duval, juge au tribunal de la Guerche : Sébire, cultivateur, administrateur du district de Dol; Codet, membre du conseil général de la commune de Rennes ; Le Coz, évêque d'Ille-et-Vilaine ; Du Petitbois, colonel au 16° dragons, natif de Rennes. Il y eut quatre suppléants : Bodinier, déjà suppléant à la Constituante ; Lemerer, homme de loi à Rennes ; Jan (Jacques), vice-président du département; Blanchet, culüvateur à Guipry, doyen d'âge de l'assemblée ?.
Convention nalionale : Lanjuinais, ex-député à la Constituante ; Defermon, président du tribunal criminel de Rennes, ex-constituant ; Duval, juge au tribunal de Vitré, membre de la Législative ; Sevestre, greflier du tribunal de Rennes ; Chaumont, administrateur du district de Saint-Malo ; Lebreton, membre de la Législative; Dubignon, capitaine de la garde nationale à Redon ; Tardiveau, membre de la Législative ; Obelin, juge du district de Saint-Malo, haut juré ; Beaugeard, procureur syndic du district de Vitré.
Cinq suppléants : Maurel, chirurgien à Bain ; Gilbert, médecin, officier municipal de Rennes ; Courné, professeur et libraire à Rennes ; Trehouart, maire de Saint-Malo ; Talhouet, maire de Rennes.
Tardiveau ayant démissionné fut remplacé par Maurel ; Gilbert,
1. Armand Brette, Les Constiluants. Paris, 1897. Pour la biographie des députés, voir Kerviler, Cent Ans de représentation bretonne, 1'e série. Paris, 1888. |
2. Arch. dép., L. 341. Procès-verbal de l’assemblée électorale (29 aoùût-6 septembre 1791). Kuscinski, Les députés à la Législative. Paris, 1900.
Courné et Talhouet ne siégèrent pas; Trehouart remplaça Lanjuinais en août 1793.
Corps Législalif du Directoire. Élections de l'an 1V : Liste principale de neuf représentants formant les 2/3 des membres attribués au département, choisis parnu les membres de la Convention : Defermon, déjà député du département à la Constituante et à la Convention ; Boissy d'Anglas (François-Antoine), ancien procureur général syndic de l'Ardèche ; Obelin, Lanjuinais, Lebreton, déjà députés d'Ille-et-Vilaine à la Convention ; Cambacérès, ancien président du tribunal criminel de l'Hérault ; Henry Larivière, homme de loi à Falaise ; Dussaulx, membre de l'Académie des Inscriptions ; Saladin, ancien juge à Amiens.
Liste de quatre représentants formant le dernier tiers, pris en dehors de la Convention: Petiet (Claude), ancien procureur syndic d'Ille-et-Vilaine ; Bodinier, ancien suppléant à l’Assemblée Législaüve ; Rallier, ancien officier du génie et administrateur du district de Fougères ; Lemerer, avocat à Rennes ?.
Élections de l'an V. Conseil des Anciens : Aubrée (Louis), juge au Tribunal civil de Rennes ; Pointel, négociant à Saint-Servan. Conseil des Cinq-Cents. Desnos, ex-avocat au grand Conseil; Corbière, commissaire du Directoire près l'administration municipale de Rennes ; Ponsard aîné, homme de loi.
A la suite du coup d'État directorial de l’an V, la loi du 19 fructüdor (5 septembre 1797) annula toutes les élections du département d’Ille-et-Vilaine faites en l’an V, et condamna Lemerer à la déportation.
Élections de l'an VI. Conseil des Anciens : Lemoine-Desforges. accusateur public près le tribunal criminel; Corbinais, président de l'administration municipale de Dol ; Loysel, commissaire du Directoire près l'administration municipale de Fougères ; Jourdain, juge au tribunal cavil de Rennes.
Conseil des Cing-Cents : Beaugeard, commissaire du Directoire près l'administration centrale ; Blin, directeur des postes à Rennes : Bouaissier, inspecteur de la Loterie nationale ; Varin (François). frère de l’ancien Constituant, conservateur des hypothèques ; Dubignon, ancien conventionnel ; Lodin-Lalaire, juge au tribunal civil de Rennes.
1. Arch. dép., L. 341. Procès-verbal de l’assemblée tenue à Saint-Malo, 4 sept. 1792. Guiffrey, Les Conventionnels. Paris, 1889.
2. Arch. dép., L. 341. Procès-verbal de l’Assemblée électorale du 20 vendémaire an IV (12 octobre (1795). — Kuscinski, Les dépulés au Corps Législatif de l'an IV à l'an VIL. Paris, 1905.
