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Chapitre II

Le club des Jacobins et la liberté de la presse.

Avant de décrire les fluctuations que subit la liberté de la presse sous la Terreur, il y a lieu de jeter un coup d'oeil sur le club des Jacobins pendant la période qui s'étend du 10 août à la chute des Girondins. C'est là, à la position que prenait le club des Jacobins, vis à vis de la presse, que l'on voit mieux qu'ailleurs de quel pas assuré on marchait à la censure; la manière dont le club traita à cette époque les questions de presse offre un prélude au traitement qu'elles subirent sous le régime de la Terreur. Il ne faut pas croire pourtant que même alors les Jacobins se déclarassent ouvertement pour la censure, toujours encore ils se considèrent comme les plus ardents défenseurs de la liberté de la presse, tout en la proscrivant journellement.

Quand il s'agissait de leur propre parti, les Jacobins étaient naturellement prêts à s'opposer à chaque transgression. Ainsi, le 3 septembre Moras proposa au club d'essayer de révoquer le décret publié le 3 mai 1792 par l'Assemblée nationale contre Marat, „et il proposa d'envoyer une pétition à l'Assemblée, la «priant de rétracter ce décret pour se laver, sous le règne de „la liberté, de cette tache dont l'a couverte, sous le règne du „fayettisme, la faiblesse ou la corruption de plusieurs de ses membres." Malgré la représentation d'un membre du club qu'on ne pouvait pas demander que l'Assemblée rapportât ses décrets après un si long intervalle, le club résolut d'envoyer à l'Assemblée un appel, rédigé par Moras, qui insistait au nom de la liberté pour que le décret contre Marat fût aboli ^).

1) Cf. la Société des Jacobins IV, 254 et 255. Le jour même où cette question fut agitée aux Jacobins, la section de Marseille demandait à l'Assemblée législative le rapport de ce décret.

A la fin de septembre, le 21, le club envoya à la Convention une autre pétition, pour demander que les soldats pussent jouir sans contrainte de la liberté de la presse. La discussion qui avait amené cette décision éclaircit fort bien la conception que se faisait le club de la liberté de la presse.

Un membre, Laurent, présenta une pétition de chercher à remédier aux abus qui se commettaient aux frontières dans l'armée. Parmi ces abus il citait comme le plus révoltant les tentatives que faisaient les officiers pour royaliser l'armée en empêchant les journaux patriotes d'y pénétrer et en punissant sévèrement ceux qui les introduisaient clandestinement. L'orateur s'étonne qu'on ne veuille pas accorder aux soldats comme aux autres la jouissance de la liberté de la presse. „Si les géné- „raux croient nécessaire à la discipline militaire, ajoute-t-il, „d'exercer cette espèce de censure, qu'ils l'exercent donc sur les „Durosoy, les Mallet du Pan et les Gautier, et qu'ils ne se bor- „nent pas aux Carra, aux Corsas." 11 avertit en outre du danger qu'il y a à permettre à l'armée d'avoir des presses à elle, „c'est encore une mesure, dit-il, dont il faut se garder,

„car c'est un moyen infaillible pour corrompre le soldat.

„Pour que cette mesure fût adoptable, il faudrait que ce fût le „soldat qui pût lui-même être l'imprimeur, le compositeur et le «rédacteur, sans quoi ce serait mettre un moyen de plus entre „les mains des généraux pour perpétuer l'erreur.

Simond est non moins indigné que l'orateur précédent. Il trouve que le crime des officiers est double, car en même temps, dit-il, qu'ils défendent l'introduction de toute espèce de papiers, ils sont abonnés au Journal de Paris, à VAmi du Jxoi. au Journal de la Cour et de la Ville et par une faveur qu'on a soin de faire désirer, on communique par l'entreprise des aides de camp et de tous les autres valets, ces papiers au soldat avide de lecture ^).

Comme on l'a vu, depuis longtemps une certaine tension s'était produite dans les relations autrefois si cordiales entre Brissot et Robespierre. On s'était réconcilié de temps à autre, mais de nouvelles inimitiés s'étaient toujours reproduites, et

1) La Société des Jacobins IV, 315 et suiv.

elles amenèrent peu à peu une rupture complète. Il s'ensuivit naturellement que Brissot fut tout à fait discrédité au club des Jacobins, dont les membres guettèrent seulement une occasion de rayer son nom du registre du club, ce qui n'était pas difficile à trouver car Brissot, dans son journal, disait franchement son opinion sur toutes choses sans aucun ménagemient pour la faction jacobine, depuis l'éveil de ses méfiances. Le 23 septembre le Patriote français publia un article contre „le parti désorganisateur de la Convention", qui embrassait selon l'auteur un tiers de cette assemblée. C'était justement la proportion des Jacobins à la Convention, et ils se sentirent atteints. Le même jour Chabot signala au club cet article, déplorant que Brissot n'eût pas expliqué de plus près ce qu'il voulait dire par son parti désorganisateur; — „s'il entendait par ce nom „un parti qui veut désorganiser tous les anciens abus, disait Chabot, je me fais gloire d'en être et tant pis pour Brissot s'il „n'en est pas." Il demande donc que si Brissot vient aux Jacobins, il explique ce qu'il a voulu dire par cet article, et que s'il ne rétracte pas cette calomnie atroce son nom serait rayé des listes de la Société ^). Sur la proposition de Chabot, l'assemblée adressa à Brissot une lettre pour l'obliger à venir se justifier; Brissot y répondit le lendemain par une autre lettre, où il promettait — d'une manière un peu nonchalante sans doute — de se présenter au club le premier soir où ses nombreuses occupations le lui permettraient ^). Après avoir attendu vainement cette explication quelques jours, le 10 octobre, après un vif débat, le club décida presque à l'unanimité d'exclure Brissot de son sein ^).

Ce ne fut cependant que deux jours plus tard que le club motiva la radiation de Brissot, dans un long procès-verbal rédigé par Collot. Outre la raison indiquée ci-dessus, on en allégua encore une foule: que le Patriote français du 11 septembre avait contenu un article où l'on disait que l'assemblée électorale de Paris n'était composée que d'intrigants: que Brissot

ï) La Société des Jacobins IV, 327, 328.

2) Ibid. IV, 330.

3) Ibid. IV. 376.

avait, dans plusieurs autres numéros, „ suivi un plan dé- „taillé de diffamation réfléchie contre la Commune de Paris, ^établie à l'époque du 10 août, laquelle est reconnue par la «Société pour avoir rendu de grands services à la chose «publique", que dans un autre numéro, celui du 27 septembre, il avait insinué que la Commune de Paris „ commençait à «devenir meilleure, parcequ'elle était purgée de plusieurs «membres nommés commissaires pour aller dans les départe- „ments, ou nommés députés à la Convention nationale". Voici la fin de ce procès-verbal:

La Société, considérant que les reproches faites à J.-P. Brissot sont notoires par l'existence des numéros de son journal; que par cette notoriété, il est évident qu'il a professé ouvertement des principes contraires à l'estime que la Société conserve pour l'Assemblée électorale et la Commune de Paris, établie à l'époque du 10 août; que ces principes sont outrageants pour la totalité du département de Paris dont les électeurs, la municipalité et les députés à la Convention, sont les mandataires ; qu'un de ces reproches est d'autant plus grave qu'il porte sur un fait qui pourrait détruire la confiance due à la Convention à peine réunie, en désignant comme désorganisateurs une partie des citoyens députés choisis par les départements; que tous les articles du journal ci-dessus cités ont contribué fortement à établir la funeste prévention qui s'est manifestée dans le sein de la Convention contre le département de Paris;

Considérant que la promesse, faite par Brissot, de répondre aux reproches ci-dessus est annoncée d'une manière peu conforme aux principes d'égalité et de fraternité; sans lesquels il ne peut y avoir ni force, ni union dans aucune Société; que le silence qu'il a gardé depuis cette promesse fortifie les reproches qui lui ont été adressés;

La Société, bien éclairée sur tous les faits, a délibéré que le nom de J.-P. Brissot serait rayé de la liste des membres de la Société.

Après avoir fait adopter cette rédaction qu'il avait faite de l'exposé des motifs, CoUot fit encore, dans la même séance, décider au club d'inviter tous les journalistes de la Société à n'insérer dans leurs journaux aucune réclamation de Brissot contre cette délibération, sans insérer en même temps un extrait du procès-verbal.

