Le Régime de la presse pendant la Révolution française
La France jouit pour la première fois de la liberté de la presse pendant la révolution de ij8c}. Je me suis proposée de montrer comment fut organisée cette liberté, et les changements quelle subit pendant le cours de la révolution. Je ne me suis pas bornée à en éclairer seulement les conditions telles que les lois les avaient établies, mais comme à cette époque les lois sont loin d'être toujours un fidèle indice de l'état de la société, fai essayé, en rassemblant des faits et des détails, de donner tme image complète des opinions théoriques qui furent énoncées et des mesures pratiques qui furent prises dans la question de la liberté de la presse.
Sans prétendre avoir rempli cette tâche d'une manière satisfaisante, je veux toutefois indiquer que ce travail offre la première étude détaillée et suivie sur les différentes phases du régime de la presse 'pendant la révolution. Il existe sans doute im Manuel théorique et pratique de la liberté de la presse de Jjatin ; celui-ci donne aussi dans son Histoire de la presse de nombreu.x renseignements à la fois sur les journaux et leurs rédacteurs et sur l'attitude des autorités vis-à-vis de la presse, mais ces deux ouvrages sont loin d'être suffisants. Le Manuel traite en 20 pages la situation de la presse avant la révolution et en }o l'époque comprise entre ij88 et 1800; il n'est pas même complet pour ce qui concerne la législation sur la presse. La plus grande partie du tome IV de l'Histoire de la presse est consacrée au sujet que j'ai traité dans ce travail. Cependant il est difficile de considérer cet ouvrage comme une étude tant soit peu complète de la question; ce n'est qu'un recueil de faits plus ou moins importants, pris au hasard et énumerés sans ordre chrono-
logique, souvent même sans aucun rapport intime. En outre tout y est présenté d'une façon très sommaire, et souvent on rencontre des inexactitudes.
Pour que mon travail ne dépassât point les limites ordinaires d'une thèse universitaire, j'ai interrompu mon récit à la mort de Robespierre, et j'ai l'intention de publier sous peu le livre III qui traitera du régime de la presse sous la réaction thermidorienne et le Directoire.
Je suis heureuse de présenter ici mes plus sincères remerciements à M. le Professeur J)anielson, mon honoré maître, qui m'a toujours assistée de ses conseils précieux et qui a bien voulu suivre avec intérêt le développement de mon travail. J'adresse également tous mes remerciements à M. j/îulard, professeur à l'Université de Paris, et à M. Vourneux, pour la bienveillance qu'ils m'ont témoignée et pour les renseignements importants qu'ils m'ont donnés. Je remercie en même temps toutes les autres personnes qui de quelque manière m'ont aidée au cours de ce travail.
Helsingfors, mars içoo.
jîlma Sôderhjelm.
Sources du travail.
Les deux premiers livres de mon travail s'appuient sur des matériaux de différente espèce, dont je vais essayer d'indiquer de plus près la nature et la valeur. On peut les diviser en trois catégories, savoir: 1°) les sources pour ainsi dire officielles; 2*^') les journaux et les pamphlets contemporains; 3*^) d'autres ouvrages que j'ai eu l'occasion de consulter.
1*^) Parmi les sources officielles il faut indiquer tout d'abord:
a) Les recueils de lois et décrets. Pour l'état de la presse avant la révolution j'ai eu recours à Isambert: Recueil des anciennes lois françaises; pour la période révolutionnaire à Dwvergier: Collection des lois, décrets, avis etc. J'ai trouvé en outre quelques renseignements relatifs aux privilèges sous l'ancien régime dans Didloz: Jurisprudence générale, tome VI.
b) La collection des cahiers des Etats généraux, qui se trouve dans les tomes I — VI de Mavidal et Laurent: Archives parlementaires. Paris 1867 — 88, 2 séries. Comme on le sait, cette collection doit être consultée avec quelque réserve. Non seulement elle est loin d'être complète — M. Aulard compte, outre les 30 cahiers qu'il a trouvés lui-même, environ 147 cahiers manquants. Ce qui est pis encore, c'est que dans les cahiers que l'on possède règne une très grande confusion. Parmi les cahiers de la collection tous ne sont pas de la première catégorie, c'est à dire n'appartiennent pas à ceux qui furent présentés aux Etats généraux; les collectionneurs ont souvent inséré une masse de cahiers de catégories inférieures, sans en indiquer la valeur; on trouve même des plaintes particulières qui les ont probablement égarés parcequ'elles portaient le titre de „ cahier". Une étude attentive permet cependant dans beaucoup de cas de distinguer les vrais cahiers.
c) Les comptes-rendus que donne le Moniteur des délibérations des différentes assemblées (Réimpression de l'ancien Moniteur, mai 1789 — nov. 1799 avec des notes explicatives par M. Léonard Gallois, 31 vol. in-folio, Paris 1860). Sans doute ce journal n'était pas encore officiel pendant la révolution, mais ses opinions étaient toujours conformes à celles du gouvernement, au service duquel il se plaçait même. Les comptes-rendus que donne le Moniteur des délibérations des assemblées sont toujours rédigés avec une exactitude et un soin qui les rendent parfaitement dignes de foi. Il suffit pour s'en convaincre de comparer quelques-uns de ces comptesrendus aux reproductions qui existent de certains discours prononcés dans les assemblées. Le Moniteur ne commença à paraître que le 24 novembre 1789, et la réimpression prend au mois de mai de la même année. Pour la période comprise entre ces deux dates, le récit ayant été élaboré postérieurement a par conséquent moins de valeur. L'importance du Moniteur ne date au fond que de février 1790, et elle va croissant avec la marche de la révolution, chaque année les comptes-rendus devenaient plus longs et plus détaillés.
d) Les publications relatives à l'histoire de Paris pendant la révolution française, publiées sous le patronage du Conseil municipal. Parmi ces publications, il faut citer en premier lieu: Aulard: La Société des Jacobins, Recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins de Paris; I — VI, Paris 1889 — 1897. Cet ouvrage m'a fourni la plupart des renseignements relatifs à l'attitude des Jacobins vis-à-vis de la liberté de la presse, que j'ai donnés dans le chap. V du livre I et le chap. II du livre II, ainsi que quelquesuns de ceux qui se trouvent dans le chap. III de ce livre. A défaut des procès-verbaux publics du club, qui ont été détruits sans qu'on sache comment, M. Aulard a basé son travail pour l'époque qui s'étend jusqu'au 1^'' juin 1791 sur divers écrits, pamphlets et journaux contemporains, pour la période qui va jusqu'à décembre 1793 sur le journal même du club, ordinairement appelé Journal des Jacobins, et qui avait une marque officieuse, pour l'époque suivante sur l'organe qu'adopta ensuite
le club, le Journal de la Montagne, ainsi que sur des renseignements fournis par le Moniteur. — Dans une autre de ces publications, Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution française, publiés et annotés par Sù/ismond Lacroix, 1— VII, Paris 1894—1898 j'ai trouvé une grande partie des renseignements que j'ai donnés sur l'attitude de la municipalité dans la question de la presse (Livre I. chap. IV). L'ouvrage de M Lacroix repose, au moins pour les 7 volumes parus, surtout sur la réimpression littérale des procès-verbaux de l'assemblée de la Commune de Paris. En outre M. Lacroix a ajouté à la suite des séances de chaque jour des „ Eclaircissements" qui, rédigés avec le soin le plus minutieux, m'ont été d'une très grande utilité. Malheureusement la publication de cet ouvrage n'est pas encore achevée, le tome VII n'allant que jusqu'au 9 octobre 1790. Pour une partie de la période suivante, j'ai pu le remplacer en quelque mesure par un autre ouvrage: Procès-verbaux de la Commune de Paris (10 août 1792 — P"" juin 1793), publiés d'après un manuscrit des Archives nationales par Maurice Tourneux (Paris 1894, publication de la Société de la Révolution française), et quelques indications m'ont été fournies par Rohiquet: Le personnel municipal de Paris pendant la Révolution (Paris 1899). Mais ni ces travaux ni les renseignements épars dans d'autres ouvrages n'ont été suffisants pour donner une image aussi complète que je l'ai pu faire pour la première époque.
Deux travaux publiés sous les auspices de la ville de Paris m'ont encore été de grande utilité. Ce sont: Tuetey: Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française (Paris 1890 — 94), dont cependant trois parties seulement ont paru, représentant les sources sous l'Assemblée constituante, et Tourneux: Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Révolution française (Paris 1890 — 94). Le tome II, chap. VIII contient une bibliographie des journaux dont je me suis servie; ce travail m'a en outre fourni d'autres indications importantes.
e) Parmi les sources officielles on peut encore ranger Bûchez et Roux: Histoire parlementaire de la Révolution, I —
XXXIII, Paris 1834—38, et Smiclt: Tableaux de la Révolution française, I — III, Leipzig 1867, ouvrages où l'on trouve quantité de documents de grande valeur.
2^) Au point de vue de la valeur relative, le second groupe des sources est formé par les autres grands journaux et les brochures contemporaines sur la question de la presse. Pour les journaux, je veux seulement remarquer que les feuilles révolutionnaires fournissent beaucoup plus de renseignements que les feuilles aristocratiques, et parmi les plus importantes à ce point de vue il faut noter le Patriote français, les Révolutions de Paris, l'Ami du Peuple et la Chronique de Paris. Ayant fait plus loin une analyse plus détaillée de ces journaux, et indiqué chaque fois en note de quelle feuille mes renseignements sont tirés, il est inutile de s'y arrêter ici. Pour les pamphlets, guidée par la Bibliographie de M. Tourneux, j'en ai trouvé une trentaine à la Bibliothèque nationale, et j'en ai rencontré quelques autres aux Archives nationales; parmi tous les documents, ce sont eux qui complètent le mieux les données des journaux sur la liberté de la presse. En lisant les journaux et les pamphlets il faut naturellement se rappeler qu'ils sont souvent exagérés étant maintes fois inspirés par l'esprit de parti et la haine personnelle. Dans cette catégorie on peut ranger aussi deux travaux de Marcellin Pellet : Elysée Loustallot et les Révolutions de Paris, ainsi que: Actes des Apôtres, travaux contenant des collections d'articles de ces journaux.
3*^) Viennent ensuite les travaux de seconde main. Le régime et l'histoire de la presse ont été très peu étudiés. L'histoire générale de la révolution ne contient que peu de renseignements sur la presse. En effet, parmi les grands historiens de la révolution, il n'y a que Louis Blanc qui s'occupe de la presse et de sa position vis-à-vis des autorités. Sans doute, il ne nous donne que des indications éparses, mais le fait qu'il a parlé de la presse prouve suffisamment l'importance qu'il lui attribuait ^).
1) Cf. Histoire de la Révolution française livre II, chap 6 ; IV, 3 ; VIII, 1; XI, 5.
Voici les ouvrages qui m'ont fourni des renseignements pour mon travail:
EugènP' Hatin: Histoire politique et littéraire de la presse en France, I— VIII, Paris 1859.
— „ — Manuel théorique et pratique de la liberté de la
presse I— II, Paris 1868.
— „ — Bibliographie historique et critique de la presse pé-
riodique française, Paris 1866.
Léonard Oallois: Histoire des journaux et des journalistes de la Révolution française I — II, Paris 1845.
Monseignat : Un chapitre de la Révolution française ou histoire des journaux en France, de 1789 — 1799, Paris
Diderot: Œuvres complètes t. XVIII. Lettre adressée à un magistrat sur le Commerce de la librairie (Ed. Assézat et Tourneux, Paris 1876).
Brunetière: Etudes critiques, 2:ième série; La direction de la librairie sous M. de Malesherbes, Paris 1893.
