CONCLUSION
« Nous sommes à un point de départ et non à un point d'arrivée » a déclaré, il y a quelques mois, Mussolini, en parlant du système corporatif.
Il serait donc prématuré de porter un jugement définitif sur ce système ; et, de plus, ce ne serait guère équitable car « tout régime que l’on juge d’après ses institutions de la période révolutionnaire est infailliblement condamné » (1).
Mais nous allons essayer de discerner quelles sont les tendances actuelles des dirigeants fascistes en matière corporative et quels buts ils poursuivent. Ils n’en poursuivent aucun, objeetera-t-on ; le gouvernement italien (et surtout son Chef) ne procède que par expériences successives sans idées préconçues. C’est exact, dans une certaine mesure ; il semble cependant que le fascisme ait une fin : la création d’un système social qui réaliserait un nouvel équilibre entre les forces de la production et une meilleure distribution des biens. ,
De grandes divergences de doctrines se font jour chez les théoriciens du régime.
Parmi les partisans les plus convaincus du système corporatif, certains qu’on appelle les « extrémistes », soutiennent la nécessité de procéder au
plus vite — et même par la violence — à l’instau-
(1) Lachin, op. cit., p. 3.
ration d’une effective « égalité devant le travail, entendue comme un devoir et un droit ». Le professeur Ugo Spirito est le chef de cette école et la revue Cantiere en groupait l’élément jeune et agressif ; le courant opposé est surtout représenté par M. Bottai dont le programme comporte une sucession de réformes tempérées par la raison d’état. Entre les deux camps il y a les anciens syndicalistes comme M. Rossoni{et l’organe qu’il a longtemps dirigé, le Lavoro fascista). Du point de vue doctrinal, M. Rossoni pourrait bien être « plus à gauche » encore que M. Spirito ; mais il est un organisateur pratique et nullement un bâtisseur de systèmes ; le moindre résultat immédiat lui est plus précieux que la vision, même grandiose d’un avenir hypothétique. |
M. Ugo Spirito ne veut être qu’un « homme de science » qui ne fait pas de politique active.
€ Aujourd’hui » dit-il (en s’entretenant avec M. Lachin) « le capital disparaît et il faut l’aider dans sa renonciation à la vie... Une nouvelle divinité est née : la technique ; c’est le sommet de la hiérarchie du travail.
. CA la hiérarchie du capital, nous substituons la hiérarchie de la valeur professionnelle de l’individu…
« Ce que nous avons voulu, c’est fondre l'Etat et la Nation. Le lieu, où cette fusion entre l'Etat et la Nation peut s’opérer est la Corporation. »
L'Etat s'étant emparé de tout l’outillage de la
production, « confie $es droits à la Nation organisée hiérarchiquément ». Par conséquent, «la Corporation est un organe de l'Etat, mais un organe autonome ».
M. Spirito insiste sur cette idée que la Corporation-propriétäire n’est pas un appareil bureaucratiqué, une forme d’étatisme, mais une espèce d’institution paraétatique.
Et M. Lachin essaie de rendre cela plus clair : « l’élément patronal aÿant été éliminé, le syndicat unique des producteurs $e constitue én société anoüyime sous lé contrôle de l'Etat, mais la participation aux bénéfices deviént fonction non plus de l'apport du capital mais de la quantité de travail fourni » (1).
Ajoutôns que là conééption de M. Spirito a été traduite par M. Volpicelli (suite d’études dans la Cultura Fastista, ete.) dans lé langa gé de là métaphysique hégélienñé, cé qui n’én à pas beaucoup facilité la compréhension.
Il viént naturellément à l’esprit que l'Etat où, selon les vœux dé M. Spirito, tous les moyens de production Seront livrés aux organes de la collectivité ouvrière sous la hâute surveillance d’un gouvernémèent très fort, ne se distinguera pas essentiellement de VU. R. S. S. nominalément soumise à là « Dictature dés travailleurs ». Mais M. Spinito proteste contre une telle assimilation : « Nous ne Sorimes pas bolchevistes, lorsque nous proclamons
(1) Lachin, op. cit., p. 176.
J. de Bodin de Galembert 9
que la Corporation doit devenir propriétaire ; car dans cette corporation les valeurs sociales seront reconnues et établiront une hiérarchie propre à stimuler l’activité de l'individu ».
M. Bottai est un homme de gouvernement ; il est donc naturel que dans ses prévisions il soit beaucoup plus prudent et moins enclin aux schémas doctrinaires. Il s’en tient donc au souhait de voir « la corporation en état de diriger elle-même, par cycles, la production, en réalisant la liaison entre le capital, la technique et le travail ».
Mais, « les corporations ont-elles aujourd’hui le pouvoir et les moyens de diriger des entreprises agricoles, industrielles, commerciales, bancaires, etc. ? » M. Bottai répond : « En tant qu’organes de l'Etat, on peut admettre qu’elles ont ce pouvoir. Mais elles n’ont pas les moyens d’action nécessaires... »
D'ailleurs, 1l convient de laisser « mourir d’une mort naturelle ie capitalisme actuellement à l’agonie ». Il suffit que « toute notre politique de travaux publics soit anticapitaliste, ainsi que celle de la bonification intégrale ». De même « les instituts de crédit paraétatiques, créés par le fascisme, déchargeant en grande partie le capitalisme de ses fonctions, diminuant par conséquent ses droits » La grande transformation pourra done « se réaliser graduellement sans qu’il soit besoin de brusquer les choses ».
Ce point de vue semble bien être partagé par le Chef du fascisme.