Dans la même séance Thuriot dénonce un autre journaliste girondin, Condorcet, pour l'avoir calomnié dans la Chro-

nique de Paris, ^) et désigne en même temps Real comme ayant répandu la calomnie de Condorcet. Beaucoup de membres de la Société étant las de ces dénonciations personnelles, Legendre invite l'assemblée à s'occuper de choses plus importantes: „Ne nous occupons pas, dit-il, de chasser un tel et tel, „mais discutons les grands intérêts de l'Etat." Mais tous ne sont pas du même avis. „Si l'on veut, dit Collot, avoir du „ calme, il faut chasser d'ici ceux qui troublent; tu as fait là ..une mauvaise motion, Legendre." -)

Aucun avertissement ne put déterminer le club à s'engager dans une autre voie, une de ses principales occupations resta toujours de dépister les ennemis de l'ordre public, d'inculquer au peuple la méfiance de la faction rolandine, brissotine, louvetine et buzotine; et les Jacobins continuèrent, dans des adresses continuelles aux sociétés affiliées, aussi bien que par des déclamations continuelles au club, à mettre la nation en garde contre „les mauvaises feuilles qui corrompent le peuple" ^).

Etant donnée la méfiance qui régnait au club naturellement les difficultés durent être grandes quand il fallut choisir un rédacteur convenable pour le journal hebdomadaire que le club décida, le 21 octobre, de publier. D'ailleurs les conditions auxquelles le rédacteur de cette feuille fut astreint n'étaient pas précisément tentantes. Le comité de correspondance proposa le 31 octobre que ce journal serait soumis à la censure de la Société pour les opinions de l'auteur, auquel on laisserait cependant toute liberté pour le style et pour le choix des matières, mais trois censures équivaudraient à une destitution. Un grand

ï) Condorcet y avait dit que Thuriot avait insisté sur l'amnistie générale pour les crimes commis le 10 août, et que la Convention avait décrété sa proposition. En réalité Thuriot dit qu'il avait voulu seulement suspendre l'instruction de tous les procès criminels relatifs aux mouvements populaires qui avaient eu lieu depuis le -10 août, parcequ'il craignait „que „de bons patriotes ne fussent victimes d'un zèle peut-être exagéré."

~) La Société des Jacobins IV, p. 376 et suivantes.

3) Quelques journaux osaient blâmer cette pression que la Sociétémère exerçait sur les clubs en province. Ainsi un citoyen, Chépy, dans le Patriote français du 5 novembre 1792 invite le club à «fraterniser et non materniser" avec les sociétés affiliées.

nombre des membres du club trouvèrent cependant ce programme exagéré: Dufourny non seulement réclama pour qu'on laissât à l'auteur du journal la plus grande liberté, soit pour le style, soit pour les opinions, mais il exprima aussi son désir que la Société se bornât à un journal qui, sans être approuvé spécialement par elle, publiât par toute la France les opinions énoncées à la tribune des Jacobins. Merlin aussi invita le club à donner à tous les journalistes la faculté de publier les travaux des Jacobins. Mais ces réclamations semblent ne pas avoir eu d'effet sur l'assemblée, car elle décida, aux conditions d'abord proposées, de nommer rédacteur le citoyen Milscent, auteur du Créole ^), parceque, comme dit Merlin, „il a toujours vu du „même œil et la faction Lameth, et la faction Dumas, et la „ faction actuelle des Brissotins, tandis que les autres journalistes „sont tous vendus aux ministres, à la Sentinelle, et aux thuri- „féraires" -).

Les discussions de cette époque sur les questions de presse dessinent trop nettement l'attitude des Jacobins à l'égard de la liberté de la presse pour avoir besoin de développement. Le 17 novembre on donne lecture, au club, de certaine Adresse (T Anacharsls Cloots à la Convention, et le club en décrète l'impression, tout en faisant ses réserves sur les opinions émises par Anarcharsis sur Marat '^). Cependant le lendemain Robespierre jeune prend occasion de cette réserve pour soutenir que la Société, après avoir pris possession d'un ouvrage a le droit de le faire imprimer avec des notes et observations sans consulter l'auteur. Il invite l'assemblée à faire imprimer l'ouvrage de Cloots avec l'addition de notes, l'une concernant Marat, l'autre relative à Barbaroux. „J'ai remarqué, dit-il, dans cet „ ouvrage une opinion que Cloots manifeste sur Barbaroux et „qui n'est point celle de la Société: Cloots dit que Barbaroux „a un patriotisme pur et qu'il n'est qu'égaré; ce n'est point

^) Le Créole patriote, journal du soir, in-4'', paraissait de 1792 — an II.

-) La Société des Jacobins IV, 449 et suiv.

2) Cloots y avait accusé Marat d'avoir voulu l'assassiner. L'adresse était écrite, d'ailleurs, d'un point de vue assez impartial: „ni Marat, ni Roland" était son mot d'ordre.

,.ropinion de la Société. Je demande en conséquence que la „ Société nnette en note qu'elle ne croit pas au patriotisme de „Barbaroux".

Basire s'y oppose et soutient avec chaleur la cause de la liberté, il dit qu'il place la liberté au dessus de toute autre chose, qu'il veut être libre même en parlant de Marat, qu'il veut l'être même au club des Jacobins. Le président rappelle Basire à l'ordre, lui remettant en mémoire que c'est justement au club des Jacobins qu'est „le temple de la liberté". La proposition de Basire trouve cependant des adhérents et l'on décide d'imprimer sans notes l'ouvrage de Cloots ^y.

Le 20 novembre on lut à la Société une lettre du club national de Bordeaux, dans laquelle cette assemblée demandait qu'on lui envoyât la Sentinelle de Louvet, car elle estimait beaucoup ce journal. On peut se représenter le bruit que dut soulever au club une demande qui montrait si nettement combien peu l'esprit était formé à la façon jacobine dans une si grande ville que celle de Bordeaux. L'assemblée est d'accord que de nouveaux efforts doivent se faire pour éclairer la province, l'évèque de Nevers insiste pour qu'on ouvre les yeux de la province sur la faction louvetine, comme on Ta fait antérieurement pour la faction brissotine, et Tallien propose, puisque les bureaux de poste se distinguent par un haut degré d'incivisme, de ne plus se contenter de faire circuler dans les provinces la correspondance officielle, mais d'essayer à éclairer par des lettres particulières les provinces qui avaient besoin de plus de lumières. Il déplore qu'il n'y ait pas de journaux dignes d'être expédiés dans la province; „il n'existe aucun jour- „nal vraiment patriotique, dit il, tous flattent les mêmes per- „sonnes et cherchent à endormir le peuple, comme en 1791" -).

Cependant, quelques jours après les Jacobins eurent la joie de constater qu'il y avait d'autres provinces, dont les principes et les actes répondaient entièrement aux désirs du club. Le 25 novembre on lut en séance une lettre de la société de Fontenay, datée du 17 novembre, qui contenait un compte-

^) La Société des Jacobins IV, 485 et suiv. -) Ibid. IV, 495 et suiv.

rendu de la manière dont la société avait procédé contre quelques écrits girondins ^), qui lui avaient été envoyés par la voie du ministre de l'intérieur.

Les sentiments destructeurs de la liberté qui y sont exprimés, lit-on dans cette lettre, ont déterminé notre Société à ordonner que ces libelles incendiaires seraient brûlés et parties des cendres renvoyées aux auteurs, sous l'adresse de Brissot, pour leur temoiyner notre indignation, partie envoyée au Comité de surveillance, pour lui témoigner notre amour pour la souveraineté du peuple et lui dénoncer cet écrit empoisonné, et partie à la Société des Jacobins de Paris, pour les assurer de notre fraternité. Un exemplaire seul est resté dans nos archives, il a été enchaîné au pied, et séparément des papiers qui constatent les succès rapides de notre liberté et la souveraineté du peuple, et pour servir de pièce de conviction contre les auteurs en temps et lieu.