H. Monin: L'Etat de Paris en 1789, Paris 1889.
Charles Monselet: Les oubliés et les dédaignés, Paris 1876.
Félix Rocquain: L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, Paris 1878.
Brissot: Mémoires, édition Lescure, Paris 1877.
Fréron: Confessions, édition Barthélémy, Paris, 1876.
Lingiiet: Mémoires sur la Bastille, édition Monin, Paris 1889, avec une préface très intéressante.
Edmond et Jules de Goncourt: Histoire de la société française pendant la Révolution, Paris 1895.
Mortimer Ternaux: Histoire de la Terreur I — VIII, Paris 1874.
Aulard: Etudes et leçons sur la Révolution française, l:ère série, Paris 1893.
J'ai eu en outre recours aux articles suivants de la Révolution française:
H. Carré: La presse clandestine à la fin de l'ancien régime (tome 26, 1894).
Anatole de la Forge: La liberté de la presse pendant la Révolution française (tome 1, 1881).
Maurice Tourneux: Le régime de la presse de 1789 à l'an Vlll (14 septembre 1893).
Edme Champ/on : Baillages et sénéchaussées de 1789 et leurs cahiers (14 septembre 1890).
F. A. Atdard: Quels sont les cahiers de 1789 qui nous manquent? (14 août 1895).
Quelques indications biographiques ont été tirées de la
Biographie de Michaud et de la Grande Encyclopédie.
introduction.
Le régime de la presse avant la Révolution.
La première publication périodique en France fut un annuaire historique, fondé en 1611 et rédigé par les frères Jean et Etienne Richer ^), le premier journal fut la Galette, fondée par le médecin Théophraste Renaudot en 1631.
Renaudot comprit le premier l'importance qu'il y avait à faire connaître ou publier les événements intéressants, et il établit dans cette intention un bureau pour recueillir des nouvelles. Il annotait les nouvelles reçues, en tirait des copies et les faisait circuler. Du moment où il fit imprimer ces copies, le journal était fait. Le premier numéro parut le l®"" mai 1631 -) et comprenait quatre pages in 4°. Il paraissait une fois par semaine. 11 contenait pour la plus grande partie des nouvelles des cours française et étrangères; on y relatait les faits et gestes des princes, on parlait des dernières présentations à la cour, du théâtre et des actrices. Quant aux affaires, politiques de la France, aux grandes questions à l'ordre du jour,
^) La Révolution française I, 41.
-) lourneux: Bibliographie II, N:o 10190. Hatin dans son Histoire de la presse (I, 72), suppose qu'il n'y a pas eu de numéro avant le 30 mai.
aux intérêts du peuple, on n'y touchait guère; il n'y avait jamais de discussion, ni même rien qui en eût pu provoquer une, pas d'articles incendiaires, rien qui pût inquiéter ou émouvoir les esprits. Le journalisme fut à son début calme, paisible, inoffensif, n'éveillant ni discorde, ni dissidences, ni enthousiasme, ni même un intérêt très-vif.
Renaudot déclarait lui-même que son journal était le journal des rois et des puissances de la terre; „tout y est par eux et pour eux, qui en font le capital; les autres personnages ne leur servent que d'accessoires" ^). Et il avait bien raison de le dire. La Gazette était fondée sous la protection de Richelieu, le cardinal y envoyait lui-même des articles et la considérait comme l'un des premiers soutiens du gouvernement. L'intérêt qu'il prenait à ce journal fut partagé par son successeur Mazarin, qui eut cette feuille en grande considération. Peut-on s'étonner que le langage y fût d'un courtisan, qu'une flatterie servile en dictât souvent le contenu?
Le 1" janvier 1672 la Gazette adopta le nom de Gazette de France et plaça sur son frontispice les armes royales, signe de son caractère officieux -). Cette attitude royaliste modérée a été conservée par la Gazette jusqu'aujourd'hui, indépendamment de toutes les idées nouvelles et des vicissitudes politiques.
Renaudot eut de nombreux successeurs et imitateurs; Hatin cite plus de 300 journaux et recueils périodiques qui circulaient en France avant la révolution. On vit naître des journaux de tout genre, journaux en vers et en prose, graves ou satiriques, journaux religieux, littéraires, philosophiques, militaires, commerciaux, des journaux d'économie nationale ou d'administration, de sciences et de beaux-ar's, revues, affiches et nouvelles à la main. De tous ces genres de journaux, deux seulement atteignirent un certain degré de perfection: la presse littéraire et la presse semi-littéraire, semi-politique, appelée petite presse. Celle-là fut fondée par Denis de Sallo avec
^) Hatin: Bibliographie, p. 5.
-) Tonrneux: Bibliographie II, n:o 10190.
le Journal des Savants en 1665 ^), et continuée entre autres par Desfontaines et Fréron, créateurs de la critique littéraire. C'est dans ce domaine, en traitant les questions littéraires, critiques et artistiques que la presse trouva au commencement son vrai terrain, aussi est-ce dans la presse littéraire qu'il faut chercher les idées et les appréciations de l'époque. Le créateur de l'autre genre fut de Visé, qui publia son Mercure galcuit en 1672. Ce journal, semi-politique et semi-littéraire, correspondant en quelque sorte à nos revues périodiques, eut dès son début une vogue inouïe, son style agréable et la variété des matières le faisant lire et goûter de tout le monde. Le Mercure galant laissa quelque temps après l'épithète de „galant" et prit ensuite le titre de Mercure de France -).
Une feuille qui peut être rangée dans la petite presse, est le Journal de Paris, fondé en 1777, plus de cent ans après la naissance du Mercure. Cette feuille, qui allait acquérir plus tard de l'influence et du pouvoir, ne se distinguait au début de sa carrière que parce qu'elle paraissait tous les jours de la semaine ; ce fut la première feuille quotidienne en France.
Quant aux journaux politiques, à peine en peut-on parler à cette époque. Ceux qui pourraient avoir quelques prétentions à ce titre furent: Le Journal de Verdun, fondé par Claude Jordan en 1704 et dont le vrai nom était: La Clef du cabinet des yrinces de l'Europe ou Recueil h'storique et politique sur les matières da temps, ainsi que le Journal historique et xjolitique, ordinairement appelé Journal de Genève, le Journal de Politique et de Liitérature, appelé Journal de Bruxelles, ces deux derniers publiés par Panckoucke, celui-là dès 1772, celui-ci dès 1774, les Annales politiques et littéraires publiées dès 1776 par Linguet, ainsi que le Courrier de VEurope, gazette anglo-française, publiée dès 1776.
1) Hatin: Histoire II, 163. D'après Hatin: (Ibid., II, 156) Mézerac avait déjà conçu avant Sallo, et sous la protection de Colbert, le plan d'un journal littéraire: Journal littéraire gcnéral; cette feuille se borna cependant à un projet. Sallo créa ce que Mézerac n'avait pas pu réaliser.
-) TiAirneux: Bibliographie II, n:o 10191.
Deux circonstances empêchaient le journal politique de parvenir à l'indépendance: les privilèges et la censure.
Les privilèges avaient eu au commencement de leur existence un caractère tout à fait spécial. On les accordait aux gens qui avaient l'intention d'imprimer les anciens auteurs et les vieux manuscrits, et ils constituaient ainsi une sorte d'encouragement et de garantie pour le succès de l'entreprise. Aussi les privilèges furent-ils d'abord d'une grande utilité. Etant donné le peu d'habitude qu'on avait de manier librement l'imprimerie, ils devinrent un soutien pour ceux qui hasardèrent de grandes entreprises et il est certain que c'est grâce à eux que quantité de publications utiles et importantes furent répandues dans le public. Il était rare que les privilèges fussent recherchés et obtenus par des particuliers; ordinairement une société constituée en vue d'une entreprise plus ou moins considérable se retranchait derrière les personnes au nom desquelles était sollicité le privilège ^).
Cependant l'habitude s'était introduite dès le début, que chacun se croyait le droit d'imprimer à ses risques et périls des copies de ces ouvrages, et de les vendre ensuite. C'était un abus qui provoquait une grande confusion et causait de sensibles préjudices aux possesseurs de privilèges, qui les ruinait même souvent, sans que les défenses répétées du Conseil et du Parlement, ni l'intervention continuelle de la loi eussent le pouvoir d'empêcher entièrement ces contrefaçons. Naturellement, à mesure qu'on se mit à imprimer autre chose que les anciens auteurs considérés comme propriété commune, les auteurs eux-mêmes s'inquiétèrent du sor: qu'allaient subir leurs propres manuscrits, et cherchèrent auprès du gouvernement la protection de leur propriété. Le régime des privilèges entra par là dans une phase nouvelle. Mais dans cette nouvelle phase les privilèges ne visèrent pas davantage à réprimer la liberté d'écrire, ils n'étaient pas dûs à un arbitraire, c'était au contraire une tentative pour protéger le droit de propriété des auteurs et em-
^) Cf. Diderot: Lettre historique et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie (Œuvres t. XVIII).
pêcher autant que possible des contrefaçons de leurs travaux. Cela était aussi naturel que nécessaire à une époque où ni la loi ni l'opinion générale n'assuraient aux auteurs la possession légale de leurs propres productions ^).
Mais bien que le privilège n'eût pas pour but de réprimer la liberté d'écrire, bien qu'il fût plus utile que nuisible au connnnencement de son existence, les inconvénients s'en manifestèrent néanmoins toujours plus nets, à mesure que l'envie d'écrire devint plus générale. Naturellement le développement de la littérature a dû être entravé par le fait que des privilèges étendus, de vrais monopoles mêmes de tout ce que l'on pouvait écrire, se trouvaient entre les mains de quelques personnes, les autres se trouvant réduites, soit à ne point écrire du tout, soit à user de toutes sortes de détours pour parvenir à un privilège. Dans la plupart des cas on ne refusait pas les privilèges, surtout après la fondation de ce qu'en appelle les permissions tacites, mais il suffisait de savoir que le travail fini, on pourrait ne pas obtenir le privilège désiré, ou se le voir enlevé dès qu'on aurait écrit quelquechose qui aurait déplu au gouvernement; cette certitude seule était une entrave.
Comme tous les autres industriels les imprimeurs et les libraires formaient une corporation ; cette corporation était unie à l'Université. On ne pouvait exercer ces fonctions sans brevets tout à fait personnels. Les ordonnances là-dessus étaient très-rigoureuses et on punissait de peines très-sévères ceux qui tenaient des librairies et des imprimeries clandestines ^).
La haute surveillance de la librairie fut de bonne heure confiée au chancelier de France; celui-ci nommait le directeur ou maître de la librairie, qui en avait la direction. Les privilèges pouvaient être obtenus soit de la chancellerie, soit des autorités religieuses, soit du lieutenant général de police. Il y en avait de trois espèces: les privilèges qui constituaient de véritables monopoles et qui étaient accordés par la chancellerie, les permissions qui constituaient une autorisation officielle d'écrire.
') Cf. ibid. et Brunetière: La direction de la librairie sous M. de Malesherbes (Etudes critiques 2-ième série).
2) Cf. Dalloz: Jurisprudence générale t. VI, chap. 1, art. 2, § 1.
donnée par le clergé ou le lieutenant général de police, enfin les permissions tacites, sorte d'autorisations non officielles, données par le directeur de la librairie, et dont l'origine remonte à l'époque de la mort de Louis XIV ^). Dans ces dernières, qui portaient un certain caractère d'illégalité en ce sens qu'elles n'étaient pas présentées, comme les autres privilèges, au garde des sceaux, ne régnait cependant aucun désordre, car tous ces privilèges étaient indifféremment enregistrés sur une liste de la chambre syndicale -).
