‹ Le régime de l'enseignement supérieur des lettres: analyse et critiqueChapitre 2 sur 3 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

appareil des écoles spéciales a subsisté. L*École des chartes, transférée dans les bâtiments de la Faculté, y conserve sa vie indépendante. L'École des hautes études, créée pour suppléer à TinsufEsance scientifique de la Faculté, est restée intacte dans les locaux de la Faculté et s'est accrue même d'une section des sciences religieuses^^). L'École normale seule vient d'être transformée par un décret qui la relie à la Faculté des lettres, mais le principe seul a été posé et on ne sait encore comment l'union se fera.

La Faculté elle-même, en se transformant, a conservé ses anciens caractères à côté des nouveaux. En devenant établis^ sèment d'enseignement scientifique pour les étudiants, elle n'a pas cessé d'être bureau d'examens pour l'enseignement secondaire et maison de conférences populaires pour le public de la ville.

Cest là ce qui donne à notre régime d'enseignement supérieur des lettres son aspect hybride et compliqué; il est un assemblage de deux r^imes contradictoires juxtaposés : une partie française conservée par respect pour la tradition et les situations acquises, une partie allemande introduite par imitation. Cela ne prouve pas qu'il soit mauvais. La complication n'est pas un mal quand elle permet une vie plus variée. Â première vue, on est choqué des doubles emplois : il est facile de relever dans le personnel des quatre établissements de lettres de Paris (Lettres, Ëcole normale, Chartes, Hautes études), sans compter le Collège de France, bien des cas où plusieurs professeurs enseignent la même matière; ce qui donne l'impression qu'on pourrait faire des économies en fondant ensemble les établissements. Mais ce serait juger trop vite. H n'y a jamais de mal pour un pays à posséder plusieurs spécialistes dans la même branche de la science, car ils ne font pas les mêmes travaux et ils se sti-

^^) Je laisse décote TÉcole du Louvre, TÉcole des beaux-arts, TÉcole des langues orientales vivantes ; il est douteux quon puisse les considérer comme des écoles professionnelles de Tordre des Lettres.

muleni et se contraient mutudlemént II semble du moins qu^il soit inutile d'avoir plusieurs professeurs enseignant à la fois la même matière; mais c'est une apparence. Car, si on concentrait tous les enseignements de façon à éviter le double emploi f chaque branche serait enseignée par un professeur unique, et ce serait un enseignement perdu pour toute une

génération si ce professeur est mauvais — ce qui arrive ^

ou une méthode vicieuse inculquée à toute une génération si le professeur est dominé par un parti pris. Avec le double emploi, renseignement détruit dans un établissement peut être relevé dans un autre.

On ne condamne donc pas notre régime d'enseignement supérieur en constatant qu'il est compliqué et incohérent. Mais , comme il a été créé par tâtonnements, sans délibération jxiéthodique, il n'est pas inutile de le soumettre à un examen critique pour voir comment il répond aux conditions de la France contemporaine, c'est-à-dire d'une démocratie libérale, et comment on pourrait l'y adapter.

Les établissements de l'ordre des Lettres sont faits pour étudier et enseigner certaines branches de sciences. Mais lesqudles? Leurs noms expriment très mal leurs fonctions, parce qu'ils répondent à des conceptions abandonnées. Le mot Lettres, comme le mot Arts qu'il a remplacé, désignait une école où l'on apprenait le métier de littérateur, l'art de faire des vers ou des discours; on devait étadier les orateurs ou les poètes (^) pour apprendre à les imiter. École Normale

(*) Il reste une trace de cette conception dans les titres de quelques chaires de la Faculté de Paris. Tandis que toutes les chaires et conférences créée» récemment portent le nom de « Littérature n ôa de « Langue » , lés anciennes chaires ont gardé les noms de Poésie et Éloquence (française, latine, grecque).

oe signifie plus rien. Ecole des Chartei signifie une sottise, car les « chartes * ne sont qu'une petite portion du contenu des archives.

On s'accordera à reconnaître que Tétude des Lettres com^ prend aujourdliui Teusemble des sciences historiques et psychologiques. — Toutes les études de grammaire, de lilté^ rature, de doctrines philosophiques, sont traitées par une miéthode historique; elles portent sur les transformations du langage, du goût, des procédés artistiques, des conceptions; elles sont devenues des branches de llîistoire. «^ Les études techniques sont la préparation indispensable des études histo^ riques : on étudie la langue comme le moyen de commuhioa* tion entre les hommes et le procédé par lequel ils expriment; leurs conceptions, les textes comme la condition de la connais-^ sance des littératures. — Les autres parties de la philosophie rentrent dans les sciences psychologiques.

Il ne reste en dehors de Thistoire et de la psychologie que (rois études, placées au point de contact entre les scienoet de la nature et les sciences de Thomme : la phonétique physiologique qui relie la linguistique à la physiologie, •*-- la pathologie mentale qui reUe la psychologie k la physiologie du cerveau, — la géographie qui rdie la science des sociétés aux sciences naturelles. En faisant rentrer à la Faculté des lettres les branches des sciences historiques égarées à la Faculté de droit (histoire économique, histoire du droit public), on donnerait k renseignement des lettres un terrain délimité rationnellement. Entre les deux Facultés théoriques, Sciences et Lettres, le partage serait conforme k la classification des sciences. La Faculté des Sciences aurait le groupe des sciences objectives , la Faculté des Lettres le groupe des sciences de Thomme (psychologiques et sociales).

Il ne faut pourtant pas se laisser entraîner par Tahalogie k réclamer pour les établissements de lettres un rôle analogue k eelui des établissements de sciences.Les sciences de la matière sont dans une position beaucoup plus favorable. Gommé elles fournissent les moyens d'avoir prise sûr la matière, dles per*

a L*ENSEIGNEMENT SUPERIEUR DES LETTRES.

mettent les applications matérielles, appelées pratiques, parce qu'elles fournissent des avantages matériels, pondérables et indiscutables. Les établissements de sciences se font facilement accepter par Topinion et les pouvoirs publics, en s'adjoignant des instituts techniques ou des écoles professionnelles adaptées aux besoins de la région. Les sciences de Thomme n'ont pas d'applications pratiques au sens ordinaire; les établissements de lettres ne peuvent pas fonder d'instituts professionnels.

Or on ne peut guère espérer qu'une société démocratique entretiendrait , par pur esprit de tradition , un système d'écoles supérieures qui paraîtrait ne servir k rien. C'est donc une question vitale pour l'avenir de nos établissements de découvrir k quoi peuvent servir l'étude et l'enseignement des sciences de l'honime. — La réponse est contenue dans la question. La science de l'homme sert k connaître et à comprendre l'homme y ses sentiments et ses goûts, les motifs et le mécanisme de ses actes, les procédés de communication entre les hommes qui constituent la langue , les systèmes de relations qui constituent la société. Elle est utile k quiconque, par profession, a besoin de se représenter exactement les motifs des actes humaine , les sentiments auxquels on peut faire appel ou qu'il faut éviter de froisser, les ressorts qui font mouvoir lé mécanisme de la société. L'étude des langues et des littératures habitué k manier l'instrument de communication sociale; elle apprend k parier et k écrire. L'étude de l'histoire habitue à faire la critique des témoignages et affranchit de la crédulité naturelle.

Ces sciences sont donc la préparation k toutes les carrières où l'on agit surtout par des moyens psychologiques, parla parole ou la plume; où le travail consiste surtout k formuler des explications, des instructions, ou des décisions; k toutes les professions qui ont pour but de diriger des enfants ou dès hommes, celles d'éducateur ou d'administrateur. C'est l'apprentissage rationnel du professeur, dé l'homme de loi, avocat ou juge, du fonctionnaire d'administration. A ces

professions générales il faut joindre les professions spédaies de directeurs de dépôts, archivistes et bibliothécaires.

