Chapitre I
La lutte entre la Montagne et la Gironde et la liberté de la presse.
Pendant les luttes intestines que le 10 août 1792 amena, et qui durèrent jusqu'à la chute de la Gironde, le régime de de la presse entre dans une nouvelle phase qu'il va garder jusqu'au 9 thermidor an II (27 juillet 1794). La presse se met pendant toute cette période au service des partis, qui ne revendiquent sa liberté que dans la mesure où elle peut assurer leur suprématie. Le 10 août entraîna l'anéantissement immédiat des journaux royalistes. Mais alors, au sein même de la presse révolutionnaire, éclata une lutte violente entre les deux factions qui se disputaient le pouvoir. Cette lutte commence par être une phase du combat politique, mais peu à peu n'en est plus que l'écho, et s'arrête enfin, étouffée par le grondement sourd de la guillotine. Pendant cette période, plus que pour les précédentes, l'histoire de la presse est subordonnée à l'histoire de la révolution, soit parceque les événements qui se déroulèrent, mirent sur toute chose leur puissante empreinte, soit parceque la plupart des journalistes marquants de cette époque eurent une action décisive sur les destinées de la France.
Pour assurer son pouvoir après la victoire du 10 août, la Commune de Paris se servit de tous les moyens qui s'offraient. L'un des plus à sa portée était naturellement de mettre fin à toute la presse royaliste, et les hommes qui furent au pouvoir ne tardèrent pas à y avoir recours. Le 12 août, la Commune nomma dans ce but trois commissaires qui eurent à se rendre à l'administration des postes pour arrêter la circulation des journaux aristocrates : VAmi du Roi, la Gazette de Paris, le Journal de la Cour et de la Ville, le Mercure de
France, la Gazette universelle, la Feuille du joiir ^) et Vlndicateur ^). Les auteurs et les imprimeurs de ces feuilles furent arrêtés et la Commune s'empara de leurs caractères, de leurs presses et de leurs instruments, qui furent ensuite distribués aux journalistes „ patriotes" ^). Marat eut plusieurs presses, Corsas eut celles qui avaient servi à imprimer l'Ami du Roi *). Le lendemain le directeur de la Gazette de Paris, du Rozoy, fut arrêté; des scellés furent opposés sur ses papiers et du Rozoy fut appelé à se justifier devant la Commune. Quant aux autres journalistes aristocrates, leurs papiers furent envoyés au comité de surveillance pour être examinés ').
La voie que la Commune de Paris avait frayée, fut bientôt suivie par les autres assemblées des communes. Ainsi, la municipalité de Passy-les-Paris publia quelques jours après, le 15 août, un ordre au service de poste de la barrière de Versailles d'arrêter tous les colporteurs qui vendaient quelqu'une des feuilles prohibées, le 12, par la Commune de Paris ^).
La Commune de Paris continua aussi elle-même à prendre des mesures dans le même seris. Le 15 août, Gilles, directeur de l'imprimerie du Postillon de la Guerre '^), fut mandé à la barre et des scellés furent apposés à ses papiers ^).
1) 1er décembre— 10 août 1792, par Parison, 11 vol, in-S^. Journal quotidien en apparence exclusivement consacré aux annonces, et qui avait prétendu n'être qu'impartial.
2) V Indicateur ou Journal des causes et des effets, 20 mai — 9 août 1792, 82 n:os in-40. Selon Tourneux (Bibliographie II, 10766), ce journal fut rédigé ou au moins inspiré par Adrien Duport.
3) Tourneux: Procès-verbaux de la Commune de Paris p. 14. Hatin nomme, parmi les feuilles arrêtées, encore le Journal royaliste (Histoire IV, 320).
4) Hatin: Histoire IV, 321.
5) Procès-verbaux de la Commune, p. 19 et 22.
6) Ibid. p. 164. Ici est aussi nommé le Journal royaliste.
'') 26 avril— 12 août 1792, 125 n. in-40, rédigé par Langlois, Lunier et d'autres.
8) Les poursuites auxquelles était exposé Gilles, n'eurent pas grand effet, le journal changea seulement son nom en celui de Gazette générale de l'Europe et parut de nouveau après le 20 août 1792 (Cf. Tourneux: Bibliographie II, n:o 10756).
Le lendemain Anisson Duperron, directeur de l'imprimerie royale, fut mis en arrestation et un membre de la Commune proposa que les presses de cette imprimerie fussent employées pour la Commune: „ devenues nationales, disait-il, ces presses „ réparent tout le mal qu'elles ont fait étant royales" '). Ce même jour encore un mandat d'amener fut décerné contre un libraire et l'imprimeur d'une petite affiche intitulée: Les Dangers de la Victoire. Le 28 août la Commune de Paris lança contre Adrien Duport un mandat d'arrêt, à raison de sa collaboration à V Indicateur, dont elle avait, dans sa séance du 12 août voté la suppression et fait saisir les presses -).
Mais la Commune ne se contenta pas d'arrêter les journalistes; l'un d'eux, du Rozoy, fut même traduit, le 29 août, devant le nouveau tribunal criminel, établi après le 10 août. Du Rozoy était accusé d"avoir été en correspondance avec les émigrés, de leur avoir envoyé des secours pécuniaires, et d'avoir voulu, par son journal, provoquer la guerre civile. Malgré ses protestations d'innocence il fut condamné à mort. L'accusé qui, durant toute sa vie, avait montré peu de courage et de fermeté de caractère, écouta le prononcé de son jugement avec un calme inattendu et une grande dignité. A 9 heures du soir le jugement fut exécuté à la lueur de flambeaux ^)'
Quelque temps après, le 3 septembre, un autre journa-
1) Procès-verbaux de la Commune p. 30 et 32.
-) Tourneux: Bibliographie II, 10766.
3) Cf. Michaud: Biographie universelle et Hatin: Histoire Vil, 165 et suiv. Du Rozoy ne fut pas le premier des journalistes qui tombât victime de la Commune de Paris. Déjà dans le massacre du 10 août, Suleau avait reçu la mort. Par ses rapports avec la cour et les émigrés, par ses écrits où il avait l'audace de se déclarer ouvertement pour la royauté, Suleau avait attiré sur lui tous les regards, et ses amis pressentaient qu'il serait l'une des premières victimes de la révolution préparée par la Commune. Le 9 août Camille Desmoulins, ami de Suleau malgré la divergence de leurs opinions, vint chez lui, le mit sur ses gardes et lui proposa un refuge. Suleau non seulement déclina cette offre, mais prit part encore, dans la nuit du 10 août, à une attaque contre Petion, ce qui excita encore plus la fureur contre lui. Sa tête fut l'une des premières que l'on réclama. (Michaud: Biographie universelle).
liste et imprimeur, Duplain, fut traduit à la barre et interné à l'Abbaye ^).
Il fallait seulement que la presse royaliste fût mise hors de compte, pour que les membres de la Commune, qui étaient tous presque sans exception Jacobins, se tournassent contre l'ennemi de leur propre camp, — la Gironde, en essayant de forcer au silence les journaux girondins. La première de ces feuilles était toujours le Patriote français. Bien que la rédaction en eût passé, en automne 1791, au disciple de Brissot, le jeune Girey-Dupré, ce journal continuait à être dirigé dans l'esprit de Brissot, et le parti opposé avait toujours la même aversion pour lui. Le 28 août ce journal fit paraître un article, dans lequel une des mesures de la Commune était sévèrement blâmée -). Le même jour la Commune publia un décret qui ordonnait à l'éditeur du Patriote français de paraître à la barre le lendemain à 1 1 h. „pour s'expliquer sur une imposture qu'il „a imprimée dans sa feuille sur le compte du Conseil général „de la Commune".
Girey-Dupré non seulement n'obéit pas à cet appel, mais adressa encore à la Commune un écrit où il développait en termes très énergiques les raisons de son refus.
Vous m'avez mandé à votre barre, écrit-il; je ne m'y rends pas parceque je connais et maintiendrai mes droits. Si vous vous croyez calomniés ou insultés, il est des tribunaux où je vous attends; mais vous n'êtes point
1) Procès-verbaux de la Commune p. 87. Duplain fut condamné à mort le 21 messidor an II, quelques jours avant la chute de Robespierre.
-) Dans son numéro du 28 aoiît Girey avait dit: „La Commune a «arrêté de faire des visites domiciliaires, pour forcer les citoyens à donner „leurs fusils ou à .marcher". C'est ce passage qui avait surtout offusqué les représentants delà Commune, et Louis Blanc fait l'observation (Histoire de la Révolution, livre VIII, chap. I) que ce n'était point étonnant, cette accusation étant doublement fausse: „D'abord il n'était pas vrai, dit-il, que les «visites domiciliaires eussent été décrétées par la Commune, elles l'avaient „été par l'Assemblée; ensuite il n'était pas vrai que la mesure eijt pour ..objet de forcer les citoyens à .donner leurs fusils ou à marcher; et une «pareille erreur, ajoute t-il, dans un pareil moment, si elle se fût accréditée, «pouvait, en faisant croire au désarmement général de la population, créer „un véritable danger public".
un tribunal, et encore moins pouvez-vous juger dans votre propre cause. Si vous avez voulu essayer votre pouvoir contre les écrivains patriotes, et détourner, en les effrayant, la vérité qu'ils doivent au peuple, et qu'ils lui diront, vous avez mal choisi l'objet de cette épreuve. Je suis fermement résolu à défendre jusqu'à la mort les libertés individuelles et la liberté de la presse, que vous attaquez; les droits de l'homme auxquels vous attentez; les droits du peuple que vous usurpez.