Tous les privilèges étaient temporaires ^); un arrêt du Conseil fixa en 1785 à 10 ans la durée des privilèges de journaux ^). Cependant il était facile de les renouveler '■') de trois ans en trois ans, on pouvait les acheter ou en hériter, et de cette façon leur durée devenait dans le fait presque illimitée. Les raisons qui faisaient accorder les privilèges étaient arbitraires et très-variables. Le plus souvent on les accordait aux auteurs qui s'étaient fait connaître comme écrivains éminents, souvent aussi aux gens qui avaient écrit des flatteries à l'adresse du gouvernement, pour en gagner les faveurs. Quelquefois on obtenait un privilège pour de grands services rendus à la société; c'est ainsi que p. ex. en 1786 un privilège fut accordé à un certain Hoffman pour l'invention du polytypage. Il en profita pour fonder \xne iemMe: Le Journal polytype des sciences
1) Cf. là-dessus: Monin: L'Etat de Paris en 1789 p. 159; Brunetière: art. cit., ainsi que deux petites brochures de Maleshcrbes: Mémoire sur la librairie 1759 in-80 et Mémoire sur la liberté de la presse 1788 in-S^.
-) M. Monin prétend (L'Etat de Paris p. 159) que les permissions tacites n'étaient pas enregistrées, mais Malesherbes conteste ce fait dans son Mémoire sur la librairie. Selon lui la seule différence fut qu'elles étaient enregistrées sur des listes particulières, non officielles.
^) On ne connaît qu'une exception: le 14 sept. 1761 un arrêt du Conseil accorda aux héritiers de Lafontaine le privilège de ses fables. (Diderot: Œuvres, XVIII, 26).
■') Hatin: Manuel de la liberté de la presse I, 20.
•>) Sur cette question le Conseil et le Parlement n'étaient pas d'accord; le Conseil considérait le renouvellement des privilèges comme très utile, tandis que le Parlement le combattait toujours. Diderot trouve que le Parlement fait preuve sur ce point d'un déplorable manque de lumières.
et des arts. Il n'eut cependant pas longtemps à se réjouir de ce privilège, car on le lui retira dès l'année suivante pour en avoir abusé. Parfois l'intrigue entrait aussi en jeu et on devait son privilège à des motifs moins louables: c'est ainsi que le duc de Choiseul fit fonder une gazette au profit d'une courtisane qu'il honorait de ses bontés ^).
11 était naturel que les journaux naissants eussent à subir les mêmes destinées. Renaudot obtint de Richelieu un privilège très vaste. En voici un extrait:
„ — — — Avons, en approuvant et confirmant nos dits Arrêts, dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons par ces présentes, signées de notre main, voulons et nous plaît, que ledit Renaudot, et ses successeurs et ayant-cause, jouissent pleinement, paisiblement et perpétuellement, à l'exclusion de tous autres, du pouvoir, permission et Privilège de composer et faire composer, imprimer et faire imprimer, en tel lieu et par telles personnes que bon leur semblera, les Gazettes, Relations et Nouvelles, tant ordinaires qu'extraordinaires, lettres, copies ou extraits d'icelles, et autres papiers généralement quelconques contenant le récit des choses passées et avenues ou qui se passeront tant dedans que dehors le royaume, prix-courant des marchandises, conférences et autres impressions desdits Bureaux; et généralement toutes les choses mentionnées èsdits arrêts; le tout vendre et faire vendre, exposer et débiter. Avec défenses à tous imprimeurs, libraires et autres personnes, de quelque condition qu'ils soient de s'immiscer ni entreprendre aucune des choses ci-dessus, sans le pouvoir, consentement et aveu dudit Renaudot, ou des siens après lui, sans que ci-après ils puissent être troublés et privés de tout ou partie des émoluments procédant desdites impressions et choses ci-dessus, par quelque personne ou prétexte que ce soit; sur les peines portées par lesdits Arrêts, ci-attachés sous le contre-scel de notre chancellerie; nonobstant toutes déclarations, ordonnances, arrêts, règlements et défenses faites ou à faire pour raison de la papeterie, imprimerie et hbrairie, mesme celles faites à toutes personnes de tenir presses et imprimerie en leur maison, que ne voulons nuire ni préjudicier directement ou indirectement, audit Renaudot et aux siens, et ce tant qu'il nous plaira, les Gazettes, Nouvelles et autres impressions avoir lieu en cestuy notre Royaume et lieux de notre obéissance -). — — — — — — ■"
1) Hatin: Histoire III, 9.
-) Hatin a reproduit la citation complète de ce privilège (Histoire I, 93).
Pendant plus de trente ans la Gazette fut la maîtresse absolue dans le domaine de la presse. Cependant quand parut le Journal des Savants. Colbert accorda à cette feuille un monopole pour la presse littéraire, et quelque temps après le Mercure en eut un pour la petite presse. Ces trois privilèges barraient le chemin aux approches de la presse périodique.
Les obstacles opposés par les privilèges à la presse naissante furent assez vite renversés par la presse littéraire aussi bien que par la petite presse. On trancha la question en obligeant chaque nouveau journal à payer aux privilégiés une certaine contribution (100 écus), après quoi il pouvait circuler librement. En outre on versait souvent une autre somme encore, destinée à servir de pension aux écrivains, mais employée souvent à d'autres usages. C'est ainsi que Fréron payait une contribution annuelle de 5,400 livres, dont 600 étaient données à un censeur nommé Marin ^). Le privilège de la Gazette était plus difficile à éliminer. Le seul moyen qui restât aux journaux politiques, c'était de le contourner, ce qu'ils firent de toutes façons. Le procédé consistant à faire imprimer hors du royaume était très en usage; auteurs et journalistes émigraient, et un grand nombre d'écrits ainsi que quelques-uns des grands journaux sortaient des librairies hollandaises et anglaises. Souvent la publication n'avait lieu que nominalement à l'étranger, on imprimait à Paris, mais sous une rubrique étrangère, comme p. ex. le Journal de Verdun. Ces deux genres de journaux versaient dans la caisse des affaires étrangères un droit annuel qui variait beaucoup. Le plus souvent ces feuilles avaient à payer des sommes énormes: Panckoucke, après avoir pris la direction du Journal de Genrve et du Journal de Bruxelles uni au Mercure, versait une somme annuelle de 40 à 45,000 livres ^), et le Journal de Bruxelles payait à lui seul une somme de 22,000 livres 3).
Bien plus pernicieux encore que les privilèges fut pour la presse le régime de la censure. Celle-ci datait du règne de
^) Brunetière: art. cit., p. 178 et 179. -) Tourneux: Bibliographie, n:o 10190.
3) Hatin: Histoire III, 8.
François I-er. Elle se trouva sous l'administration de l'Université et se montra d'une sévérité incroyable sous les Valois; c'est ainsi que la peine de mort fut statuée pour les auteurs, éditeurs et imprimeurs qui auraient publié des ouvrages répréhensibles ^).
Plus tard encore parurent l'une après l'autre des ordonnances qui remettaient en vigueur la censure et fixaient les pénalités pour les violations des règlements prescrits. Il est vrai que la peine de mort pour ceux qui avaient composé des écrits répréhensibles fut éliminée par l'édit de Moulins de 1566, donné par le chancelier l'Hôpital, mais elle fut réintroduite dans la législation par Richelieu, qui, irrité de quelques écrits dirigés contre lui, décréta la peine de mort pour ceux qui écrivaient contre la religion et les affaires de l'Etat -).
Durant le 17-ème siècle tous les arrêts visent à empêcher la publication d'aucun livre sans lettre de permission scellée du grand sceau, et la transmission d'aucune permission semblable sans que les livres et les brochures — y compris toute préface et avertissement — aient été soumis à l'examen préalable du censeur ^).
En 1710 on statua que les livres introduits de l'étranger seraient soumis à un examen à leur entrée dans le royaume ^), en 1716 on remit en vigueur l'arrêt qui défendait d'imprimer aucun livre ou libelle sans permission, et ces dispositions furent répétées dans les lois de 1717 et de 1723 ^).
Le règlement de la presse le plus approfondi et le plus détaillé de cette époque est celui que publia le chancelier
^) Brunetière: ari. cit. p. 173.
2) Cf. Dalloz: Jurisprudence générale, tome VI, chap. I, art. 2, § 1.
^) Cf. laamhert: Recueil général des anciennes lois françaises XVI, 26, 199 et 238; XVII, 370 et 386, les ordonnances de 1612, 1626, 1629, 1659 et 1682, et Hatin: Manuel I, 13, les ordonnances de 1667, 1679, 1682 et 1701.
■*) Isamhcrt: Recueil XX, 552. Cet examen était fait par la chambre syndicale, qui avait à visiter aussi les ouvrages imprimés sous rubrique étrangère.
S) Ibid.: XXI, 126, 142 et 245.
d'Aguesseau le 28 février 1723. Ce règlement, dans lequel étaient comprises toutes les lois de l'époque sur la censure, et qui fixait les peines de confiscation, amende, fermeture de boutique et d'autres plus fortes peines, le cas échéant, contre ceux qui imprimeraient même des feuilles volantes ou fugitives sans permission du lieutenant général de police, approbation du censeur et lettre du grand sceau, contenait des dispositions les plus minutieuses sur toutes les parties de l'imprimerie et de la librairie. Aussi resta-t-il le code de la presse jusqu'à la révolution, et quelques-unes de ses ordonnances se conservèrent jusqu'au milieu de ce siècle ^).
En 1725 parurent quelques ordonnances de détail qui montrèrent jusqu'où la censure avait été poussée. On y décidait qu'aucun privilège ne devrait être accordé pour l'impression de livres nouveaux avant que le garde des sceaux eût agréé les caractères et le papier de l'édition, et qu'aucune souscription ne pouvait, sans sa permission, être ouverte pour l'impression d'un ouvrage -).
Les luttes religieuses, la nouvelle philosophie naissante, les demandes de réformes dans presque toutes les branches de la société contribuèrent à multiplier le nombre des publications et à favoriser les progrès de la littérature. Naturellement, plus on osait écrire, plus les interdictions devenaient sévères.
Sous le règne de Louis XV les règlements sur la presse ne laissent rien à désirer en rigueur. En 1728 on élimina de nouveau la peine de mort, mais on décréta que les auteurs d'ouvrages contraires à la tranquillité de l'Etat et aux mœurs seraient condamnés au bannissement, et les imprimeurs qui auraient imprimé ces ouvrages au carcan et en cas de récidive, aux galères^). Trois ans plus tard, en 1731, fut publiée une ordonnance d'un objet bien plus spécial. On y défendait expres-
^) Hatln: Manuel I, 14. Le règlement de d'Aguesseau fut d'abord fait uniquement pour la ville de Paris, mais en 1744 on décida de le faire valoir dans toute la France. (DaUoz: Jurispr. gén. tome VI, chap. 1, art. 2, § 1).
2) Isambert: Recueil XXI. 257.
3) Ibid.: XXI, 313.
sèment d'écrire, composer ou imprimer aucuns écrits, livres ou autres ouvrages au sujet des disputes qui s'étaient élevées sur les deux puissances spirituelle et temporelle ^). En 1745 parut un long règlement sur l'examen, l'approbation, l'impression et le débit des livres, naturellement dans le même sens que les lois précédentes, en 1757 on renforça encore les pénalités en fixant la peine de mort contre ceux qui auraient composé et imprimé des écrits tendant à troubler la tranquillité publique, ainsi que la peine des galères à perpétuité contre ceux qui feraient imprimer sans observer les formalités prescrites -).