Toute société civilisée est intéressée à avoir des directeurs d'hommes et des éducateurs instruits à comprendre les hommes et k se faire comprendre d'eux. Une société démocratique, libérale et rationnelle en a besoin plus que toute autre. L'homme n'est, par nature, ni libéral, ni démocrate, ni rationaliste ; il est autoritaire, aristocrate et mystique, parce qu'il est naturellement conservateur, porté à respecter les puissances, les croyances et les privilèges établis par la tradition. Un gouvernement absolu , des classes privilégiées , une religion traditionnelle, voilà le régime normal de Fhumanifé civilisée dans tous les pays et tous les siècles du passé, c'est encore le seul chez tous les peuples d'Orient. Un concours exceptionnel de hasards, réunis une seule fois en un seul coin du monde, a conduit quelques peuples européensk établir le gouvernement représentatif, l'égalité l^ale, la liberté de penser. Mais cet arrangement contre nature ne se maintient que par un effort continu contre l'instinct. Les hommes qui ont k guider les citoyens d'aujourd'hui ou k préparer ceux de l'avenir ont besoin de connaître l'adversaire qu'ils devront combattre. Il leur faut avoir pris une conscience claire des instincts, des passions, des préjugés, des routines de l'humanité, pour pouvoir méthodiquement s'en afiBranchir eux-mêmes et en préserver les autres. Il leur faut avoir pris l'habitude de porter l'analyse et la critique rationnelles dans leurs sentiments les plus intimes, ceux qui regimbent le plus contre l'exanien et sont les plus redoutables auxiliaires de la tradition contre la science. C'est la préparation nécessaire pour arriver k défendre la liberté contre le besoin naturel d'uniformité d'où naissent le despotisme et l'intolérance, la justice abstraite contre les égpîsmes individuels et collectifs, la vérité scientifique contre l'autorité et la tradition. Voilk ce qui légitime l'étude des lettres dans un pays démocratique.

Ce lien étroit entre l'étude des lettres et la démocratie, libérale, on a pu l'entrevoir dès le xvni" siècle; la psychologie

empirique dés philosophes et des historiens a préparé les esprits aux révolutions d'Amérique et de France qui ont établi ie régime représentatif et la liberté de penser. Mais la réaction absolutiste et aristocratique du xix* siècle a entraîné la plupart des lettrés dans la lutte contre la démocratie. Deux générations au moins ont été élevées à regarder la culture intel-^ iectuelle conmie un luxe de privilégiés qui a besoin pour support d'une société aristocratique. On attendait avec frayeur Pihvasion des «Barbares du dedans ■» c'est ainsi qu'avec Macaulay les lettrés appelaient leurs plt>pres concitoyens. Le peuple, arrivé au pouvoir, devait, pensait-on, par ignorance et par envie, briser les instruments de la vie supérieure de l'intelligence. Il n'est pas surprenant que le peuple ait parfois répondu à ce mépris par quelque défiance ; il est plus éton* nant que la démocratie française n'ait gardé aucune rancune contre l'enseignement' supérieur. Peut-être est-ce que les «Sciences», toujours jpopùlaires, ont couvert les «Lettres* de leur prestige. Mais, comme la sympathie directe des pouvoirs publics peut seule assurer l'avenir de nos établissements, il serait imprudent de les laisser prendre pour des institutions de luxe, survivances d'un régime aristocratique. Il faut faire ressortir, au contraire, les services qu'ils peuvent rendre, en préparant des serviteurs intelligents de la démocratie.

Un établissement supérieur n*est pas seulement une école, c'est un atelier de production scientifique. Les sciences de l'homme ne peuvent se construire ni par un élan d'imagination artistique ni par un effort de spéculation philosophique. Comme toute science empirique, elles ont besoin d'une accumulation énorme de menus faits patiemment amassés; phénomènes de langues, de littératures, d'arts, de doctrines, de reliions, de mœurs, d'institutions, de vie politique, sociale et économique, par lesquels se manifeste l'activité humaine ; il faut lès connaître avant de pouvoir atteindre les lois psychologiques ou sociales et apercevoir le sens de révolution huniaine. Or les phénomènes actuels qu'on peut saisir par Tobservation directe exigent une enquête qui est à

peine commencée sur tout le champ de ia vie contempo* raine : le mécanisme du langage, de la pensée, des impul* sions, des phénomènes inconscients, — la vie sociale, écono» inique , politique , la pratique des institutions et des usages , — la répartition géographique des phénomènes. Pour atteindre les faits passés qu'on ne peut plus connaître que par des procédés historiques, il faudra dresser Tinventaire critique de tous les documents du passé. Cette enquête et cet inventaire, opérations gigantesques, exigent un grand nombre de tra-» vailleurs. Suivant le principe de l'union de la science et de l'enseignement, ces travailleurs seront les professeurs euxmêmes.

Ainsi l'analyse des besoins de la société démocratique et des besoins de la science de l'homme nous amène à définir h| double tacli^e des établissements de lettres : i° dresser l'in-* ventaire de^ faits et des documents nécessaires aux sciences humaines, 2 "" préparer les éducateurs nécessaires à la société. Il reste avoir ce qui manque à notre oi^anisation pour répondre k cet idéal.

Aujourd'hui, en France comme en Allemagne, les profes* seurs des Facultés et des Écoles spéciales sont pris parmi les savants qui se sont fait connaître par des travaux personnels; ils sont jugés sur leur production scientifique plutôt que sur leur habileté à enseigner. L'enseignement supérieur, même dans les écoles spéciales, est subordonné à la science. Ce principe , que la Direction de l'enseignement supérieur applique depuis vingt ans avec une remarquable conséquence, est entré dans nos mœurs et a régénéré nos établissements de lettres. On sait, par Texpérience de l'^lemagne, qu'il est favoraUe non seulement à la science, mais à l'enseignement. Un savant, même s'il enseigne malau sens propre, s'il fait mal s(m cours, enseigne bien par l'exemple de son travail

scientifique. En outre sa réputation de science donne à l'établissement où il enseigne un prestige qui attire les étudiants ; ils trouvent ensuite chez d'autres professeurs moins célèbres l'enseignement qu'ils cherchaient. Il n'est même pas utile de distinguer officiellement dans un établissement ceux qui travaillent pour constituer la science et ceux qui la résument pour l'enseigner ou, comme on dit en Allemagne les Forseher et les Lehrer. Au contraire, en se présentant au public sous un même titre, ils se fortifient mutuellement: les savants apportent leur exemple et leur prestige, les professeurs leur action pédagogique.

La concurrence entre les Universités pour se disputer les savants a souvent été présentée comme un des traits caractéristiques et un des mérites du régime allemand. C'est , en réalité , une concurrence entre les gouvernements; chacun cherche, par des traitements plus élevés, à retenir ou à attirer dans ses Universités les professeurs en renom. On pourrait concevoir, en France, une concurrence analogue : l'Etat n'empêcherait pas les particuliers ou les conseils élus d'attacher des avantages pécuniaires à la chaire ou même à la personne d'un professeur pour le décider à venir ou à rester dans la Faculté de la région.

La carrière de professeur de lettres s'ouvre d'ordinaire, en France , par le doctorat es lettres ; il n'est pas seulement , comme en Allemagne, un examen préliminaire, il est l'épreuve décisive sur laquelle on juge l'aspirant à l'enseignement supérieur. Presque tous les membres de nos Facultés ont été nommés aussitôt après leur thèse, et à cause de leur thèse. Les écoles spéciales (Normale et Chartes), où le doctorat n'est pas obligatoire , recrutent leurs professeurs , l'une dans le personnel des Facultés, Tautre parmi ses anciens élèves connus par leurs travaux. Nos thèses de lettres sont d'ordinaire des œuvres originales qui prouvent l'habitude du travail personnel et l'aptitude à faire avancer la science. Nous avons vu s'accrottre constamment la rigueur de la méthode et la solidité des résultats; aussi la collection des thèses de la Faculté de

Paris est-eile un monument unique dans le monde. Lé doctorat ainsi pratiqué n'est pas un mauvais critérium pour choisir les professeivs, maintenant surtout qu'on Ta délivré de la dernière épreuve artificielle^ en rendant la thèse latine facidtative. La soutenance même, abrégée et devenue moins solennelle, est une véritable discussion scientifique qui permet d'apprécier comment raisonne le candidat.