En même temps il envoya à l'Assemblée nationale une plainte sur la transgression dont la Commune s'était rendue coupable. L'Assemblée nationale qui voyait — on se l'explique aisément — d'un mauvais oeil le pouvoir dictatorial dont s'était emparée la Commune le 10 août, et qui ne négligeait aucune occasion pour chercher à lui opposer son autorité, déclara le 31 août, sur le rapport de Vergniaud, que les mandats d'amener à la barre et d'arrêt devaient être considérés comme nuls, étant contraires à la liberté individuelle et à la liberté de la presse. Mais la Commune ne se plia point à la décision de l'Assemblée nationale; elle entreprit au contraire d'arrêter l'imprimeur du Patriote français, de faire une descente à main armée dans la maison qu'habitait Girey, et ne l'ayant pas trouvé au logis, d'assiéger l'Hôtel de la guerre, où l'on croyait qu'il s'était réfugié. Mais cela n'eut pas plus de résultat. Girey s'était caché et cette poursuite n'eut aucun résultat fâcheux pour lui ^).
L'avènement de la Convention mit fin à la hégémonie de la Commune, et pendant les premiers mois de son existence les Girondins disposèrent du pouvoir. La presse girondine triomphait aussi.
Comme nous l'avons dit, elle avait toujours à sa tête le Patriote frayiçais. Il était fortement soutenu par deux journaux qui, bien que datant du début de la révolution, n'eurent une véritable importance qu'après le 10 août, — le Courrier des départements de Gorsas et les Annales patriotiques et littéraires dej Mercier et Carra. Le dernier de ces journaux se distinguait par son style modéré, il n'était pas agressif comme le Courrier des départements, pas même comme le Patriote français, mais il était de grande importance parce-
^) Cf. Hatin: Histoire V, 49 et suiv. et le Moniteur du 2 septembre.
qu'il était profondément imbu des idées de la Gironde et les propageait sur un ton assez calme. 11 contient en outre sur ce temps des détails importants pour l'histoire du parti girondin.
Le Courrier de Gorsas avait peu à peu subi une transformation considérable. De publication qui, en 1789, était presque sans valeur, confuse, lourde, pâteuse, et devait son grand cercle de lecteurs surtout à la modicité de son prix, feuille si modérée que son rédacteur devait assurer qu'elle était révolutionnaire pour qu'on le crût, il s'était transformé en un journal énergiquement rédigé, qui fit jusqu'au dernier moment une courageuse opposition au pouvoir coërcitif des Jacobins. Ce journal n'eut jamais de valeur générale, il resta toujours l'organe d'un groupe, remplissant ses colonnes de polémiques personnelles, et ses comptes- rendus des délibérations de la Convention et du club des Jacobins étaient souvent imprégnés de l'esprit de parti, même travestis et changés.
La cause des Girondins était en outre soutenue par la Chronique de Paris, le Journal de Perlet ^) quelque peu aussi, mais beaucoup moins par le Journal de Paris, et surtout par la Sentinelle de Louvet qui, comme il est déjà dit, était subventionnée par des fonds publics, et devint l'un des principaux organes des Girondins, même leur organe officieux. A ces journaux s'ajoutèrent, à la fin de 1792 et au commencement de 1793, une foule de feuilles nouvelles plus ou moins importantes. On citera avant tout le Bulletin des amis de la Vérité, né le 31 décembre 1792 et rédigé par Lavallée et Creuzé-Latouche, et le Journal des Amis, rédigé par Claude Fauchet du 6 janvier jusqu'au 15 juin 1793. Dans le premier, la Gironde exposait ses principes et développait ses plans, et on y voit plus clairement peut-être que n'importe où quel gouvernement républicain voulaient établir les Girondins. Ce dernier journal, écrit avec beaucoup de verve, acquit un nombreux cercle de lecteurs.
A ces journaux, la Montagne opposa, outre les vieux coryphées: la feuille de Camille et le Père Duchêne d'Hé-
1) Ce journal qui, créé déjà en 1789, changeait de titre plusieurs fois, fut appelé Journal de Perlet de 1792 — 30 frimaire an IV (21 décembre 1795).
bert, encore plusieurs nouveaux journaux, parmi lesquels nnéritent d'être cités: le Courrier de VEgcdité, créé déjà avant la convocation de la Convention, le 16 août 1792, le journal de Robespierre, Lettres de Maximilien Robespierre, de la Convention nationale, a ses commettants, publié de septembre 1792 jusqu'en mars 1793 ^), lettres dans lesquelles Robespierre discutait les questions brûlantes du jour, dans le style philosophique qui lui appartenait, et d'une manière trop littéraire pour pouvoir enthousiasmer les masses; le Premier Journal de la Convention ou le Point du jour, continuateur du journal du même nom qu'avait publié Barère, et où, dès le premier jour de la Convention jusqu'en mars 1793, Laveaux, Thomas Rousseau et d'autres rendaient compte des délibérations de la Convention. Le 2 novembre 1792 fut créé aussi le Réjnihlicain^), ce journal qui allait acquérir plus tard une si grande importance.
Mais la plume qui menait la lutte avec le plus de violence dans le camp jacobin, était celle de Marat. Comme plusieurs autres publicistes : Camille, Fréron, Brissot, Fabre d'Eglantine et Corsas, Marat était devenu membre de la Convention, mais cela ne le décida point à abandonner la carrière du publiciste. L'Atyii du peuple cessa sans doute de paraître le 21 septembre, mais déjà quatre jours plus tard Marat lança une nouvelle feuille intitulée Journal de la République française ^). Le titre seul avait changé, le ton et l'attitule restaient les mêmes que dans l'Ami du peuple. Le moyen d'acquérir la popularité et frapper l'ennemi étaient aussi les mêmes: calomnier et dénoncer de la plus infâme manière aussi
1) Robespierre avait publié déjà antérieurement un journal: Le Défenseur de la constitution, dont le premier numéro parut en juin 1792 et qui, paraissant une fois par semaine, avait 12 numéros in-8**.
~) Après le 29 juin il prit le nom de Journal des hommes libres de tous les pays ou le Ite'puhlicain. Cette feuille changea plusieurs fois de nom et fit sensation sous le Directoire.
3) Ce journal s'appela alternativement Le Publiciste de la République et Observations a mes commettants. En outre un numéro, celui du 30 mars 1793, fut intitulé: Profession de foi de Marat. Le dernier numéro parut le 14 juillet 1793.
bien la Convention dans l'ensemble que ses membres en particulier. Au lieu de Lafayette, Necker et Bailly qui avaient été jusque là les objets de ses attaques, il s'élève maintenant contre les Girondins: „les brissotins", „les endormeurs", comme il les appelle, et il s'acharne surtout contre Roland, sa femme et „la clique rolandine".
Ce que Marat disait dans son journal, il le renforçait encore par de nombreux placards qu'il affichait aux murs et qui assemblaient toujours des foules de lecteurs appartenant au public auquel Marat s'adressait de préférence et qui suivait aveuglément ses conseils et ses exhortations.
En outre, et c'est assez curieux, on voit naître de nouveaux journaux qui prêchaient la modération et prétendaient vouloir se placer entre les partis, mais qui étaient contre-révolutionnaires, sinon ouvertement, du moins en secret. Parmi ces feuilles il faut en citer une surtout, la Quotidienne ou Nouvelle Gazette universelle, fondée par certain journaliste Coutouli, dont le premier numéro parut le 22 septembre 1792^) et qui dura avec des interruptions plus ou moins prolongées jusqu'en 1847"). En outre les Xoiivelles politiques nationales et étrangères, publiées dès le 15 novembre 1792 par Monestier, Suard, Dupont de Nemours et autres, La Révolution de 1792 ou Journal de la Convention nationale '^), le Yéridique ou V Antidote des journaux *), publié par Corentin Royou, cousin de l'abbé Royou, feuille clandestine, qui parut sans nom d'auteur et d'imprimeur, enfin le Journal français ou Tableau politique
1) Hatin: Histoire VIL 293.
-) Cette feuille eut à changer plusieurs fois de nom et de format. Pour la première fois proscrite le 18 octobre 1792, elle changea alors son titre en Tableau de Paiis. De février 1795 jusqu'en 1797 elle porta les noms suivants : la Quotidienne; Tableau de Paris; Bulletin politique de Paris et des départements; Feuille du jour; la Quotidienne ou feuille du jour. En 1797 elle fut proscrite encore et ne reprit sa carrière que 17 ans plus tard. Son principal rédacteur fut Michaud. (Cf. Hatin: Histoire VII, 293 et 295 et Tourncux: Bibliographie II, 10809).
3) 20 septembre 1792-8 mai 1794.
•») Octobre 1792— mars 1793, 10 n:os in-80.
et littéraire de Paris ^), ainsi qu'un petit journal, Feuille du matin ou le Bulletin de Parix.
La longue durée de plusieurs des journaux antirévolutionnaires permet à elle seule de conclure que leur importance ne fut pas grande. Ils ne prirent aucune part dans la lutte, comme les feuilles arictocratiques l'avaient fait avant le 10 août, ils n'étaient ni francs ni hardis comme celles-ci, ils se tinrent au contraire à l'écart, essayant de dissimuler et de tempérer autant, que possible leurs opinions, et évitant d'attirer l'attention sur eux. Les journaux modérés ou antirévolutionnaires ne jouèrent donc aucun rôle dans cette période.