Ces édits n'empêchaient nullement d'écrire; ils n'inspiraient même pas assez de crainte pour qu'on s'acquittât toujours des formalités relatives aux permissions et aux censeurs. La meilleure preuve en est qu'il a fallu constamment renouveler les défenses à ce sujet. En 1757 et en 1759 il fut de nouveau interdit d'imprimer ou de graver aucun livre sans privilège préalable^), 10 ans plus tard, en 1767, parut une déclaration qui appliquait de nouveau les peines les plus rigoureuses punissant de mort „les écrits tendant à attaquer la religion, à émouvoir les esprits, à donner atteinte à l'autorité du Roi et à troubler l'ordre et la tranquillité de ses Etats" '^). En 1764 parut une défense d'imprimer aucuns écrits concernant l'administration des finances"), une déclaration de 1767 ordonna le silence sur les matières de religion ''), et un arrêt de 1785 interdit aux rédacteurs de papiers publics d'y insérer aucunes dissertations sur les matières de législation et de jurisprudence ').
En outre furent publiées des défenses répétées aux colporteurs et vendeurs de libelles, ainsi que sur l'affichage de placards et manuscrits.
La censure, comme on l'a déjà dit. fut d'abord entre les mains de l'Université. Mais comme on, trouvait ce système
') Isambert: Recueil, XXI, 354.
2) Hatin: Manuel I, 17 et Isamhct: Recueil XXII, 272.
3) Isambert: Recueil XXII, 297.
*) Ibid.: XXII, 467 et Ratin: Manuel I, 17.
5) Ibid.: XXII, 400.
6) Ibid.: XXII, 467.
') Ibid.: XXVIII, 17.
trop embarrassant, cette fonction iniportante fut transférée, en 1624, à un comité de théologiens, comprenant 4 censeurs que le Roi nommait par lettres patentes. Ce premier changement en provoqua d'autres: la nomination des censeurs, qui eurent le titre honorable de „ censeurs royaux", passa en 1629 au chancelier, et bientôt d'autres que des théologiens eurent accès à ces fonctions bien rétribuées et par suite très recherchées.
Le nombre des censeurs n'était nullement en rapport avec le nombre des livres qui s'imprimaient, aussi la tâche, S' on voulait la prendre au sérieux, était-elle très onéreuse. Responsables en dernier lieu des livres soumis à leur examen (il était indispensable d'imprimer au commencement et à la fin de chaque livre l'autorisation du censeur) ils devraient prendre au moins une connaissance superficielle du contenu du livre, car ils étaient forcés de le parcourir, feuille par feuille, pour parapher chaque page du manuscrit ou de l'édition précédente. Aussi leur nombre fut-il naturellement augmenté avec les progrès rapides de la littérature; en 1751 il y avait 82 censeurs, 12 ans plus tard il y en avait 121, ainsi repartis: pour la théologie 14, pour la jurisprudence 15, pour la médecine 19, pour la chirurgie 3, pour les mathématiques 9, pour la géographie 4, pour les belles-lettres 57 ^).
Outres les censeurs proprement dits, censeurs royaux, on nommait, quand il était d'urgence, ce qu'on appelait des censeurs bénévoles, qui avaient à censurer des travaux déterminés. Les ministres exerçaient encore la censure en dernière instance, tout ce qui se rattachait à leur administration ou y touchait d'une manière quelconque, étant apporté à leurs bureaux, où il devaient le lire et le censurer.
Les évêques seuls pouvaient imprimer sans censure préalable, avantage que Bossuet leur avait procuré. Pour les autres cet avantage n'existait que sous forme de permission d'imprimer à l'imprimerie royale, mais cette permission était très rarement
^) D'après une brochure contemporaine à l'époque de la convocation des Etats généraux le nombre de censeurs fut 180.
accordée. Buffon publia de cette façon son Histoire naturelle 1).
Aussi bien l'administration de la librairie que la juridiction de la presse se trouvaient dans un complet désordre. Celle-là appartenait au chancelier, mais n'ayant pas le temps de s'occuper lui-même de cette charge, il la remettait à un directeur ou maître de librairie, qu'il choisissait lui-même. Ce fonctionnaire avait les obligations les plus bizarres qu'on puisse s'imaginer. Il devait s'occuper de tout, „depuis le droit d'au- „toriser nommément la veuve d'un maître imprimeur à recevoir „des apprentis, jusqu'au pouvoir d'arrêter sous la presse la pen- „sée de Voltaire et de Diderot, les plus minces détails de la ..surveillance administrative et les plus grands intérêts de la „ littérature" -). Les fonctions de directeur de la librairie étaient généralement exercées par les lieutenants généraux de police, de temps en temps par un maître de requêl.es au Conseil d'Etat. Le plus connu de ceux-ci fut Malesherbes qui, nommé par son père directeur de la librairie, exerça cette fonction pendant une période de 13 ans (1750 — 1763) avec un tact et une humanité rares.
Une confusion bien plus grande encore régnait dans la juridiction qui, n'appartenant à aucune autorité particulière, était exercée par toutes sans lois ni dispositions déterminées. Un arrêt pouvait être rendu en matière de presse par les autorités religieuses, par le Conseil du roi, par les cours souveraines (des Aides, des Comptes, des Monnaies, du Grand-Conseil), par le Parlement, par le Châtelet et par la police. Les autorités religieuses et les cours souveraines ne s'occupaient naturellement que de ce qui les touchait particulièrement. La police avait sous sa surveillance l'écume de la littérature: poésie de la rue et des ruelles, affiches et placards dangereux et séditieux, livres immoraux, ceux qu'on exposait en vente chaque jour sous les galeries. La police intervenait de même quand les
1) Cf. Bruncticre: art. cit., Malesherbes: Mémoire sur la librairie et Hatin: Manuel p. 12 et 13.
-) Bninefière: art. cit. p. 166.
livres paraissaient sans autorisation ou qu'ils ne portaient pas le nom et l'adresse de l'auteur ou de l'imprimeur ^).
Les autorités qui, en fait, s'étaient emparées de la juridiction de la presse, sont le Conseil et le Parlement; de ces deux puissances sont émanés presque tous les arrêts concernant la presse, qui ont été prononcés sous l'ancien régime.
Le Parlement qui, en 1547, avait enlevé à l'Université le droit de juger tout ce que l'on écrivait, considérait l'exercice de ce droit comme une de ses principales prérogatives; et il la gardait, malgré les réclamations du clergé, qui voulait cette charge pour lui -), et malgré les droits du chancelier, qui en était le seul possesseur légitime. Le Parlement poussa parfois très loin dans cette usurpation. On peut prendre pour exemple le procès contre l'Encyclopédie. D'après Malesherbes cette affaire durait depuis six mois sans que le Parlement en eût donné avis au chancelier, et pourtant le monde entier n'ignorait po'int ce qui se passait. Parfois le Parlement s'immisçait sans y être nullement autorisé, même dans l'administration des affaires de la presse, comme par exemple dans la publication des ordonnances aux censeurs ^).
Faute de temps et de peur de se rendre ridicule le Parlement céda cependant toutes les affaires moins importantes aux autres autorités, ne gardant pour lui-même que les plus essentielles, c. à d. les écrits qu'il jugeait contraires aux lois de l'Etat, au catholicisme gallican, à la moralité publique, enfin et surtout à ses prérogatives et à ses prétentions judiciaires ou législatives ^).
Le Parlement et l'avocat du roi apportèrent à ces persécutions un zèle incroyable. Pendant plus de trente ans la fonction d'avocat du roi fut occupée par Louis Séguier, qui s'est acquis une triste réputation pour l'acharnement avec lequel il combattit le nouveau mouvement littéraire. Haï de
1) Monin: L'État de Paris p. 175—177.
2) Ibid.: p. 175, note 1.
3) Malesherbes: Mémoire sur la librairie. '*) Monin: L'Etat de Paris p. 176.
tous les amis de la philosophie et de la libre pensée, il fut considéré par la nouvelle génération comme la personnification de la lutte contre la liberté de la pensée, de la „ brûlure des livres". Dans les procès littéraires., ce ne fut pourtant pas toujours lui qui conserva le dessus, au contraire.
Au reste, les autorités ne se mêlèrent pas seules aux affaires de presse, souvent les persécutions étaient inspirées par des corporations ou des particuliers. Parmi celles-là, l'Académie surtout apporta de l'empressement à cette œuvre, essayant d'obtenir, au moyen de défenses, de persécutions et d'intrigues, que rien ne fût écrit contre aucun de ses membres. Les ministres étaient très sensibles à toute apparence de blâme et ne toléraient pas que leur administration fût soumise à la moindre critique ouverte. L'armée aussi se froissait facilement: un exemple nous est offert par le maréchal de Ségur qui recommanda en 1786 aux censeurs du Journal de Parif- de ne rien laisser publier qui touchât l'armée et de ne pas laisser prononcer son nom, ni pour le louer, ni blâmer ^). Chose curieuse, il y avait des gens qui ne souffraient pas même qu'on leur adressât des éloges: ainsi Necker fit supprimer un journal pour avoir publié quelques vers à sa gloire -). Ceci n'était qu'un cas exceptionnel, bien entendu, le plus souvent on acceptait . volontiers les éloges, mais on ne supportait pas même une plaisanterie à ses dépens, bien moins encore un blâme légitime ou une critique sérieuse. Quand il s'agissait de satisfaire leurs propres intérêts ou de repousser les attaques portées contre leurs idées, leurs amis ou eux-mêmes, les philosophes, champions naturels de la liberté de la pensée, se servaient de ces mêmes armes qu'ils méprisaient si profondément aux mains de l'adversaire. Voltaire ne se fit pas scrupule de réclamer, à plusieurs reprises, la suppression du journal de Fréron, Diderot aussi bien que d'Alembert intriguèrent pour que rien ne fût écrit contre les encyclopédistes. Pis encore, à un moment donné ils exercèrent eux-mêmes la censure, d'Alembert sur sa propre demande contre
1) Hatin: Histoire III, 11.
2) Ibid.
la Lettre sur les spectacles de Rousseau, Diderot du temps de Sartine ^) contre la comédie de Palissot ..Le Satirique'' -).
Comme on le voit, nombreux étaient les ennemis qu'avaient à ménager les auteurs en publiant leurs œuvres; de bien des côtés pouvaient venir les collisions. Dans une brochure parue plus tard (août 1789) et écrite avec une verve mordante, Marie-Joseph Chénier énumère les différents genres de censure en usage sous l'ancien régime. Ce passage mérite d'être cité :
..Récapitulons maintenant, dit-il, tous les genres de tyrannie que j'ai exposés dans cet écrit. Il ne s'agit plus que de les compter. L'inquisition des censeurs royaux, l'inquisition du lieutenant de police, l'inquisition du magistrat de la librairie, l'inquisition du garde des sceaux, l'inquisition du ministre • de Paris, l'inquisition des inte'ndants des Menu-plaisirs, l'inquisition des gentilhommes de la chambre, l'inquisition des avocats, l'inquisition des faiseurs des mandemens et des pastorales, l'inquisition des faiseurs des réquisitoires, l'inquisition du ministre des affaires étrangères, l'inquisition des gouverneurs et des intendans de la province, l'inquisition de la poste aux lettres, l'inquisition de la chambre syndicale, l'inquisition indéfinie de tous les valets de Versailles. Somme totale 17 inquisitions exercées en France sur l'esprit des citoyens" ^).