Ces tendances assez hardies ont trouvé l’occasion de se manifester au cours d’un congrès franco-italien tenu à Rome, au mois de mai dernier, pour l'étude du système corporatif.
Du côté italien, des personnages les plus officiels y ont pris part : les ministres et sous-secrétaires d'Etat Bottai, Razza, Rossoni, les représentants de la Confédération de l'Industrie, du Parti fasciste, des groupes fascistes universitaires (G. U. F.), des doctrinaires extrémistes du corporatisme avec leur chef M. Spirito ; enfin des représentants de cénacles de «jeunes » comme la revue Cantiere, ete.
Une certaine hardiesse avait présidé au choix des hôtes français invités à participer au congrès : outre les militants du corporatisme catholique, du « front paysan » et de quelques autres groupements plus ou moins politiques, on vit arriver les chefs de file de certains « mouvements » de jeunes qui n’exercent encore qu'une influence purement intellectuelle autour de publications périodiques comme l'Homme nouveau, l'Homme réel, l'Ordre nouveau, la Revue du XXE siècle, l'Esprit, ete.
Ce procédé ne pouvait manquer de produire une impression très favorable sur ces élites de la jeune France en leur faisant constater (avec combien plus d'attention et de sérieux ces mouvements novateurs sont suivis par {es milieux officiels de l’étran-
ger que par ceux de leur propre pays » (1).
(1) Emmanuel Mounier, l’Esprit, juin 1935.
Ce ne fut pas sans étonnement que les délégués appartenant à des courants de gauche et de ce fait fortement prévenus contre la dictature fasciste, ont dû se persuader au cours de ce congrès qu’ «al existe au sein du parti fasciste une aile vivante et audacieuse radicalement anticapitaliste et résolument constructive ». Ils ne s’attendaient certes pas à ce qu'un membre du gouvernement, M. Rossoni, proférât en guise de conclusion à un examen de l’économie moderne, cette phrase plutôt subversive : « Quiconque défend le capitalisme actuel ne peut être qu’un imbécile, à moins qu'il ne soit une franche canaille. »
Quel était le but de Mussolini en laissant ainsi publiquement exprimer ces idées révolutionnaires ? Voulait-1l préparer l'opinion à des réformes sociales décisives ? S’agissait-1l simplement d’une habile publicité ? Il est difhcile de le savoir exactement.
Quoi qu'il en soit, le congrès franco-talien a amené une réaction énergique des partisans du « Capitalisme ». Car s’il existe dans le parti fasciste une aile audacieuse..., « anticapitaliste », on Y trouve aussi des défenseurs de la propriété privée et du capitalisme plus ou moins « protégés » mais non absorbés par l'Etat. Cette droite demeure très puissante grâce à l'autorité dont jouissent dans le Parti et dans l'Etat ses représentants : Forges Davanzati, de Vecchi, les Federzoni, Coppola et aussi le secrétaire actuel du Parti fasciste, M. Sta-
race.
Dans la revue Gerarchia qui est considérée comme l'organe personnel de Mussolini, un article signé Gardini exprimait les griefs des « fascistes partisans de l'Etat autoritaire » contre les corporations.
« Le parti doit combattre sans merei les tendances qui commencent à prendre pied dans certaines corporations et dont le but serait de substituer la compétence des associations économiques à celles des organes de gouvernement... Il serait dangereux de permettre à ces syndicats avec leur « froide technique d'organisation » (sic) de monopoliser le contrôle de l’insdutrie, etc... ».
Quelque temps après, le 12 juin, M. Farinacci, adversaire convaincu du syndicalisme, prononçait un grand discours à Florence et ce fut en substance un réquisitoire contre les promôteurs du Congrès de Rome et contre leurs discours « trop entichés de Platon et de sa République ».
« On ne fait que parler de corporation et d'Etat corporatif ; tant de monde s’en mêle qu’on en arrive à ne plus rien comprendre à cette question à la mode. »
L’ancien secrétaire du parti fasciste cita ensuite à ses auditeurs divers textes où Mussolini en 1921 et en 1923 exaltait l'initiative privée en l’opposant aux inconvénients notoires des gestions collectives. Et M. Farinacci de conclure : « L’Etat corporatif est constitutionnellement une absurdité. Les règlements économiques ne peuvent être qu’un des res-
sorts de l’activité du gouvernement. Même si la
Chambre actuelle était transformée en une assemblée corporative, deux organes conserveraient une autorité bien supérieure, parce que intégralement politiques : le Sénat et le Grand Conseil du Parti ! ».
La balance a semblé pencher décidément du côté des adversaires du système corporatif lorsque, en juillet dernier, le gouvernement supprima la revue Cantiere en invitant tous ses rédacteurs à s’enrôler dans les troupes d'Afrique. Cette publication milanaise était précisément le porte-parole de cette «aile anti-capitaliste » dont l’enthousiasme et l’assurance avaient émerveillé les délégués français au Congrès corporatif de Rome.
Depuis lors, la guerre avec l'Ethiopie, les difficultés rencontrées par le Duce sur le terrain diplomatique, notamment à Genève, ont fait passer les questions corporatives et sociales au second plan.
Il est toujours très délicat de vouloir prévoir l'avenir. Mais il se pourrait fort bien qu’à la faveur des événements actuels l’élément « extrémuste » du Parti fasciste reprît toute son influence et entraînât l'Italie vers une nouvelle organisation politique et
sociale très voisine du communisme soviétique.
Vu : le Doyen, Vu : le Président de la thèse
Epcarp ALLIX. JEAN LESCURE.
Vu et permis d'imprimer :
Le‘Recteur de l’Académie de Paris,
S. CHARLÉTY.
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