Bentabole rappelle à l'assemblée le patriotisme dont la société de Fontenay a fait preuve en brûlant les écrits qui contenaient des principes liberticides et il invite l'assemblée à suivre cet exemple vis-à-vis d'une petite brochure: Plan patriotique (Vu7ie bonne constitution en France par le citoyen Bacon, cette publication professant des principes qui conduiraient à la dictature: „je demande donc, dit il, que vous fassiez justice d'un écrit „ aussi pervers et que vous le condamniez aux flammes". A ces mots tous les membres s'empressent de déchirer les exemplaires de ce plan qui leur avait été distribué, et de le porter aux poêles pour en faire un autodafé. Chabot seul proteste contre cette scène absurde et contraire à la liberté:

Si cette action ne me paraissait dictée par un excès de patriotisme, dit-il, je ne balancerais pas à la comparer à un des actes détestables de l'inquisition espagnole. Sommes-nous donc à Salamanque, ou aux Jacobins de Paris, puisqu'on se permet de brûler ce qu'un homme a écrit? Où est donc la liberté de la pensée? Que sont devenus ces principes de la liberté illimitée de la presse?

^) Les écrits en question étaient : De la Constitution et du gouverneiuent qui pourrait convenir a la Republique française, par Kersaint.

Des élections et du mode d'élire par liste epuratoire, par Lanthenas.

A tous les républicains de France, sur la Société des Jacobins a Paris, par Brissot.

Ici l'orateur est interrompu. Ses mots passent inaperçus et l'assemblée passe à l'ordre du jour ^).

Le lendemain 26 novem.bre plusieurs dénonciations ont lieu: Guiraut dénonce la feuille le Répuhlicain universel-), qui après avoir commencé par donner, d'après des procédés logotachigraphiques inventés par lui des exposés exacts des délibérations de la Convention, insérait maintenant toutes sortes de choses: placards arrachés des murailles, discours vendus dans les rues et nouvelles compilées dans les autres feuilles du jour: il en voue au mépris général les rédacteurs: Charles His, chassé par le Moniteur et certain sieur Gouget Deslandres, flagorneur de tous les partis, et il invite tous les citoyens a repousser ce journal. Dans la même séance Monestier dénonce quelques-uns des employés du club, qui ont l'audace de distribuer jusqu'aux portes du club plusieurs écrits séditieux, tels que V Accusation de Louvet contre Rohespicrre, et le Bapport de Roland sur l'état de Paris, et Cloots dénonce quelques articles dans le Patriote français, où il a été attaqué, il dénonce aussi Millin, auquel il a envoyé une réponse pour l'insérer dans la Chronique de Paris, et qui lui avait répondu: „Porte ailleurs tes poisons". Ce jour là on décide aussi l'exclusion du club des Jacobins de Roland, de Louvet, de Lanthenas et de Girey-Dupré. '')

En général il est facile de voir quelle grande importance les Jacobins attribuaient à la puissance de la presse, que cette puissance fût destructive ou salutaire, et quelle arme redoutable ils la croyaient, aussi bien entre leurs propres mains qu'aux celles de leurs adversaires. Aussi ils ne manquaient pas de souligner ce fait. „ Comment se fait-il", disait Robert le 30 novembre au club en parlant de Brissot, „ qu'un aussi petit „ homme fasse autant de mal à la chose publique? Je vais „vous le dire: c'est qu'il a un journal, c'est que ses amis ont

1) La Société des Jacobins IV, 513 et suiv.

2) Le Républicain universel, appelé plus tard le Rcpublicain français, parut du 13 novembre 1792—15 pluviôse an VI (3 février 1798), Paris 1856 n:os in-folio.

3) La Société des Jacobins IV, 517 et suiv.

„des journaux, c'est que le plus détestable de tous, le Journal „français, semble n'être que le virulent commentaire du Patriote «français, c'est qu'enfin Brissot et les siens ont à leur dispo- „sition toutes les trompettes de la renommée et qu'ils ont pour „un instant perverti l'opinion publique". ^)

Le 12 décembre le club arrête, sur la motion de Robespierre, de donner lecture de quelques journaux à chaque séance pour pouvoir les surveiller de plus près.

• Je me rappelle, avait il dit, d'avoir appris au collège qu'il y avait deux moyens de se former l'esprit: d'abord en lisant de bons ouvrages, et ensuite en lisant de mauvais écrits; je crois pareillement que, pour former l'esprit public, il faut lire les bons et les mauvais journaux. Pour faire voir jusqu'où peut aller la perversité des journalistes, et pour apprendre au public à distinguer les écrits empoisonnés, je demande que tous les jours on donne lecture des deux plus mauvais journaux que je connaisse, le Patriote français et la Chronique de Paris, et surtout de l'article de l'Assemblée nationale, rédigé par M. Condorcet. Je ne connais rien de plus mauvais et de plus perfide -).

Le 21 décembre une nouvelle radiation eut lieu au club, mais celle-ci beaucoup plus notable que les précédentes, parcequ'elle frappait Défiers, rédacteur de l'organe même du club, le Journal des Jacobins. ^) Considérant que tous les avertissements que Défiers avait reçus jusque-là n'avaient servi à rien et qu'il s'était de nouveau rendu coupable d'une inexactitude perfide en rendant compte de la séance du 16 décembre 1792, le club le jugea incorrigible et sa radiation fut décidée à l'unanimité. •*)

1) La Société des Jacobins IV, 528.

2) Ibid. IV, 577.

^) Ce journal était appelé ainsi familièrement, bien que son véritable titre fût : Journal des débats et de la correspondance de la Société des amis de la Constitution, séant aux Jacobins; il fut publié de juin 1791 — 24 frimaire an II, in-4*'. Après le 21 décembre il perdit son caractère officiel, qui passa au Journal de la Montagne.

4) La Société des Jacobins IV, 606. On peut comprendre que le journal en question ne se laissa pas intimider, au contraire, ses attaques contre les Jacobins devinrent encore plus mordantes, de sorte que le ciub décida le 6 décembre de désavouer publiquement ce journal.

Quelques jours plus tard, le 4 janvier, le club prit une détermination dont la portée fut beaucoup plus grande: on décida l'expulsion de tous les journalistes du club. Les Jacobins à la Convention et les Jacobins au club étaient tous d'accord que la présence des journalistes aux délibérations, et les comptes-rendus qu'ils en faisaient étaient nuisibles au public, — car ce fait que les journalistes avaient effectivement le droit de communiquer au public, sans aucun contrôle préalable, tout ce qui avait été discuté et dit à. ces assemblées, comportait une liberté partielle de la presse, que les Jacobins n'aimaient pas; ils comprenaient qu'elle pourrait devenir un écueil pour leur puissance. On essaya au club des Jacobins, plus tôt qu'à la Convention, de porter remède à un tel abus. Sans doute le projet présenté au club le 4 novembre 1792 qu'aucun de ses membres ne serait autorisé à rédiger un journal ^), ne fut pas même discuté, mais deux mois plus tard le club ne tarda pas à adopter et à mettre en œuvre, de la façon la plus violente, le principe qui avait servi de base au projet en question.

L'occasion qui amena cette question ce jour-là fut le journal de Défiers. Un membre du club se plaignit avec indignation de ce que, en dépôt de l'interdiction publique dont il avait été l'objet, ce journal ne cessait de rendre compte des délibérations du club, et il soupçonnait Défiers d'être d'intelligence avec d'autres rédacteurs de journaux.

Si cela est vrai, dit-il, pourquoi tarde-t-on si longtemps à procéder au scrutin épuratoire, qui doit exclure de notre sein l'alliage impur des Brissotins, des Rolandistes, et surtout les partisans de la faction de la Gironde, qui est enfin démasquée? Mais ne serait-il pas plus croyable que, parmi le peu de journalistes auxquels nous permettons de publier nos séances, il s'en trouvât quelques-uns qui se soient parés du masque du patriotisme pour nous séduire et qui trahissent ensuite la cause des Jacobins pour révéler aux journalistes chassés tout ce qui se passe ici? S'il en était ainsi. Jacobins, soyez inflexibles et chassez du sanctuaire de la liberté ce reste impur d'écrivains soudoyés par Brissot et Roland.

Je suis d'autant plus fondé à croire que les journalistes que nous

1) La Société des Jacobins IV, 452.

admettons encore ici, quoiqu'en petit nombre, révèlent dès le soir ce que nous disons et ce que nous faisons, que nous voyons Corsas et la Chronique de Paris amuser le public dès le lendemain matin avec la séance de la veille. Or, pour cela il faut que Corsas et Millin aient des intelligences avec des Brissotins de la Société. Donc je conclus que, pour plus grande sûreté, nous devons chasser sur-le-champ les journalistes qui se trouvent ici. Leur présence ne peut qu'être funeste à la Société, et nous devons éviter tout ce qui peut compromettre nos principes.