Nous n'avons, en France, ni cérémonie d'habilitation ni stage de privat-iocent. On a essayé d'acclimater l'institution, on y a renoncé et il ne faut pas le r^etter. Le régime allemand est aristocratique, il ferme l'Université aux hommes dépourvus de toute ressoiut^e. En France l'enseignement supérieur se recrute surtout parmi les professeurs de l'enseignement secondaire; en d'autres termes, les aspirants de l'enseignement supérieur trouvent dans un lycée l'emploi qui leur permet de vivre, en attendant qu'ils aient eu le temps de faire leurs preuves comme savants. Ce régime, né des conditions sociales, sans aucun dessein prémédité, est le plus démocratique qui existe dans le monde. Il s'adapte parfaitement aux besoins de notre démocratie, et par surcroît il procure à la France un personnel d'enseignement secondaire d'un niveau plus élevé qu'en aucun autre pays.

Le procédé de désignation des professeurs a été imité de l'Allemagne. Les candidats sont présentés par le corps des professeurs titulaires de la Faculté ou de l'École et nommés parle ministre. On fait ainsi une part aux deux grands intérêts en jeu, la science représentée par le conseil de la Faculté ou de l'Ecole, la société représentée par le ministre; et c'est la société qui a voix prépondérante. Il est diflîcilé d'imaginer un mécanisme plus rationnel. Tout au plus pourrait-on demander des perfectionnements dans le mode de présentation. Le conseil dé Faculté, surtout dans lés petites Facultés, est un corps trop peu nombreux pour être a l'abri des influences de famille; on pourrait Je .remplacer par l'assemblée de Faculté. On pourrait aussi, comme en Italie, établir une présentation par les professeurs de la même spé-

cidité dans rensèmlde du payé ou^ mieux encore, leur demander un avis motivé sur les titrés scientifiques des candidats. Ce serait Un contrôle dé là présentation par le conseil de Facidté; il rendrait le choix du ministre plus éclairé et plus libre.

lie nombre et la nature des chaires sont décidés par les pouvcÂrs publics sur Tavis du conseil de chaque établissements La noa^Klle loi a donné aux Universités une autonomie suffisante pour oéer des chaires quand leurs ressources le permettent. Le nû]iii»i& dépendra donc uniquement du budget (d*Etat ou d*Univer^lé) éi des fondations. On ne peut même prévoir aucune limite : il peut y avoir tiqp de professeurs quand on réduit leur rôle à enseigner, il ne peut y avwr tiqp de spécialistes quand il s*agit de travailler à la science. Le corps enseignant des Facultés de philosophie, en Allemagne, a attdnt un chifire qui, un siècle plus tôt, eût paru invraisem* blable. £f les Facultés de France restent encore bien loin en arrière àlb leurs rivales d'Allemagne (^).

Les mêmes pouvoirs qui fixent le nombre des chaires en règlent la nature. Cet arrangement est inévitable et n'est pas nuisible^ pourvu que les pouvoirs chargés de dresser le plan d études de rétablissement ne se laissent pas aller à la tendance naturelle à construire un cadre fixe en tenant compte uniquement des besoins présumés de l'enseignement. C'est le vice fondamental des écoles spéciales; les matières à enseigner y ont été déterminées à l'origine et distribuées entre les chaires suivant un plan que la tradition a rendu immuable. Si l'on veut, au contraire, se placer au point de vue des intérêts de la science, on évitera d'engager l'avenir. La science se transforme continuellement, et dans un sens que personne ne peut prévoir; c'est une présomption coupable de tracer d'avance à une génération les travaux qu*dle devra faire et

çi) Voir dans le Bulletin de la Société d histoire moderne, février 1904 « la statistique comparée de YEnseîfjnement de thistoire dans les Universités dt Allemagne et de France, dreitée par M. Lot.

même l'enseignement qu'elle devra reeevoir, car on ne sait pas encore quelles branches de science seront prêtes à se constituer et quelles études seront préférables pour former l'esprit des étudiants. Le cadre des études doit donc être assez mobile pour être modifié constamment, suivant le mouvement de la science. Il doit être construit, non d'après une conception a priori de l'importance relative des diverses études, mais d'après l'état actuel de l'activité scientifique dans chaque branche. Un enseignement qui, un demi-siècle plus tôt, parais^ sait fondamental parce qu'il était prospère devra être abandonné , s'il ne se trouve plus aucun savant pour le vivifier par son travail ; un enseignement qui n'avait pas sa placé dans le pian d'études devra être admis quand il sera représenté par des hommes capables de le faire vivre. La seule rè^e est d'écarter les études mortes ou engourdies, pour faire une place aux études animées de la vie scientifique. Ce principe a été reconnu officiellement. A chaque vacance de chaire, le conseil est appelé à dire s'il croit préférable de conserver la chaire ou de la supprimer. Mais il semble qu'on fasse encore on usage trop timide de^la suppression; on tend à admettre une présomption en faveur du maintien et à ne demander le ehangement que par exception. Il est à souhaiter que les con* seils de Facultés et le ministère adoptent la pratique inverse. La présomption doit être en faveur du changement, on doit présumer que l'état de la science a changé depuis la création de la chaire. L'idéal serait de n^avoir aucune chaire perpé* tuelle, rien qpie des professeurs, c'est-a-dire des savants; on en aurait plus ou moins dans chaque branche d'études, suivant qu'il se trouverait plus ou moins de travailleurs remarquables dans chacune; on pourrait même varier la composition du personnd suivant les conditions spéddes' à chaque rqgion.'

La France 9 avant la réforme des Universités, ne connaissait pas rétudiant en lettres; les Lettres notaient pas, comme le Droit ou la Médecine, organisées pour « Tétudiant » , celui qui vient étudier sans titre et choisit librement son enseignement. Les écoles spéciales, Normale et Chartes, n'admettaient que des élèves, recrutés par un concours et astreints a suivre tous les enseignements de TÉcole. Les Facultés, ouvertes à tous, ne recevaient guère , en fait , que des auditeurs. Depuis la réformé , les étudiants, trouvant un enseignement approprié à leurs besoins, sont entrés à la Faculté des lettres en nombre toujours croissant. Ils y ont trouvé le régime de liberté complète doiit jouissent aussi les étudiants allemands. On ne leur demande à rentrée qu'un certificat d'études, montrant qu'ils ont i'in* struction indispensable pour aborder des études d'enseignement supérieur. Une fois inscrits, on les laisse libres de suivre lés cours qu'ils veulent 6u même de n'en suivre aucun ; aucune autre contrainte que l'examen de licence ne pèse sur eux. L'École des hautes études, dès son origine, est allée plus loin encore dans la liberté : elle n'exige ni certificat ni exànien; son t diplôme d'élève» est un titre exceptionnel que très peu de ses étudiants cherchent à acquérir.

L'ancien régime a pourtant laissé des tracés profondes dans le recrutement des étudiants. Ils restent divisés en deux catégories. Ceux des écoles spéciales continuent à s'appeler élèves et à se recruter par le concours. Le nom d'étudiants ne se donne qu'aux jeunes gens inscrits librement à la Faculté des lettres, ceux qu'on a appelés longtemps « étudiants libres ». Encore a-t-il fallu, pendant les premières années, lutter contre la tradition; les étudiants en lettres de Paris, en fondant leur association, s'étaient appelés eux-mêmes élèves de lettres.

La différence des termes correspond à une différence de

conditions. Les élèves forment dans la masse des étudiants un groupe de privilégiés qui tendent à contracter un esprit de corps et à se regarder comme une élite, puisqu'ils ont été triés par un concours. L'École des chartes a gardé le monopole du diplôme d'archiviste. Les élèves de l'École normale n'ont jamais eu aucun privilège légal; ils doivent subir les mêmes examens et les mêmes concours que les étudiants en lettres; mais ils sont fiers d'un titre consacré par une tradition d'un siècle.

