Arch. nat., FIB
Un célèbre professeur de l'Université de Leipzig, M. Ostwald, lauréat du prix Nobel, a pu écrire récemment: « La France a donné au reste de l'Europe l'exemple d’une forte concentration, aussi bien des individus que du territoire, et elle a en plusieurs siècles récolté le bénéfice de cette concentration. Puis à la fin du xviu* siècle elle a affranchi les larges couches du peuple, les a appelées à la vie politique et par là, dans ce même domaine politique, elle a servi d'exemple au reste de l'Europe. » Cette juste appréciation de notre histoire nationale explique en grande partie le rôle et la prodigieuse fortune de Napoléon. Il a eu à la fois une intelligence exacte de la tradition française et une compréhension très nette des nécessités de son époque. L'établissement du système administratif fortement ceniralisé dont nous venons d'examiner de près l’origine et le fonctionnement dans un département breton a fait de lui le conservateur avisé du passé national. Ses préfets et sous-préfets sont les continuateurs des intendants et des subdélégués de l’ancien régime; mais en même temps il fut aussi l’homme de l'avenir: malgré son lempérament autoritaire et plus tard malgré son despotisme impérial, il fut bien l'élu que la France nouvelle salua de ses acclamations et de ses suffrages, parce qu'il maintenait la grande œuvre révolutionnaire, l'égalité des citoyens et la souveraineté du peuple. Il réalisait un idéal cher aux Français : la concentration du pouvoir, héritage de la tradition royale, et l'émancipation démocratique, issue de toute la pensée philosophique du xvrr* siècle.
Voilà pourquoi il eut tant de ralliés autour de lui; beaucoup d’anciens conventionnels le secondèrent avec une entière sincérité, comme Jeanbon Saint-André, préfet du Mont-Tonnerre, qui approuva sans réserve le gouvernement consulaire: € Depuis l'arrivée de Bonaparte aux affaires, disait-1l, tout dans la République marchait d’un pas uniforme et régulier ; le gouvernement avait repris sa dignité et l'administration sa force'. » Nous avons vu par l'étude détaillée
1. Levy-Schneider, Jeanbon Saint-André. Révolution française, 14 mai 1901.
des suffrages plébiscitaires dans chaque commune que la plupart des républicains d'Ille-et-Vilaine pensèrent de même. Le personnel révolutionnaire accepta volontiers les nouvelles fonctions administralives ; tous les partisans des idées nouvelles, modérés et patriotes se firent les auxiliaires de la politique centralisatrice et autoritaire du premier Consul. Le résullat fut d’ailleurs le même dans le département voisin des Côtes-du-Nord: le gouvernement napeléonien S'y présente également comme le successeur naturel de la Révolution‘. L'Ille-et-Vilaine est administrée par les anciens élus de l’époque révolutionnaire. Les lois napoléoniennes sont appliquées par les mêmes personnages qui ont mis en pralique les lois de la Constituante et de la Convention.
De sorte qu’au terme de cette étude nous partageons forcément l'illusion des contemporains. Les progrès réalisés dans le département sont considérables : à la place d'une administration courageuse, bien intentionnée, mais souvent impuissante et toujours mal obéic, un véritable chef dirige les affaires. Le pouvoir absolu du préfet est tempéré par la surveillance constante du Premier Consul et aussi par les traditions du pays que représentent les membres des divers conseils locaux; des tribunaux régulièrement constitués, avec des magistrats inamovibles, font respecter la justice et la sécurité publique est complète. Depuis l’an VIIT la conscription n’a encore touché que très légèrement l'Ille-et-Vilaine. Aussi la population s’est accrue très sensiblement. En l'an IX il n’y avait eu que 2841 mariages; en l'an X :1l y en eut 4o47. Ce chiffre presque double est la meilleure preuve du retour de la tranquillité. Une population d’abord assez défiante donne peu à peu ses sympathies au gouvernement consulaire. La population totale du département s'élève au début de l’empire, en thermidor an XII (août 1804), à 509397 habitants. C'est une augmentation de 20551 habitants par rapport au chiffre de l'an VII. En l'an X il ya eu 16589 naissances”. Une-étude détaillée des chiffres fournis pour chaque commune dans notre tableau B permet de faire la comparaison entre 1800 et 1804. Toutes les communes importantes ont vu augmenter le total de leurs habitants; seules quelques anciennes municipalités cantonales de l’arrondissement de Redon, le plus pauvre du département, sont en déficit, telles que Fougeray, Messac, Pléchâtel, Renac et Sixt. La population rennaise à augmenté. Le produit de l'octroi de la ville présente un
1. Dubreuil, La Révolution dans le département des Côtes-du-Nord. Paris, 1909. 2. Arch. dép., 17 M2. Arch. nat., F20 36.
accroissement significatif: en l’an VIIT il ne s'élevait qu'à03313francs, en l’an IX il atteint 132 436 francs, en l’an XI, 155000 francs.
Le développement de la prospérité était donc indéniable. On s’explique la satisfaction des habitants d'Ille-et-Vilaine quand ils regardaient autour d'eux leur département, cette petite patrie qui leur était si chère, et leur contentement devenait de l'enthousiasme quand ils voyaient plus loin vers les frontières de la grande patrie la gloire française, dont l'éclat rayonnait à toutes les colonnes du modeste Journal d'Ille-et-Vilaine rédigé par le citoyen Chausseblanche, quand il annonçait les messages de victoires fréquentes que transmettait le télégraphe aérien de la cathédrale malouine, Il y eut certainement des jours radieux pour les âmes de nos ancêtres. Aussi oubliant le triste avenir impérial, nous admirons avec eux le héros français du Consulat, et un rapprochement se présente naturellement à l'esprit. La France républicaine de 1804 rappelait par sa gloire et son hégémonie européenne, la France royale de 1661. On peut s’imaginer un Louis XIV usant de sa toute-puissance pour le bien de son peuple avec une sage modération: 1l écoute les avis du plus grand de ses ministres, le travailleur acharné, Colbert; il réforme le lourd système fiscal fondé sur l'inégalité des Français ; il garde vis-à-vis de l'Allemagne la prudente politique de Mazarin et de Hugues de Lionne. De même on peut rêver avec nos pères de 1804 un Bonaparte gardant la simplicité consulaire : il développe par la paix les richesses nationales, 1l affermit par de solides alliances en Europe les frontières naturelles de l’ancienne Gaule enfin reconquises. Malheureusement en 1661 comme en 1804, c'était le rêve! La réalité dans un cas comme dans l’autre fut lamentablement diflérente. L’excès d’ambition, l'intérêt personnel perdirent une fois de plus la situation incomparable de notre France pour le*plus grand mal de cet admirable pays si plein d’abnégation et de ressources! On eut la ruine de l’agriculture et du commerce, l’épuisante conscription militaire pour obtenir d'éphémères conquêtes. En septembre 1811 le sous-préfet de Rennes, Huchet de Cintré, écrira: « Le commerce est languissant et presque nul dans ce département; les fils et les toiles sont de 15 à 30 pour 100 au-dessous des prix qu'on en obtenait en temps de paix : le miel de 10 à 15 pour 100 au-dessous des anciens cours. L'agriculture n’a éprouvé aucune amélioration dans ses moyens”. » Les préfets ne seront plus comme Borie et Mounier