Cette motion est accueillie par les plus vifs applaudissements; „à la porte, à la porte", crie-t-on, „il faut chasser d'ici „tous les journalistes, ce sont des Brissotins." Alors un membre se lève et avise l'assemblée d'être prudente sans être injuste. „I1 ne faut pas, dit-il, qu'une société d'hommes sages ..déclare la guerre à quelques écrivains paisibles qui viennent ici ..recueillir vos sages discussions", et il invite tous ceux qui ont quelque raison de se plaindre des journalistes à soumettre ces plaintes à l'examen de la Société. Ses paroles sont accueillies par des murmures et des cris d'improbation. Un député, Moënne, trouve suspect que quelques personnes prennent des notes et il oblige tous les journalistes à dire pour quels journaux ces notes sont prises. Une grande inquiétude règne dans l'assemblée, dont les membres s'acharnent de plus en plus contre les journalistes. ., Le nombre des journalistes est trop „ grand, dit un député, qu'avons-nous besoin que le public ap- „ prenne ce qui se passe ici? Un seul journal suffit, c'est le „journal de Milscent-Créole. C'est-là un journal excellent, ad- „mirable, c'est le seul que puissent avouer les Jacobins," et un autre qui l'appuie vivement déclare que tous les journaux sont pénétrés de brissotisme, qu'ils se moquent tous des Jacobins et tournent en ridicule Marat et les meilleurs appuis de la société. „Ils ne valent pas mieux, dit-il, que le rédacteur du journal „de vos débats. En conséquence je demande qu'on les chasse „tous, en exceptant pourtant le patriote Milscent, qui, encore „qu'il ne soit pas très-connu, n'en est pas moins le meilleur de „tous les journalistes.

Desfieux: Je crois qu'il est un tempérament qu'on peut adopter, et qui peut concilier toutes les opinions: il faut établir un bureau de censeurs pour examiner les productions des journalistes.

C ■ • • Comment peut-on proposer de recréer les censeurs royaux dans un pays libre?

Desfieux: On parle de censeurs royaux, il ne s'agit pas de cela, il s'agit de censeurs créés par la Société, cela est bien différent. Ces censeurs seraient chargés de l'examen et de la critique de tous les journaux. Chaque journaliste serait obligé de remettre son journal à la censure du corps des censeurs, qui examineraient bien scrupuleusement s'il ne s'y trouve rien qui annonce le brissotisme, le rolandisme. Dans le cas où le journal serait infecté de quelques erreurs, ou ne serait pas favorable aux Jacobins, on interdirait au journaliste la faculté de faire le journal des Jacobins et on le chasserait ignomineusement. Si, au contraire le journal était à la louange des Jacobins, les censeurs donneraient leur approbation, et le journaliste aurait le privilège de continuer; on lui donnerait même une carte qui constaterait le titre qui lui serait donné d'excellent journaliste et d'écrivain patriote. Voilà, citoyens, le seul moyen d'éviter l'influence de Roland, de Brissot et de sa faction. Au moins, de cette manière nous serons siîrs d'avoir aussi nos écrivains. Ne croyez pas que les écrivains amis de la liberté des opinions scient effarouchés de l'aspect de nos censeurs: non, les censeurs n'effraieront que les Brissotins, mais la censure n'a rien d'effrayant pour un vrai Jacobin.

Il est fâcheux que le rédacteur du Journal des débats ait trouvé le secret de savoir tout ce que nous disons sans venir ici; cet infâme échappera à la censure, mais au moins les autres n'y échapperont pas. Je demande que les Comités réunis remplissent les fonctions de censeurs des journalistes.

La Société arrête qu'à l'avenir aucun journaliste n'aura le droit de publier ses séances, si préalablement il ne soumet son journal à l'examen des censeurs qu'elle nomme à cet effet 1).

L'expulsion de tous les journalistes du club des Jacoltins, écarta pour longtemps des dicussions du club la question de la liberté de la presse. Jusqu'à la fin de 1793, en effet, on n'y discuta aucune question voisine de celle-là. Mais l'attitude du club à l'égard de la presse apparaît suffisamment dans les

1) Cf. La Société des Jacobins IV, 640—643. Cette séance est extraite du Journal des Jacobins. Bien que l'ironie de l'auteur soit évidente, il n'y a aucun lieu de douter de l'exactitude de ses renseignements, les Jacobins disaient bien eux-mêmes qu'il reproduisait souvent leurs séances mot à mot.

déclamations quotidiennes contre la „presse corruptrice", contre les „journaux perfides", dans la désignation continuelle du Bé- 2)ublicain et du Journal universel d'Audouin, comme les seuls journaux vraiment bons, ainsi que dans les lettres adressées aux sociétés affiliées pour réclamer des mesures toujours plus rigoureuses contre les feuilles en défaveur.

* Chapitre 111.

La Terreur et les journalistes.

Pendant la Terreur, les destinées de la presse se confondent avec le mouvement général de la révolution ; aussi cette période est-elle la plus connue de l'histoire de la presse. C'est un sombre chapitre qui s'ouvre avec elle; on y assiste au lugubre défilé des journalistes vers l'échafaud. Rarement une lueur vient éclairer ce temps de ténèbres; rarement quelques tentatives se font pour s'opposer au règne coërcitif de la censure, — on pourrait même dire qu'il n'en eut qu'une seule d'importance. Mais ces tentatives courageuses méritent que l'on garde leur mémoire. Jusque-là les journalistes n'avaient risqué que l'existence de leurs journaux, ou tout au plus momentanément leur liberté. Désormais une tragique menace plane sur la tête de tous les journalistes, il n'existe plus qu'une peine: la mort.

Pour les chefs du terrorisme la répression des journaux adverses était naturellement un facteur important de leur puissance. Cela n'offrait aucune difficulté, car la presse n'avait plus, en 1793, la fermeté qu'elle avait encore à la fin de 1792. Les journalistes qui au début ne craignaient ni de critiquer ouvertement ni de penser avec indépendance, commencèrent à employer des périphrases, à parler à mots couverts, à ne donner la vérité que par petites parcelles, et cela avec une prudence et une modération que la révolution avait ignorée jusque-là. Bientôt on trouva les allusions mêmes dangereuses, et on les évita. Quand tombèrent les Girondins, la presse fut paralysée, les journaux ne renfermèrent plus que des narrations et des comptes-rendus.

En outre, pour donner une direction voulue à l'opinion, les Jacobins créèrent et subventionnèrent des journaux dévoués à leur cause. Parmi les feuilles jacobines nées après la chute

des Girondins, outre le Journal de la Montagne, rédigé par Laveaux et devenu dès le P"" juin 1793 organe du club des Jacobins ^), nous citerons comme étant les plus répandues: le Journal des liommes libres de tous les pays ou le Répuhlicain -), par René Vatar, la Feuille du salut public, rédigée par Rousselin et Garât ^), V Anti fédéraliste ■*), rédigé par Julien, Payan et Fourcade, et la Soirée du camp "), feuille qui, créée quelques jours avant la mort de Robespierre, sur Tinitiative de Carnot, et destinée aux armées, était de grande importance.

Non seulement le gouvernement de la Terreur aida à la libre circulation de ces journaux, mais encore il prit sous sa protection et soutint les journaux les plus disposés à propager ses idées. Des recherches récentes ont dévoilé que le Comité de salut public avait comme le ministère Roland, et comme plus tard le Directoire, une presse officieuse qu'il subventionnait, et au sein de cette presse un organe spécial '').

Un décret du 2 août avait mis à la disposition du Comité de salut public une somme de 50 millions; il résolut d'employer une partie de cette somme à former l'opinion publique; et dans ce but il décréta secrètement tout d'abord le 3 août qu'un journal serait créé qui aurait pour tâche „de déve- „loppei et de répandre les principes des mœurs républicaines

^) Il fut continué jusqu'au 28 brumaire an III (18 novembre 1794). 4 vol. in-40.

-) Ce journal était un continuateur du Républicain dont on a parlé plus haut. Il conserva ce nom du 29 juin 1793 au 23 germinal an VI (12 avril 1798). 6 vol. in-40.

3) Ce journal naquit le 1er juillet 1793 et eut en tout 273 n:os.

•*) L' Antifédéraliste ou le Correspondent des sociétés populaires et des armées du 26 sept. 1793 au 30 nivôse an II (19 janvier 1794) 2 séries in-40.

^) 2 thermidor — 10 fructidor an II (20 juillet —27 août 1794) 39 n:os in-80.