Le recrutement par le concours, inconnu en Allemagne, est en contradiction avec notre régime nouveau ; il répondait a une conception autoritaire qui assimilait l'étudiant à un fonctionnaire. Il a des inconvénients graves, quel que soit le mode de concours, i® Il retranche du corps des étudiants quelques-uns des meilleurs, ce qui abaisse le niveau dans les Facultés. 2** Il fait nailre, entre les élus et la masse des étudiants, des senti monts de rivalité nuisibles à l'esprit scientifique. 3** Il assure aux heureux du concours un privilège perpétuel en récompense d'un effort de quelques mois. 4® Il joue toute la carrière d'un homme sur le hasard de quelques épreuves. 5° 11 donne une prime exorbitante a l'aptitude à briller dans un concours et décourage les travailleurs honnêtes , ceux qui n'ont pas la faculté de faire illusion aux examinateurs. 6^ Il impose un effort excessif à un âge où le surmenage risque de produire des désastres irréparables. 7^ Il fait prendre des habitudes de travail hâtif et superficiel, nuisibles k l'apprentissage du travail scientifique.

Ces inconvénients sont inhérents au système du concours. D'autres résultent de ce que le concours est placé à Ventrée de l'enseignement supérieur. Il s'agît de juger les aptitudes scientifiques de jeunes gens que les examinateurs n'ont jamais vu travailler, qui même n'ont jamais eu encore l'occasion de travailler scientifiquement. Le concours ne peut donc pas être constitué par des épreuves scientifiques (comme celles du diplôme d'études de l'Ecole dés hautes études ou de l'agrégation d'histoire). Il consiste forcément en épreuves scolaires

sans rapport avec la science 9 forcément arbitraires et conventionnelles. Le concours de TEcole des chartes, avec son thème lalin, laisse assez voir quil a été conçu sous la Restauration. Mais la série des compositions de TEcole normale, pour être d'aspect plus moderne, n'en est pas plus scientifique, et elle est plus oppressive parce qu'elle est plus longue et plus difficile.

Ce régime de concours scolaire entraîne un régime de préparation scolaire. La préparation au concours a fait naître et maintient une institution contraire k l'esprit de l'enseignement supérieur transformé. Notre régime nouveau repose sur l'union oi^anique et le contact direct entre les établissements secondaires et supérieurs. Dès que le jeune homme est reçu bachelier, il a terminé ses études secondaires ; sa place est à la Faculté , c'est la qu'il doit trouver l'enseignement scientifique élémentaire. Tel est le principe des Universités, en Allemagne et ailleurs. Mais en France, la préparation aux écoles spéciales retient dans quelques lycées un groupe de jeunes gens barbus, soumis a une discipline d'écoliers et à un chauffage artificiel. La rhétorique supérieure vient s'insérer entre le lycée et la Faculté.

On peut donner des raisons pour maintenir le concours à l'entrée d'une carrière pratique, comme le procédé le plus sûr contre la faveur qui aurait vite fait de rétablir le privUège héréditaire; on n'a trouvé aucun système pour remplacer, par exemple, les agrégations de l'enseignement secondaire. Aucun motif semblable ne peut être invoqué pour justifier un concours à l'entrée des étades, et notre système fonctionnerait parfaitement, même si on abolissait tous les concours d'entrée et si on ouvrait librement les écoles spéciales k tous les étudiants. On en serait quitte pour faire le choix après les études , au lieu de le faire avant.

Mais le concours est tellement enraciné dans nos mœurs qu'on n'ose pas le supprimer. Le concours k l'entrée de l'Ecole des chartes reste intact dans sa forme surannée. Le décret qui réforme l'École normale a maintenu. le concours

à V entrée en IMlargissant. Par bonheur la réforme, en posant le principe, a réservé la solution pratique. Une occasion excellente nous est donc offerte, puisqu'on tient k conserver ie concours, de l'organiser suivant une méthode rationnelle en ie rendant inoffensif pour le travail scientifique et pour le développement des Facultés.

Aucune épreuve scolaire, subie dans une salle d'examen et en un seul jour, ne donne la mesure vraie d'un jeune homme. On ne peut le juger sainement qu'après l'avoir vu travailler longtemps et dans les conditions normales du travail scientifique. C'est justement ce contrôle qu'il est facile d'établir sur les étudiants des Facultés après qu'ils ont commencé leurs études. Il suffit de transporter le concours après la première ou la seconde année de Faculté, Le concours s'ouvrirait entre les étudiants de toutes les Facultés des lettres (soit licenciés, soit demi-licenciés). Il serait bon même de le restreindre aux étudiants présentés par une Faculté, car ils apporteraient au jury la plus sûre garantie pour les bien juger, les renseignements fournis pas les professeurs qui les auraient vus travailler. Ces appréciations, pourvu qu'elles soient mo* tivées, ne risquent pas de tourner au certificat de complaisance, car les professeurs qui les donneraient en resteraient moralement responsables. Ce régime supprimerait le surmenage, le travail superficiel, les ruses d'examen et diminuerait beaucoup la part du hasard. Il écarterait l'objection la plus Intime contre la réforme récente de l'École normale, l'objection des Facultés des départements qui se plaignent d'être privées de leurs meilleurs étudiants. Elles garderaient leurs étudiants et les présenteraient au concours de l'École normale.

Ceux qui seraient reçus leur reviendraient avec le titre éventuel de normdien, puisque dans le nouveau système les études spéciales à l'École normale ne doivent commencer qu'après le diplôme d'études (dans la dernière année avant l'agrégation). Us pourraient rester dans leur Faculté d'origine jusqu'à cette dernière année, y préparer et y passer la fin de

leurs examens de licence (si le concours n avait pas exigé la licence complète) et, en tout cas, le diplôme d études.

Ce système aurait encore un avantage sur celui d'aujourd'hui : il permettrait de recruter pour chaque section (lettres, philosophie, histoire, langues vivantes) un nombre de normaliens proportionné au nombre des agrégés dont on aura besoin, et de les choisir d'après les aptitudes dont ils auraient déjà fait preuve. L'admission en massé de toute une promo^ tion, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, a pour effet de faire entrer des jeunes gens entre lesquels les aptitudes spéciales sont distribuées au hasard, d'une façon qui correspond rarement aux proportions des places d'agrégés dans chaque section; il faut ensuite déterminer parmi eux des vocations d'historien ou de philosophe suivant les besoins ou les « précipiter » dans une section contraire à leurs goûts.

Ce serait donc une réforme bienfaisante de transporter le concours de l'Ecole normale entre les étudiants des Facultés. On appliquerait facilement le même régime à TÉcole des chartes, en restreignant le concours aux licenciés ou demilicenciés d'histoire. Ce régime réaliserait la fusion entre les Facultés et les Écoles spéciales, sans détruire l'indépendance des écoles. Il rétablirait l'unité dans le corps des étudiants de lettres, en lui assurant l'unité d'origine; le titre d'élève d'une École ne serait plus qu'un degré dans la carrière d'étudiant; un privilège encore, mais le privilège d'une élite, déterminée par des procédés scientifiques et qui aurait fait partie de la masse d'où elle serait tirée.

Un établissement d'enseignement supérieur librement ouvert attire toujours deux espèces différentes d'étudiants : ceux qui viennent y chercher le diplôme exigé pour entrer dans la profession dont ils comptent faire leur moyen d'existence (les étudiants de carrière) ; — ceux qui ne demandent qu'à s'instruire et viennent y faire des études « désintéressées » (ce sont ceux qu'une terminologie naïve appelait étudiants «bénévoles»). On a renoncé à l'illusion de Facultés peuplées d'étudiants « désintéressés » , depuis qu'on a mieux

connu les Universités allemandes ; on sait aujourd'hui que la Faculté de philosophie est fréquentée surtout par les futurs professeurs d'enseignement secondaire (I^ehrer). La Faculté des arts a toujours été, depuis le moyen âge, Tasile des prolétaires intellectuels en quête d'un gagne-pain ; la Faculté des lettres reste la plus démocratique, parce qu'elle ouvre la seule carrière qui fasse tout de suite vivre son homme. Dans une société démocratique, la plupart des étudiants, probablement les plus solides, seront normalement des gens qui ont besoin de gagner vite leur vie, apprentis professeurs, archivistes ou bibliothécaires. La Faculté devra donc comporter une préparation professionnelle.