Élections de l’an VII. Conseil des Anciens : Jourdain, qui n'avait été élu que pour un an; Conseil des Cing-Cents : Malherbe, ancien procureur g cénéral syndic du département ; Pontallié, commissaire près PR centrale d'Ille-et-Vilaine : Rallier, membre du conseil des Anciens. -
Les noms de ces divers élus représentent nettement quels furent l'évolution des idées et le développement politique dans lIlle-et- Vilaine depuis la convocation des États-Généraux jusqu'au coup d'État de brumaire. La noblesse et le haut clergé de Bretagne ayant refusé d’ envoyer des députés au États-Généraux, se trouvèrent dès l'origine mis à l'écart et nettement hostiles au mouvement de rélormes. Les élus de l'assemblée d'avril 1789 appartinrent exclusivement au Tiers État et au bas clergé (recteurs de paroisses) ; les députés laïques faisaient partie pour la plupart de la bourgeoisie rennaise déjà instruite et.pénétrée des idées philosophiques du siècle, ou de ce monde judiciaire qui avait participé à l'agitation réformiste d'octobre 1788 ; les autres étaient les représentants du commerce de l'imporlante région malouine. A la Législative les députés d'Ille-et- Vilaine appartiennent à l'élément modéré; à la Convention la majorité de la députation soutient les Girondins. Lanjuinais est mis en accusalion et remplacé ; Defermon, condamné à mort, s’évade et ne revient siéger qu'en mars 1795 ; Lebreton et Obelin font partie du groupe des 73, décrétés d’arrestation pour avoir protesté contre le 2 juin 1793, et ne sont rappelés qu'après thermidor. Aussi les élections de l'an IV et de l'an V pour le Corps législatif furent-elles nettement favorables aux anciens girondins ou aux ennemis de la politique jacobine. Larivière, Dussaulx, Saladin, étrangers au département furent choisis dans l'ancien groupe des 73. Le Det profita du coup d’ État de fructidor pour annuler ces élections, mais en l'an VIT les députés d'Iile-et-Vilaine représentent toujours les opinions républicaines modérées et les intérêts de la bourgeoisie bretonne, sympathique sans doute à une révolution sociale qu'elle a fortement encouragée, mais hostile à toute violence. L’administraüon centrale du département voulait suivre la même ligne de conduite, mais elle était impuissante à rétablir l’ordre dans un département si profondément troublé et mal secondée par ie gouvernement du Directoire toujours à court de deniers, elle ne pouvait remédier à la gravité de la situation.
La nature même du pays favorisait le maintien et les entreprises de la chouannerie. Malgré la transformation opérée de nos jours par les travaux du service vicinal et le passage des chemins de fer, il est
aisé encore de se rendre compte des avantages que les insurgés pouvaient tirer d’une connaissance exacte du terrain. Une contrée de relief modeste, mais néanmoins très accidentée, surtout vers les bords de la Vilaine entre Rennes et Redon et aux alentours de Fougères, peu de grandes hauteurs permettant de découvrir un vaste horizon ; pas de positions stratégiques, des champs entièrement isolés les uns des autres par des haies très touffues d’où surgissent des chênes tronqués et lrapus, vigoureux de feuillage malgré leur petite taille, des forêts nombreuses offrant une retraite facile. L'ensemble du département se présente sous l'aspect d’un plateau disposé en forme de cuvette : au centre, par 27 mètres d'altitude se trouve la dépression du bassin de Rennes que suit la grande route de Paris à Brest ; à l'Est plusieurs rangées de hauteurs continuent les collines du Maine : Fougères est à 136 mètres d'altitude, La Bazouges du Désert à 198, La Chapelle-Janson à 248. Au Sud les rives de la Vilaine sont fort accidentées ; Bourg-des-Comptes est à 96 mètres, Lassy à 100, Laillé 106, Bain 109, Pipriac 102. Sur les confins de l'Ille-et-Vilaine et du Morbihan les collines atteignent 255 mètres à la Haute-Forêt, non loin de Plélan ; c'est lé point le plus élevé de la région.