•*) M. Aulard a trouvé aux Archives nationales des documents qui mettent ce fait hors de doute. Il a publié le résultat de sa trouvaille dans un petit article : La presse officieuse pendant la Terreur (Etudes et leçons 1ère série p. 227 — 240). C'est un fait que personne n'eût soupçonné sans ces documents.

„et de la liberté, d'exciter le courage des Français contre l'en- „nemi extérieur, de les prémunir contre la politique et l'intrigue „des gouvernements étrangers et démasquer les conspirateurs". Cependant, pour ne pas éveiller l'attention, on décida qu'on ne créerait pas un journal nouveau mais qu'on en transformerait un de ceux qui existaient déjà. Le choix tomba sur la feuille de Rousselin, qui devint réellement dès le 9 août l'organe officieux du Comité de salut public. Elle parut sous le titre de Feuille de salut puhlic, rédigée jjar une société de gens de lettres patriotes, et avec l'épigraphe suivante: „ Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'Etat: Peu importe! tout est perdu". Le Comité de salut public fit naturellement tout son possible pour que le journal dissimulât son caractère officieux, et craignant que le nom même de cette feuille ne fît naître des soupçons, il publia le 12 germinal an II une interdiction à tout journal de s'intituler „salut public", nom que le Comité se réservait à lui-même. Roussillon changea le titre de son journal en celui de Journal de la République ^).

Cependant, comme il a été dit, ce journal ne fut pas le seul que soutînt le Comité de salut public; sous forme d'abonnement à 600 exemplaires de chacune des feuilles, il subventionna encore: le Moniteur, qui reçut la grosse somme de 50,000 fr. par an, mais à la condition expresse que la subvention serait supprimée dès que le Moniteur „ cesserait d'être com- „posé dans le sens de la révolution républicaine et dans les «principes de la liberté et de l'égalité"; le Journal universel, ï Anti-fédéraliste, le Fcre-Duchcne, le Journal des hommes libres. Nous citerons ici encore trois petits journaux: la Feuille du cultivateur ^) par Dubois, Broussonnet, Lefebvre et Parmentier, le Républicain français et la Soirée du camp, qui avait aussi un caractère tout à fait officieux. Ce fut avec le soin le plus minutieux que le Comité veilla à ce que rien d'insolite ne fût inséré dans ceS journaux, on craignait surtout que le Moniteur qui avait varié à tous les vents ne commît

1) Il conserva son rôle officieux jusqu'au 13 fructidor an II. Il fut publié jusqu'au 20 ventôse an III.

-) 6 octobre 1790—12 ventôse an VI {Ratin: Bibliographie p. 65).

quelque faute, et on lui faisait des observations pour les moindres bagatelles où l'on croyait discerner un écart des bons principes ^).

Le procès contre les Girondins, commencé le 24 octobre et fini le 31, est trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'analyser ici. On sait aussi bien que parmi les crimes imputés à quelques-uns d'entre eux, celui d'avoir, par leurs journaux, provoqué des troubles et excité à l'incivisme, était l'un des premiers cités. Le 31 octobre, les journalistes suivants des plus connus de la révolution moururent sur l'échafaud : Brissot, Gorsas et Carra -).

Environ un mois après la mort de Brissot, Girey-Dupré suivit son maître sur l'échafaud. Le 21 novembre 1793 il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. Dans l'accusation portée contre lui il était dit entre autres: „que le nommé Glrey- „Dupré était lié de la plus étroite amitié avec Brissot, le „chef odieux des conspirateurs; qu'il est ae notoriété publique „que depuis longtemps Girey-Dupré lui avait vendu sa plume „vénale et trempé dans le fiel de la corruption et de l'imposture „pour induire en erreur nos frères des départements, les indis- „ poser contre Paris etc. etc. Le jugement conclut à la peine de mort qu'on exécuta le jour même à 3 heures. Girey n'avait alors que 24 ans •^).

Il était naturel que pendant ce temps d'oppression une presse anti-jacobine ne pouvait pas exister. Pourtant, comme il est déjà dit, il y a des exemples d'opposition à annoter. Déjà avant la chute de la Gironde, dès le 10 mai 1793, un certain Roch Marcandier commençait à publier un petit journal dans le style du Père Duchêne intitulé Le véritable ami du peuple ^), qui s'opposait courageusement au régime existant.

1) Cf. là-dessus Aulard: art. cit.

-) Cf. pour le procès des Girondins le Bulletin du tribunal criminel 2ème série, p. 64 et 133.

^) Cf. le Bidletin du tribunal criminel 2ènie série p. 386 et suiv.

■•) M. TiAirneux (Bibliographie II, N:o 10933) mentionne à tort cette feuille comme paraissant du 10 mai — 28 juin 1794. En réalité elle parut entre ces deux dates de l'année 1793.

Ce Marcandier, qui était réellement typographe, mais avait été quelque temps secrétaire de Camille Desmoulins et qui avait publié au commencement de 1793 un pamphlet violent contre Danton, Camille et Panis ^), ne se distinguait ni par son intelligence, ni par son talent d'écrivain. Aussi son journal n'attirait-il l'attention que pour la violence excessive de son style et pour le courage intrépide avec lequel il attaquait le despotisme de Robespierre. On peut dire que son journal n'était guère autre chose qu'un acte courageux.

Bien qu'il sût que les regards des Jacobins étaient fixés sur lui, il continuait aussi courageusement à flétrir „le comité de malheur public", „les hommes de proie" et les „ paillasses de la Montagne". Mais cela ne pouvait pas durer longtemps, le 28 juin ce journal dut cesser de paraître et Marcandier fut obligé de se cacher pour se soustraire aux vengeances de Robespierre.

Le terrorisme gagnait toujours du terrain, et pendant plusieurs mois aucune voix ne s'était élevée pour en enrayer la marche. C'est alors que, le 25 novembre, Camille Desmoulins publia le premier numéro de son Vieux Cordelier, «journal rédigé par Camille Desmoulins, député à la Convention et doyen des Jacobins 2)". Cette désignation précise des titres du rédacteur était en soi-même, jointe à la dévise „Vivre libre ou mourir", un défi jeté au régime existant. Le contenu du journal n'était pas moins provocateur. Le premier numéro n'était pas sans doute une attaque directe contre le terrorisme, moins encore contre Robespierre, mais il contenait des passages hardis, écrits sur un ton auquel on n'était plus habitué.

Tout d'abord il hasarda une critique du club des Jacobins, indiquant que depuis quelque temps un nombre inquiétant de „faux frères" s'y étaient glissés; ensuite, comparant la liberté de la presse anglaise à ce qu'avait été la presse en

1) Cette publication avait pour titre : Histoire des hommes de proie ou les crimes du comité' de surveillance et les accusait des massacres de septembre.

2) 25 novembre— 24 février, 7 n:os in-8*^.

France et à ce qu'elle était alors, il attaqua en termes énergiques, pas directement sans doute, mais de façon assez claire, ceux qui dans sa patrie voulaient la limiter.

Nous nous moquions il y a un an, disait-il, avec grande raison de la prétendue liberté des Anglais, qui n'ont pas la liberté indéfinie de la presse; et cependant quel homme de bonne foi osera comparer aujourd'hui la France à l'Angleterre pour la liberté de la presse? Voyez avec quelle hardiesse le Morning Chronicle attaque Pitt et les opérations de la guerre! Quel est le journaliste en France qui osât relever les bévues de nos Comités, et des généraux et des Jacobins et des ministres et de la Commune, comme l'opposition relève celles du ministre britannique? Et moi. Français, moi, Camille Desmoulins, je ne serais pas aussi libre qu'un journaliste anglais! Je m'indigne à cette idée. Qu'on ne dise pas que nous sommes en révolution, et qu'il faut suspendre la liberté de la presse pendant la révolution. Est-ce que l'Angleterre, est-ce que toute l'Europe n'est pas aussi en état de révolution. Les principes de la liberté de la presse, sont-ils moins sacrés à Paris qu'à Londres, où Pitt doit avoir une si grande peur de la lumière? Je l'ai dit il y a cinq ans, ce sont les fripons qui craignent les réverbères. Est-ce que lorsque, d'une part, la servitude et la vénalité tiendront la plume, et de l'autre la liberté et la vertu, il peut y avoir le moindre danger que le peuple, juge dans ce combat, puisse passer du côté de l'esclavage? Quelle injure ce serait faire à la raison humaine, que de l'appréhender! Est-ce que la raison peut craindre le duel de la sottise? Je le répète, il n'y a que les contre-révolutionnaires, il n'y a que les traîtres, il n'y a que Pitt, qui puissent avoir intérêt à défendre en France la liberté, même indéfinie de la presse; et la liberté, la vérité, ne peuvent jamais craindre l'écritoire de la servitude et du mensonge.