Toute profession demande deux sortes de préparation. L'une, générale et scientifique, consiste a connaître l'espèce de phénomènes au milieu desquels on devra se mouvoir pour exercer la profession. L'autre, spéciale et technique, consiste à acquérir les renseignements pratiques et les habitudes nécessaires aux opérations de la profession. Le principe rationnel du partage entre ces deux préparations a été formulé par Renan. La préparation générale doit être donnée d'abord dans un établissement commun de science pure où tous les étudiants sont réunis; la préparation technique se fera ensuite, pour chaque profession différente, dans un institut professionnel, fréquenté seulement par îe groupe des aspirants à cette profession. — Puisque l'enseignement des lettres porte sur les sciences de l'homme , la Faculté des lettres devrait donner l'enseignement général aux étudiants destinés aux carrières d'éducation et de direction , professeurs , archivistes, bibliothécaires, hommes de loi, administrateurs. Ses instituts techniques seraient l'Ecole normale, l'Kcole des chartes, la Faculté de droit (transformée en école d'application).

Le principe vient d'être officiellement reconnu pour l'École normale. Le décret la transforme en un institut pédagogique , placé dans la dernière année des études, après le diplôme d'études qui ferme la période de l'enseignement scientifique.

Jusqu^au diplôme, c'est-k-dire pendant toutes leurs études théoriques, les élèves normaliens deviennent des étudiants de la Faculté des lettres. Il semble même qu*on ait voulu en fairedes étudiants de la Faculté de Paris. Maison peut espérer qu'on fera droit aux légitimes réclamations des autres Facultés, en leur rendant leurs étudiants jusqu'au diplôme d'études. Les futurs normaliens pourraient rester jusque là dispersés dans les différentes Facultés ; il leur suffirait d'être réunis à Paris pendant l'année de préparation proprement pédagogique. Personne ne pourra raisonnablement trouver excessif qu'un homme, avant d^enseigner les jeunes Français, ait psâsé une année dans la capitale intellectuelle de la France. Et les professeurs des Universités auraient tort de réclamer la préparation k la dernière année d'agrégation qui, en échange d'un travail écrasant, ne leur donne guère que des déceptions.

Le principe serait facilement applicable aussi k TEcole des chartes. On pourrait en faire l'institut d'application pour les archivistes et — avec quelques modifications — pour les bibliothécaires. Le séjour k l'Ecole ne devrait pas être réduit k un an, comme pour l'Ecole normale. La durée actuelle des études pourrait être maintenue, si l'on se heurtait k des résistances, bien qu'il soit facile de concevoir une distribution des enseignements qui permettrait de la réduire d'un an. Mais on n'aurait pas de peine k combiner les études des Chartes avec celles de la Faculté. Ou bien on pourrait placer avant l'entrée k l'École une année (sinon deux) d'études k la Faculté, suivant le système indiqué plus haut; ce serait le procédé le plus rationnel. Ou bien on pourrait mener de front la préparation k un certificat de la Faculté des lettres avec la première année d'Ecole des chartes, qui est très peu chaînée. L'année de Faculté devrait porter de préférence sur l'histoire moderne de la France. H y a une lacune évidente dans l'éducation de nos archivistes; elle a été calculée en vue du moyen âge (les chartes); dans leur enseignement, l'histoire moderne n'est représentée que par les dernières leçons d'un cours sur les institutions de la France. Or la

plupart de nos archives contiennent surtout des documents d^histoire moderne, xvn*, xviii* siècles et Révolution.

Le même principe rationnel amène à considérer l'enseignement des lettres comme la préparation scientifique aux professions d'hommes de loi et de fonctionnaires, et la Faculté de droit comme un institut d'application profession*, nelle. Un hommage avait été rendu au principe quand on avait imposé aux étudiants en droit de se faire inscrire à la Faculté des lettres; mais cette inscription est restée une formalité. Aucun lien réel n'a jamais pu être établi entre les deux Facultés, les deux personnels enseignants sont d'origine et d'éducation trop différentes; les juristes se sont toujours tenus dans un isolement complet, à l'écart de toutes les sciences de l'homme étudiées suivant d'autres méthodes que celle du droit.

Même quand des motifs pratiques ont fait organiser une préparation aux carrières de finances ou de diplomatie, on ne s'est pas adressé k la Faculté des lettres; on a créé une « École des sciences politiques », établissement privé, imité des écoles spéciales; et on y a donné non seulement l'enseignement professionnel, mais un enseignement général (d'histoire) parallèle k celui de la Faculté.

La solution rationnelle serait évidemment d'envoyer d^abord les futurs étudiants en droit faire des études théo* riques à la Faculté des lettres. C'est ce qui se fait à Genève. Ce serait le complément de la réforme faite récemment dans Tordre des sciences, quand on a transporté de la Faculté de médecine à la Faculté des sciences l'année préparatoire de sciences physiques, chimiques et naturelles (P. C.N.). L'année préparatoire, à la Faculté des lettres, pourrait être consacrée à des études d'histoire ou de philosophie (psychologique ou sociale), plus librement organisées que l'année préparatoire de la Faculté des sciences. Si l'on redoutait d'allonger la durée des études de droit, on pourrait la combiner avec la première année de droit actuelle qui porte presque uniquement sur des matières théoriques (droit ro-

main, droit français, droit constitutionnel, économie politique). Ou, si on recule à faire la réforme complète, tout au moins pourrait-on exiger un certificat d'études à la Faculté des lettres pour le doctorat en droit; un grade de ce niveau ne devrait être accordé qu'à des hommes pourvus d'une connaissance élémentaire des méthodes des sciences sociales. Il serait rationnel également de réclamer un certificat d'études historiques à l'entrée des carrières qui mènent aux fonctions supérieures de la diplomatie, des finances, ou de l'administration. La Faculté des lettres serait alors l'établissement commun de science théorique oà les étudiants de toutes les professions de direction seraient réunis au sortir de l'enseignement secondaire; ils se disperseraient après un séjour de durée variable (d'un an à trois ans) pour aller dans les instituts d'application (Normale, Chartes, Droit, Ecole coloniale. Ministères).

La Faculté des lettres n'est pas seulement une école théorique préparatoire pour certaines carrières; elle reçoit aussi des étudiants qui ne lui demandent qu'une instruction générale, ou du moins qui ne se préparent à aucune carrière organisée en France. On peut en démêler quatre catégories (dont deux ne peuvent donner lieu à aucun projet de réforme ).

Les étudiants français qui viennent à la Faculté sans préparer aucun examen, pour suivre un enseignement qui les intéresse, trouveront facilement ce qu'ils cherchent; ils sont dans la même condition que les élèves de l'Ëcole des hautes études, ils n'ont besoin d'aucune organisation.

Les jeunes Français, très nombreux, qui viennent prendre le diplôme de licencié es lettres, disparaîtront prochainement avec la réforme de la loi militaire, il n'y a rien à faire pour eux. Il importe au contraire de mieux aménager la Faculté pour les deux autres catégories, les femmes et les étrangers, car il y a un intérêt vital à les y attirer.

Les femmes viennent de plus en plus nombreuses à la Faculté des lettres. Quelques-unes y préparent des examens pour entrer dans l'enseignement secondaire, surtout des

langues vivantes , et travaillent dans les mêmes conditions que les hommes. La plupart ne savent pas exactement ce qu'elles viennent chercher, mais elles désirent s'instruire; souvent elles y mettent plus d ardeur que les hommes, leur curiosité est moins émoussée. Il serait mal de les rebuter, la France a intérêt à soustraire les femmes aux adversaires de la démocratie et de la science. — D faut les attirer à la Faculté en facilitant l'inscription à toutes celles qui veulent réellement travailler. Il est irrationnel que le certificat d'études d'un lycée ou collée de jeunes filles ne donne pas droit de se faire inscrire à la Faculté, il devrait être reçu comme l'équivalent du baccalauréat, de façon a établir le contact direct avec l'enseignement secondaire pour les deux sexes. — Il faut retenir les femmes à la Faculté en leur fournissant un enseignement général élémentaire, approprié k leurs besoins, mais inspiré de l'esprit scientifique qu'elles connaissent mal.