Toute cette contrée au Sud de Rennes présente des sites sauvages : tantôt ce sont les rives abruptes de la Vilaine couvertes de bois au sombre feuillage, aux taillis épais, tantôt les landes d’un charme mélancolique, belles surtout à l'automne, quand blanches jusque-là sous les lichens, elles s’émaillent de la fleur rouge des bruyères ; les plateaux sont découpés par de profondes vallées où coulent très encaissés de frais ruisseaux : sur la rive gauche de la Vilaine, la Seiche qui finit non loin de Bruz, le Semnon qui se termine à Pléchätel et la Chère en face de Langon. Sur la rive droite le Canut qui se Jette au pied des hauteurs schisteuses de Bourg-des-Comptes. Toutes ces sinuosités pittoresques, admirablement connues des chouans, étaient autant de refuges faciles à défendre.
Dans la plupart des communes toutes les maisons étaient dispersées à de grandes distances dans les terres ; il ne se trouvait ordinairement que peu d'habitations réunies autour de l’église, et presque tous les villages étaient placés loin des grandes routes. Aujourd'hui la circulation est facile, même dans les chemins ruraux, mais en l'an VIIT elle était presque impossible sur la plupart des routes. La majeure partie d'entre elles avait été ouverte de 1750 à 1760: on se ferait difficilement une idée de leur aspect à la fin du Directoire. Les chemins vicinaux n'étaient que des cloaques d'eaux Croupis-
santes. Le fond des routes était le plus souvent en terre glaise : on manquait en plusieurs endroits de pierre dure pour les réparer et les schistes qu'on y avait employés furent bientôt réduits en poussière par le passage fréquent des convois d'artillerie dont la guerre civile nécessitait la présence, et le mouvement considérable des marchandises transportées par voie de terre de l'Ile-de-France et du Maine vers Brest, car la mer était au pouvoir des Anglais et le trafic du cabotage presque impossible ". On n’avait rien fait pour l'entretien des chemins depuis le début de la Révolution. Au xvii* siècle les travaux des routes étaient exécutés par des corvées imposées aux cultivateurs ; mais ce fardeau étant devenu intolérable on l’avait remplacé par des additions aux impôts qui permettaient le paiement des travaux en argent. Lorsque la révolution survint, ce fonds spécial disparut avec les autres impôts. Les routes furent mises sur le compte des fonds généraux et la pénurie financière fit bientôt cesser tous les travaux qu'on y avait pu entreprendre. Le Conseil des Cinq-Cents chercha un remède par la loi du 24 fructidor an V (10 septembre 1797), qui établissait une contribution spéciale. Sur toutes les routes de la République devait être perçue une taxe dont le produit serait uniquement affecté aux dépenses de leur entretien”. Le principe était bon, mais l'application fut très défectueuse. Les lois des 9 vendémiaire et 3 nivôse an VI (30 septembre et 23 décembre 1797) firent mettre en adjudication le droit de passe. Dès lors la perception en éprouva beaucoup de difficultés quand on vit plusieurs adjudicataires tripler à leur profit le prix de l’adjudication. Le mécontentement public était d'autant mieux fondé que le produit du droit de passe presque partout détourné de son objet ne fut nullement employé à l'amélioration des routes. Le seul résultat fut de gêner la liberté parüculière et d'arrêter la circulation des marchandises. Pour éviter les grandes routes où se trouvaient les barrières, les voituriers prenaient des chemins détournés, brisaient les haies, faisaient des dégâts pour dix francs afin de ne point payer 20 sous de taxe. La mesure fiscale étant insuffisante, le Directoire avait pris le parti de demander le, concours de tous les citoyens : nous lisons dans une proclamation du 22 frimaire an VI (12 décembre 1393): « L’esprit public doit opérer dans la République française des prodiges supérieurs à tous ceux de l'antiquité. Rome libre étonna le monde par la magnificence
1. États de mois du citoyen Feburier, p. 8° et 36 (Rennes. Bruté, an VII. 2. Rapport du Conseiller d’État Crétet au ministre de l’intérieur 4 brumaire an IX (26 octobre 1800).
des aqueducs et des chemins dont il subsiste des débris, monuments de sa gloire ; ses meilleurs citoyens ambitionnèrent l'honneur de donner leur nom à des routes construites à leurs propres frais. Appius en fournit l'exemple, et plusieurs grands hommes l’imitèrent'. »
Dans chaque commune devait être ouvert un registre préparé pour une souscription volontaire où chaque citoyen ferait inscrire ses offres de contribuer à la réparation des routes de la région par tel nombre de journées en nature ou en argent. Le gouvernement directorial comptaitsur cette proclamation cicéronienne afin de pourvoir promptement aux travaux des routes, mais son espoir fut déçu, car il ne suffisait pas de jouer au sénat romain, et d'évoquer le souvenir d’Appius pour lui trouver des imitateurs français. L'appel ne pouvait être écouté dans le département d'Ille-et-Vilaine, l’un des plus troublés du territoire: en l’an VIII il n’était pas rare de rencontrer des voitures abandonnées dans de profondes ornières ; l’état de dégradation était tel que les courriers, les diligences, les rouliers ne pouvaient passer qu'avec les plus grands dangers ; ajoutez à cela les attaques fréquentes des chouans qui arrêtaient les voitures et la présence d'une foule de mendiants fort peu rassurante en ces temps de troubles ; ils étaient comme les colporteurs des différents partis et par leur entremise circulaient dans les villages les bruits les plus faux et les plus alarmants.