Ce début montrait suffisamment que Camille se proposait de parler franchement, et comme il disait lui-même à ses lecteurs qu'il avait la main pleine de vérités et qu'il en laisserait échapper assez pour sauver la France et la République, on ne doit pas s'étonner de la tempête que ce premier numéro de son journal souleva au milieu du silence de la censure et du terrorisme. Bien qu'il n'eût rien de blessant pour Robespierre, n'ayant sur son compte que flatteries et éloges, celui-ci s'inquiéta néanmoins et il exigea que Camille lui soumît ses numéros avant de les faire paraître. Aussi sur le second numéro du Vieux Cordelier, on pouvait voir des traces évidentes

de la censure: il ne renfermait absolument rien qui pût choquer les coryphées du terrorisme.

Le n:o 3, paru quelques jours après, est plus intéressant que tout autre numéro de ce journal. Camille y attaqua le terrorisme et la loi des suspects de Robespierre, — sinon tout à fait ouvertement cette fois non plus, du moins sous un déguisement que chacun pouvait facilement pénétrer. Il y donna des traductions de divers morceaux de Tacite, par lesquels il entendait montrer les avantages de la république sur le despotisme, mais on ne pouvait s'y tromper; sous les traits des empereurs romains tout le monde reconnaissait, ou devinait au moins, les coryphées du terrorisme.

Ces commentaires de Tacite étaient suivis de ce passage:

Si un lion empereur avait eu une cour et une garde prétorienne de tigres et de panthères, ils n'eussent pas mis plus de personnes en pièces que les délateurs, les affranchis, les empoisonneurs et les coupe-jarrets des Césars; car la cruauté causée par la faim, cesse avec la faim, au lieu que la cruauté causée par la crainte, la cupidité et les soupçons des tyrans, n'a point de bornes.

Personne ne se méprit sur les personnalités que visait Camille, ni ceux qui étaient las de la tyrannie, ni les tyrans eux-mêmes. „ Hélas, dit Hatin ^), ceux qui se reconnurent ne songèrent pas à se corriger, mais à se venger." Les numéros suivants étaient écrits à peu près dans le même style, le n:o 4 renfermait des passages tout à fait éloquents, ainsi sa dithyrambe à la liberté est parmi les plus beaux que Camille ait écrits.

Après avoir blâmé ceux qui croient que la liberté, comme l'enfance, a besoin de passer par les pleurs pour arriver à l'âge miîr, et ceux qui aiment la liberté superficiellement, de nom, il dit:

Non, la liberté, cette liberté descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons: la liberté c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice. Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux

1) Historié V, 455.

cent mille citoyens que vous appelez suspects; car dans la déclaration des droits, il n'y a pas de maison de suspicion, il n'y- a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prison, mais l'accusateur public, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République, ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y eut-il une plus grande folie? ^).

Ces citations suffisent pour montrer combien l'esprU qui régnait dans ce journal, et les mots mêmes dans lesquels il était conçu, durent nécessairement frapper -et révolter les chefs du jacobinisme. Les numéros suivants étaient plus personnels, les attaques y étaient plus directes, mais le style et l'éloquence plus faibles. Le dernier, le n:o 7. est le seul qui attaquât directement Robespierre et surtout son opposition à la liberté de la presse, mais ce numéro ne vit jamais le jour, le manuscrit en resta deux mois sur la table de Camille et y était encore au moment de son arrestation -).

On peut s'imaginer la sensation que le Vieux Ccrdelier dut faire au club des Jacobins. Le 21 décembre un membre, Nicole, dénonça Camille pour avoir fait un libelle avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires. „ Camille Des- „moulins frise depuis longtemps la guillotine", disait-il, et il insistait sur la radiation de Camille du sein de la Société. Mais son projet ne fut pas adopté alors, on le renvoya aux Comités d'épurement et de présentation. Cependant, un moment après, Hébert demande la parole et accusant à son tour Camille Desmoulins de s'être occupé, dans son journal, à tourner en ridicule les patriotes ^), il concluait à la nécessite de chasser du club Camille Desmoulins et plusieurs autres membres. Parmi ces autres, celui qui avait surtout éveillé le mécontentement du club était Philippeaux, que l'on accusait d'avoir écrit un pamphlet où il prenait la défense des généraux aristo-

1) Tous ces extraits sont tirés du Vieux Cordelier, édition Matton, de 1834.

2) Hntin: Histoire V, 466.

3) Surtout les premiers numéros du Vieux Cordelier contenaient de graves accusations contre Hébert. .

crates de la Vendée, qu'on avait destitués. Leur radiation ne fut pourtant pas décidée, parcequ'on ne voulut pas les juger sans les avoir entendus, et ils furent appelés à se justifier le lendemain devant l'assemblée. Mais le lendemain, lorsqu'ils se présentèrent au club ^), une commission de cinq membres fut chargée d'examiner leur cause.

Cependant la commission tardait à communiquer sa décision, et le club ne manqua pas d'en témoigner son mécontentement à plusieurs reprises; entre autres, le 31 décembre plusieurs membres insistèrent sur la radiation inéluctable des accusés, et le 2 janvier on résolut de supprimer la commission nommée et d'obliger les accusés à comparaître en personne devant le club pour se justifier^).

Le 5 janvier cette question revint au club. Après avoir accusé Philippeaux d'avoir été, par l'écrit qu'il avait publié, l'occasion sinon la cause des divisions qui avaient éclaté depuis parmi les patriotes, Collot d'Herbois s'adressa à Camille avec son accusation :

Parlons maintenant, disait-il, d'un autre ouvrage qui a prêté des armes aux aristocrates; c'est l'ouvrage de Camille Desmoulins, dont je vis le troisième numéro à mon retour. Cet ouvrage n'est pas avoué par nous, et c'est déjà pour lui un assez grand malheur. Camille Desmoulins a professé des principes qui n'étaient pas les vôtres; mais il est à vous. Distinguez-le de son ouvrage, et enchaînez-le plus que jamais parmi vous; qu'il oublie ces débauches d'esprit qu'il a faites avec les aristocrates; il a trop bien servi la révolution, je n'oublierai pas la France libre, le Procureur yene'ral de li Lant.rne et quelquechose de mieux qu'il a oublié peut-être, un ouvrage dont il composa les premières feuilles au coin de la rue de Tournon, et qu'il lisait aux patriotes. — — —

Les aristocrates ont prononcé que Camille Desmoulins serait chassé des Jacobins; qu'il n'en soit rien; la Société jugera dans sa sagesse ce qu'elle doit faire; mais n'oublions pas ce qu'a fait pour le bien public un vieux patriote.

1) Camille n'était pas présent.

2) Dans cette séance un membre du club dénonça un petit journal: VAtiti-hri'^ <>ti.,i, comme ayant contenu des propos calomnieux sur le club des Jacobins. (La Société des Jacobins V. 589).

Après une discussion très personnelle entre Hébert, qui se croyait injustement inculpé dans le Vieux Cordelier, et Camille, qui donnait des preuves évidentes de ce qu'il avait dit, l'assemblée décida à entendre le lendemain Philippeaux. Mais comme dans la séance suivante, Philippeaux ne se présentait pas, on décida de substituer à sa cause celle de Camille Desmoulins et des autres. Camille est absent au début, paraît ensuite et monte à la tribune pour se disculper. Il déclare qu'il ne sait pas ce qu'on lui reproche, ne s'étant pas trouvé au club au moment où il y fut dénoncé. Du reste il invite les citoyens à puiser dans les exemplaires de son journal les réponses à toutes les dénonciations. 'Un membre demande que Camille se justifie sur les éloges qu'il a donnés à Philippeaux. Camille avoue lui-même qu'après avoir lu le livre de Philippeaux il a cru de bonne foi tout ce que celui-ci a consigné dans son mémoire sur la Vendée. Plus tard il a vu qu'il a été trompé. Mais il est trop tard pour toutes les justifications. Robespierre se prononce et l'on comprend que l'heure de Camille a sonné.