Les peines portées pour les livres répréhensibles étaient très arbitraires et variaient beaucoup. La police procédait aux punitions sans préliminaires. Ou bien elle s'emparait tout simplement des exemplaires d'un livre qui se vendaient publiquement dans les rues et sur les places et les détruisait, ou bien elle saisissait chez les libraires plusieurs éditions des livres. Ses punitions ne se bornaient du reste pas toujours aux livres, souvent on arrêtait les colporteurs, quelquefois aussi les libraires. La police déployait en général le plus grand sans-gêne. Presses et caractères étaient mis en cendre, les œuvres d'auteurs en vue détruites d'une manière très peu respectueuse. C'est ainsi p. ex. que les Principes de morale de Mably serviront à
1) Sartine fut lieutenant général de police de 1759 à 1774.
-) Brunetière: art. cit. p. 181 — 183.
3) Dénonciation des inquisiteurs de la pensée 64 p. in-B^ (Bibl. Nat. Le 30 2240). A l'époque où parut cet écrit, la plupart de ces genres de censure étaient déjà supprimés et les autres tombés en désuétude.
faire des cartons de modiste ^). Le Conseil d'Etat choisissait ordinairement la peine la plus simple et la plus naturelle, soit défense de circulation ou, dans les cas plus graves, annulation d'un privilège. Ce fut cette dernière peine qui fut infligée par le Conseil en 1758 au livre de V Esprit d'Helvétius et l'année suivante à V Encyclopédie ^). De tem.ps à autre seulement le Conseil procédait à un châtiment plus sévère, comme p. ex. lorsqu'en 1778 il condamna 402 exemplaires d'un livre à la destruction'^) et en 1732 un ouvrage à être brûlé •^). La peine la plus ordinaire du Parlement était la plus radicale: brûler tout ce qui lui semblait répréhensible, effacer tout jusqu'à la dernière trace. Dans cette occasion le Parlement observait les formes extérieures aussi légales que possible, il déployait une cérémonie pompeuse qui visait à imposer aux gens, mais qui excitait les rires plutôt qu'elle ne faisait peur. Quand il s'agissait de livres moins criminels, l'usage était pour le Parlement de même que pour le Conseil d'en interdire la publication. Parfois il arrivait au Parlement de fixer des peines très légères. Ainsi La Harpe, pour un article inséré dans le Mercure, fut condamné seulement à être „plus circonspect à l'avenir" ^). Pour les livres introduits en France la punition ordinaire consistait naturellement dans une défense d'introduction.
Dans ses persécutions le Parlement faisait preuve d'un grand arbitraire. Quelquefois on respectait l'anonyme d'un auteur, d'autres fois non; souvent on laissait un livre paraître tranquillement tant qu'il restait anonyme, mais si une nouvelle édition paraissait avec le nom de l'auteur, on ne pouvait jamais être sûr d'échapper aux persécutions. Bien des fois deux ou trois éditions d'un livre avaient déjà paru, et quoique l'auteur n'eût rien ajouté à la nouvelle édition, la troisième ou la quatrième, considérées comme attentatoires à l'autorité du gouvernement, étaient confisquées et brûlées. C'est dans ces con-
1) Révolution française XXVI, 115.
-) Voir plus bas.
^) Rocquain: L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution p. 533.
4) Ibid. p. 496.
■5) Monin: L'Etat de Paris, p. 183.
ditions qu'un décret du Parlement de l'an 1786 prononça cette peine contre un livre intitulé: „Le voyage du marquis de Langle en Espagne" ^).
Il eût été très intéressant de donner une liste de ces jugements en matière de presse et des peines prononcées par les différents tribunaux sur les délits de presse, mais cela est presque impossible sans études approfondies et détaillées de la matière. M. Rocquain nous donne pour les années 1715 — 1789 une liste de 417 différents jugements-). D'après cette statistique les défenses suivantes de circulation de livres furent décrétées :
Par le Parlement 112; par le Conseil d'Etat 142; par le Châtelet 5; par le Grand Conseil 1; par la Chambre de Vacation 1 ; par la Cour des Aides 1 .
Et les arrêts suivants de condamnation au feu: par le Parlement 119; par le Conseil d'Etat 1; par le Châtelet 14; par le Grand Conseil 1.
Pour les autres jugements la punition variait.
M. Monin donne pour les années 1776 — 1789 une liste supplémentaire comprenant 21 arrêts du Parlement qui ne se trouvent pas chez Rocquain ^).
Il est aussi intéressant de rechercher les raisons qui exposaient ces écrits aux persécutions. Toutes ces publications ont beaucoup d'affinité entre elles et les matières qu'elles contiennent se rattachent aux événements qui occupaient alors les esprits.
De 1715 à 1743 ces publications, sauf quelques rares exceptions, ont trait aux luttes soulevées par la bulle Unigenitus.
De 1743 à 1752, à côté des livres relatifs à cette bulle on aperçoit les premières productions de la nouvelle philosophie.
De 1752 à 1757 la plus grande partie des livres répréhensibles ont trait au refus des sacrements.
ï) Monin: L'Etat de Paris, p. 209.
-) Cf. L'Esprit révolutionnaire, p. 489 — 535.
3) Cf. L'Etat de Paris, p. 177—245.
De 1757 à 1770, outre les attaques contre les jésuites, les écrits persécutés sont les productions de la philosophie nouvelle.
Pendant cette période de nombreux arrêts sont rendus sur les principales oeuvres des philosophes. Enumerons ici quelques-uns des plus importants: en 1757 fut brûlée la Pucelle de Voltaire en vertu d'un décret du Parlement. En 1758 le Conseil retira à Helvétius le privilège de son livre de V Esprit, et l'annnée suivante le Parlement condamna ce livre au feu ^). En 1759 le Parlement interdit les 7 premiers volumes de /'"E'ncyclopédie et environ un mois plus tard le Conseil en retira le privilège-). En 1762 fut brûlé V Emile de Rousseau et en 1770 le Système de la nature et le Christianisme dévoilé de d'Holbach, tous par décrets du Parlement.
De 1770 à 1774 toutes les publications persécutées sont des écrits poHtiques et la plupart se rattachent au coup d'Etat de 1771. 4
De 1774 à 1789 ce sont les écrits philosophiques et politiques qui attirent les rigueurs du gouvernement, surtout il faut noter les brochures concernant les tentatives de réformes de Louis XVI et la convocation prochaine des Etats généraux.
Parmi ces écrits on peut citer: V Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de Raynal, que le Conseil interdit en 1772 et que le Parlement brûla 10 ans plus tard. En 1774 furent brûlés Le Bon Sens de d'Holbach et l>c T^omine d'Helvétius. En 1775 de même la Philosophie de la Nature de Desliles de Sales. En 1785 le Conseil défendit les 30 premiers volumes des Œuvres complètes de Voltaire et en 1789 fut brûlée VHistoire secrète de la cour de Berlin de Mirabeau.
Les années 1774 et 1782 sont les seules, durant cette période, où ne fut rendu aucun arrêt en matière de presse.
^) Souvent, une peine relativement légère fixée par le Conseil était ensuite aggravée par le Parlement.
2) Déjà antérieurement, en 1752, le Conseil avait défendu la circulation de l'Encyclopédie. {Rocquain: L'Esprit révolutionnaire p. 505).
Comme on se l'explique facilement, c'étaient les livres le plus souvent qui étaient sujets aux persécutions, car „au 18-ème siècle le livre était l'organe de l'opinion, le gouvernement se défendait contre le livre comme de nos jours il se défend contre le journal" ^). Naturellement les journaux privilégiés commettaient rarement la faute de s'attirer le déplaisir du gouvernement; s'il leur arrivait pourtant d'être persécutés, c'était presque toujours par les intrigues des particuliers ou par l'envie des autres journaux.
Le Journal de Paris fut suspendu le 4 juin 1777 sur la demande du comte de Lusace, qui était mécontent d'un poème inséré dans le journal à l'occasion de l'audience du poète Boufflers chez sa sœur, Christine de Saxe. Une autre fois on supprima la feuille à cause d'une critique assez insignifiante, qu'on avait trouvée répréhensi'ole. Ces deux affaires firent une profonde sensation et l'opinion publique montra si franchement son mécontentement du dernier de ces jugements, qu'il fallut l'annuler. Une autre fois le rédacteur Suard eut à payer une amende de 600 livres pour avoir donné „un compte rendu un peu léger de la mort du poète Barthe" 2).
Le 28 novem'ore 1716 un arrêt du Conseil interdit au Mercure de continuer „à cause qu'il se glissait dans le Mercure des choses scandaleuses et même injurieuses à la réputation de plusieurs personnes". Cette interdiction n'eut pas de graves conséquences pour le journal, car après que la direction en eut passé de Le Fèvre à l'abbé Buchot, il put de nouveau circuler librement^). En 1775 La Harpe eut un avertissement pour un article dans le Mercure sur la Diatribe a l'auteur des Ephémérides de Voltaire ^).
Un arrêt du Conseil interdit l'introduction en France du Journal de Verdun le 14 janvier 1769, et comme il pénétrait
^) Rocquain: L'Esprit révolutionnaire, Préface, p. VIII.
2) Cf. Matin: Histoire II, 51, 52 et 54.
?•) Ibid.: I, 410.
"*) Voir plus haut p. 17.
toujours malgré cette défense, la publication en dut cesser en 1776 1).
Ce qui déplaisait surtout dans les journaux littéraires était fort naturellement la trop grande liberté de la critique. Le Journal des savants se vit révoquer son privilège en 1665 parceque son rédacteur Sallo avait pris généreusement parti pour deux ouvrages condamnés par la censure. Cette persécution venait du nonce du pape, mais avait été inspirée par les jésuites qui portaient une haine très-vive à Sallo et à ses amis, et bien que l'arrêt fît du bruit et provoquait l'indignation générale, Colbert lui-même, qui s'était toujours vivement intéressé au journal et qui était révolté plus que personne, n'osa s'y opposer d'aucune façon. La punition frappa cependant Sallo seul, et non sa feuille, car le Journal des savants continua sous l'un de ses co-rédacteurs, l'abbé Gallois, qui consentit à le rédiger dorénavant dans un ton plus agréable au gouvernement. Une autre fois, beaucoup plus tard, le journal eut à subir une interruption de sept mois (1728 — 1729)-).
Desfohtaines et Fréron eurent maintes collisions avec les autorités. Le premier fonda en 1730 un journal intitulé Le XouveWste du Parnasse ou Réfîe.rions sur les ouvrage'^ nouveaux qui fut supprimé en 1732. Le rédacteur ne se découragea pas et en fonda en 1735 un autre qui avait pour titre: Observations sur les écrits modernes, mais cette feuille subit la même destinée, son privilège lui étant retiré en 1743 ^).
La première feuille de Fréron: Lettres de M-me la Comtesse de ***, fondée en 1745, fit un scandale inouï à cause de la liberté et du courage avec lequel Fréron se prit à critiquer les œuvres des auteurs même les plus éminents. Bientôt une coterie de philosophes, menés par Voltaire, mirent en oeuvre tous les moyens possibles pour imposer silence à cette voix vigoureuse, et quand les autres moyens eurent été épuisés, ils ob-
1) Cf. Rocquain: L'Esprit révolutionnaire p. 529 et Hatin: Histoire III, 292.
-) Cf. Hniin: Histoire II, 170 et suiv. et D esnoir ester r es : Voltaire I, 324.