Les étrangers ont commencé k venir dans nos Facultés depuis qu'elles sont réformées. A Paris, ce sont surtout encore des professeurs de langues vivantes des deux sexes qui viennent y chercher un certificat de français. Quelques Universités des, départements reçoivent des étudiants en cours d'études, elles ont obtenu que leur semestre comptât pour l'équivalent d'un semestre d'Université allemande. Le mouvement en est k son début et pourrait facilement être activé. Il y a Ik un intérêt national. Un étranger qui a fait ses études en France reste toujours un ami de la France; il garde un souvenir agréable de son séjour et de ses relations. La démocratie française n'aura jamais trop d'amis pour contrebalancer l'effort continu des adversaires de la France et de la démocratie. Dans tous les pays, tous les partis d'ancien régime travaillent a décrier la France contemporaine sous couleur de la décrire; il faut que les gens qui l'ont vue disent ce qu'elle est réellement. Mais comment attirer les étudiants étrangers ? Un des motifs qui fait aller en Allemagne ceux des États-Unis est la facilité d'obtenir un diplôme de docteur qu'ils peuvent montrer a leur retour. Dans ces dernières

années, les Facultés françaises ont créé un doctorat d'Univer^ site accessible aux étrangers, puis un diplôme d*études de littérature française pour les femmes. Ces créations ont produit quelque effet, mais elles sont insuffisantes. Un professeur d'Université des États-Unis, M. Haskins, qui a vu notre régime avec l'esprit juste et précis d'un Américain, trouve l'enseignement de nos Facultés très intéressant pour un homme qui a terminé ses études; il engage les t docteurs » à venir étudier à Paris, mais il en détourne les débutants, et il a raison. Nous n'avons à offrir aux jeunes étudiants améri* cains aucun ense^nement organisé.

Ainsi, a quelque point de vue qu*on se place pour exa<^ miner le recrutement des étudiants, on est amené à aper» cevoir une même lacune et à souhaiter une même réforme. Pour mettre la Faculté des lettres en prolongement direct de l'enseignement secondaire et rendre inutile la rhétorique supérieure , — pour pouvoir transporter entre les étudiants des Facultés le concours d'entrée des écoles spéciales , — pour faire de la Faculté la préparation scientifique nécessaire aux études professionnelles de droit et d'administration, — pour donner aux femmes renseignement qui leur convient, — • pour offrir aux étrangers les moyens de faire leurs études en France au lieu de les perfectionner seulement, une même chose nous manque, c'est un enseignement élémentaire et scientifique approprié aux débutants. Une même réforme suffit : elle consiste à organiser une année (ou deux) d'enseignement propédentique, comme disent les Allemands, divisé en plusieurs sections parallèles, coordonnées avec le système des examens (qui sera décrit plus loin). Tous les étudiants au sortir du lycée de garçons, les femmes sortant des lycées de filles ou des écoles normales, les étrangers arrivant de leur pays, après une conversation avec un professeur ou un directeur d'études, seraient dirigés sur les sections à leur convenance; ils y trouveraient un enseignement régulier et recevraient k la fin de l'année le certificat constatant leurs études*

Ce régime, pour bien fonctionner, demanderait quelques

améliorations matérielles. — L'étudiant , qui arrive inexpéo rimenté k la Faculté, ne trouve pas une vie organisée clai-^ rement, comme en Allemagne; il ne sait où aller pour travailler. Les Facultés n'ont pas toutes assez de locaux pour les jeunes étudiants. A Paris, la Sorbonne neuve ne suffit pas k leur fournir les salles nécessaires. Nous avons eu cet hiver une crise de bibliothèque qui se reproduira chaque année : un flot de deux cents étudiants se déversant entre deux cours dans la salle de travail , ne laissant plus de place aux étudiants qui avaient besoin des livres. La Commission , consultée par TAdministrateur, n'a trouvé aucun remède ; ces étudiants, en occupant les places, usaient de leur droit puisqu'ils avaient payé des « droits de bibliothèque »; aucun con trôle ne pourra les empêcher de venir, même s'ils ne veulent pas lire un livre de la Bibliothèque. Évidemment ce qui leur manque ce sont des salles de travail où ils pourraient aller dans l'intervalle entre deux cours, — et même toute la journée. Les chambres d'étudiants, k Paris surtout, ne sont pas agencées pour travailler. La Faculté ne peut pas pour* voir seule k ce besoin. Les étrangers ont essayé de créer des institutions dans le genre de la Guilde internationale; les Français ont fait l'Association générale des étudiants. Mais tout ce qu'on a fait reste fort en dessous des nécessités et on comprend que certaines familles hésitent k envoyer un jeune homme au sortir du collée dans une si grande ville si mal aménagée. La solution rationnelle serait de fonder des «maisons d'étudiants», avec des salles de travail et même une salle de lecture où on pourrait causer. Cet organe acti* verait puissamment la vie de la Faculté. Faut-il désespérer d'en faire comprendre un jour l'importance aux bienfaiteurs ou aux pouvoirs publics qui s^intéressent k l'avenir de l'Université? J'ai même entendu soutenir qu'on pouvait en faire une afiaire rapportant un intérêt. En attendant, il serait possible d'hospitaliser dans les lycées une partie des jeunes étudiants, ceux qu'on met aujourd'hui dans une rhétorique supérieure; ils sortiraient pour suivre renseignement de la

Faculté; ils cesseraient d'être traités en écoliers et commenceraient k se sentir étudiants. Cet expédient lèverait la seule objection valable qu'on puisse faire k la suppression des doubles rhétoriques.

L'enseignement des lettres porte encore les marques de sa transformation rapide. La Faculté, transformée en établissement de travail scientifique, reste pourtant chargée des deux taches qu'on lui avait attribuées quand elle n'avait rien a faire.

Elle reste bureau d'examens pour les études secondaires. La réforme de 1902, en adjoignant au jury des professeurs de lycée, a diminué la quantité du travail. Mais V époque des examens (août et octobre) en fait une charge très gênante et •qui pèse très inégalement (beaucoup plus lourdement sur les membres des jurys pour la première partie). La solution rationnelle, — formulée déjk dans le projet de loi de 1896 pour la réforme du baccalauréat, — est très simple. Il suffit, comme en Allemagne, de remettre aux professeurs de l'enseignement secondaire le droit de donner le certificat d'études secondaires; ils sont mieux en état déjuger les élèves qu'ils ont vus travailler. L'opposition k cette réforme si rationnelle est venue surtout des professeurs de lycée : ils ont crainl de ne pouvoir résister k la pression des familles influentes. Un expédient très simple lèverait la difficulté : il suffit de faire examiner chaque lycée par les professeurs d'un autre lycée; étrangers a la ville, ils seraient indépendants des influences locales. Les hasards de l'examen seraient beaucoup diminués, car les élèves ne seraient plus dépaysés et troublés par la solennité; les examinateurs seraient renseignés par leurs collègues plus sûrement qu'un jury de Faculté ne peut l'être par des livrels scolaires.

La Faculté des lettres reste dans la plupart des villes institut de conférences populaires. Les professeurs n'ont pas cessé de faire l'ancien cours public, organisé dans quelques villes sous forme de cours du soir (ce qui en indique le caractère); ils le cumulent avec le nouvel enseignement établi pour les étudiants. Ce dualisme (marqué dans la langue officielle par les termes cours public, cours fermé) subsiste même à Paris. Il n'est pas sans inconvénients. Le cours public est un genre littéraire soumis à d'autres lois que renseignement scientifique; il donne des habitudes d'exposition et des préoccupations d'esprit tout autres; il consomme un temps considérable en préparation. Ce n'est pas une raison suffisante de le supprimer, mais on doit se demander comment il peut s'adapter rationnellement à notre nouveau régime.

Le système du cours public qui demande une longue préparation avait fait adopter pour chaque professeur un minimum obligatoire de deux cours par semaine — largement suffisant d'ailleurs pour un auditoire de conférences publiques. Quand les Facultés se sont remplies d'étudiants, le minimum a été porté à trois cours ou conférences fermées. La pratique habituelle des professeurs qui continuent à faire des cours publics est de combiner un cours public avec deux conférences ou cours fermés. Le minimum de trois séances par semaine est devenu en fait un maximum. Un professeur qui désirerait voir ses étudiants plus de trois fois par semaine — et j'en connais — serait retenu par la crainte de paraître faire la leçon à ses collègues. Ainsi s'est établie une règle uniforme pour tous les enseignements dans totites les Facultés.