Ce fut entre la presse jacobine et la presse girondine que le combat fut livré, lutte si acharnée qu'aucune autre époque de la révolution n'en présente de pareille. Sans doute, la presse avait été employée avant cette époque comme arme de combat, mais jamais jusque-là elle ne s'était entièrement placée au service des partis. Jusqu'à 1792 les journaux avaient été plutôt l'expression des idées et des opinions des différents partis, après le 10 août ils devinrent des armes entre leurs mains, et dans le maniement desquelles on n'était pas très scrupuleux; le but principal était d'anéantir les adversaires. Ce conflit dans la presse est très lié à un autre avec lequel il se confond même, celui de la Convention avec la Commune. Dans le camp de la Convention était la presse girondine, la Commune avait la presse jacobine dans le sien: tant que la Convention domina, la presse girondine régna aussi souverainement, mais son pouvoir fut amoindri dès la chute du ministère Roland en janvier 1793 et la presse jacobine eut la prépondérance; puis les événements du 10 mars l'affaiblirent encore. En juin 1793 la presse jacobine régna seule.
On se demande sans doute ce que devint, dans ces circonstances, la liberté de la presse. En effet, on ne peut guère parler, à cette époque, de liberté quelque peu étendue pour la presse, au contraire, avec le 10 août comme point de départ, on va d'une marche continue et de plus en plus assurée
S) Journal quotidien, par Nicole de Ladevèze, 15 novembre 1792—2 juin 1793.
à la censure; mais d'autre part cette lutte acharnée retarda la procédure et empêcha la presse de succomber entièrement. Car chacun des partis défendait la liberté de la presse pour soimême et la poursuivait dès qu'il s'agissait de l'ennemi. Les deux partis prenaient en outre le droit de dire sans réticences leurs pensées et de propager de toutes façons leurs opinions. Admettons que c'était là une mauvaise liberté de presse, c'en était toujours encore une lueur, elle donnait au moins des possibilités qu'une époque postérieure allait entièrement détruire.
Arrivés, par le second ministère Roland, à la direction des affaires de la France, les Girondins essayèrent de propager leurs idées de toutes manières. Leur premier moyen fut le bureau d'esprit que Roland créa au ministère de l'intérieur, dès son avènement au ministère, pour fortifier son pouvoir. Le décret par lequel l'Assemblée nationale fixa l'existence de ce bureau d'esprit, le 18 août 1792, indique nettement pour quels motifs et dans quel but ce bureau a été créé.
L'Assemblée nationale, dit ce décret, considérant que depuis longtemps les ennemis de la patrie ne cessent d'égarer l'opinion publique par des correspondances mensongères, par des libelles inciviques et par toutes sortes d'écrits calomnieux et empoisonnés ; qu'il est instant de déjouer ces manœuvres perfides, en exposant aux yeux de la nation française la vérité, qu'on s'efforce de lui cacher, décrète qu'il sera mis à la disposition du ministre de l'intérieur, à la charge d'en rendre compte, la somme de cent mille livres pour les frais de correspondance qu'il jugera nécessaires et pour l'impression et la distribution dans les départements et les armées, de tous les lécrits propres à éclairer les esprits sur les trames criminelles des ennemis de 'Etat et sur les vraies causes des maux qui ont trop longtemps déchiré la patrie
Cette somme sera prise sur les six millions accordés précédemment au ministre des affaires étrangères pour les dépenses secrètes i).
Le bureau de Roland avait donc pour tâche de consolider les principes girondins et de répandre des écrits et des journaux qui fortifieraient le sentiment de la justice dans le peuple et l'aideraient à résister avec fermeté aux entraînements démagogiques. Naturellement la Commune regardait ce bureau d'un œil rien moins que bienveillant; mais la manière dont il pro-
ï) Duvergier: Collection des lois IV, 381.
cédait, prêchant tout à fait ouvertement ses idées, expédiant dans tous les directoires des départements les écrits qu'il voulait répandre, avec ordre minutieux de les faire passer plus loin aux autorités inférieures, rendait impossible toute remarque contre ce procédé.
Quant aux 100,000 livres que Roland avait reçus, une partie en fut employée, comme on Ta déjà dit, à subventionner la Sentinelle de Louvet. Naturellement beaucoup de journalistes allaient solliciter des subventions sur ces fonds. Parmi ces publicistes fut Marat. Dans une lettre où il accusait Roland d'avoir „ monté sept presses aux frères Reignal ^) imprimeurs aristocrates, favorisant les projets de la cour", il demandait que Roland lui accordât, sur les fonds qu'il avait à sa disposition, 15,000, livres, dont il avait besoin „pour mettre les presses nationales en activité". Roland lui répondit que ces fonds lui étaient donnés pour répandre des ouvrages utiles, et il invitait Marat à lui envoyer ses manuscrits pour que le gouvernement pût les examiner et juger s'ils étaient réellement utiles. Marat envoya quelques numéros de son journal, mais n'obtint naturellement pas la subvention désirée, et se vengea sur Roland de cette „ injustice" par une foule de placards, qui contenaient contre le ministre les plus grossières injures -).
Pendant que les Girondins au ministère cherchaient ainsi à miner le pouvoir de l'adversaire, les Girondins à la Convention essayaient d'empêcher les pires exagérations de la presse démagogique, en s'attaquant à la personne de Marat. Les Girondins avaient guetté une occasion d'atteindre Marat, et elle s'offrit lorsque, dans un numéro de son journal, celui-ci se mit à recommander assez ouvertement la dictature ^).
^) Marat veut désigner sans doute Reignier, l'imprimeur de la Sentinelle.
2) Cf. pour le bureau d'esprit de Roland: Sniidt: Tableaux de la Révolution française I, 133 et 134 et Hatin: Histoire IV, 140 et 145. A sa retraite, Roland n'avait distribué sur ces fonds que 33,000 livres. Hatin (Histoire IV, 141) donne des extraits du compte que Roland présenta, lors de sa retraite, sur cet argent à la Convention.
3) Il disait entre autres, dans ce numéro: „Une seule réflexion „ m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le peuple n'aboutiront à
A l'occasion de cet article, Marat fut dénoncé à la Convention, le 25 septembre. Danton chercha sans doute à excuser Marat, disant qu'il avait passé sa vie dans les souterrains et les cachots, „la souffrance a altéré son humeur et il faut excuser ses emportements", mais Marat lui-même maintenait son dire, et se vantait même d'avoir été le premier, en France, qui eût voulu y introduire la dictature. La demande des Girondins de mettre Marat en état d'arrestation ne fut pas soutenue, et il fut mis en liberté, cette fois, avec une simple désapprobation. Autant les membres de la Convention étaient irrités contre les exagérations de Marat, autant ils le craignaient, lui, et l'influence qu'il exerçait surtout sur le comité de surveillance, dont il était membre. Après le prononcé de cet arrêt peu rigoureux, Marat tira son pistolet et l'appuya à son front déclarant que si la Convention avait décidé son arrestation, il aurait montré qu'il avait le courage de mettre fin lui-même à ses souffrances ^). C'était la première fois que Marat prenait la parole à la Convention, et sa tenue violente excita le dépit et l'indignation. „L'Assemblée", dit laconiquement le Patriote français en rendant compte de cette séance, „en passant à l'ordre du jour, a eu pitié de la folie de Marat" % et aussi bien les Révolutions de Paris que la Chronique de Paris se moquent et se fâchent du spectacle ridicule que Marat avait préparé; le premier invite Marat à se rappeler sa situation et à essayer d'être utile à sa patrie, et il lui corseille d'acquérir une autre célébrité que celle qu'il devait à l'obscurité d'un souterrain ^).
„rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de la plupart des „députés à la Convention nationale, je désespère du salut public. Si dans „les huit premières séances, les bases de la constitution ne sont pas posées, „n'espérez plus rien de cette assemblée: cinquante ans d'anarchie vous ..attendent, et vous n'en sortez que pour un dictateur, vrai patriote et ..homme d'Etat — — — 0, peuple babillard, si tu savais agir - — — ".
1) Cf. Bûchez et Roux: Histoire parlementaire XIX, 98 et suiv. et Lemiard Gallois: Histoire des journaux I, 514 et suiv.
2) Patriote français du 26 septembre 1792.
3) Chronique de P-iris du 27 septembre 1792 et Révolutions de Paris n:o 168.
La Convention avait chargé une commission de neuf membres à élaborer une loi contre la provocation au meurtre et à la sédition. Le 27 octobre Buzot présenta au nom de la commission un projet de loi dans cette vue. Il convint devant l'assemblée que lui, aussi bien que ses collègues étaient conscients que cette loi touchait aux immunités de la presse, cette presse „que les républicains voulaient voir jouir d'une „liberté indéfinie"; cependant la loi en question était une rigoureuse nécessité, qu'il fallait adopter provisoirement, attendu l'inquiétude qui régnait dans les esprits et l'état de désordre dans lequel se trouvait la société.