3) Ibid.: II, 340—345.
tinrent la suppression de la feuille de Fréron en 1746. La chose tourna même plus mal encore: Fréron fut mis au donjon de Vincennes le 21 janvier 1746 ^) et étant de retour à Paris en juin 1747, il lui fallut plus de deux ans de sollicitations pour avoir la permission de faire paraître un nouveau journal. 11 reprit son travail en 1749 avec la publication de ses Lettres sur quelques écrits de ce temps et après 1754 de V Année littéraire, qu'il imprima avec diverses indications de différents lieux. Ce journal lui attira coup sur coup le mécontentement de la censure à cause de ses invectives continuelles contre Voltaire et les encyclopédistes. Ce fut surtout l'affaire dite de VEcossaise qui fit beaucoup de bruit. Voltaire avait écrit sous ce titre une pièce de théâtre, jouée à la Comédie Française, où Fréron figurait dans un rôle très peu avantageux. Fréron se vengea par une critique très mordante de l'Écossaise, mais son article ne fut pas approuvé par la censure. Exaspéré de ne pas trouver vengeance et satisfaction, Fréron adressa une plainte à Malesherbes et un compromis eut lieu, suivant lequel Malesherbes fit passer l'article après en avoir rayé les plus grosses injures personnelles. Comme Fréron ne faisait cependant pas attention aux avertissements, on lui retira son privilège en 1776. Malade auparavant, il fut si profondément impressionné, paraîtil, qu'il en mourut^).
Parmi les journaux littéraires qui avaient des collisions avec la censure il faut encore nommer le Journal encyclo- 2)éclique, feuille de Pierre Rousseau, qui, fondée en 1756 et imprimée à Liège, perdit son privilège en 1759 pour avoir inséré des extraits de livres prohibés. Le rédacteur ne se découragea pas et publia plus tard son journal à Bruxelles sous la rubrique de Liège; cependant bientôt il dut transporter ses presses à Bouillon, où il trouva un asile ^). Plusieurs exem-
1) La cause de cette grave punition était que Fréron avait dit d'un peintre, que ses terrains „ semblaient peints au caramel". {Brunetière: art. cit. p. 229).
-) Cf. Hatin: Histoire II, 376 (article Fréron), les Confessions de Fn'ron chap. I— III et Dcsnoircuterrcs : Voltaire III, 387 et 388.
3) Cf. Hatin: Bibliographie p. 62 et 63.
plaires de T Observateur littéraire de Marmontel furent saisis en 1746^) et comme il est déjà dit, le Journal ijolytype des sciences et des arts perdit son privilège en 1787^).
Parmi les journaux il n'y a cependant que Les Amiales politiques, civiles et littéraires de Linguet et le Courrier de VEurope, publié par l'écossais Swinton et le français Délateur, ainsi que la presse clandestine, qui aient sérieusement lutté contre la domination de la censure. Par leur zèle infatigable à se dresser contre les institutions en vigueur ou à les éluder, par leur intrépidité à plaider le droit de parler librement, ces feuilles contribuèrent beaucoup à préparer l'abolition de la censure. Linguet, par ses connaissances étendues et le nombre des choses auxquelles il s'intéressait, eut un vrai tempérament de journaliste, bien que ce ne fût pas dans la plus belle acception de ce mot; sa hardiesse, la liberté de ses paroles et de ses opinions, peut-être pour beaucoup aussi son manque de toute retenue, lui procurèrent un très grand renom et firent de lui un des. personnages les plus connus et les plus discutés de son époque. „I1 brûle, mais il éclaire", disait de lui Voltaire, et à peine saurait-on mieux qualifier son œuvre en peu de mots. C'est par ces moyens qu'il voulut montrer la puissance du journalisme, ce sont ces moyens-là qui lui suscitèrent ses nombreux ennemis aussi bien que ses hauts protecteurs et quelques rares amis qui l'admiraient. Linguet se voua d'abord au barreau, sans y éprouver toutefois le moindre penchant, mais les grands succès qu'il remporta au début de sa carrière, grâce à une insolence et une intolérance qui excitèrent l'indignation générale, le firent rayer de la liste des avocats. Il se consacra alors au journalisme. Panckoucke, qui faisait du journalisme une grande exploitation industrielle — Brissot dit de lui qu'il „vendait de l'esprit comme une marchandise à la livre" — et qui avait pris la direction de plusieurs des principaux journaux, l'attacha en qualité de rédacteur en chef au Journal de Bruxelles, en 1774.
^) Rocquain: L'Esprit révolutionnaire p. 503. 2) Hatin: Histoire III, 9.
Pendant quelque temps Linguet se contint dans les bornes de la discussion calme et impartiale, mais bientôt il se laissa entraîner par son esprit critique à s'attaquer à tout ce qu'il y avait de puissant à Paris: ministres, parlements, philosophes, il n'épargna à aucun ou sa critique audacieusement frondeuse, ou le mépris satirique que sa plume savait jeter à la tête de ses adversaires sous des formes les plus piquantes.
Bien qu'il comprît le danger d'avoir un pareil collaborateur, Panckoucke ne voulut pas éloigner Linguet. Cependant, dans le numéro du 25 juillet 1776, à l'occasion de la réception de La Harpe à l'Académie, Linguet éclata en insolences contre ce corps et contre son nouveau membre ; il fut alors renvoyé de la rédaction du Journal de Bruxelles, probablement sur les instances de quelques membres de l'Académie auprès du garde des sceaux, Miromesnil, qui ne regretta point du reste lui-même cette occasion de se venger sur Linguet de sa plume mordante. Panckoucke donna la plice de Linguet à son plus mortel ennemi, La Harpe, et Linguet commença à Londres la publication de son propre journal: Annales politiques, civiles et littéraires au 18-ème siècle.
Cette feuille était dédiée au roi, ce qui permit d'en espérer plus de modération. Mais il n'en fut rien, Linguet resta sarcastique comme toujours, et comme il n'hésita pas même à diriger les attaques les plus mordantes ^ — - quoique justes — contre les côtés faibles de la société qui lui avait offert un abri hospitalier, il dut bientôt la quitter. En vain alla-t-il chercher asile en différents endroits de la Suisse. Partout on voulut lui imposer la censure, cette censure qu'il haïssait, qu'il ne voulut accepter à aucune condition, qu'il osa même critiquer ouvertement. Dans un numéro de son journal il s'exprime ainsi: „A Rome c'est un dominicain, grand maître du sacré palais et grand inquisiteur, qui tue les idées. L'inquisition censoriale à Paris n'est pas moins redoutable, quoique exercée sans scapulaire et sans capuchon".
Enfin il trouva un refuge à Bruxelles. Alors il reprit la publication de son journal, le mettant, dans une longue dédi-
cace, encore une fois sous la protection du roi. Cette fois il lui fallut cependant se résigner à ce que son journal fût surveillé à la frontière par un censeur, qui saisissait les numéros répréhensibles. Linguet n'étant en défaveur ni à la cour ni auprès des ministres qui approuvaient ses attaques contre le parti parlementaire, son journal réussissait malgré tout à se glisser de temps en temps en France, bien que les articles qu'il contenait fussent rien moins qu'inoffensifs.
Lorsque l'Académie demanda que le 18-ème numéro des Annales fût défendu de même que le 17-ème venait de l'être, à cause de transgressions des règlements, Amelot, qui était alors ministre de Paris, refusa d'intervenir, parceque le roi et la reine lisaient avec plaisir le journal de Linguet; quand le même numéro fut dénoncé au Parlement par Séguier, les gens du roi lui refusèrent les conclusions qu'il demandait. Une autre fois le Parlement menaça les Annales pour des impertinences envers la magistrature, mais la menace resta sans conséquence; le roi se contenta de donner pour censeur à Linguet le ministre des affaires étrangères, Vergennes, qui était disposé en sa faveur.
Mais ce haut protecteur lui-même ne put lui épargner les persécutions. En 1780 les Annales furent solennellement dénoncées au Parlement par Duval d'Eprémesnil, dans une accusation aussi vive que personnelle, et si diffuse qu'elle occupa trois séances. Cette dénonciation ayant pour unique effet de faire lire Linguet encore plus qu'auparavant, le ministère trouva que des mesures plus efficaces étaient ici nécessaires. Linguet fut appelé à Paris, „par une suite de trahisons", comme dit Hatin, et enfermé à la Bastille. Il resta emprisonné jusqu'au 19 mai 1782. De ces ]ours datent ses Jlémoires sur la Bastille, par lesquels il contribua plus que personne à alimenter la haine contre la Bastille et à la faire considérer comme le chef-lieu du despotisme. — Environ un an après être sorti de prison il recommença la rédaction de sa feuille, qui avait été dirigée dans l'intervalle par Mallet du Pan. Mais ses collisions avec la censure n'étaient point finies. Dans les années 1785 — 87 il eut une relâche forcée, en 1788 les numéros 109, 110 et 111 furent d'abord supprimés par le Conseil, et quelques mois plus
tard le numéro 116 fut condamné au feu par arrêt du Parlement. Linguet continua son journal jusque pendant la révolution ^).
Le Courrier de VEurope rivalisa avec les Annales de Linguet en célébrité et en retentissement. Cette feuille, fondée par l'écossais Swinton, qui- s'était associé un français, Délateur, parut d'abord à Londres, mais eut bientôt l'autorisation de paraître simultanément à Paris, le gouvernement comprenant ce que l'on gagnerait à avoir des connaissances exactes sur les affaires de l'Angleterre, jusque là presque complètement inconnues de tous les français. Le Courrier de l'Etirope, dont la rédaction était excellente, eut un succès prodigieux et trouva dans tous les pays des abonnés qui le lurent avec empressement. Cependant la persécution ne se fit pas attendre. Dès le deuxième numéro la circulation du journal fut défendue en France, parcequ'il s'était permis une critique du ministère et s'était exprimé en termes inconvenants sur le roi et la reine.
Comprenant que ce coup pourrait lui être mortel, le Courrier promit de faire pénitence et Vergennes réussit à obtenir la suppression de la défense, en représentant au roi que c'était la seule manière de mettre fin aux sarcasmes de la feuille. Il ne s'était pas trompé. Quand le Courrier parut de nouveau le 1^'' novembre, le ton avait beaucoup baissé, les propos sur le ministère étaient pleins d'éloges. De temps en temps on considérait pourtant que le Courrier avait dépassé la modération prescrite, et ses numéros étaient saisis l'un après l'autre.
Directeur et abonnés vivaient dans une inquiétude continuelle de voir un jour la feuille supprimée. Au reste, les persécutions ne venaient pas seulement du pays, la meilleure preuve du grand succès qu'eut ce journal partout est que les cours de Berlin et de Vienne s'en préoccupèrent constamment, jusqu'à ce qu'enfin l'introduction en fût tout à fait interdite dans les pays allemands. Mais le plus rude coup vint d'Angleterre. S'avisant subitement du danger qu'il y avait à faire connaître
') Cf. liatin: Histoire III, 324 (art. Linguet); Monsekt: Les oubliés et les dédaignés, p. 1, (art. Linguet) et l'étude de M. Monin sur Linguet dans le préface des Mémoires de la Bastille.
les affaires du royaume dans le monde entier, et en France surtout, le gouvernement anglais se mit à opposer des entraves à l'introduction du Courrier dans ce pays ^).
Swinton ne resta cependant pas sans ressources. Il résolut de faire imprimer à Boulogne-sur-Mer une reproduction du Courrier; Vergennes y donna son consentement à la condition que cette reproduction serait soumise à la censure préalable.
Swinton prit maintenant pour rédacteur en chef du Courrier de Boulogne Brissot de Warville, dont la connaissance de la langue et de la société anglaises lui pourraient devenir très •utiles. Pendant neuf mois — de février jusqu'en novembre 1783 — -Brissot rédigea cette édition du Courrier. Mais son programme, visant à parler „de constitutions et des intérêts du peuple au lieu d'anecdotes insipides et de chroniques scandaleuses", ne fut pas" très agréable au ministère français et celui-ci lui causa des tracasseries continuelles. Comme les censeurs mutilaient aussi son ouvrage jusqu'à ne lui laisser rien dire, il décida de quitter ce poste, mais il n'eut pas le temps de réaliser son projet lorsque Swinton le renvoya tout d'un coup de la rédaction du journal, ce qui amena la ruine de la feuille.