Aucun motif rationnel ne justifie ce chiffi:e 3; il est un compromis entre l'ancienne pratique des cours publics et le nouveau régime des cours faits pour les étudiants. Il parait très bas à nos collègues étrangers, il est au-dessous de la pratique des Universités allemandes. Ce n'est pas une preuve qu'il soit toujours insuffisant. Il se peut qu'il soit le plus

30 UENSUfilIBIIBVr SUK&I&U& DES LETTRES.

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même si l*on veut. Son vice irrémédiable est f étr& uaiforme et d^imposer une rèj^e rigide k des besoins variés. On Ta établi, ou maintenu, pour éviter le scandale de chaires transformées en sinécures, comme un contrôle sur le travail des professeurs. Mais, en matière d'enseignement supérieur, la présence n*est pas un contrôle, elle n*est qu'un trompe- TœiL Un cours non préparé ou mal fait n'est pas un travail scientifique. Ce n'est qu'une corvée matérielle pour le professeur, une perte de temps pour les étudiants que les convenances obligent à venir garnir les bancs.

On gagnerait du temps pour le travail scientifique et on en ferait gagner aux étudiants, si on se décidait à regarder la vérité en face et si on renonçait à réglementer une activité forcément variée. Le nombre d'heures utilement employées k un cours varie suivant la nature de l'enseignement, l'âge des étudiants , le tempérament du professeur. — Un cours d'enseignement général destiné k exposer l'état de la science n'aurait pas trop de trois cours par semaine (en Allemagne on va jusqu'k quatre); il se trouve très k l'étroit dans notre régime où l'on ne peut faire qu'une leçon par semaine sur chaque matière. Un enseignement d'érudition qui consiste k discuter des travaux aurait assez d'une séance unique par semaine. — > Les étudiants nouvellement arrivés ont besoin d'un plus grand nombre de cours que les anciens. — - Enfin tous les professeurs n'ont pas les mêmes goûts et les mêmes aptitudes. Quelques-uns aiment les étudiants et prennent plaisir k enseigner, ils feraient volontiers par semaine plus de trois cours d'un caractère général. D'autres — les plus nom* breux, je pense — ont un tempérament d'éruditet ne parlent volontiers que du sujet de leurs travaux personnels. Pourquoi les forcer k venir parier quand ils n'ont rien k dire? On gagnerait k les laisser travailler tranquilles, ils ne viendraient pas chaque semaine s'ennuyer et déranger les étudiants; quand ils auraient trouvé des résultats intéressants, ils feraient en trois, quatre ou cinq séances un

L ENSEIGNEMENT ET LES ËXA1MW& 31

exposé de leurs travaux qui donnerait aux étudiante i pression vivante de ce qu'est ia recherche scientifique. Ce serait un meilleur contrôle de Tactivité réelle du professeur qu une série de cours faits sans goût. Gela n'empêcherait pas la paresse et le manque de conscience; mais les abus deviendraient apparents, au lieu d'être dissimulés sous un vernis de correction administrative. Pour éviter les plaintes du pu* blic, on pourrait s'en tenir au régime du Collège de France qui fixe un minimum de cours par an.

Un régime plus souple , qui renoncerait à ré^ementer extérieurement les devoirs des professeurs, permettrait aussi d'appliquer aux différentes Universités des solutions différentes, calculées sur la différence des conditions. Toutes les Facultés de France sont somnises aujourd'hui à une règle uniforme; partout même nombre d'heures, même durée des semestres. Pourtant leur situation réelle est très différente. — Les grandes Facultés, Paris surtout, ont de grandes ressources pour le travail scientifique, un grand nombre d'étudiants; les professeurs peuvent trouver à s'y occuper. Le public de la ville peut trouver ailleurs qu'à la Faculté un enseignement populaire , les cours publics pourraient y être supprimés sans grand inconvénient. — Les petites Facultés ont peu de ressources et peu d'étudiants; elles sont le seul centre d'enseignement de la ville. Les professeurs y languissent dans l'inaction; les plus actifs, dans l'intervalle entre deux cours, viennent travailler à Paris, au prix de beaucoup de fatigue et de perte de temps. Il y aurait bénéfice pour tous à les considérer comme un corps de savants et à leur laissa la facilité de se déplacer pour leurs travaux personnels, à condition de s'entendre entre eux pour assurer le nombre de cours publics conforme aux usages de la ville et le nombre de conférences et d'exercices nécessaire à leurs étudiants. Il n'y a besoin, pour cette réforme , d'aucune innovation ; il suffit d'étendre aux Facultés des lettres le régime officiellement établi dans la Faculté des sciences de Paris : le partage de l'année en deux semestres, dont un reste libre pour les travaux personnels du professeur.

L'organisation de l'enseignement des Facultés porte aussi la trace d'une transformation inachevée, elle n'a pas l'ordonnance méthodique des écoles spéciales. L'Ecole normale et l'École des chartes distribuent leurs élèves en trois années , semblables à des classes de l'enseignement secondaire. Chacune réunit des jeunes gens au même degré d'avancement, chacune a son enseignement propre à donner; l'ensemble forme un cycle d'études méthodiquement oi^anisé. La Faculté des lettres reçoit des étudiants de toutes les origines, à des degrés très différents d'instruction ; ils lui arrivent péle-méle , et , pour les répartir, elle dispose de cet unique renseignement que les uns aspirent à la licence, les autres à l'agrégation. Jusqu'ici, dans cette masse confuse, elle n'est parvenue qu'à faire deux catégories, les candidats à la licence, les candidats à l'agrégation.

Mais les apprentis licenciés sont une masse hétérogène où se confondent les jeunes garçons sortant du lycée et des étudiants déjà anciens à la Faculté. Il est impossible d'organiser un enseignement commun pour des gens de niveaux différents et dont on ne connaît même pas le niveau. — La catégorie des candidats à l'agrégation comprend aussi toute une série de gradations, depuis l'étudiant fraîchement licencié qui n'a pas encore abordé les études personnelles jusqu'à des hommes refusés à l'agrégation qui reviennent à la Faculté après avoir déjà enseigné. Ce n'est pas sans leur faire perdre du temps qu'on les réunit dans la même conférence d'exercices.

Une première réforme partielle a commencé à débrouiller ce chaos. L'agrégation d'histoire et de géographie a été coupée en deux parties : i"* l'examen du diplôme d'études, épreuve de culture générale et d'expérience du travail scientifique; 2** le concours d'agrégation qui est présumé prouver l'aptitude pédagogique. Cette réforme, dont les résultats sont excellents, semble devoir être étendue bientôt à toutes les agrégations. Elle permettra d'organiser les deux dernières années d'études. L'avant-demière sera occupée par un travail scientifique, dont

le diplôme d'études sera le contrôle; la dernière sera consacrée à la préparation pédagogique, suivant le plan tracé par le décret de réforme de TLcole normale.

Reste à organiser la période d'études entre la sortie du lycée et la licence; on a vu plus haut que là est la vraie lacune de notre organisation. Rien n*est préparé pour guider les débutants ; ils sont abandonnés à eux-mêmes au moment où ils ont le plus besoin d'être dirigés. On ne peut même pas leur dire quelle sera la durée de leurs études. L'intervalle légal entre le baccalauréat et la licence est d'une année seulement; c'est une survivance du moyen âge, du temps où le baccalauréat était le premier degré de l'enseignement supérieur.