Robespierre: Camille Desmoulins a fait paraîte un nouveau numéro de son journal, dans lequel les aristocrates trouvent leur consolation; ils vont en envoyer des milliers dans tous les départements pour donner aux aristocrates de tous les départements la première lueur d'espérance qu'ils aient eue, depuis que le peuple a proscrit ces libelles impurs, sortis des cabinets de Roland et de ses soudoyés. Desmoulins n'est pas digne de la sévérité que certaines personnes ont provoqué contre lui; je pense même qu'il est contraire à la liberté de paraître avoir besoin de le punir comme les grands coupables. Il est aussi dangereux de le regarder dans la classe des conspirateurs, que de pardonner à ses libelles remplis de blasphèmes contre-révolutionnaires. Il a prétendu que ses numéros étaient justifiés par la traduction de quelques passages de Tacite qu'il y a fait entrer. Je lui demande si ces passages de Tacite, qui sans doute était plus politique que lui, ne sont pas sous sa plume autant de satires piquantes du gouvernement actuel et de la Convention! Je lui demande si les aristocrates ont jamais acheté avec tant d'empressement les traductions de Tacite, qu'ils ont acheté les passages de Tacite, que Camille avait recueillis de telle sorte qu'ils devenaient des armes entre les mains des ennemis de la liberté. — — —

Je finis en demandant que ses numéros soient traités comme les aris-

tocrates qui les achètent, avec le mépris que méritent les blasphèmes qu'ils contiennent: je propose à la Société de les brûler au milieu de la salle.

Le discours de Robespierre a été interrompu par des éclats de rire et par les applaudissements les plus vifs. Quand il a fini Camille se lève. «Robespierre a bien voulu me faire „des reproches avec le langage de l'amitié, dit-il; je suis „ disposé de lui répondre sur le même ton à toutes ses propo- „sitions. Je commencerai par la première ligne. Robespierre „a dit qu'il fallait brîiler mes numéros; je lui répondrai, comme „ Rousseau: Brûler n'est pas répondre". — „Eh bien, s'écrie ..Robespierre, je rétracte ma dernière motion! Je demande „que les numéros de Camille ne soient pas brûlés, mais qu'on ,.y réponde. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie! .,Que la Société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'ob- „stine à soutenir ses diatribes et ses principes dangereux", et il demande que les numéros de Camille soient lus à la tribune: ..s'il se trouvent des individus, dit-il, qui défendent ses ..principes, ils seront écoutés, mais il se trouvera des patriotes „pour leur répondre!"

Camille Desmoulins: Mais. Robespierre, je ne te conçois pas. Comment peux-tu dire qu'il n'y ait que des aristocrates qui lisent ma feuille? La Convention, la Montagne ont lu le Vieux Cordelier, la Convention, la Montagne ne sont donc composée que d'aristocrates? Tu me condamnes ici, mais n'ai-je pas été chez toi? ne t'ai-je pas lu mes numéros en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes avis, et de me tracer le chemin que je devais tenir?

Robespierre: Tu ne m'as pas montré tous tes numéros, je n'en ai vu qu'un ou deux. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres, on aurait dit que je les avais dictés.

Danton: Camille ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui faire. Citoyens, que la justice et le sang-froid président toujours à vos décisions. En jugeant Desmoulins, prenez garde de porter un coup trop funeste à la liberté de la presse.

Le même jour on lit le n:o 4 du Vieux Cordelier, et cette lecture est accompagnée de beaucoup de murmures de désapprobation de la part du club, le lendemain on lit de nouveau le n:o 3. La lecture du n:o 5 est empêchée par Robespierre, qui trouve qu'on ne devrait pas tant s'occuper d'affaires personnelles.

Deux jours plus tard, le 21 nivôse, on insiste de nouveau, à l'assemblée, sur la radiation définitive de Camille, mais c'est encore une fois Robespierre qui l'empêche, il demande d'attendre que la cause des autres soit entendue. L'attitude que prenait Robespierre en défendant Camille Desmoulins, peut à peine être considérée comme une disposition favorable à son égard, au contraire, car en disant, le 19 nivôse, que «l'opinion doit déjà être faite sur Camille," il montrait bien qu'aucun retour ne lui était plus possible ^).

Le club des Cordeliers fut plus radical, vu que c'était justement ses meneurs, les Hébertistes, que Camille avait attaqués le plus ouvertement; le 19 nivôse il résolut que Camille, Fabre d'Eglantine et Philippeaux avaient perdu la confiance de la société, les raya et envoya cette résolution au club des Jacobins -).

Le 2 avril (13 germinal) commença le procès contre les Dantonistes et trois jours plus tard ils furent conduits à l'échafaud. Parmi les papiers trouvés après le 9 thermidor chez Robespierre et dont Courtois donna un rapport, il y en avait un sur lequel était écrit: „ Camille, guillotiné pour avoir commenté Tacite" ^).

Quelques jours avant Camille, le 24 mars, le rédacteur du Père-Duchêne, Hébert, avait subi la même destinée.

Parmi les journalistes morts sur l'échafaud, il faut nommer aussi l'un des premiers dont nous ayons parlé ici, — Linguet. Linguet ne s'était guère fait remarquer pendant la révolution, et l'on ignore par quelle raison les yeux de Robespierre étaient tombés sur lui. On dit de lui qu'il attendait avec impatience le moment de paraître devant le redoutable tribunal; il se faisait une fête, disait-il à ses compagnons de captivité, de dévoiler la sottise et l'atrocité de ses ennemis. Mais il n'avait plus affaire aux tribunaux de l'ancien régime; on ne voulut même

1) Cf. pour cette affaire la Société des Jacobins V, 569—608.

-) Gallois: Histoire des journaux II, 71. Le 6 pluviôse (25 janv. 94) la société ci-devant des Gobelins annonça aussi que Camille Desmoulins avait perdu sa confiance. (La Société des Jacobins V, 621).

3) Haiin: Histoire V, 455.

pas entendre sa défense. „Ce ne sont pas des juges", dit-il tristement en rentrant dans sa prison; ..ce sont des tigres". Il fut jugé sans avoir été entendu, „pour avoir encensé les „ despotes de Vienne et de Londres" ^).

Milscent aussi, qui avait été si longtemps le journaliste favori des Jacobins, éprouva le même sort le 7 prairial -).

Le 12 juillet 1793 (24 messidor an II) Marcandier, qui s'était tenu caché plus d'un an, monta sur l'échafaud avec sa femme. Marcandier était accusé d'avoir été l'un des principaux meneurs fédéralistes et d'avoir imprimé dans son journal que la Convention n'était plus qu'un noyau de sédition, un conciliabule d'anarchistes, etc. etc. et sa femme d'avoir colporté et vendu les écrits de son mari '^).

Le dernier journaliste guillotiné fut André Chénier, mort sur l'échafaud le 25 juillet (7 thermidor). Il avait montré, à toutes les phases de la révolution, un courage intrépide, il avait lutté pour la justice et pour la liberté, et l'on inventa contre lui des crimes imaginaires à raison desquelles il fut condamné à mort ■^).

Deux jours après Robespierre fut renversé. La réaction qui fit son entrée après sa mort, amena pour la presse un régime entièrement nouveau.

') Cf. l'article de Funck-Brentano dans la Grande Encyclopédie. ''^) Liste des condamnés.

^) Cf. Bûchez et Roux: Historié parlementaire XVII, 181. '') Cf. entre autres l'article de M. Tourneux dans la Grande Encyclopédie.

Table des matières.

Introduction. Le régime de la ^wesse avant la révolution p. 1 — 37.

Les premiers journaux: la Gazette, le Journal des savants, le Me^-cure. Ils ont de nombreux successeurs. — Deux circonstances empêchent les journaux de parvenir à l'indépendance: les privilèges et la censure. Différentes espèces de privilèges. Privilège de la Gazette. La presse littéraire et la petite presse renversent les privilèges. Les lois sur la presse. Censeurs. — Une grande confusion règne dans l'administration et la juridiction de la presse. Le Parlement de Paris témoigne d'un grand zèle dans la poursuite d'écrits subversifs. Peines. Journaux poursuivis. — Journaux qui luttent contre la censure: Courrier de l'Europe, Annales politiques et litte'ralres, Nouvelles eccle'siastiques, Nouvelles à la main. — A mesure qu'on approche de la révolution il arrive plus fréquemment qu'on élude les lois. L'administration de Malesherbes. Son Me'moire sur la librairie. Les Re'fiexions sur les avantages de la liberté' d'écrire par l'Abbé Morellet. Les philosophes et la liberté de la presse. — La censure existe toujours et empêche le développement du journalisme.

Livre I. La période de la liberté illimitée (1789 — 10 août 1792) p. 39—217.

Chap. I. Précurseurs p. 41 — 74.

L'année 1788 fait époque dans l'histoire de la liberté de la presse. L'arrêt du Conseil d'Etat du 5 juillet. Il s'ensuit une écrivaillerie énorme. — Ceux qui écrivent en faveur de la liberté de la presse : Mirabeau, Malesherbes et d'autres. Manque de systèmes. — Le ton des grands journaux change, de nouveaux petits journaux plus libres se créent. -- C'est dans les cahiers qu'on voit le mieux combien les réclamations de la liberté de la presse sont générales. Clergé. Noblesse. Tiers état. — Le gouvernement réclame à diverses occasions la liberté légale de la presse.

Chap. II. Naissance de la presse politique p. 75 — 108.

Le journalisme apparaît. Les premiers journaux libres: le Patriote français, les Etats généraux. — Le gouvernement oppose des obstacles à la publication des journaux. Arrêts du Conseil d'Etat des 6 et 7 mai 1789. Protestations contre ces arrêts. Les journaux défient les

entraves. — Une grande presse politique prend naissance. Journaux révolutionnaires. Journaux royalistes. Journaux qui se placent entre les partis.

— La liberté de la presse est illimitée. Les journalistes défendent cette liberté. — Colportage. Affichage. — Les vieilles formalités restent. On s'y oppose. — La presse influe sur les événements. Elle change avec la marche de la révolution. Le sens de liberté de la presse subit aussi une transformation. — La liberté dégénère en licence. Manque de lois et de garantie légale. Toutes les autorités se mêlent dans les affaires de presse.

Chap. III. La question de la presse à V Assemblée nationale p. 109 — 153.

L'Assemblée nationale montre une grande irrésolution dans les questions de presse. — La rédaction de l'article de la déclaration des droits concernant la liberté de la presse. — La droite, Malouet en tête, s'oppose à la licence de la presse. — Petites dénonciations. — Propositions censurelles à l'Assemblée. L'indignation qu'elles éveillent. — Le 20 janvier 1790 Sieyès présente un projet de loi sur la presse. Analyse de cette loi. Elle est jugée impossible. Oppositions dans la presse. — Le 31 juillet Malouet dénonce le C'en est fait de nous de Marat et un numéro du journal de Camille Desmoulins. Cette affaire montre l'indécision de l'Assemblée. L'opinion de la presse là-dessus. — Essais d'arrêter les progrès du journalisme par voie économique. — Le 18 juillet 1791 l'Assemblée adopte une loi contre ceux qui provoquent au meurtre et au pillage. — Le 22 et 23 août on discute les articles de la constitution concernant la presse. La législation de 1791 adopte les points de vue qu'on avait rejetés en 1790.

— Beugnot dénonce Marat le 3 mai 1792. — Une tendance répressive se montre dans l'Assemblée.

Chap. l'y. La municipalité de Paris et les journaux p. 154-192.

Le 14 juillet les électeurs de Paris proclament la liberté de parler et d'écrire. — La municipalité prend des mesures répressives. — Décrets relatifs aux colporteurs: 27 et 31 juillet, 2 août et 1er septembre. Un censeur est nommé pour les caricatures le 31 juillet. Brochures qui blâment ces mesures. — La municipalité se tourne contre la presse radicale. Dénonciations de Y Ami du peuple. — Le 30 septembre elle supprime toutes permissions pour les journaux. — Lutte entre la municipalité et Marat: 4 octobre dénonciation de Joly, 8 octobre décret de prise de corps. Les Cordeliers prennent la défense de Marat. — Décrets concernant les colporteurs: 8 et 27 octobre. Règlement pour les colporteurs de la fin de décembre. — Marat reprend son journal le 5 novembre. Expéditions contre lui à main armée le 10 et 22 janvier 1790. Dénonciation de Boucher

d'Argis, 15 janvier. — Autres journaux dénoncés: Les Actes des Apôtres, les Sottises de la semaine. — Affaire de VOrateur du peuple, 12 juin. — Expédition de la police contre V Ami et l'Orateur du peuple, 14 décembre.

— Les incidents du Champ de Mars et les journalistes. — Le 27 juillet 1791 le tribunal de police défend toute colportation de V Ami et de VOrateur du peuple. — Les commissaires de police et la presse.

Chap. V. Le cliih des Jacobins et la liberté de la p7'esse p. 193 — 205.

Le 9 mai 1791 Robespierre prononce au club un grand discours en faveur de la liberté illimitée de la presse. — Les Jacobins veulent la liberté de la presse uniquement pour leur usage. — Diverses discussions au club.

— Le 22 août on discute les articles de presse de la constitution. — Le 28 août le club décide d'ouvrir une souscription en faveur de VAmi des citoyens contre le Chant du coq. — Par des lettres circulaires le club dirige les sociétés affiliées. Il décide quels journaux elles doivent approuver. — Le 12 juillet un journaliste, Marta, est expulsé du club. Cet événement est le premier pas vers une censure très nette.

Chap. VI. Le public et la liberté de la iwesse p. 206

Le public est en général en faveur de la liberté de la presse. Pourtant on découvre une opposition contre les excès des journaux. — Brochures qui attestent cette opposition. — Les habitués des cafés et leurs autodafés.

— Plaintes dans les journaux. — Procès contre les journaux.

Livre II. La presse au service des partis (10 août 1792—9 thermidor an II) p. 219—280.

Chap. I. La lutte emtre la Montagne et la Gironde et la liberté de la presse p. 221 — 253.

La Commune de Paris met fin à la presse royaliste. Procès et mort de du Rozoy, le 29 août. — La Commune se tourne contre la presse girondine. Affaire Girey-Dupré, 28 août. — Nouveaux journaux. — Une lutte violente s'engage entre la presse jacobine et la presse girondine. Elle coïncide avec la lutte entre la Commune et la Convention. Grâce à elle la liberté de la presse ne succombe pas. -- L'avènement de la Convention fait triompher la presse girondine. Roland et son bureau d'esprit. Marat dénoncé à la Convention le 25 septembre. — Le 27 et 30 octobre on discute un projet de loi contre la provocation au meurtre et à la sédition. Il n'est pas accepté. — Affaire Charles Villette. — Les rédacteurs de Y Avertisseur et du Journal français arrêtés. — Après la mort du roi la presse girondine perd son pouvoir. La Convention prononce un décret

d'accusation de Marat le 26 février. Marat est acquitté. — On s'acharne de plus en plus contre les journalistes. Fermeture des loges des journalistes à la Convention, 8 mars. Le 9 mars l'imprimerie de Corsas est dépouillée. Les 9 et 21 mars on publie des décrets sur la nécessité d'opter entre la qualité de journaliste et de membre de la Convention. Le 2 avril cette décision est supprimée. — Le 29 mars la Convention adopte une loi qui statue la peine de mort contre ceux qui par leurs écrits favorisent le rétablissement de la royauté ou provoquent au meurtre et au pillage. Affaire Girey-Dupré, 8 mai. — Le 21 mai les Girondins ordonnent l'arrestation d'Hébert. Il est mis en liberté. Fin du pouvoir des Girondins. — La Constitution de 1793.

Chap. II. Le clith des Jacobins et la liberté de la presse p. 254 — 268.

Au club des Jacobins on prépare la censure. — Les Jacobins invoquent la liberté de la presse pour leurs membres, pour Marat. — Ils prennent des mesures de censure. Brissot est dénoncé au club le 23 septembre 1792. Le 10 octobre on décide sa radiation. — Le 25 novembre on brûle au club un écrit mal noté. — Le 26 on expulse Louvet, Roland et Girey-Dupré. — Le 21 décembre Défiers est chassé. — Le 4 janvier 1793 tous les journalistes sont expulsés du club et la censure est adoptée.

Chap. III. La Terreur et les journalistes p. 269 — 280.

Le gouvernement jacobin subventionne une presse à sa dévotion. Son organe officieux : Feuille du salut public. — Les Jacobins se vengent sur les journalistes ennemis. Mort de Brissot, Carra, Corsas. Mort de Girey-Dupré. — L'opposition. Marcandier et Le véritable ami du peuple. Le Vieux Cordelier. On dénonce cette feuille au club. Mort de Camille. — Autres journalistes guillotinés. — Le 9 thermidor amène pour la presse un régime nouveau.

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