Brissot eut encore des démêlés avec la censure. La feuille dont il commença alors la publication. Le Journal du Lycée de Londres, fut suspendu coup sur coup, une fois pour une période de six mois, ce qui lui fit perdre tous ses abonnés. Un autre écrit périodique qu'il lança en 1783 sous le titre de Tableau exact des Sciences et des Arts en Angleterre, et où il voulut reproduire des extraits de plusieurs ouvrages publiés peu avant à Londres et relatifs à la situation des anglais dans les Indes Orientales, rencontra des obstacles innombrables. Brissot nous raconte dans ses mémoires qu'on ne nomma pas moins de quatre censeurs pour surveiller cet ouvrage; ils en empêchèrent coup sur coup la publication et y firent tant
1) Brissot raconte que faute d'autre moyen, la liberté de la presse étant adoptée en Angleterre, on en trouva un qui ne manquait pas d'originalité: sous prétexte que c'étaient des ballots de marchandises, on mettait arrêt sur les paquets du journal, qui étaient envoyés en France deux fois par semaine avec un navire de transport.
de coupures que Brissot se dégoûta de tout et renonça tout à fait à la publication. Finalement il fut même enfermé à la Bastille, accusé d'avoir composé plusieurs libelles contre la reine. L'intervention, les déclarations et les intercessions de sa femme, de ses amis et de tout le monde littéraire lui firent pourtant rendre la liberté au bout de trois mois ^).
Dans la presse clandestine deux genres sont devenus célèbres: le journal janséniste, Nouvelles ecclésiastiques ou Mém.oires pour servir à l'histoire de la Constitution Unigenitus, et ce qu'on appelle les Nouvelles à la main. Le premier qui, comme l'indique le titre, avait pour objet de faire connaître les épisodes réelles de la lutte religieuse qui faisait alors tant de bruit, de répandre dans tous les pays et conserver à la postérité la connaissance de' ces faits, eut plus de retentissement qu'aucun autre journal, et occupa et intrigua pendant très longtemps la police et les autorités. Imprimé sans nom d'auteur ni d'imprimeur, il était distribué et vendu systématiquement, de manière à empêcher qu'on ne découvrît leurs traces. Le lieu d'impression était tout à fait indéterminé; dès qu'on ne se sentait plus sûr à un endroit, ou s'il y avait lieu de soupçonner que la police avait réussi à le dépister, aussitôt on transportait les presses ailleurs. Les Nouvelles ecclésiastiques s'imprimaient partout, un jour dans une ville, le lendemain dans un petit hameau, souvent dans des mansardes ou dans des caves, il arrivait même aux rédacteurs de se réfugier dans un château ou dans une petite chaumière au milieu des forêts.
Il n'est pas étonnant que tant de témérité à braver les lois et les règles désespérât la police. Ne pouvant pas parvenir aux rédacteurs, on essaya de se venger sur tous ceux qui pouvaient avoir des relations avec le journal, ainsi un certain sieur Botz fut enfermé à la Bastille le 2 avril 1728 avec l'un de ses fils, de même qu'un tailleur et un chapelier, soupçonnés d'avoir imprimé et répandu les Nouvelles ecclésiastiques. Le lieutenant de police prenait part lui-même à ces recherches. Entre autres
1) Cf. Batin: Histoire III p. 401 (art. Courrier de l'Europe), et V, 14, (art. Brissot) ainsi que les Mémoires de Brissot.
il fit un jour appeler chez lui tous les imprimeurs de Paris et les menaçant de prison, essaya de leur faire avouer si quelqu'un d'eux avait part dans l'impression de ces feuilles coupables; quelquefois on arrêtait les colporteurs, mais à raison du système secret qu'observaient les rédacteurs, les colporteurs n'étaient jamais capables de renseigner exactement sur la provenance de leurs exemplaires du journal.
Les condamnations au feu et les défenses répétées n'eurent pas plus de résultat. Le 29 mai 1728 une déclaration royale défendit l'impression de tout ce qui avait trait à la bulle Unigenitus, à peine du fouet aux imprimeurs et de la déportation aux auteurs ^). Le 29 avril 1732 ce fut l'archevêque de Paris qui défendit par un mandement de faire circuler, de lire ou de garder chez soi des exemplaires de la feuille ^), en 1747 tous les numéros de cette année furent brûlés par décret du Parlement •^). Le Supplément aux Nouvelles ecclésiastiques, feuille publiée par les jésuites pour tenir tête au journal janséniste, n'eut point de succès dans cette entreprise, et les Nouvelles ecclésiastiques continuèrent toujours et finirent par triompher de ses adversaires ^).
Les nouvelles à la main eurent une toute autre signification et une toute autre vogue; c'étaient une sorte de chroniques scandaleuses, de petites feuilles où l'on racontait, sur un ton des plus libres et sans ménager personne, les événements les plus importants de la vie mondaine, les anecdotes de la cour et du grand monde, histoires piquantes qui amusaient et intéressaient tout le monde. Et comme tout cela était raconté avec beaucoup d'esprit, d'un ton dégagé et sans aucune réserve, on comprendra que le public, avide de nouvelles et n'ayant eu jusque-là pour satisfaire sa curiosité que les fades et ennuyeuses histoires de la cour que lui servait la presse officieuse, dut se jeter avec empressement sur ces feuilles piquantes.
1) Hatin: Histoire III, 440.
2) Ibid.: m, 441.
^) Riicqiiain: L'Esprit révolutionnaire p. 504.
'') Hatin: Histoire, III, 433 (art. Nouvelles ecclésiastiques).
Le principal centre de fabrication de ces nouvelles à la main était le salon littéraire de M-me Doublet de Persan, où présidait son ami l'auteur Bachaumont. Comme tant d'autres femmes spirituelles de son époque, M-me Doublet assemblait autour d'elle un cercle nombreux qui renfermait tout ce qu'il y avait de plus remarquable et de plus brillant dans le monde littéraire et mondain; mais ce qui distinguait son salon parmi les autres, et le rendait célèbre et original, c'est qu'on s'y assemblait dans une intention déterminée. Les membres de ce salon devaient toujours aller à la chasse de nouvelles, essayant d'en apporter la plus grande provision possible. Aux réunions de M-m.e Doublet tous arrivaient à la même heure, s'asseyaient dans les mêmes fauteuils, chacun au dessous de son portrait, et racontaient ce qu'ils avaient vu et entendu. Deux registres sur la table recevaient de chaque survenant, l'un la vérité positive, l'autre la vérité relative. M-me Doublet faisait copier les nouvelles reçues et les faisait distribuer deux fois par semaine à Paris et en province.
Le projet que conçut Bachaumont de publier ces nouvelles ne se réalisa pas et elles parurent tout le temps sous forme de manuscrits. La variété de leur contenu se caractérise le mieux par le titre que Mairobert, protégé de M-me Doublet, donna à ces nouvelles à la main plus tard, quand il les fit imprimer. Il appelle le recueil: ^Mémoires secrets pour servir a V histoire de la répuhlique des lettres en France, depuis 1762, jusqu'à nos jours, ou journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les relations des assemblées littéraires, les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés; les pièces fugitives, rares ou manuscrits, en prose ou en vers; les vaudevilles sur la cour, les anecdotes et bons mots; les éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts, etc. etc." ^).
On peut s'imaginer que ces nouvelles à la main durent éveiller autant de scandale que d'intérêt, et attirer l'attention
1) Ces mémoires sont plus connus sous le nom de Mémoires de Bachaumont.
générale. Sans contenir rien de choquant ni de dangereux, elles occupèrent aussi continuellement les autorités. Le lieutenant de police eut à présenter plusieurs fois à M-me Doublet des avertissements venus de haut lieu, tantôt de la part d'Argenson, tantôt du ministre Choiseul lui-même. Comme les avertissements n'aboutissaient à rien et M-me Doublet ne changeait rien au plan de ses nouvelles à la main, des mesures plus énergiques devinrent nécessaires. Le 18 mai 1745 un décret du Parlement décida la recherche et la poursuite des gazettes ou nouvelles à la main, dont les auteurs, imprimeurs et distributeurs étaient passibles du fouet et du bannissement la première fois et des galères la seconde. Mais elles continuèrent à circuler ^). M-me Doublet donna l'exemple à d'autres publications et depuis la fin du règne de Louis XV jusqu'à la révolution parut entre autre une Correspondance secrète, attribuée généralement à un certain Métra, mais qui ne semble guère être de lui. Ce recueil se fait remarquer parmi les autres à cause de sa valeur politique assez considérable -).
On voit que la censure était très susceptible, qu'elle causait souvent aux auteurs et aux rédacteurs des difficultés et des tracasseries infinies et qu'elle était tellement arbitraire qu'on pourrait dire avec Hatin: „ Pourvu qu'on ne parlât ni de l'au- „torité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des „gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des „ autres spectacles, ni de personne qui tînt à quelque chose, on „ pouvait tout imprimer sous l'inspection de deux ou trois cen- „seurs" ^).
Mais la censure ne se montrait pas toujours également sévère. Souvent elle faisait des exceptions, souvent comme il est montré plus haut, on pouvait éluder les lois, soit en écrivant d'une manière détournée, soit en se procurant la protection des ministres ou d'autres hauts fonctionnaires. Il arrivait aussi qu'au-
1) Cf. Hatin: Histoire III, 453 (art. Nouvelles à la main), et Bocquain: L'Esprit révolutionnaire p. 503.
2) Hatin: Histoire III, 483.
3) Ibid. III, 9.
teurs et censeurs fussent d'intelligence. Fréron était très intime avec les inspecteurs de la police qui avaient en main les affaires de la presse; selon Brunetière il leur aurait même emprunté de l'argent pour couvrir les plus pressantes de ses dettes. 11 était assez ordinaire que les auteurs fissent choix eux mêmes de censeurs, c'est ce qui explique qu'un médecin ait examiné les drames de Diderot et un vétérinaire de Lyon les Essais de Littérature de d'Alembert. Quelquefois il arrivait sans doute que même ces censeurs amis, obéissant aux scrupules de leur conscience, refusassent leur consentement. Alors on s'adressait à un autre censeur, et à un autre encore, jusqu'à ce qu'on eût trouvé quelqu'un de moins scrupuleux. Quand le privilège de l'Encyclopédie lui fut retiré, elle ne cessa pas de circuler à Paris et la seule chose qu'on exigeât était que la circulation ne fût pas publique. On fermait les yeux sur les transgressions, et dans ce cas-là il fallait les bien fermer pour de bon, pour ne pas voir circuler en contrebande ces gros volumes ^).
Les cas d'exception étaient très nombreux et furent très ordinaires surtout pendant l'administration de la censure par Malesherbes. Ces lignes écrites de sa main caractérisent toute son administration: „J'ai mandé à M. Boulmier, auteur, que son livre était refusé; cependant j'ai mandé à M. d'Hémery de ne pas user de grande rigueur si on l'imprimait sans permission" -); de même, ce jugemeut sur Malesherbes par" un de ses contemporains, d'Argenson, qui écrit dans son journal: „11 (Ma- „lesherbes) laisse passer tout ce qui se présente, puis quand „les ordres d'en haut surviennent pour prohiber, il les publie „et revient à la tolérance, de façon qu'elle règne aujourd'hui „dans la littérature plus que partout ailleurs" ^).
Pendant son administration de la librairie, Malesherbes avait compris quels grands avantages tout le monde aurait à tirer d'une plus grande liberté d'écrire et d'imprimer. A son sens ce n'était pas si absurde qu'on osât relever et blâmer les im-
1) Cf. là-dessus Brunetière: art. cit.