Le délai est manifestement insuffisant , depuis que le baccalauréat n'est plus qu'un certificat d'études secondaires. Il est vrai que la plupart des étudiants mettent plus d'un an à se faire recevoir licenciés. Mais la faculté légade de se présenter au bout d'un an est une prime à la préparation hâtive; elle incite les familles à faire dresser à domicile, par des répétiteurs, des jeunes garçons qui n'ont même pas fréquenté la Faculté. C'est une pratique sans excuse , surtout depuis que tant de jeunes gens sont bacheliers avant dix-huit ans. Normalement on ne devrait être reçu licencié qu'à 20 ou 2 1 ans. 11 faudrait donc exiger entre le baccalauréat et la licence deux années (au moins) , — et deux années passées réellement à suivre l'enseignement d'une Faculté. C'est la condition indispensable à toute réforme. Alors l'enseignement des lettres pourrait être organisé » comme il l'est déjà dans les deux Écoles spéciales et à la Faculté des sciences, en tenant compte des conditions naturelles de l'apprentissage scientifique.

L'acquisition d'une science se fait en deux degrés — sans compter l'instruction professionnelle qui a sa place, après l'enseignement de la Faculté, dans les écoles d'application.

Le i" degré est l'initiation aux résultats généraux de la science, à la connaissance des instruments et des procédés de travail. 11 exige au moins deux années. 11 se placerait au début

des études de Faculté, entre le baccalauréat et la licence. H consisterait en deux sortes d'opérations :

1® Des cours d'ensemble sur toute une branche d'études (littérature grecque, latine, française, moderne, histoire de l'antiquité, etc.), pour faire connaître la position des principales questions, les grandes somrces et les ouvrages essentiels, l'état de la question, les résultats acquis, les doutes et les discussions; maïs en se plaçant au point de vue de la recherche scientifique, ce qu'on ne peut faire dans l'enseignement secondaire. C'est à peu près le cours de i" et de 2* année de l'École normale et des Chartes.

2* Des exercices pratiques pour habituer les jeunes gens à manier les instruments du travail scientifique , documents, ouvrages et méthodes; des explications de textes, des analyses , des exercices de critique historique et de bibliographie pratique; le tout sans prétention au travail original. Ce serait le pendant des manipulations et des dissections de la Faculté des sciences.

Le 2* degré est la recherche scientifique personnelle. Elle consiste essentiellement a faire ,sous la direction d'un savant, un travail original siu* une question qu'on a choisie , sur un sujet limité où l'on manie les procédés pour faire soi-même la science. C'est le mémoire de l'Ecole des chartes ou du diplôme d'études.

Il n'y a donc rien à innover pour organiser rationnellement notre enseignement : il suffit de coordonner des procédés déjà éprouvés. Il faudrait seulement, — au lieu de l'année uniforme des écoles spéciales imposée indistinctement à tous les élèves , — établir plusieurs sections parallèles consacrées chacune à une matière, comme à la Faculté des sciences. On diviserait, par exemple, en littérature grecque, latine, française, allemande, anglaise, italienne, philosophie antique, moderne, psychologie, histoire antique, du moyen âge, moderne, contemporaine, géographie. Ce n'est pas ici le lieu de décrire en détail l'organisation, un exemple suffira. La section d'histoire antique comporterait un cours d'histoire grecque

et un cours d'histoire romaine a deux ou trois leçons par semaine; des exercices de bibliographie, archéologie, épigraphie, et surtout des explications critiques d'auteurs anciens, à une séance par semaine de une heure et demie ou deux heures. Il y aurait, dans les autres sections historiques, des cours généraux à deux ou trois leçons, des exercices de bibliographie, de critique de sources, d'analyses de documents. Il y aurait, en littérature, des cours d'histoire de la littérature a deux ou trois leçons et des explications d'auteurs. Les langues vivantes pourraient demander un séjour d'un an à l'étranger.

Les études du i®' degré (i" et 2® années) comporteraient, suivant les matières, deux, trois, ou même quatre sections. Il n'est pas abusif de demander a de jeunes étudiants de suivre chaque semaine deux cours ou même trois, chacun de deux ou trois leçons, et de prendre part à une (ou même deux ) séances d'exercices pratiques. Le total varierait entre six et dix heures par semaine.

Le 2® degré (après la licence) consisterait en cours librement choisis, et surtout dans la préparation d'un mémoire original, analogue a celui du diplôme d'études. On pourrait organiser des séances de discussion critique de ces travaux , semblables aux séminaires [Uehangen) des Universités allemandes.

Naturellement cette réforme de l'enseignement exige la réforme des examens. Notre régime d'examens est en partie une survivance. L'épreuve terminale des études, le doctorat, a perdu son ancien rôle en changeant de caractère ; le couronnement des études de Faculté est en pratique l'agrégation qui n'est pas une épreuve de Faculté , mais qui , par la force des choses, est devenue le régulateur des études d'Université. La réforme de l'agrégation d'histoire a rendu à la Faculté une partie de l'examen , sous forme du diplôme d'études qui est le couronnement de la dernière année d'études, — avant la préparation au concours professionnel , renvoyé désormais a l'École normale. C'est un très bon examen, il donne pour sanction aux études un véritable travail scientifique, le mé-

moire, et laisse l'étudiant étudier. Il ne reste quaen étendre le bienfait aux autres ordres d agrégation , ce qui paraît décidé en principe. La réforme, sauf les améliorations de détail, sera alors complète pour le 2* degré d'études, dans la mesure où le permet Texistence du concours d'agrégation.

L'examen de licence reste le principal obstacle à l'organisation des études. Conçu dans l'esprit de l'ancien régime « littéraire », il consiste essentiellement en compositions, exercices artificiels inconciliables avec toute préparation scientifique. Même quand on a consenti k faire une part aux « spécialités » (philosophie , histoire) , on la leur a faite sous la forme littéraire de compositions. Le droit de choisir entre trois sujets, la limitation k un programme donné au commencement de l'année (établie sur l'initiative de la Faculté de Paris) ont été des palliatifs insuffisants. Il faut avoir corrigé les épreuves écrites de licence pour savoir combien peu ces compositions d'histoire diffèrent d'une copie du baccalauréat. Ce qui est grave , c'est que ce régime empêche toute préparation rationnelle. Quand les nouveaux venus viennent nous demander des conseils sur la façon de se préparer k la licence, nous sommes réduits k leur avouer qu'il n'existe aucun moyen de se préparer méthodiquement et k leur souhaiter bonne chance.

Il ne serait pas difficile pourtant de réformer la licence de façon k en faire la vérification des cours et des exercices suivis pendant les deux années du i*"^ degré. Le procédé a été adopté et expérimenté a la Faculté des sciences; il consiste k couper l'examen en certificats (en nombre variable), dont chacun peut être pris séparément, qu'on est k peu près certain d'obtenir quand on a bien travaillé, mais auquel on n'a même pas l'idée de se présenter sans avoir pris part réellement aux exercices de la Faculté. Ce seraient, par exemple, des explications de textes, la rédaction d'un travail scientifique sur une question, l'analyse critique d'un ouvrage. Le principe serait de s'assurer que l'étudiant sait en quoi consiste la science, qu'il connaît les instruments du travail scientifique, qu'il est

en état de comprendre les livres scicntifi(|ues et de se tenir au courant.

Voicî comment pourraient être distribués renseignement et les examens :

l"* ANNÉE.

( Candidats k la licence , futurs élèves de TEcole des chartes, étudiants en droit, femmes, étrangers.)

Enseignement général : cours et exercices d'une ou deux sections.

Examen : un ou deux certificats.

(Candidats k la licence.)

Enseignement général : cours et exercices d'une ou deux sections.

Examen : certificats nécessaires pour compléter la licence.

(Candidats k l'agrégation ou au diplôme.) Travail personnel, mémoire, discussions.

Examen : diplôme d'études.

(Ecole normale.) Préparation pédagogique.

Concours d'agrégation.

Il serait bon d'engager les étudiants k ne pas se presser de passer leurs certificats dès la première année et de leur faciliter les moyens de les passer plutôt tous après la seconde

année. L'expérience de la licence es sciences semble indiquer que les épreuves subies au bout d'une année seulement sont moins solides.

Ainsi la Faculté des lettres serait reliée organiquement, d'une part aux établissements d'enseignement secondaire dont elle recevrait directement les élèves pour le premier apprentissage de la science, d'autre part aux écoles spéciales où elle enverrait ses étudiants après leur avoir donné la préparation scientifique. Les examens ne seraient plus que la vérification des études faites à la Faculté.

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