Le projet du comité concluait à ce que toute personne qui, par des placards ou affiches, par des écrits publiés ou colportés, par des discours tenus dans des lieux ou assemblées publiques, auraient provoqué ou conseillé à dessein, le meurtre, l'assasinat ou la sédition, serait puni de douze années de fers, si le meurtre ou l'assassinat ne s'en serait pas suivi et à la mort, si le meurtre ou l'assassinat s'en serait suivi. L'imprimeur serait puni de quatre années de gêne et le colporteur ainsi que l'afficheur à trois mois d'emprisonnement, s'ils ne savaient pas lire et à six mois d'emprisonnement s'ils savaient lire, par voie de police correctionnelle.
Malgré la réclamation de plusieurs membres de soumettre immédiatement le décret à la discussion, on ajourne la question à une autre séance. Le 30 novembre la discussion s'ouvre. Elle s'entame par deux discours, l'un de Bailleul, l'autre de Lepelletier de Saint-Fargeau. Bailleul blâme beaucoup le projet de ne faire aucune distinction entre provocation directe ou indirecte, ni non plus entre la désignation et la non-désignation de personne. Il spécifie avec plus de précision les crimes et les pénalités, et il propose de punir de huit ans de fers toute provocation directe, soit par des écrits, soit par des discours, et de deux ans de fers la provocation indirecte. Il propose en outre un article dont les termes vagues laissent place à l'arbitraire et qui pour cela même est accueilli avec indignation par une grande partie de l'assemblée. Il demande que celui qui provoquerait à la désobéissance aux lois, et prêcherait
l'insurrection contre les fonctionnaires publics, en les désignant comme traîtres, puisse être arrêté sur le champ, et dénoncé à un officier de police. Après la dénonciation l'officier public délivrerait un mandat d'arrêt et l'affaire serait jugée par le tribunal qui aurait à se prononcer sur le bien fondé de l'accusation, et à appliquer la peine. Même l'affirmation de Bailieul que cette loi ne serait qu'une loi de circonstance et que comme telle elle était nécessaire, n'est pas capable de diminuer l'indignation de l'assemblée. L'opposition est représentée par Lepelletier. Il rappelle combien il est important de ne pas essayer d'établir des peines pour les délits de la presse, ces pénalités amenant toujours une limitation de la liberté de la presse, il rappelle aussi combien il est difficile de faire une bonne loi sur ce sujet, toutes les tentatives ayant échoué jusque-là. Il trouve que le projet de Buzot est très imparfait, qu'il „ renferme des difficultés presque insurmontables, à moins qu'on „ne veuille rouvrir la porte à toutes sortes de persécutions". Toute cette discussion rappelle beaucaup celles qui ont eu lieu déjà à l'Assemblée constituante, d'un côté des tentatives pour faire adopter les mesures les plus rigoureuses contre les journalistes, de l'autre côté la déclaration que la presse est sainte et inviolable. „La liberté de la presse ou la mort", s'écrie Danton au milieu du discours de Lepelletier, exclamation qui est accompagnée d'applaudissements frénétiques d'une partie de l'assemblée. On réclame de tous côtés l'ajournement du projet et personne, pas même le rapporteur, ne s'y oppose. La discussion est interrompue par l'arrivée du ministre de l'intérieur à la Convention et on ne la reprend plus de longtemps. ^)
Comme nous l'avons vu, à cette époque la décision dans les affaires de presse tenait presque exclusivement aux intérêts de parti et aux rapports mutuels de la Convention et de la Commune. Cela s'était montré dans l'affaire Girey-Dupré, cela se fit voir plus nettement encore dans une autre affaire, qui
^) Cf. Bûchez et Roux: Historié parlementaire XiX, 399—405 et 439—445.
se déroula à la fin de septembre 1792 et fit autant de sensation, plus même, le rôle principal y étant tenu par un membre de la Convention.
Le 27 décembre, le député de l'Oise, Charles de la Villette, fut dénoncé devant le Conseil général de la Commune, à l'instigation de la section du Panthéon-Français, à cause d'une lettre qu'il avait insérée dans la Chronique de Paris. Le Conseil général ne tarda pas à se saisir de cette dénonciation et chargea le procureur-syndic de poursuivre Villette et tous les autres journalistes qui étaient payés par Roland pour soulever les départements contre Paris. Comme Girey-Dupré, Villette était fermement résolu à tenir bon. Le 31 décembre il adressa au maire de Paris une lettre, dans laquelle il insistait pour que le procureur-syndic transférât sa cause à la Convention, déclarant qu'il se refusait à répondre devant tout autre tribunal et surtout devant le -Conseil général de la Commune, qu'il appelle une réunion de gens dont le prétendu patriotisme cache la nullité absolue.
Mais cela n'arrêta pas les poursuites. Le 5 janvier Villette reçut une assignation à comparaître devant le tribunal de police, pour avoir employé, dans sa lettre sus-mentionnée, des termes inciviques et blessants pour la municipalité. Villette envoya l'exploit à la Convention, en l'accompagnant de deux lettres, l'une adressée à Chaumette, l'autre au président de la Convention. Le 7 janvier Salles donne lecture de ces lettres à la Convention. ^) Dans celle qui est adressée à la Convention, Villette raconte qu'il a été poursuivi et invite la Convention à élire un comité qui aurait à juger si sa lettre parue dans la Chronique est répréhensible ou non. Il demande à la Convention si elle trouve qu'il doit obéir: „ c'est la liberté de la presse, „c'est l'inviolabilité des législateurs, c'est le droit que nous „avons d'exprimer librement nos pensées sans en devoir compte „ qu'au souverain, que j'invoque;" et il insiste pour que la Convention publie un décret d'accusation contre le procureur
^) Une extinction de voix empêchait Villette de plaider lui-même sa cause.
de la Commune, Chaumette, qui à négligé la formalité nécessaire de rendre compte à la Convention, dans les 24 heures, du mandat d'amener lancé contre un de ses membres. Camille Desmoulins demande que Chaumette soit appelé à la barre, après quoi Salles donne lecture d'une autre lettre de Villette, adressée à Chaumette et où il qualifie son procédé d'illégal.
Les Conventionnels se révoltèrent de voir la Commune s'attaquer ainsi sans plus de façons, à un de leurs collègues. Tandis que Villette protestait, lui, contre l'atteinte que la Commune faisait subir à la liberté de la presse, il est très significatif de voir la Convention s'opposer à cet attentat seulement pour affirmer l'inviolabilité de ses membres et, comme le dit Kersaint, pour „ fléchir enfin sous la loi cette Commune en insurrection." Sur la proposition des Girondins Kersaint, Lanjuinais et Boyer-Fonfrède, et aussi sur la proposition de Marat, la Convention prend la résolution de mander Chaumette à la barre pour qu'il se défende. Amené le lendemain, Chaumette essaye de toutes façons de s"excuser, disant qu'il avait bien représenté au Conseil général que sa conduite était „attenta- „toire à la liberté de la presse, qu'il fallait laisser tout écrire „et que pour réfuter tous les libelles, il ne fallait employer que „le flambeau de la raison", et il assure que l'arrêté qui ordonnait la comparution du réprésentant du peuple devant le tribunal de police, avait été révoqué le matin même. La Convention n'examina pas de très près ces excuses et l'affaire n'alla pas plus loin. ^)
La position prise par les Girondins sur la question de la mort du roi, abattit leur puissance et fit passer la prépondérance aux Jacobins. La Commune avait cherché par tous les moyens à combattre les opérations du bureau d'esprit et à le discréditer; ses efforts furent bientôt couronnés de succès, la
^) Bien que la Montagne réclamât pour Chaumette la permission d'assister à la séance, ce qui était une faveur accordée à toute personne qui s'était disculpée à la barre, la majorité des Conventionnels n'y consentit pas. Cf. pour toute cette affaire Mortimcr-Ternaux : Histoire de la Terreur, V, 360—364 et le Moniteur du 1er, 9 et 10 janvier 1793.
Convention ayant décidé le 21 janvier, sur la proposition de Thuriot, de décréter la suppression du bureau, ce qui acheva de hâter la retraite de Roland. ^)
11 est déjà dit qu'en général les journaux royalistes n'attiraient d'aucune manière l'attention sur eux. Cependant il y eut quelques exceptions. Ainsi par exemple Lafage, rédacteur d'un petit journal, Y Avertisseur, destiné en apparence aux annonces, fut arrêté, le 30 décembre, et conduit à l'Abbaye -).
Un mois plus tard, le 27 janvier, un autre journaliste, Nicole, subit la même destinée. Dans sa feuille, le Journal français, Nicole s'était levé très courageusement contre le pouvoir croissant des Jacobins, et le comité de sûreté générale, avec ses tendances montagnardes, essaya de le mettre de cette façon hors de combat. Le même jour Nicole envoya à la Convention une lettre dans laquelle il protestait contre son arrestation au nom de la liberté de la presse.
Quel est donc mon crime, demandait-il. Le voici: rédacteur du Journal français, je n'ai pu maîtriser mon indignation à la vue de ces êtres en qui l'audace le dispute à la nullité. J'ai versé le ridicule à pleines mains sur les coryphées de l'anarchie, sur les prédicants de la loi agraire, j'ai arraché une partie du masque dont ils se couvrent. Ils ont horreur de leur nudité, et dès lors ma perte a été jurée.
0, si j'eusse, dans des feuilles incendiaires, demandé 200,000 têtes, si j'eusse provoqué au meurtre, à l'assassinat, si je me fusse rendu l'apologiste officieux des épouvantables journées des 2 et 3 septembre, si enfin je me fusse déclaré en insurrection, je marcherais tranquillement dans les rues de la cité, je serais le patriote par excellence.
Suis-je donc à Alger ou à Tripoli? Les Lenoir, les Breteuil ont-ils encore des bataillons à leur disposition? Ne veut-on donc nous représenter la République sous des formes hideuses que pour nous faire regretter le despotisme des rois? Faut-il donc briser sa plume, parcequ'on n'a pas le courage de flatter un certain parti, parcequ'on ne sait pas composer avec sa conscience?
Dès le lendemain Buzot dénonce à la Convention le comité de sûreté générale comme violant toutes les lois, aussi celle qui consacre la liberté de la presse, puisqu'il emprisonne
1) Moniteur du 23 janvier 1793.
2) Tourneux: Bibliographie II, n:o 10817.
„un journaliste estimable, et qui n'a d'autre tort que de ne pas appartenir à un certain parti". „0n exerce aujourd'hui sur les „ ouvrages une inquisition bien plus odieuse que n'eût été l'ap- „plication sévère de la loi contre les provocateurs au meurtre .,et à l'assassinat que j'avais proposée, dit-il. Faut-il donc faire „rapologie du crime pour vivre en liberté?" Il s'élève un violent tumulte sur les bancs de la Montagne, et ce parti cherche de toute façon à justifier le procédé contre Nicole. L'assemblée, qui a l'air d'hésiter un moment, décide cependant d'ajourner cette question. Trois jours après les Girondins réussissent à faire passer la décision de la mise en liberté immédiate de Nicole ^).
L'influence bien accrue de la Commune parut dans une affaire de presse qui se passa en février 1793 et où Marat remplit le rôle principal. Le 26 février la Convention votait une loi contre les auteurs et instigateurs de troubles. Après l'adoption d'un projet présenté par Barère, Salles demande à désigner l'un de ces conseillers du peuple qui devraient être recherchés — Marat. Il lit un passage du journal de Marat du 25 février, ^) passage qui soulève une grande indignation dans l'assemblée. De nombreux représentants se lèvent et Ton réclame partout le décret d'accusation. Le président essaye en vain de rappeler à l'ordre,, un membre insiste sur la lecture du journal de Marat. Marat réclame lui-même cette lecture, mais il veut qu'elle soit faite par le secrétaire Chaudieu; celui-ci refuse et charge de la lecture le dénonciateur lui-même, qui lit tout le numéro incriminé. Marat cherche à se défendre, mais ses propos irritent encore
1) Cf. Mortimer-Ternaux: Histoire de la Terreur VI, 23—27.
2) Voici ce passage:
„ Quand les lâches mandataires du peuple encouragent au crime par „l'impunité, on ne doit pas trouver étrange, que le peuple poussé au déses- „poir, se fasse lui-même justice. Laissons-là les mesures répressives des „lois; il n'est que trop évident qu'elles ont toujours été et seront toujours „sans effet.
„Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres „ consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quel- „ques magasins, à la porte desquels ou pendrait les accapareurs, mettrait fin „aux malversations."
plus l'assemblée, il est interrompu par des réclamations répétées du décret d'accusation, et quand il a fini, Bancal propose, à la grande indignation de Marat, qu'on ne le laisse pas sortir avant que le décret d'accusation ait été porté. Un tumulte si grand règne dans l'assemblée, que la clôture de la discussion a beau être prononcée depuis longtemps, elle ne finit point. Boyer- Fonfrède demande que Ton pose la question préalable sur le décret d'accusation, et que la Convention se borne à déclarer à la France entière que la veille Marat a prêché le pillage et que la veille au soir on a pillé ; Penières de son côté invite l'assemblée à décider que Marat soit déclaré fou et que par mesure de sûreté générale il soit enfermé à Charenton, d'où il pourra sortir quand la révolution sera finie. Salles renouvelle instamment sa réclamation du décret d'accusation; ses instances sont soutenues par les cris bruyants de la droite, tandis que la gauche fait entendre des murmures, non moins tumultueux. Après la résolution, par suffrages, qu'on ne passera pas à l'ordre du jour, il s'élève un tumulte encore pire, les Girondins font tous leurs efforts pour faire adopter le décret d'accusation, tandis que Bazire et Tallien plaident avec autant de zèle la défense de Marat, tout cela au milieu de cris, de murmures et d'exclamations, que les orateurs essayent de couvrir de leurs voix. Finalement Feraud présente un projet de décret d'accusation, ainsi conçu:
L'assemblée nationale, considérant qu'aux termes des lois toute provocation au crime qui est suivie d'eifet est soumise à l'action de la justice, passe à l'ordre du jour, et charge le ministre de la justice de rendre compte des poursuites qui auront été faites contre les auteurs et instigateurs des événements qui ont eu lieu hier.
Meaulde en présente un autre, qui vise plus particulièrement Marat. Ce dernier, vivement appuyé par Vergniaud, est adopté. Il est conçu en ces termes:
La Convention délibérant sur la dénonciation qui lui a été faite d'un écrit de Marat, relatif aux troubles et aux pillages et taxations de denrées qui ont eu lieu hier dans la ville de Paris, renvoie ladite dénonciation aux tribunaux ordinaires, charge le ministre de la justice de faire poursuivre les auteurs et instigateurs de ces délits, et d'en rendre compte tous les trois jours à la Convention.
Quelques jours plus tard Marat fut traduit au tribunal révolutionnaire, et le jury étant composé de ses partisans, il fut naturellement acquitté ^).
La Montagne commence de plus en plus à avoir le dessus dans la Convention, et des mesures sont prises l'une après l'autre pour anéantir l'influence des journalistes girondins. Le 8 mars l'un des plus fanatiques Jacobins, Duhem, propose à la Convention que les journalistes qui avaient des loges soient forcés de les fermer ^) et qu'ils soient chassés de l'assemblée.
^) Cf. le Moniteur du 28 février et le Bulletin du tribunal criminel 1ère série p. 62.
^) Au commencement de la révolution, les journalistes s'étaient casés avec le public dans les tribunes, et ne trouvaient que très difficilement des places d'où ils pussent bien suivre les délibérations. Bientôt l'idée leur vint de solliciter des places réservées. Une de ces sollicitations montre que le Moniteur fut le premier qui eut une loge attitrée, mais rien n'indique à quel moment il l'eut. Dans le cours de 1790 les 8 loges qui se trouvaient dans les quatre coins de la salle étaient occupées par les rédacteurs des journaux suivants:
A la droite du président: 1") Calais pour le Posti'lon et Rivet pour le Journal national et étranger, 2^) Baudouin pour le Journal des débats et des décrets, et le rédacteur du Journal de Versailles; à la gauche du président: 3^) Saint-Martin pour le Journal des décrets de l'Assemblée nationale, et un journal qui n'est pas indiqué; 4*^) Maret pour le Moniteur et le Hodey de Saint-Chevreuil pour le Logographe.
Ce journal obtint le 15 novembre 1790 l'autorisation d'occuper l'une des loges de l'assemblée, mais le 6 décembre Le Hodey eut avec Beaulieu et Eury, rédacteurs du Journal du Soir, la permission de construire une loge à leurs frais, et cette loge fut plus tard occupée par le Logographe. Le Postillon de Calais construisit aussi sa propre loge au commencement de janvier 1791, parceque ses rédacteurs se trouvaient dérangés dans les tribunes publiques. D'autres suivirent leur exemple, ainsi p. ex. Feuillant, rédacteur du Journal du soir sans réflexions, dit Journal de la rue de Chartres, eut la même autorisation le 2 juillet 1791. D'autres journaux encore furen autorisés à avoir des places dans les loges des autres ou d'alterner avec ceux qui occupaient des loges publiques. Le 10 décembre 1790 Fréron eut aussi une place pour l'Orateur du peuple, il n'est pas indiqué à quel endroit.
Beaucoup étaient mécontents de ce que les journalistes pouvaient
Il faut, dit-il, faire taire ces insectes calomniateurs, qui sont les seuls, les véritables obstacles des progrès de la révolution. Je demande que ces folliculaires, dont l'unique emploi est de corrompre l'esprit public, de calomnier la Convention nationale, de la représenter aux yeux de ses commettants comme indigne de sa mission; il faut que ces hommes, qui s'attachent à calomnier les patriotes, que tous ces auteurs de journaux, que ces courriers qui vont jeter l'alarme dans tous les départements, que les rédacteurs de tous ces papiers incendiaires, ou plutôt somnifères, soient enfin soumis à la puissance nationale, et que ces reptiles impurs soient obligés, comme après la révolution du 10 août, de se cacher dans leur honte.
Je demande que la Convention chasse de son sein tous ces êtres immondes, et qu'on charge le comité de sûreté générale de les mettre à la raison. Je demande que les journalistes soient tous expulsés de cette salle.
La proposition de Duhem est accueillie aux acclamations d'une partie de rassemblée, et bientôt on va aux personnalités. Bourdon de l'Oise attaque Brissot, Boyer-Fonfrède de son côté venge les Girondins en attaquant Marat, Thureau de l'Yonne propose que le Bulletin ^) soit le seul journal qui puisse circuler dans les départements. Ensuite Fonfrède combat avec force et énergie le projet de Duhem.
Il est malheureux, dit-il, qu'au moment où nous devons sentir plus que jamais le besoin impérieux de la réunion de toutes nos forces et de toutes nos volontés, oià la nécessité de la défense commune doit éloigner l'influence de l'esprit de parti, une proposition, que j'aime à croire dictée par un motif louable, porte avec elle le caractère de cet esprit de parti.
ainsi suivre et reproduire chaque mot qui se disait. Le 10 août 1792, à la séance permanente, un député souleva la question de fermer les loges du Logographc et du Journal des Deoats, parceque, disait-il, „ leurs rédac- „teurs tronquent les faits, dénaturent les séances et distillent avec l'art le „plus perfide le poison de l'incivisme". Malgré tous les efforts de Baudouin, propriétaire de ces deux journaux, on ferma la loge du Logographe, mais on la rouvrit le 18 août, sur leur promesse de s'amender. (Cf. Archives nationales AA40 n:o 1228; Tuefe?/.- Répertoire général II, n:os 2842—2864; et Haiin: Histoire IV, 127 et 128).
^) Le journal dont il est ici question ne peut être autre que Liberté, Egalité'. Bulletin de la Convention nationale, 22 septembre 1792 — 29 vendémiaire an IV (20 oct. 1795), 5 vol. in-folio, qui était le continuateur du Bulletin imprimé par ordre de l'Assemblée nationale. Il était rédigé par Marbot, Lacrevol, Lachèze, Ducos et d'autres.
qui doit disparaître du milieu de nous. Je ne pense pas qu'au moment où vous devez donner à la France le mouvement nécessaire à la conservation de sa liberté, vous puissiez rétablir la censure et l'inquisition.
J'ai entendu avec peine que dans cette discussion on à nommé des personnes, tandis qu'on ne devrait s'occuper que des choses et des principes. Je vous rappelle les paroles de Danton, et les ouvrages de Lepelletier, qui avaient tous pour devise: „La liberté de la presse ou la mort." Je ne pense pas que, pour enflammer le courage des bons citoyens, vous veuilliez anéantir cette liberté salutaire. Je ne croirai jamais que l'inquisition soit la route pour arriver à la liberté.
Sans doute, ceux qui emploient, et une partie de leurs feuilles et une partie de la séance, à ranimer sans cesse l'esprit de parti, et à fomenter les divisions, feraient bien mieux de s'occuper à éclairer l'opinion publique; mais la Convention se déshonorerait si, au moment où elle redouble d'efforts pour donner à la France une liberté illimitée, elle anéantissait celle de la presse en rétablissant la censure.
Plusieurs membres se prononcent pour la liberté, mais contre les exagérations; parmi ces orateurs se distingue Jean- Bon-Saint-André, qui exprime ses opinions dans un long discours assez confus; tantôt il exalte la liberté de la presse et veut q"on la proclame dans toute son étendue, tantôt il se révolte contre les abus qu'elle entraîne, et il conclut qu'il est „une police particulière que la Convention a le droit d'exercer „dans son enceinte et que l'on peut, sans violer les principes, „ chasser des places qui leur sont accordées, dans cette enceinte, „ceux des journalistes qui en abusent pour corrompre l'esprit «public".
Bien que le projet de Duhem soit très appuyé, aucune décision n'est prise, et l'assemblée passe, après quelque discussion, à l'ordre du jour. ^)
On employa aussi la violence pour faire taire les journaux girondins. Le 9 mars au soir on prépara une grande attaque contre leurs imprimeries. L'intention avait d'abord été de convoquer un détachement de troupes de 500 hommes, qui se seraient rendus, divisés en cohortes, aux différentes imprimeries. Mais soit par un sentiment d'honneur, soit par pusillanimité, un grand nombre refusèrent de prendre part à l'entreprise, de sorte
^) Cf. le Repiihlicahi du 9 et le Moniteur du 10 mars 1793.
que 150 hommes seulement se rendirent à l'appel. Ils arrivèrent tous ensemble, vers les 8 heures, rue Tiquetonne, où demeurait Gorsas, des postes furent établis dans la rue et les hommes pénétrèrent dans la maison, menaçant de mort le concierge et deux autres personnes s'ils résistaient. Ensuite ils montèrent l'escalier et entrèrent directement à l'imprimerie de Gorsas, guidés par la lueur d'une lanterne. Gorsas, qui allait justement se rendre à la Convention pour la séance du soir, céda aux instances de sa famille et se hâta de fuir; muni d'un pistolet il réussit à se glisser dans le jardin, d'où il s'échappa en escaladant le mur. A son retour, Gorsas trouva que les malfaiteurs avaient non seulement brisé sans ressource presses, caractères, casses, les autres ustensiles et tous les meubles, mais qu'ayant trouvé dans un couloir sa provision de papier, ils y avaient mis le feu et l'avaient lacéré à coups de sabre. Ensuite les malfaiteurs se rendirent rue Serpente, à l'imprimerie de la Chronique de Paris, y répétèrent leurs méfaits, et rue Guénégaud, où ils forcèrent les portes et blessèrent gravement deux femmes ^).
Dans la séance du soir, le même jour, on rend compte à la Convention de ces deux événements, et le président donne lecture d'une lettre d'un certain Boursiaux, qui en semble révolté. On demande l'ordre du jour, mais la droite s'y oppose résolument. Mazuyer dit que ce serait une abomination. Coupé se plaint du peu d'accord qui règne entre les membres de la Convention, Lacroix trouve qu'on ne peut pas se fier aux renseignements fournis par cette lettre, il propose de l'envoyer au maire de Paris pour vérifier les faits et en rendre compte séance tenante. 11 déplore en même temps les exagérations du journalisme. „Je vois avec peine, dit-il, que les représentants du „peuple qui sont envoyés ici pour faire des bonnes lois, pour „s'y occuper des intérêts du peuple, s'amusent à faire des jour- „naux, à gangrener l'esprit des départements, à critiquer avec ..trop d'amertume les opinions de la Convention, qui ne sont „pas les leurs. Je vois deux caractères en Gorsas, celui de
^) Cf. le Courrier des départements du 21 mars 1793 et Hatin: Histoire IV, 185.
..représentant de la nation, et le peuple l'honore, et celui de „ journaliste que le peuple méprise."
Billaud-Varennes prétend que Gorsas est d'autant plus coupable que les presses qu'il réclame sont celles de l'abbé Royou qui lui ont été données le 10 août et „ qu'il a prostituées comme ce royaliste", On demande Tordre du jour. Thuriot trouve difficile de prendre un parti sur cette lettre qui est signée d'un nom inconnu, il propose de la renvoyer au maire pour que celui-ci rende compte des faits. Il passe eusuite au discours de Lacroix.
Lacroix a posé une vérité, dit-il, qui sera à jamais inaltérable, c'est qu'un représentant de la nation doit tous ses moments à la république. De plus, en faisant un journal, il vole l'indemnité qu'il reçoit de la nation; il faut rétablir la nation dans ses droits. Je demande donc que tous les membres de la Convention qui font des journaux soient tenus de rendre l'indemnité qu'ils ont reçue.
Lacroix: Moi je demande qu'ils soient tenus d'opter entre la qualité de folliculaire et celle de représentant du peuple.
Après avoir adopté le renvoi de la lettre en question au maire, l'assemblée met aux voix la proposition de Lacroix. Cette proposition obtient la majorité des voix et l'assemblée décrète ainsi que les membres de la Convention qui font des journaux seront tenus d'opter entre la qualité de journaliste et celle de représentant du peuple ').
Les journaux anti-jacobins comprirent bien contre qui ces coups étaient dirigés, et ils n'hésitèrent pas à exprimer leur grande indignation: „Duhem, tu es un mauvais citoyen, s'écrit ..Prudhomme dans les Bcvolutions de Paris, ou un lâche, «choisis: un mauvais citoyen, en écartant des législateurs le „seul frein capable de les retenir dans le devoir; un lâche, si „tu ne sais pas braver les stylets de la calomnie"; et il rappelle énergiquement ceux qui ont adopté ce décret, qu'il viole la liberté de la presse, absolument indispensable pour la société:
Sachez, législateurs, dit-il, que sans elle, sans la liberté de la presse, vous ne seriez pas rassemblés en Convention; sans elle, la contre-révolu-
1) Cf. le Moniteur du 11 mars 1793.
tion ne serait pas à faire. Rougissez du parallèle: en 1788, l'an dernier du despotisme, Louis XVI appelle lui-même, provoque les lumières de toute la nation sur l'assemblée des notables et celles des Etats généraux ; en 1793, l'an 1er de la République, des représentants d'un peuple libre, choisis pour lui rédiger des lois, proposent de proscrire la surveillance des écrivains ^). „Duhem avait dérobé cette proposition, dit le Patriote ^français, aux noirs de l'Assemblée constituante et aux feuil- „lants de la législative qui, trop harcelés par les journalistes «patriotes, voulaient comme nos anarchistes, enchaîner leurs „plumes", et son rédacteur se demande avec désespoir quel sera le sort de la France, si les hommes qui la dirigent continuent à s'avancer dans la voie où il se sont engagés. Il trouve le décret qui force les journalistes à choisir entre leurs fonctions de représentants du peuple ou celles de journalistes, tellement absurde qu'il n'a pas besoin de commentaires. Les violences commises chez Corsas furent aussi vivement blâmées dans ce journal et dans beaucoup d'autres journaux, ainsi que l'indifférence avec laquelle la Convention en avait reçue la nouvelle 2).
Cependant Brissot se résigna, ainsi que plusieurs autres journalistes, à la décision de la Convention et Girey annonça dans un „Avis" de son numéro du 11 . mars, que, puisque les droits de l'homme n'étaient plus, que toutes les lois naturelles étaient foulées aux pieds, qu'une nuit avait renversé l'ouvrage de quatre ans: la liberté individuelle, la liberté de la presse, Brissot n'aurait désormais aucune participation à la rédaction de son journal •^).
Mais tous les publicistes n'étaient pas aussi soumis aux lois, ainsi p. ex. Marat ne cessa pas de publier son journa Ce fut pour la Convention une occasion de rappeler encore que son décret devait être respecté, et le 21 mars elle prit la résolution suivante:
Sur la proposition qui en a été faite par un membre, la Convention nationale décrète que ses comités de sûreté générale et de législation lui
1) Hatin: Histoire IV, 126.
-) Patriote français du 10 et 11 mars 1793.
3) Hatin: Histoire V, 48.
rendront compte demain sans autre délai, de l'exécution du décret du 9 du présent mois, qui prohibe aux membres de la Convention la faculté de rédiger sous leurs noms aucuns des journaux qui se rédigent dans son enceinte ou ailleurs, et celle de rédacteur de journal, afin d'en cas d'inexécution, au mépris d'une loi formelle, la Convention nationale prenne dans sa sagesse les moyens propres à faire respecter ses décisions ').
Quelques jours après, la Convention prit une résolution funeste. Déjà antérieurement, le 4 décembre 1792, elle avait adopté une loi contre ceux qui travaillaient à rétablir la royauté, mais cela ne suffisait pas, l'Assemblée allait maintenant adopter une loi dans le même sens, qui visait plus directement ceux qui travaillaient par leurs écrits à provoquer des troubles dans la société. Ce fut Lamarque qui présenta, le 29 mars, ce projet.
Rappelant le grand nombre d'écrits aristocrates, mis en circulation après la mort de Louis XVI et qui incitaient à la guerre civile et au rétablissement de la royauté, il invite l'assemblée à prendre des mesures pour empêcher les exagérations de la presse, „car, dit-il, il importe que vous sachiez que, s'il „est quelques-uns de ces libelles qui, par leur atrocité même, „ portent avec eux le contre-poison, il en est aussi qui sur les „âmes faibles peuvent produire les plus funestes effets". Et il trouve qu'il faut apporter tous ses efforts à ce travail: „dé- „vouement de nos personnes, sacrifice de toutes nos facultés pour „les combattre jusqu'à la mort, voilà le sentiment indestructible „dans lequel nous devons nous unir". Il dit qu'il a semblé à quelques membres du comité de sûreté générale qu'étant donnés les termes vagues de la loi du 4 décembre, on pourrait croire qu'elle s'applique aussi aux délits provoqués par la presse, mais la majorité du comité voyant comment la minorité, inconsciente des excès de la presse, repousse cette interprétation de la loi, a décidé qu'il est indispensable de créer une nouvelle loi, qui soit „pré- „cise et tellement claire qu'il ne puisse rester ni prétexte aux «malveillants, ni incertitude dans les tribunaux". La loi que Lamarque présenta au nom du comité était selon lui basée sur le principe que dans les moments révolutionnaires toutes les espèces de liberté individuelle doivent souffrir quelque modification, lesquelles
ï) Duvergier: Collection des lois V, 260.
exceptions ne violent point le principe, car elles sont aussi fondamentales, aussi utiles, aussi sacrées que le principe même. Cette loi qui devait être une addition à celle du 4 décembre, était ainsi conçue:
Art. I. Quiconque sera convaincu d'avoir composé ou imprimé des écrits qui pi-oposent le rétablissement de la royauté en France, ou la dissolution de la représentation nationale, sera traduit devant le tribunal révolutionnaire et puni de mort.
Art. II. Peine de mort contre ceux qui conseilleront, dans des écrits, le meurtre et le pillage.
Art. 111. Les colporteurs, vendeurs ou distributeurs des écrits, prohibés seront punis de trois mois de détention, s'ils en découvrent les auteurs; et de deux ans de fers, s'ils ne les découvrent pas ^).
L'assemblée adopta cette loi sans aucune discussion.
Rendu à une époque où les passions de parti étaient exaspérées, le décret du 29 mars était funeste, et mis au service du despotisme il devait avoir des conséquences illimitées.
Pourtant, bien qu'une telle loi eût pu être décrétée, les Girondins n'avaient pas encore perdu tout pouvoir dans la Convention. Une décision prise quelques jours après le démontre su'fisamment. Le 2 avril l'un des premiers champions de la liberté de la presse parmi les Girondins, Boyer-Fonfrède, proposa à l'assemblée de révoquer ses décisions funestes des 9 et 21 mars, et l'assemblée, „ considérant combien doit „être grand le respect dû à la pensée", rapporta le décret qui enjoignait à ses membres d'opter entre la qualité de membre de la Convention et celle de journaliste. -)
La Commune de Paris continuait cependant ses agitations. Le 8 mai on dénonça à son Conseil général le Patriote français, dont le rédacteur était accusé de s'opposer au recrutement, „par des insinuations perfides dont il a semé cet ouvrage «vendu aux ennemis de la Révolution", et le Conseil général prit la décision suivante:
Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le Conseil général arrête qu'il sera envoyé une députation à la Convention nationale, pour
1) Cf. le Moniteur du 31 mars 1793.
2) Cf. le Moniteur du 4 avril et Duvergicr: Collection des lois V, 291.
la prévenir que le Conseil général de la Commune regarde comme prêchant l'incivisme et l'avilissement des autorités constituées la feuille intitulée „Le Patriote français" et qu'au terme de la loi du 9 et 10 août i) elle croit en devoir suspendre la publication.
2:o. Que le numéro 1363, du mercredi 8 mai, signé M. Girey, sera dénoncé à l'accusateur public comme tendant à empêcher les recrutements, et à détourner les citoyens du devoir, qui les appelle au secours des départements dévastés par la guerre civile.
Dans son journal du 10 mai, Girey-Dupré proteste avec force contre cette mesure de la municipalité, la considérant non seulement comme une attaque à la liberté de la presse, mais aussi comme une illégalité, car, dit-il, la loi du 9 août, loi de circonstance assez adroitement ressuscitée, n'autorise les municipalités qu'à empêcher la distribution de feuilles notoirement connues pour prêcher l'incivisme et la contre-révolution. Quant au reproche d'incivisme dirigé contre lui, il trouve qu'il est „trop bête" pour qu'on y ajoute foi, et pour ce qui concerne la propagande contre-révolutionnaire faite par le Patriote français, qu'on lui reproche, il laisse à la Convention le soin d'en juger. D'ailleurs il trouve que la municipalité n'a pas précisément réussi dans le choix du numéro qu'elle a l'intention de dénoncer à l'accusateur public, puisqu'il n'a parlé que deux fois de recrutement dans ce numéro, et en des termes assez innocents -). Aussi la dénonciation semble-t-elle ne pas avoir eu de conséquences, ni pour Girey, ni pour son journal '^).
1) Cette loi que je n'ai trouvée mentionnée nulle part ailleurs, permettait évidemment à la Commune de Paris de mettre obstacle à la distribution de feuilles, dangereuses à la société.
-) Les passages incriminés étaient les suivants:
l:o) „ Citoyens de Paris, vous voulez terrasser l'anarchie, ce dessein „est louable, il faut l'exécuter. Mais tous les brigands ne sont pas dans „vos murs; il faut terrasser en même temps la guerre civile, funeste fruit „de l'anarchie. Envoyez contre les rebelles des légions nombreuses et „ choisies, il vous restera encore assez de forces pour contenir et réprimer „les vils malfaiteurs qui vous tourmentent".
2:o) ..Bien des citoyens ne se soucient guère d'aller dans la Vendée, „d'abord parceque les rebelles font aussi guillotiner les prisonniers. En .définitive la cruauté inutile rejaillit toujours sur celui qui la commet".
3) Cf. le Patriote français du 10 mai 1793 et Synidt: Tableaux de la Révolution I, 159 et 160.
Dans les départements on comnnençait à faire avec toujours plus de zèle la guerre aux journalistes. Le 29 avril on lit en séance à la Convention une lettre du district de Loches, qui dénonce un arrêté du département d'Indre-et-Loire, portant défense d'introduire dans l'étendue du département plusieurs feuilles périodique-, telles que la Gazette de France, le Journal de Paris, le Courrier des départements, le Bulletin des amis de la Vérité, les Nouvelles politiques, nationales et étrangères, le Mercure universel ^) et ajournant jusqu'à un nouvel examen ce qui concerne le Courrier de VEgalité, le Moniteur et le Jour*nal des débats -).
Le 13 mai les représentants de la nation, députés par la Convention nationale, Julien et Bourbotte, prirent solenellement une résolution de censure qui ne laissait rien à désirer en fait de rigueur. Vu que, disaient-ils dans cet arrêté, vu que l'esprit public du département du Loiret, et notamment à Orléans, était très égaré, et que la faute en revenait surtout aux journalistes imposteurs, vu qu'il était nécessaire de prémunir les bons citoyens contre ce poison dangereux, qui ne circulait au milieu d'eux que pour leur inspirer le goût de l'esclavage et des fers honteux sous lesquels ils gémissaient, au gré de leurs tyrans orgueilleux, les représentants du peuple déclaraient avoir pris la résolution suivante :
Nous avons arrêté de vouer au mépris et à l'exécration des lecteurs, dans toute l'étendue du département, faisant défense expresse à tous les directeurs des postes des villes et lieux de son arrondissement de les recevoir et faire distribuer directement ou indirectement, les journaux intitulés: le Patriote français, le Courrier des départements le Journal des A7nis de la Ye'rite'^) la Chronique du Mois, la Cnroniquc de Paris, le Courrier français *) le Ther-
1) 1er mars 1791 — vendémiaire an VI (octobre 1797), rédigé par Antoine Tournon, ancien rédacteur aux Re'colutions de Paris, et mort sur l'échafaud 22 messidor an II (10 juillet 1794).
2) Cf. le Moniteur du 1er mai 1793.
3) Il est sûrement ici aussi question du hulletin des Amis de la Vente'. •*) Ce journal, rédigé par Poncelin, avait une longue existence, il fut
créé déjà en juin 1789 et vécut jusqu'au 18 fructidor an V (4 septembre 1797), changeant de titre plusieurs fois.
mètre du jour^), le Courrier de V Egalité, le Mercure universel, le Journal de Pcrlet, les Révolutions de Paris, les Annales politiques et litte'r aires, \& Journal des débats de la Convention, le Moniteur universel, la Gazette nationale de France, le Journal des Amis, la Quotidienne, les XouveUcs politiques, nationales et étrangères, le Courrier de V Europe, la Feuille villageoise, etc. etc. comme subversifs des vrais principes en matière politique; comme marqués au coin d'une partialité révoltante dans le rapport des différentes opinions émises à la Convention nationale; comme tendant à corrompre l'esprit public comme attentatoires à l'égalité, qui est la seule base fondamentale de la liberté publique et individuelle;
Invitons tous les bons citoyens à ne lire que les feuilles intitulées; le Jouri.al universel, par Audouin, le Républicain ou Journal des homtnes libres de tous Us pays, in 40 ; le Journal des Bataves, le Journal de l'instruction publique, le Courrier universel^) le Mensonge et la Vérité^) le Journal populaire i) ou le peuple et ses amis, Vami des Citoyens, VAm^ du peuple, ^).
En publiant cette pièce le rédacteur du Moniteur ne put s'abstenir d'exprimer son indignation: „ Nous abandonnons, dit-il, „cet arrêté à l'indignation publique, en attendant que la Con- «vention nationale en ait fait justice en vangeant la liberté de „la presse, si indignement outragée".
Audouin de son côté écrivit le même jour une protestation qu'il inséra dans le Moniteur et dans laquelle il s'opposait tant à la violence que les représentants du peuple avaient faite aux principes de la liberté de la presse, qu'à ce que son journal avait été rangé parmi ceux qu'on approuvait: „ c'est me rendre „le plus mauvais service que de m'inscrire dans le petit nombre „des é'.us", dit-il ^).
1) 11 aoijt 1791—25 août 1793, Par Dulaure. Ce journal était d'abord dévoué aux doctrines des Jacobins, mais fut ensuite l'un des organes du parti girondin, il fut même subventionné par Roland.
2) 21 décembre 1792—27 nivôse an VIII (17 janvier 1800.)
3) ire avril— 25 juin 1793, 24 n. in-80.
*) Dans Tourneux: (Bibliographie II, n:o 10862) il est dit que ce journal aurait cessé de paraître déjà en 1792.
°) Moniteur du 24 mai 1793.
^) Moniteur du 25 mai 1793. La lettre est reproduite en entier dans Hatin: Historié IV, 160.
La Convention aussi jugea que les représentants étaient allés trop loin et n'hésita pas à montrer sa désapprobation, avec une unanimité qui semblerait incompréhensible, si l'on ne savait pas combien les Jacobins de Paris haïssaient que leurs commissaires prissent des décisions qui ne leur avaient pas été prescrites. Dans la séance du 25 mai Doulcet qualifie cette décision des représentants d'arrêté „ despotique, destructeur de „toutes nos lois, contraire à tous les principes" et il insiste pour que la Convention le rétracte Boyer-Fonfrède parle dans le même esprit:
Les départements sont alarmés, dit-il, ils demandent si la contre-révolution est faite, si l'ombre de Séguier a été évoquée, si les fondateurs de la république sont transformés en censeurs royaux; ils réclament, et je réclame pour eux, la liberté de la presse. Faites justice à ces arrêtés despotiques, cassez-les: n'êtes-vous pas les proclamateurs de la déclaration des droits? Soyez encore dignes de vous-mêmes, faites justice de la tyrannie nouvelle, qui pour nous courber sous le joug le plus avilissant, veut défendre à nos concitoyens de lire, et bientôt peut-être de penser. Tuer la pensée, c'est un homicide envers le genre humain.
Je demande que vous cassiez les arrêtés pris par vos commissaires, et par divers corps administratifs, qui tendraient à gêner la liberté de la presse ou à mettre des obstacles à la libre circulation des journaux.
Barère dit que le Comité de salut public veut aussi qu'on casse l'arrêté ^), car ce Comité en est d'accord avec tout le monde: „du moment où la liberté de la presse n'existera plus „en France, la république sera anéantie".
Duprat dénonce un autre acte équivoque, commis par deux commissaires à Avignon et la Convention adopte sur la proposition de Barère le décret suivant:
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de salut public, cesse et annulle l'arrêté, pris à Orléans le 13 mai, par Julien et Bourbotte, ses commissaires dans le département du Loiret, ainsi que l'ordre expédié de Marseille à la municipalité d'Avignon, le 12 avril, par Moise Bayle et Boisset, ses commissaires dans le département des Bouches-du-Rhône, comme attentatoires et destructifs de la liberté de la presse ;
1) Le Comité avait pris une décision en cette vue le même jour (Cf. Aulard : Recueil des Actes du Comité de salut public IV, 318).
Déclare nuls et non avenus tous arrêtés qui contiendraient de pareilles dispositions; fait les défenses les plus expresses à toutes autorités constituées, corps administratifs et municipaux, de donner aucune suite à de pareils arrêtés i).
La dernière ombre d'opposition contre la suprématie des Jacobins fut faite par les Girondins le 21 mai, lorsque le comité des douze qui était composé en majeure partie de Girondins -) ordonna l'arrestation d'Hébert, coup hardi dont ils attendaient probablement beaucoup. Mais ce coup manqua tout à fait, il éveilla un orage de fureur contre laquelle les Girondins furent impuissants. La Commune constituée en permanence décida seulement de dénoncer à la Convention l'attaque portée aux droits de l'homme et à la liberté de la presse, mais elle fit aussi appel aux quarante-huit sections pour provoquer leur insurrection contre l'attaque portée à l'inviolabilité d'un de se? membres. Hébert fut aussi défendu par le club des Cordeliers, dont il fut un des premiers membres. Le club prit néanmoins un arrêté par lequel il déclarait qu'il regardait l'arrestation d'Hébert comme un acte de tyrannie, violant la déclaration des droits qui avait consacré la liberté la plus illimitée des opinions et comme un outrage sanglant fait au club-même et à tous les patriotes de la république et de l'univers. En outre il décidait que des commissaires seraient envoyés à la Commune, aux quarante-huit sections et aux sociétés populaires de Paris pour leur porter cet arrêté „avec invitation pressante de prendre dans „Ieur sagesse les moyens les plus vigoureux de résistance à ..l'oppression".
Les sections ne tardèrent pas à déclarer qu'elles prenaient Hébert sous leur protection, et à exiger de la Convention sa mise en liberté; elles furent appuyées par une opinion si générale que la Convention n'osa pas faire de résistance; le 28 mai Hébert fut mis en liberté et le même jour il rentrait en triomphe à l'assemblée communale, où un accueil magnifique lui était préparé. Hébert fut considéré comme un des martyrs
1) Cf. le Moniteur du 27 mai 1793.
-) Ce comité fut nommé en mai 1793 et avait pour tâche de rechercher des complots contre l'ordre et contre la liberté publique.
de la liberté de la presse, et Chaumette proposa que la chambre où il avait été enfermé portât désormais le nom de „ Chambre de la liberté de la presse" ^).
C'est donc la dernière opposition de la Gironde dans les questions de la presse, les événements du 31 mai et du 2 juin rendent les Jacobins seuls maîtres, ce sont eux désormais qui gouvernent et qui font les lois. Après cette époque, il ne peut guère être question, dans la pratique, de liberté de la presse; de toute leur puissance dictatoriale les Jacobins, et Robespierre surtout, essayent d'étouffer toute ombre d'opposition. Quelle ironie poignante offre, à cette époque, la déclaration des droits de 1793, publiée le 29 mai à la veille d'une des plus terribles journées de la révolution, quelle ironie dans l'article de la constitution qui consacrait la liberté de la presse à une époque où il ne pouvait plus être question d'aucune liberté dans ce domaine! -).
1) Cf Hatiii: Histoire IV, 115 et suiv.
2) Voici ces articles:
Déclaration des droits: Art. 6 „Tout homme est libre de mani- „fester sa pensée et ses opinions".
Art. 7 „La liberté de la presse et tout autre moyen de publier ses «pensées ne peut être interdite, suspendue, ni limitée".
Constitution: Art. 7 „Le droit de manifester sa pensée et ses opi
„ nions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière,
„ne peuvent être interdits". (Duvergier: Collection des lois V, 38 et 435)