2) Ibid. p. 187.
3) Ibid. p. 164.
perfections du gouvernement, c'était au contraire un moyen d'écarter les abus, et d'un autre côté cela fournissait au gouvernement une occasion de défendre devant le public les principes qu'il professait et le plan de sa conduite. Il comprit aussi pleinement combien la France profiterait, au point de vue pratique et économique, de la floraison littéraire, et quelles pertes elle subissait sous ce rapport tant que les auteurs auraient recours aux presses des pays étrangers.
L'opposition de Malesherbes au régime existant était d'autant plus remarquable que par sa naissance, par le poste qu'il occupait et par ses relations il appartenait au parti contraire et aurait dû être plus naturellement un champion du conservatisme. En choisissant la voie opposée, il n'avait aucun profit personnel à gagner et n'était guidé par aucun motif égoïste, à moins que ce ne fût le vif intérêt dont il était animé lui-m,ême pour les sciences et les lettres. Son administration coïncide avec le grand mouvement philosophique, et si même Malesherbes n'a pas pris de part directe à ce mouvement, il en a facilité les progrès en éloignant les difficultés et en frayant des voies dans la mesure où le permettaient sa situation et le régime établi. Il était lui-même très lié avec les philosophes, avait avec Rousseau des relations presque tendres, et on est admis à croire qu'il a collaboré personnellement à l'Encyclopédie.
Dans ses opinions sur la liberté de la presse il fut très en avance sur son siècle, sans s'être affranchi toutefois, à cet égard, des préventions que lui imposaient le temps où il vivait et la fonction qu'il représentait, et sans que ses idées puissent soutenir une comparaison avec celles qui furent adoptées pendant la révolution sur la liberté de la presse. Il n'insista pas sur l'abolition de la censure préalable, il voulut seulement la soumettre à des règlements fixes et la limiter le plus possible, appuyant surtout sur la censure effective. Il n'abolit pas les censeurs, au contraire il en augmenta considérablement le nombre, comprenant que c'était le seul moyen d'espérer de leur part un examen plus consciencieux et plus juste. Le premier, il demanda énergiquement la responsabilité de l'auteur.
En 1759, Malesherbes fut d'après ce qu'il dit lui-même, ap-
pelé par le Dauphin, fils de Louis XV, à présenter un projet de réformes dans la librairie. 11 émit dans cinq mémoires ses opinions à ce sujet. Des extraits de ces mémoires donneront une idée assez claire de ses principes.
Les livres font du mal, mais l'esprit humain fait des progrès qui tendent au bien général. Il y a des écarts, mais à la longue le vrai prévaut, et le zèle avec lequel le public et le Parlement, qui est son interprète, poursuivent aujourd'hui ces esprits forts qu'on admirait il y a quatre ans, ça est une preuve bien frappante. Malheur à qui respecterait assez peu les principes de la religion et ceux de la morale pour croire que l'ignorance pourrait leur être avantageuse ! Ce sont les lettres, c'est la philosophie même, quoiqu'on abuse aujourd'hui de son nom, qui ont adouci nos mœurs et qui nous ont tirés de la barbarie. Ce serait vouloir y retomber que d'assujettir les savans à des règles fantastiques et de les gêner dans leurs travaux par de petites considérations. — — — — (Mémoire 2).
— — — Il est temps d'affranchir les gens de lettres de la tyrannie de ces espèces d'inspecteurs, qu'on a voulu mettre à leurs pensées, et puisqu'il est question de faire exécuter plus rigoureusement les lois pénales contre ceux qui se sont rendus coupables de quelque délit réel, au moins est-il juste de leur laisser une entière liberté sur les objets de peu d'importance. Il ne faut donc les gêner, ni sur la forme, ni sur le ton de leurs ouvrages, et on peut leur laisser commettre un genre de fautes qui sera toujours suffisamment puni par le mépris public.
Un autre motif de censure que je crois encore d'avoir écarter, est celui qui dérive du principe qu'il ne faut pas laisser accréditer les erreurs.
Ce principe est très-vrai, s'il est question d'erreurs en matière de religion, parceque dans cette matière, l'erreur est un crime, et que les grandes vérités de la foi n'ont pas besoin des disputes des hommes pour être éclairées.
Il en est de même des principes fondamentaux de chaque gouvernement, parceque ces limites étant presque toujours incertaines, il est impossible de les fixer sans causer des débats violents, qui dégénérèrent nécessairement en guerre ou en anarchie.
Mais sur tout autre sujet, ce qui importe au public, c'est que le vrai soit connu ; il le sera toujours quand on permettra d'écrire et il ne le sera jamais sans cela. Si on défend de publier les erreurs, on arrêtera les progrès de la vérité, parceque les vérités nouvelles passent toujours pendant quelque temps pour des erreurs, et qu'elles seront rejetées comme telles par les Magistrats.
Il y a un petit nombre de sciences démontrées, dans celles-là on peut
— assavoir avec certitude de quel côté est l'erreur; mais dans ces sciences il n'y a aucun danger à laisser établir de faux principes, parcequ'on est sûr qu'ils seront bientôt réfutés s'ils ne tombent pas dans le mépris.
Dans toutes les autres on n'est jamais sûr de ne pas se tromper. Et quel sera le Censeur téméraire qui osera dire: Je suis assez certain de telle vérité pour empêcher qu'on ne soutienne, en présence du public, le sentiment contraire? Quel sera celui qui marquera le terme des connaissances humaines au point où il croit être arrivé, et qui défendra d'aller par delà de peur de tomber dans l'erreur? Que deviendra la République des lettres, si on la soumet à ces Dictateurs impériaux, dont l'ignorance, l'orgueil, les passions personnelles, l'attachement outré à un sentiment, étoufferont le germe des plus précieuses vérités?
Ce qui s'observe dans l'ordre judiciaire est la règle invariable qu'on doit se prescrire à cet égard. Chaque philosophe, chaque dissertateur, chaque homme de lettres doit être considéré comme l'avocat qu'on doit toujours entendre, lors même qu'il avance des principes qu'on croit faux. Les causes se plaident quelquefois par des siècles; le public seul peut les juger, et à la longue il jugera toujours bien quand il aura été suffisamment instruit.
— — — Enfin, je ne finirais pas, si je rapportais les différents sentiments: je me contente de dire qu'après avoir beaucoup raisonné de cette matière avec des gens de tout état et de toute espèce, j'ai trouvé qu'il n'y avait presque personne qui n'avouât le principe général, mais que chacun y mettait une restriction pour ce qui l'intéresse. Et moi, qui en cette partie ne dois tenir à aucun préjugé d'état, j'en ai conclu qu'il fallait admettre le principe dans toute son étendue avec les seules exceptions que j'ai établies". (Mémoire 3).
Quelque temps après, en 1765, à l'occasion de la déclaration royale du 28 mars 1764, qui défendait d'écrire quoi que ce fût sur l'administration des finances, l'abbé Morellet, qui s'était fait connaître pour ses écrits sur l'économie politique, composa un petit mémoire intitulé: ..Réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire sur les matières de V administration" . Cet écrit, qui ne fut publié que dix ans après avoir été composé, se divise en deux parties. Dans la première, de beaucoup la plus longue, l'auteur expose les avantages qui s'ensuivraient, selon lui, si on pouvait écrire sans crainte sur ces matières; dans la seconde il examine les objections ordinaires et s'élève contre ceux qui prétendent que les publications relatives aux
questions économiques et adnninistratives jetteraient le trouble dans les esprits, contre ceux qui ne voudraient pas laisser se manifester tous les avis, de peur de voir entraîner aux mauvaises actions les hommes placés à la tête du gouvernement. D'un ton calme et modéré, mais plein de conviction, il démontre combien il est nécessaire aux membres du gouvernement d'accepter les avis que pourraient leur donner des écrivains versés dans ces matières, et quel bon moyen d'éducation ce serait pour le public de voir une chose présentée sous différents aspects, de la discuter et d'établir son jugement. „I1 ne faut „pas s'y tromper", dit-il, „ toutes les grandes opérations en «matière d'administration, ont besoin d'être aidées de l'opinion „ publique ou du moins ne peuvent réussir si elles ont l'opinion «publique contre elles. Or, il n'y a point de moyen plus prompt „pour diriger cette opinion, que la voie de l'impression, surtout «lorsqu'on ne veut montrer aux hommes que la vérité et qu'on „ne cherche que le bonheur".
Pendant le régime de la censure il fut naturellement bien rare que l'on se prononçât publiquement sur la question de la liberté de la presse. Aussi cherche-t-on en vain chez les philosophes des dissertations sur cette matière. Si l'on excepte la Lettre adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie, tant de fois citée, que Diderot écrivit en juin 1767 sur la demande de Sartine et où il professait des opinions bien avancées sur la liberté de la presse, et VEintre que Voltaire adressa au roi Christian VII en 1771 quand celui-ci avait aboli la censure en Danemark ^), on ne trouve rien qui permette d'étudier les opinions des philosophes relatives à cette question.
La censure devenait peu à peu moins sévère, moins assujettissante. Les lois et les ordonnances subsistaient sans doute, mais on les traitait avec une légèreté toujours croissante, les manières de les éluder et les cas d'exception devenaient toujours plus nombreux. Tout n'était pourtant pas gagné par là, comme on l'a souvent dit -). La censure continuait à exister dans le fait, dans la loi. Elle existait, cette puissance,
1) Voltaire: Œuvres t. XIII, p. 236, éd. de 1785.
2) M. Brunetière entre autres est de cet avis.
arbitraire au plus haut degré, suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de l'écrivain, prête à chaque moment à s'abattre sur lui, à détruire les fruits de son travail, à causer sa ruine, à le priver même de la liberté; n'était-ce pas assez pour l'enchaîner et lui donner des hésitations? A plus forte raison encore quand cette puissance ne restait pas à l'état de menace, mais tombait souvent, — et quelquefois au moment le plus inattendu — réellement sur sa victime.
11 est vrai que les censeurs étaient souvent plus indulgents qu'on ne se le représente d'ordinaire; il est vrai que c'étaient parfois des hommes lettrés qui s'intéressaient eux-mêmes aux progrès de la littérature et à la liberté de la presse. Mais cela n'était pas toujours le cas, tant s'en faut. Le plus souvent ils n'étaient guère compétents pour juger les travaux soumis à leur censure. Aucune règle ne guidait leur façon d'agir, leur bon plaisir et leur jugement souvent borhé décidaient seuls si tel ou tel passage devait être considéré comme répréhensible, si tel ou tel ouvrage devait être approuvé ou refusé. Ils avaient peur de se montrer trop indulgents — de là une sévérité exagérée. Ils craignaient de ne pas comprendre chaque allusion, chaque sens caché, et cela causait mille fausses interprétations. Ils craignaient de ne pas avoir examiné l'ouvrage avec assez d'attention et, pour plus de sûreté, ils rayaient autant que possible, n'ayant rien à gagner, mais pouvant perdre tout. La censure des ministres était exercée, quand ils n'avaient pas le temps de s'en occuper eux-mêmes, par leurs commis, que la peur faisait. miUtiler de la façon la plus barbare l'ouvrage d'un auteur, le refuser tout à fait ou en empêcher indéfiniment la publication.
Tant qu'existait cette censure avilissante pour les auteurs, on ne peut guère considérer la situation de la presse comme tolérable. Il fallait un nouveau régime pour la presse, comme il fallait des réformes dans presque toutes les branches de la société. Il fallait un temps nouveau avec plus de liberté et plus de lumières. Ce temps allait bientôt venir.