I. — Une telle situation n'était guère propre à favoriser l'essor de l’agriculture. Sur ce point toute la région rennaise était restée très arriérée relativement aux contrées voisines du Maine et de l’Anjou. Pourtant durant le règne de Louis XV quelques progrès avaient été réalisés, grâce à la fondation d’un Société d'agriculture et de commerce, confirmée par le brevet royal du 20 mars 17957. La Chalotais, le célèbre procureur général figurait parmi les membres de cette société qui avaient encouragé le plus efficacement l'introduction de cultures nouvelles ; alors commença la culture du trèfle et celle de la pomme de terre : on développa celles du lin et du froment”. Les progrès de l'agriculture auraient été nécessaires pour fournir la subsistance de la plus grande partie des habitants du département. En l'an VIII la population s'élevait à 488 846individus ; mais il en faut soustraire 11 327 soldats et marins employés au ser-
1. Circulaire du ministre de l'Intérieur à l’administration centrale d’Ille-et-Vilaine. Arch. dép., 1 S 2. A
2. Rapport du préfet d’Allonville, 28 septembre 1817. Arch. nat., FIC TII Ille-et-Vilaine, 7, texte publié par M. Letaconnoux dans les Annales de Bretagne, t. XXIV.
vice de la République. Le total se réduisait done à 477519". Cette population était en très grande majorité rurale, car les centres urbains les plus importants ne comptaient guère ensemble plus de 70 000 habitants. Il restait ainsi pour la population des campagnes environ 400 000 individus répartis surtout dans les hameaux, fermes et habitations dépendants des communes. La misère de cette classe rurale, déjà grande avant 1789, s'était encore aggravée par la guerre civile. Le voyageur anglais Arthur Young qui parcourut le pays en 1788 écrit dans son journal le 1° et le 5 septembre”: «jusqu à Combourg (il venait de Normandie par Pontorson) le pays a un aspect sauvage ; l’agriculture n’y est pas plus avancée que chez les Hurons : à Combourg on voit des maisons de terre sans vitres et un pavé si rompu qu'il arrête les passagers... à Mautauban le peuple paraît bien vraiment pauvre. Les enfants sont en haïllons dégoütants. Quant aux bas et aux souliers c'est un luxe. » Les villages et les fermes avaient un aspect des plus tristes. Les habitations bâties avec de la terre glaise, de la pisaie ou de la pierre sombre se détachaient à peine du sol ; le jour et l’air n’y pénétraient souvent que par les portes”.
Les laboureurs très attachés à leur sol et à la routine étaient peu instruits. La plupart d’entre eux ne tenaient guère à défendre la cause d'une France républicaine qu'ils connaissaient encore mal, toute enlaidie par de constantes calomnies ; la seule annonce d’une prochaine levée d'hommes pour la conscription jetait le trouble dans leurs esprits bornés, effrayait les plus calmes, exaspérait les tempéraments belliqueux. Ils ne voulaient pas s'éloigner de la terre natale et les chefs des insurgés trouvaient ainsi le moyen d’avoir de nombreuses recrues en leur promettant de ne les faire combattre que près de ces foyers qui leur étaient si chers.
L'Ile-et-Vilaine était un pays de petite culture. Un tiers des terres cultivables était partagé en fermes de 15 à 30 hectares ; les deux autres liers se divisaient en petites closeries de 5 ou 6 hectares exploitées habituellement par les propriétaires. Ce morcellement de la propriété rurale était d'ailleurs général en Bretagne. Le comte Dessuile dans un rapport de 1785 constatait qu'une ferme de Bretagne est «très considérable quand elle occupe trois charrues ‘ ». Les bestiaux
Arch. nat., F20/37 et Arch. dép., 17 M 2.
. Arthur Young, Voyages en France, 22 édition. Paris, 1794, trad. Soulès, I, p. 267. . Borie, Stalistique du département d’Ille-et-Vilaine, P20: