CHAPITRE PREMIER
UTILITE ET OPPORTUNITE DE LA PRESENTE ETUDE. — QUEL EST LE TRAIT DOMINANT DE l'ÉVOLUTION ÉCONO- MIQUE QUI s'accomplit en RUSSIE ? PRINCIPALES
•QUESTIONS MISES A l'oRDRE DU JOUR. — LE RECEN- SEMENT DE LA POPULATION. LE MONOPOLE DE
l'alcool. — LA RÉFORME MONÉTAIRE.
§ 1. L'évolution économique qui s'accomplit de nos jours dans le vaste Empire des Tzars mérite d'attirer les regards de tous ceux qui prennent intérêt à la science sociale.
Car elle nous met en présence des origines mêmes du régime capitaliste qui, depuis plus de 200 ans, existe en Europe. Des phénonK'-nes analogues à ceux qui se sont déroulés au xviii'' siècle et dans la premiùre moitié du xix« reparaissent devant nous, mais sur une étendue beaucoup plus grande et avec une force supérieure. La Russie profite, en effet, de tous les progrès techniques accomplis par l'industrie occidentale ; elle ignore les tAtonnements, suivis de mécomptes, qui ont rempli l'enfance de cette dernière. Aussi les avantages matériels et les maux qu'engendre le régime économique moderne se révèlent en Russie sans trausition aucune. Ils suscitent d'un côté les espérances les plus chimériques et de l'autre des appréhensions très fortes. Ces
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drais évoquer dès maintenant le souvenir de ces moralistes anglais du xvie siècle qui, comme Thomas Morus, l'auteur de l'Utopie, ou Stafford et Stubbs se lamentaient surlesort fait au peuple des campagnes parla dissolution de la commune agricole, les arrondissements des seigneurs fonciers, le développement des fermages aux dépens des tenures héréditaires villageoises. Leurs doléances rappellent bien souvent celles des fervents défenseurs du mir russe et du système des partages périodiques. Ils ne veulent pas admettre qu'en dehors de causes purement artificielles, il puisse se former au sein même de la commune agricole un tiers état rural, partisan de la propriété individuelle. Un siècle après que l'avènement du régime nouveau fût dénoncé par les moralistes anglais comme une déchéance, les mêmes faits ont été acceptés avec enthousiasme parla phalange des économistes allant de Thomas Child à John Locke. De même il s'est formé peu à peu dans notre milieu un parti qui réclame l'abandon du communisme agraire et le partage définitif du sol villageois.
Les analogies nombreuses, que présente l'évolution moderne russe avec le passé des peuples de l'Occident européen, éclatent non seulement (juand on compare la littérature économique russe à celle d'il y a deux siècles en Angleterre, mais encore quand on se souvient de l'agitation créée par les physiocrates du xviu'^ siècle en France et en Italie.
Quiconque a étudié de près leurs écrits constate bien des ressemblances entre leur façon de juger les assises du nouveau régime économi(jue, celui delà libre concurrence et de la grande industrie, et l'attilude prise vis-à vis des mômes faits parlapresse russe. A la distance d'un si'''cle, on agite en Russie les mêmes questions. L'un vante les avantages de la propriété individuelle, l'autre ceux du communisme agraire ; l'un aspire au triomphe de la
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grande industrie, l'autre au maintien de la petite. Or vous n'ignorez pas qu'au sein même de la pliysiocratie, on peut reconnaître deux courants : l'un représenté par Quesnay et Dupont de Xemours', l'autre par Mirabeau le père et Cliquot-Hlervache. Les uns proclamaient hautement les bienfaits de la grande projjriété, les autres désiraient le maintien du sol à son cultivateur ; les uns malmenaient et les autres comblaient d'éloges les anciennes corporations d'arts et métiers, protectrices de la petite industrie. Et en Italie ne voyonsnous pas reparaître, au milieu du siècle dernier, la même lutte entre ceux qui veulent faire table rase de toutes les survivances du moyen âge et ceux qui. comme Jean Maria Ortès, ne voient dans l'établissement des grandes fortunes agricoles ou industrielles que la cause et la manifestation de la misère du peuple?
J'ai étudié de près tous ces débats dans mes <« Origines de la démocratie moderne » et l'impression qui m'en est restée me permet d'attacher une importance purement éphémère à ceux qui nous divisent en ce moment.
L'éclosion d'un régime économique nouveau met nécessairement aux prises les partisans du passé auquel on reconnaît volontiers le caractère d'assises nationales immuables, et ceux quiidentitient au progrès toute orientation nouvelle, quels qu'en soient le caractère et les suites probables. Les uns et les autres ont également tort et raison, car tout changement systématique et embrassant divers côtés de la vie sociale traîne nécessairement à sa suite des vainqueurs et des vaincus; d'un côté, ceux dont la fortune a été faite parle phénomène en question, et de l'autre ceux dont les intérêts ont été sacriliés.
Mais la marche victorieuse du régime nouveau déplace bientôt le champ des débats. Au lieu de préconiser le retour en arrière, les adversaires du régime qui vient de triompher se déclarent partisans d'un évolution nou-
velle qui permettrait d'éliminer les défauts de l'organisation économique existante. C'est ainsi que du soin des classes dirigeantes de l'ancien régime, du milieu de ses partisans philosophiques, sont sortis les premiers socialistes et communistes, les abbés Mahly, Morelly, Fauché, l'avocat-journaliste Linguet, et l'ancien grand seigneur, le prétendu descendant de Charlemagne, Saint-Simon. 11 en sera de même en Russie, et \e vois déjà quelques indices de cette évolution future dans le fait qu'au sein du parti qui préconise l'avènement du régime nouveau, nous pouvons distinguer à l'heure actuelle ceux qui, comme le célèbre chimiste Mendeleiefi,ne rêvent que du triomphe prochain de l'industrie russe grâce à des droits de plus en plus élevés sur les marchandises étrangères, et ceux qui, comme les directeurs de la « Nouvelle Parole » récemment supprimée, sans forme de procès, ne voient dans l'avènement du capitalisme que l'avantdernière étape d'une longue évolution qui doit aboutir au collectivisme préconisé par Karl Marx.
Si 1 étude de notre économie nationale rentre entièrement dans l'ordre d'idées dont se préoccupent à bon droit les économistes et les sociologues, le moment me paraît bien choisi pour l'entreprendre. En voici les raisons principales : la popuhition russe a été soumise cette année même à un nouveau recensement et nous sommes sur le point d'aborder plusieurs réformes de la plus haute importance.
§ 2. Arrêtons-nous d'abord à l'exatnen (h^s faits nouveaux, acquis grâce au recensement ; plus de 150.000 personnes ont prêté gratuitement leur concours à cette œuvre colossale, et quia été déjà l'objcl d'éloges mérités de la part des meml)res du congrès de statistique dernièrement tenu à Pétei'shourg. Il résulte de la communication préalable des prnicipaux chitlVes établis par le r<'censcment que la population de l'empire, évaluée en 1H8G
par le comité central de stcatistique à 113.000.000 atteint à l'heure actuelle 129.211.000(1). La Russie possède, par conséquent, deux fois plus d'habitants que les Etats- Unis de rAmérique, son principal concurrent dans le commerce international des blés. En effet, les Etats-Unis n'avaient en 1890 que 63.000.000 d'habitants. La population russe dépasse de 80.000.000 celle de l'AUemag-ne (qui en 1890 ne comptait que 50.000.000 d'habitants), de 90.000.000 celle de la France (qui en 1891, n'avait que 38.343.192, et à peu près du même chiffre celle de l'Ang-leterre. Seul l'Empire Britannique pris dans son ensemble, c'est-à-dire avec une superficie de terrain quatre fois plus grande, possède un nombre d habitants triple de celui de la Russie (2).
Mais si dans l'Europe entière aucun Etat ne l'emporte sur elle quant au nombre total de ses habitants, il n'en est pas de même au point de vue de la densité de la population. L'empire russe occupe une superficie de 20.860.000 kilomètres carrés, ou 18.986.034 verstes carrées, la verste contenant un peu plus d'un kilomètre (1,066 de kil.). Sil'on divise par ce chili're celui de la population de l'Em pire, on arrive à ce tte constatation que nous comptons à peine 7 habitants par verste ou kilomètre carré (3). La densité delà population est, d'ailleurs, bien plus grande dans les 50 provinces (on les appelle gouvernements! qui composent la Russie d'Europe. Cette dernière, avec une superficiede .0.240.068 kilomètres {i) carrés possède une population de 94 milUons, ce qui, en
(I) Consulter le Courrier des finances, de l'industrie et du commerce, organe officiel du ministère des finances, a. 1897 n» 2.
(i) Le^'ons de statistique, faites à l'Université de Moscou, par le prolessenr Tchouprov, en Tannée 1897.
(.S) En 1886 elle n'était pas même de 6 habitants par verste carrée, •i) Voyez Karatcliounsky. Tableau statistique des forces productices de la Russie, Berlin. 1878.
chilfres ronds, nous donne à peu près 18 habitants par kilomètre carré. Maib dans la Russie d'Europe elle-même les provinces septentrionales, avec une étendue très grande, ont une populationbien faible et qui l'emporte à peine en densité sur celle de la Sibérie ou de la province Transcaspieune. En procédant par la même voie d'élimination, il nous est facile de constituer un ensemljle de provinces, tantôt manufacturières, tantôt agricoles qui couvrent les 2/5 de la surface générale de la Russie d'Europe et contiennent les 2/3 de sapoj)ulation. Cotte zone s'étend au sud jusqu'à la mer Noire, à l'occident jusqu'à la frontière, à l'est jusqu'aux monts de l'Oural et au nord jusqu'aux confins de la Russie Rlanchc et des gouvernements d'Olonetzk, Archangelsk, Viatca et Perm.
Dans ces limites, la moyenne des habitants par kilomètre carré est de 30 personnes. Quant aux diverses régions qui composent cette zone, elles sont inégalement peuplées. Celle qui l'est le plus, c'est la région agricole, celle de la terre noire, du « tchernozeni)). Dans les provinces de Koursk, Voronej, Orel, ïambov. Pensa, Riazan, qui (Ml font partie et appartiennent toutes à la Grande Russie, on compte 5o à 60 habitants par kilomètre carre. Ce nombre est dépassé dans les provinces situées sur la rive droite du Dnieper, celle de Kiev et de la Podolie. Ici la densité de la population se traduit par le chiffre de 70 et même de89 habitants par kilomètre carré. Dans la région agricole du Volga nous trouvons à peu [très la moitié de ce nombre, et les deux tiers (50 ou à [)eu près), dans la région manufacturière, abstraction faite de la province de Moscou (1). Toutefois le royaume de Polo-
(I) Dans (•elle dcriiiùio on conipU! T.'J |ii'rsnnM("< par V(.'rslc carrt'-e. liien entendu à cause de la jurande accunnilalion d'Iialiilants dans la vieille capilnle des Izars (considier Tclioiiproir', l.e(.'.unsde slalisti(|Me. p. 179).
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gne, avec ses <S5 habitants par kilomètre carré, l'emporte sur les provinces russes, même les plus peuplées.
Le nouveau recensement nous permet d'établir non seulement le degré de densité atteint par la population, mais de constater encore la façon inégale dont elle s'accroît dans diverses régions. Ainsi nous ap|)renons qu'elle augmente en moins de temps sur les bords du Volga et du Dnieper que dans le reste de la zone agricole. Dans les 46 dernières années, à compter de la moitié de ce siècle, son nombre s'est accru de 07, de 69 et môme de 82 0/0 dans les gouvernements ou provinces de Poltava, de Chernigov et de Kharkov, tandis que, dans les douze dernières années, la population est restée stationnaire dans les gouvernements agricoles de la Grande Russie.
La raison de ce phénomène pourrait bien être la suivante : les grands centres industriels, tels que Moscou, attirent les habitants des provinces voisines et dépeuplent les campagnes. Il en est de même de quelques autres villes industrielles, telles que Toula qui de nos jours possède déjà 111 mille habitants.
Nulle part la population ne s'est accrue plus vite dans cette seconde moitié du siècle (ju'en Podolie, Volynie, ainsi que dans la province de Kiev. Elle a augmenté de 82 0/0 dans la première, de 104 0/0 dans la seconde et de 118 0/0 dans la troisième.
C'est surtout dans ces douze dernières années que les progrès ont été rapides ; le nombre des habitants en Podolie et dans la province de Kiev s'est accru de 29 0/0, et en Volynie de 37 0/0.
De pair avec l'immigration de sujets autrichiens, du moins dans cette dernière province, il faut signaler, comme une des causes de ce phénomène, le développement rapide de l'industrie du sucre, dont Kiev forme le centre.
Encore plus extraordinaires sont les progrès faits par la Psouvelle Russie, où lagriculture commence à s'étendre de plus en plus au détriment de l'élevage des moutons, où Odessa est devenu un des grands centres commerciaux du monde entier, et la région houillière. avec Ekaterinoslav pour centre, attire de plus en plus ceux qui veulent établir de nouvelles fabriques.
Ces progrès se traduisent par l'accroissement rapide du nombre des habitants. En Bessarabie.il est de 120 0/0, dans le gouvernement d'Ekaterinoslav de 170 0/0 et dans celui de Kherson de 207 0/0.
D'ailleurs, dans tout l'empire le nombre d'habitants a augmenté de 93 0/0 à p irtir de l'année l8ol, ce qui nous permet de dire que la population est doublée en Russie tous les cinquante ans.
La population des villes manufacturières sest accrue encore plus vite que celle des campagnes. Il faut voir en cela les effets du développement rapide de notre industrie manufacturière grâce au régime protecteur, Pétersbourg- possède à l'heure actuelle 1.267.023 habitants, Moscou 988 000. Varsovie 614.000, Lodz qui en 1820 (1) avait à peine 800 habitants, compte aujourd'hui 313.700. Sa population dépasse de 31 mille celle de Riga (283.000 h.) et de 65 mille celle de Kiev (250.000) De toutes les villes de province, seule Odessa possède un nombre d'habitants encore plus grand 1 404.650).
Notons encore ce fait curieux queTaschkent, centre administratif d'une province asiatique, conquise sous le règ-ne d'Alexandre II, ilyaà peine 30 ans, compte déjà 156.000 habitants. Deux autres centres régionaux, Tillis etVilna, en possèdent chacun de t59à 160 mille. Rakou grâce à la production du naphte dans son voisinage le
(1) Consulter Synclioul, Esquisse historique du développement ■de Vindustine manufacturière dans le Royaume de Pologne, p. SS.
plus proche, a atteint cette année le chiifre de 112.000 habitants. Kharkov, avec ses quatre foires, dont Tiniportance a d'ailleurs sensiblement diminué depuis la construction des chemins de fer, en compte 170.000, Astrakhan 113.000, Rostov, à peine séparé de Nachitchevan par le Don. 119.000 (et 150 en y ajoutant Nachitchevan), Ekaterinoslav 121.000. Même en Sibérie, ainsi que dans la province Transcaspienne, on rencontre des centres administratifs avec une population de 50.000 âmes et au delà. C'est le cas de Tomsk et de Samarkand.
Quoique bien rapide, l'accroissement de la population en Russie ne peut être considéré comme égal à celui des Etats-Unis, surtout si on considère les villes seules. Il suffit de dire que New-York vient de dépasser Paris par le nombre de seshabitants.
La densité delà population, même dans la région agricole, est moins grande en Russie qu'en France et en Allemagne, où on comptait 72 et 91 habitants par kilomètre carré en 1886 et 1890. Il va sans dire que l'Angleterre, avec ses 195 habitants par kilomètre carré et la Belgique, avec ses 207 habitants, dépassent plusieurs fois le degré de densité atteint par nos provinces, même les plus fertiles et les plus manufacturières. Néanmoins la population rurale commence à se sentir à rétroit,du moins dans la région de la terre noire, ce qui s'explique on ne peut mieux parle caractère extensif de notre agriculture, où l'assolement triennal prédomine encore aujourd hui.
Je me suis longuement arrêté sur l'exposé des principaux résultats du nouveau recensement parce que parmi les forces proiluctives de la Russie, l'accroissement rapide de sa population me parait la plus importante de toutes. Les richesses naturelles du pays resteraient en partie stériles sans l'augmentation du chitfre des producteurs, et l'industrie ne saurait écouler tous ses produits si le nombre des consommateurs n'augmentait pas d'an-
née en année. Aussi pour juger en connaissance de causela politique économique de nos gouvernants, il faut partir constamment de ce fait que, sur une superficie de 5 millions et quelques centaines de mille kilomètres carrés, nous possédons une population de 63 millions d'habitants, dont la densité s'accroît surtout dans la zone agricole, celle de la terre noire, du tchernozem. Rien ne prouve mieux que la Russie est appelée par la nature même de son sol et la masse de ses habitants à être, avant tout et surtout, le grand producteur de matières premières.
On aura beau déclarer^ comme Ta fait Fan passé M. le ministre des finances (1)^ que la Russie n'est plus un pays agricole, parce que le produit annuel de ses fabriques et de ses usines dépasse de plus d'un demimilliard celui de l'agriculture, ce fait en lui-même ne témoigne que d'une anomalie, qui ne s'explique, que par l'excès d'encouragement, dont jouit l'industrie manufacturière. On ne peut, à mon avis, traiter la grosse question de savoir si les intérêts de l'agriculture doivent au besoin être sacrifiés à ceux de notre industrie naissante, qu'en se demandant si nos fabriques seront jamais à même de fournir du travail aux 130 nùUions d'habitants que possède l'empire '.Miette question a déjà été soulevée par un économiste russe, M. Danielson. Dans un ouvrage très remarcjué et (|ui soumet à une criti({ue sévère l'ensemble de notre réiiime économique, ce sociolosue doublé d'un homme d'affaires fait voir (]ue notre industrie occupe à peine 1 .112.000 hommes et femmes (2). Ce chiffre s'est probablement élevé depuis 1893, année de la publication du livre de M. Danielson, mais en
(1) |{aj)|)orl lail à rEiii[)C'reiir;i roccasion tic la préseiilaliuii «lu biulgel pour l'année 18!)7.
(âj l'esquisse de notre économie sociale depuis la lélornie de 1861. Pélersbùiirg, J893, p. 124.
QUESTIONS ACTL'ELLIÎS 13
comptant même deux millions d'ouvriers par an, nous sommes encore bien loin de cet autre chifi're de 128 millions de personnes trouvant leur gagne-pain dans le travail des champs. On a Ijeau nous dire que le nombre <ies ouvriers augmente avec les progrès de l'industrie. Cela peut être vrai, mais la proportion est rarement gardée entre les deux faits qu'on nous signale. M. Danielson établit on ne peut mieux, à l'aide des statistiques officielles, que, dans les 23 dernières années, le nombre de produits livrés au marché par l'industrie textile, qui est chez nous la plus florissante, s'est accru trois fois plus ■vite que le nombre d'ouvriers qu'elle emploie. On a d'ailleurs reconnu depuis longtemps que, grâce aux machines, l'industrie se passe de plus en plus de la force humaine, de sorte qu'aujourd'hui;, pour suffire aux exigences des deux tiers des consommateurs du monde entier en cotonnades, il suffirait annuellement de 600.000 ouvriers et qu'un demi-million à peine est occupe à extraire en Angleterre toute la quantité de charbon minéral nécessaire à ses fabriques et à ses usines, ainsi qu'à son commerce extérieur (1).
Dans ces conditions il serait complètement illusoire de parler du développement de l'industrie comme d'un moyen de trouver un emploi lucratif aux 130.000.000 d'habitants que possède l'empire des tzars.
Mais, d'autre part, il serait non moins chimérique de dire que l'industrie est incapable de tout développement naturel, par la seule raison qu'il serait impossible d'écouler ses produits, en présence de l'accaparement des marchés du monde par les Anglais, les Allemands et les Français, Quel meilleur marché peut on désirer pour notre industrie que celui que présente une populnfion qui est doublée tous les demi-siècles, qui en 1950 promet
(I) Esquisse de notre économie sccialc depuis la i-étbrme do I8(il. Pclersbourg, I8l);i, |). 124.
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d'atteindre le chiffre de 260 millions et en 2.000 celui de 520. Seulement, dans l'intérêt même de l'écoulement des objets manufacturés, il faudrait que la masse des consommateurs, composée qu'elle est de paysans ag-ricoles, possédât le bien-être matériel qui lui manque et qu'une saine politique économique et financière est seule à même de lui donner. La conclusion de tout ce que je viens de dire est facile à tirer :elle consiste dans l'énoncé de cette vieille vérité que les progrès de l'industrie ne peuvent aller de pair qu'avec ceux de l'agriculture, car le producteur agricole est en même temps le principal consommateur des produits manufacturés.
§ 3. J'ai dit que le moment me paraissait bien choisi pour soumettre à une nouvelle enquête toute notre organisation économique et sociale. Il l'est non seulement en présence des faits nouveaux révélés par le recensement ; il l'est aussi à cause des changements profonds que le gouvernement se propose de faire dans notre système financier et monétaire, en étendant le monopole de l'alcool à toutes les provinces de l'empire et en remplaçant le papier-monnaie par la monnaie d'or.
Les deux réformes portent le caractère de vrais événements mondiaux. La réussite de la première pourrait bien avoir pour conséquences des changements analogues dans plus d'un pays de l'Occident, où, comme par exemple en France, l'opinion publique y est dej)uis longtemps préparée non seulement par l'existence d'un monopolo d'Ftat analogue — celui des tabacs — mais encore par la propagande active de personnes très irmuantes. et bien informées.
L'impôt sur l'alcool, ou accise, occupe la première place parmi les revenus ordinaires de 1 l'Jat. il a atteint en l'année 1S97 la somme de 28i.îM)0.000 roubles, alors (pie h' produit des domines nesechiilraitqu'à 1.")Î).(kS7.0()0 roubles, et celui des impôts directs ne fournissait (jue-
97.82'Î.OOO roubles. Ce fait seul permet de comprendre l'importance que peut avoir pour l'Etat le passage projeté au réiiime du monopole. Ce rétrime. appliqué en Hussie d'une façon sporadique d'abord par Pierre le Grand, jusqu en 1705, et ensuite en 1819, lit place au système des grandes fermes, abolies, elles aussi, en 1863 et remplacées parle prélèvement de Taccise, ou impôt sur la fabrication et le trafic des alcools. Cet impôt, fixé d'abord à 3 roubles le vedro, ou huitième partie d'un hectolitre, fut porté peu à peu à 10 roubles, mais, au lieu de s'élever corrélativement, le revenu de l'Etat, surtout lors des dernières augmentations des droits, ne s'accrut que fort peu. Alors qu'en 18()3 l'alcool payant 4 roubles par vedro était pour l Etat la source d un revenu de 121 millions de roubles, en 1890 l'élévation des droits au chilfre de 9 roubles 25 ne fit monter le rendement de l'accise qu'à la somme de 240 millions de roubles, au lieu des 317 auxquels on devait s attendre. Il fallut se rendre à l'évidence et reconnaître que la limite de l'imposition venait d'être atteinte et peut-être même dépassée. L'ivrognerie restant stationnaire, c'est par une diminution générale du bien-être de la masse des consommateurs sobres, prenant un verre par jour, que s'explique le déficit dans le rendement de l'impôt. Voyant cpi'il ne pouvait plus compter sur l'augmentation périodique de l'accise, le gouvernement s'arrêta à l'idée de reprendre entre ses mains sinon la production, du moins la vente de l'alcool. On avait devant les yeux l'exemple de la Suède, la fameuse expérience faite d'abord à Gôtteborg et étendue plus tard à tout le pays. Ne voulant pas courir de g:ros risques, on se contenta d'abord d'introduire la réforme dans (juatre gouvernements ou provinces orientales: celles de l*erm, Oufa, Orembourg et Samara. L'établissement du monopole diktat dans cette région fut décrété à titre d essai le 1'" janvier 1895. Le monopole concerne.
16 QUlilSTlONS ACTUELLES
comme je l'ai dit, uniquement la vente des produits. La distillerie reste libre, à condition de se conformer aux règlements déjà établis ou à établir. La production des distilleries locales ne devra point dépasser la moyenne des trois dernières années. Le gouvernement s'engage à leur acheter les deux tiers de la consommation prévue, au prorata de leur production-limite et à des prix fixés chaque année par le ministre. Le troisième tiers est demandé aux enchères, ou à défaut, à des commandes libres. La régie opère ou fait opérer la rectification de l'alcool afin de livrer aux consommateurs des produits inotfensifs pour la santé. A cette finie gouvernement procède à l'établissement d'usines de rectification. La vente en détail désormais aura lieu de deux façons différentes : ou bien par des débitants nommés par le ministre, ou bien par des restaurants populaires (traktirs), sans parler des hôtels et restaurants établis dans les villes. Les débitants ne pourront vendre que des bouteilles cachetées, au prix fixé par le ministre et sans qu'aucune diiierenco soit faite entre celui du gros et celui du détail. Les restaurants des villes sont seuls autorisés à vendre au verre. Le « kabak » ou cabaret du village, destiné à faire place àla bouticpie d'alcools, dirigée par des agents de ri']tat. avait servi jusqu'ici de lieu de réunion, decei*cle ou de club aux gens du pays. Il s'agit do le r(Mn[)lacer comme tel par une « m;iison à thé », c'est-à-dire par une espèce de crémerie ou rendez-vous de teatotlers, où le paysan pourra passer ses heures de délassement attablé avec sa famille et ses amis devant un samovare, mais à condition de ne point verser de li<|iieiirs fortes dans son verre. Le gouvernement croit pouvoii- atteindre par le monopole de l'alcool deux lins distinctes ft (picl- (juc peu contradictoires : l'augmentation de ses i-evenus et la diminution de l'ivrognerie ; il [)arl de ce l'aisonnement que le consommateur régulier, ne ItnvanI qii un
verre d'eau-de-vie par jour, suffit pour lui assurer tous les ans un revenu égal, sinon supérieurà celuique produisait l'accise. La bonne qualité de l'eau-dc-vie vendue par l'Etat, la disparition complète de toute sophistication des boissons permettent d'espérer que l'efTet enivrant de l'alcool diminuera d'une façon considérable. L'ouverture des maisons à thé, encouragée par le gouvernement, les conseils généraux et les sociétés d'abstinence, offrira en même temps au paysan russe le moyen de couper l'ennui de ses longues veillées d'hiver par plusieurs verres de cette boisson familière et presque nationale et qui, espère-t-on, finira par remplacer en partie la vodka.
Sont-ce des illusions que l'expérience viendra prochainement démentir de la façon la plus manifeste? Telle n'est point l'impression que produit le simple énoncé de faits se rattachant à l'introduction du monopole d'Etat dans les quatre provinces de l'Est, suivie en 1896 par des mesures anologues dans 9 gouvernements méridionaux. Le ministre des finances se déclare enchanté des résultats obtenus et propose d'introduire peu à peu le même systèuie dans toutes les autres provinces de l'empire. Au point de vue fiscal, le gouvernement a gagné rien que dans les 4 provinces de l'Est un excédent de 321.000 roubles sur la moyenne des rendements de l'accise dans les trois dernières années. Il a été, il est vrai, amené à débourser pas mal d'argent pour mettre le nouveau système en train, mais il est rentré la même année dans ses frais. Il en fut de même dans les 9 provinces méridionales, quoique le gouvernement n'ait pu retirer de la vente de l'alcool dans le courant de la première année que les 4/5 delà somme sur laquelle il comptait.
En se plaçant à un autre point de vue, celui de l'hygiène morale du peuple, les résultats obtenus sont encore plus brillants. Autorités civiles et ecclésiastiques, archevêques et évêques, gouverneurs de provinces, conseils généraux,
maréchaux de noblesse, congrès régionaux de taires de houillères et d'ingénieurs surveillant l'extraction du charbon de terre, sont unanimes à déclarer que l'ivrognerie des rues et les rixes sanglantes occasionnées par elle ont plus ou moins cessé, car le paysan n'absorbe plus l'alcool qu'une fois rentré dans son foyer. Il n'est plus également question pour lui d'engager les récoltes futures à un cabaretier exerçant l'usure sous la forme de vente à crédit, car on ne peut acheter l'alcool dans les boutiques de l'Etat qu'argent comptant. La qualité du liquide est excellente, tous les ingrédients malsains en sont ébiiiinés, grâce à la rectification, et le paysan ne trouve pas assez de louanges pour la marchandise qu'on lui oSre. Le ministère des finances a publié, en 1897, les rapports quiluifurentenvoyéspar les chefs civils et ecclésiastiques des provinces soumises au monopole; tous, d'une commune voix, déclarent que fivrognerie a sensiblement diminué. Il est vrai que dans les premiers mois qui ont suivi la réforme, l'impossibilité de consommer Ic^liquide dans la boutique où il se vend avait augmenté le nombre des ivrognes sur les places et dans lesruesavoisinant les débits. On signale également, du moins dans quelquesgouverncments.telsque Kiew ctKkaterinoslavv, l'ouverture de pas mal de « pensions de famille » où sous prétexte d'une large hospitalité offerte aux voisins, on leur vendait au verre la li(|ueur[)rohibée. La police étant intervenue dans ces affaires quelque peu louches et le climat s'opposant à des siestes prolongées en plein aii-, lout finit par rentrer dans l'ordre. Le paysan ne consomme plus l'alcool qu'il a acheté au débit argent comptant elà la bouteille que sous l'œil vigilant de sa femme. La portion lui est mesurée et ou surveille le nombre de ses libations. Les rixesde famille occasionnées par l'ivrognerie, elles tentatives souvent friichifiises de souslraii'C(]nelque vétille, ou même une partie du blé emmagasiné dans l'entrepôt du
foyer afin tic le vendre au cabareticr, ne se produisent plus que rarement. Entraînés par leur zèle pour la propagande de l'orthodoxie, les évoques signalent un autre résultat heureux : la diminution du nombre des israélites prenant part à la vente de l'alcool. On compte que dans la seule province delà Podolie, le cinquième des cabaretiers étaient juifs, 730 (1) ont été forcés d'un seul coup à chercher d'autres moyens d'existence. A en croire les chefs ecclésiastiques de nos provinces et les rapports qui leur sont faits par les curés des paroisses, le nombre de gens se rendant à la messe du matin et aux lectures religieuses du soir a augmenté en proportion inverse de celui des habitués du cabaret. Le clergé russe trouve le moment bien choisi pour occuper les loisirs de nos villageois par des exercices religieux, des lectures pieuses et le chant des cantiques. Aussi lutte-t-ilde toutes sesforces contre les comités d'abstinence fondés par le gouvernement et dont le personnel se recrute en partie dans les classes éclairées. Ces comités voudraient ouvrir non seulement des maisons à thé, mais encore des cabinets de lecture attachés à ces sortes d'établissements. Ils tiennent à organiser des sociétés chorales, des leçons publiques et des théâtres populaires. Ce sont ces derniers surtout qui attirent l'animosité de nos évêques. On est tout étonné, de trouver dans le nombre des mémoires envoyés au ministre des finances, une philippique ardente contre les spectacles, rappelant de bien près la célèbre lettre adressée jadis à d'Alembert par l'auteur de IjE"milr et du Contrat Social. L'évêque de Perm et de Solikamsk.qui en est l'auteur, cite en faveur de sa thèse des autorités aussi peu orthodox(^s que le poète alhMuand Schiller lequel, à l'en croire, tout en destinant sa trilogie
(I) Rapport envoyé au ministère des finances sur les rosiillals obtenus par l'inlrotluclion du monopole de l'alcool. Pélersbourg. 189 J, [)ago 78. Kapporl du préfet ou gouverneur de la province de Podolie.
de Wallensteiu au grand public populaire, doutait de l'influence éducatrice du théâtre, et il arrive à cette conclusi(»n énorme que le gouvernement qui autoriserait les spectacles populaires, se rendrait coupable de la destruction de la foi au sein du peuple (1). Le bon pasteur se trompe en croyante un réel danger. Les sociétés d'abstinence sont tellement dépourvues de moyens qu'à peine signale-t-onl'ouvertare de quelques dizaines de maisons à thé fournies de minces cabinets de lecture. Quant aux théâtres populaires, on ne peut encore y penser à moins que quelques gens riches ne veuillent tenter l'entreprise dans le seul but de « moraliser leurs capitaux ».
Les rapports adressés au ministre des finances quant aux résultats déjà obtenus par le monopole qu'on vient d'établir, ne signalent qu'un point noir dans l'ensemble desconséquences heureuses produites parla nouvelle réforme. Sous le régime antérieur, le village retirait certains prolits, souvent fort considérables, du droit .d'afïermer son cabaret. Des millions de roubles rentraient de la sorte dans la caisse villageoise et lui [)ormettaient de couvrir une bonne partie des contril)utions (2).
Cette source de revenus lui est désormais fermée et ceux qui au village ou dans la province ont pour mission de présider au recouvrement des impôts élèvent hautement des plaintes à ce sujet. Quoi qu'il en soit, la question de faii'c du monopole de l'alcool une mesure générale vientd'ôtre résolue dans un sens affirmatif. On procédera [iiMit à petit, en applicjuant la réforme, à dater du
(1) Rapport envoyé au ministère des tinances sur les résultais obtenus par riiilroduction du monopole de l'alcool. Pétcrshourg. I897,pai;e o\. Rapport du préfet ou gouverneur de la province de l'odolie.
(:2) (Test ainsi que dans le j^ouvernenient de l'erni, au dire du président du conseil général de cetle province, on peut évaluer h un million de roubles le produit annuel des permis accordés par les communes villageoises cl urbaine s à ceux qui voulaient ouvrir un cabaret {Ibif/ p. GO).
01 ESTIONS AGTUIiLLES 21
l'" janvier 1897, dans six gouvernements du .Nord-Ouest ainsi que dans celui de Smolensk. et à dater du l^"^ janvier 1808. dans ceux de Novgorod. Olonetzk. Pskov, Pétersl)0urg, Kliarkov, ainsi qu'en Poloirne (1).
I ï. Une auti'o réfornio qui également engage l'avenir est celle du système monétaire. La Russie est, avec r Autriche et l'Italie, le pays classique du papiermonnaie, du billet de banque à cours forcé. Les inconvénients de cet ordre de choses se font moins sentir dans les transactions intérieures que dans le commerce international. Comme l'explique fort bien M. Paul Leroy-Beaalieu, la hausse des prix, résultat nécessaire de la baisse de la monnaie à la suite de l'avilissement du moyen d'écliangc, ne se produit dans les pays à cours forcé, qu'à la longue, raison pour laquelle les effets funestes du papier-monnaie n'ont été long-temps ressentis que dans nos relations avec l'étranger. Une école soidisant nationale et dont on trouve encore quelques représentants isolés même au sein de la Société des Economistes de Pétersbourg" nie l'existence même de pareils effets. Non seulement elle renchérit sur ce qui avait été dit à ce propos en Occident, en prétendant, ce qui serait vrai à la rigueur, quelesprix intérieursne haussentpas dans une proportion égale à la baisse du change, résultat fâcheux de toute nouvelle émission du papier -monnaie (2), mais elle déclare encore que les billets de banque à cours forcé sont une espèce de monnaie nationale, correspondant on ne peut mieux à l'esprit de nos institutions aiitocrati(jues et à la contiance pleine et entière qu'inspire au peuple russe la seule parole du Tzar assurant que telle ou toile coupure représente en eilet la somme qui y est indiquée. Un publiciste réactionnaire.
(1) Consulter le N» 22 du Courrier des finances, etc., année 1807.
(2) Truite théorique et pratique d'économie politique, 1896. t. IV. p. 171.
nommé M. Talitzky, n'a-t-il pas poussé son ignorance de toute saine doctrine économique jusqu'à déclarer que la « valeur intrinsèque, la puissance d'achat du rouble papier repose sur le principe moral de la foi absolue et générale dans le pouvoir autocratique, un, libre et fort, qui seul règle la circulation monétaire » ? Ce même écrivain n'a-t-il pas recommandé au gouvernementde couvrir les frais de toutes ses entreprises industrielles, telle que le transsibérien par exemple, par une nouvelle émission de billets de banque à cours forcé (1) ? Un autre réactionnaire, un peu moins naïf, mais aussi dépourvu de tout scrupule scientifique, M. Scharapov, a encore récemment déclaré, au grand étonnement des ses collègues de la Société des Economistes de Pétersbourg, que les prix n'avaient pas augmenté en Russie à la suite des nouvelles émissions du papier-monnaie, alors quil est notoire, ainsi que l'a fort bien relevé M. Strouve, que le prix de la terre, par exemple, dans la période de 1872 à 1881 s'est élevé d'un tiers et qu'un accroissement considérable, quoique moindre, s'est également produit dans les fermages elles salaires, ces derniers ne s'étant d'ailleurs élevés que de 10 0/0 (2). Il serait certainement fort imprudent de rattacher ces faits d'une façon exclusive aux nouvelles émissions de papier-monnaie ; la marche ascendante de la population et les progrès de l'industrie ont puissamment contribué à produire ce résultat, mais il a été également amené par la circulation d'un grand nombi'e de nouveaux billets de crédit à cours forcé, suite funeste, mais nécessaire de la guerre d'Orienl. Cette facilité de couvrir les dépenses exceptionnelles [)ar de nouvelles émissions qui est inhérente au système du papicr-
(1) Voyez « Uoiisskoic hiclo .>, ISH8, cli. VI. p. riSli. di. \, ji. "273.
(2) Ces chiffres ont clé ('laltlis par M. N'oropaiiov. \'. les l>('l)als sur la rélormc monétaire au seiri de la IIP' scclioii de la Soc de; Economislcs, IS!)(i. p. 8-2.
QUESTIONS ACTUELLtS • i3
monnaie, constitue son côté attrayant aux yeux des gouvernants et son plus grand danger pour le public. L'éminent économiste français si versé dans les questions de finances, dont j'ai déjà eu l'occasion de citer le nom, déclare fortbien que théoriquement il ne semble pas impossible qu'un pays puisse se passer de monnaie métallique et ne pas se trouver mal d'une monnaie de papier. Mais il faudrait pour cela que la monnaie de papier fût très limitée et qu'elle ne s'accrut que dans des proportions étroitement fixées pour chaque augmentation de la population; en second lieu, il serait indispensable que l'opinion publique fût toujours imbue de la conviction que le statut relatif h cette monnaie de papier ne serait jamais, à aucune époque, altéré (1). M. Paul Leroy-Beaulieu observe judicieusement que la réunion pratique et surtout la constance de ces conditions nécessaires sont tellement malaisées qu'on les peut regarder comme impossibles. L'histoire de notre papier-monnaie est la confirmation lapins manifeste de cette vérité. De 1843 à 1873 le nombre de « billets de crédit » en circulation s'est élevé de 30 à 750 millions de roubles. Le cours forcé a été établi en 1856, ce qui fit baisser le change de 94 0/0 à 87 1/2 0/0. De 1873 à 1877 le marché monétaire s'accroit d'une nouvelle émission de 50 millions de roubles de papiermonnaie et le change tombe au niveau de 80 1/2 0/0. De 1878 à 1895 nouvelle émission, cette fois d'un demimilliard de roubles papier, et baisse correspondante du change à 65. 6 0/0 (2 ) . Le ministre des finances, M Abaza, afin d'arrêter cette baisse ininterrompue, voulut en 1881 retirer de la circulation ÎOO millions de roublcs-jiapier, et cela dans l'espace de huit ans; mais cette mesure ne fut réalisée par son successeui' M. IJuunge qu'en partie.
(1) Traite d'êcon. nol. v. IV, p. 160.
(2) Voyez le discours de M. Miklashevsky au sein (l(> la Soc. des «con. russes, p. 192.
A peine 87 millions de roubles furent brûlés par ordre du gouvernement (1). Au lieu de rester clans la voie tracée par son prédécesseur, le ministre des finances Wishneg-radsky procéda en 1888 à l'émission de nouveaux billets de crédit pour la somme de 63 millions, dont seuls 40 millions furent garantis par le versement à la banque d'Etat d'une somme correspondante en or. Plus tard, en 1891, le nombre de billets de crédit fut encore augmenté de 75 millions sous le prétexte que le papier-monnaie en circulation était insuffisant pour couvrir la demande qui en était faite par le commerce. Ces deux nouvelles émissions ne furent faites d'ailleurs que pour un temps. On avait eu l'intention de les rétirer de la circulation la même aimée ; seulement, au lieu de cela, on fit une nouvelle émission en 1892, de sorte qu'au 1" janvier 1893, le montant des roubles-papier en circulation s'était élevé de 1.040. 000. 000 à 1.196.000.000. En janvier 1893 ou en retira d'abord, à deux reprises, 30 millions, puis on fit une nouvelle émission, s'élevant à la même somme. Ce n'est qu'en 1894 qu'on commença à retirer ces billets supplémentaires. Au début de la présente année, M. Witte, le ministre actuel des finances, annonça dans son rapport à l'empereur que le nombre de ceux qui circulent ne s'élève plus qu'à 930 millions de roubles (2). Si ce résultat n'a pas été atteint plus tôt c'est que le prédécesseur direct de M. Witte, au lieu de coml)attre la baisse des roubles par la diiuinution du noml>re des billets de crédit, crut arriver au même résultat en jouant à la liausse du rouble à la bourse de Herlin.
(1; t .Dii'^iiller la hmcliiirc <rMn aiKH)yiiio i|iii s'iiililiilc « vieux inol'esseur " : Kpoque mnnordhla ihiits l'histoivc i/t's finn/icfs 7'uss('s. Pélersbourg, 18'.)5, !•[). 6 cl l.'i.
(2) ^' oyez G m et le russe, aiinco 18i)8, N" I. Ha|i|i()il du iiiiiiisln; des tirianres h rEiiipiTcur, à l'drcasinn delà |ir sciilaliuii ilii l>iHl;j;eL
QUESTIONS ACTUELLES fo
Le fait est établi dans un rapport fait à l'Empereur Alexandre III par M. de Cyon (1) lequel pendant quelque tem[)S fut une espèce d'agent linancier du ministre à Paris et dut, par conséquent, être bien informé. Cette pratique, indigne d'un ministre des finances, amena dune part des pertes fort considérables pour le Trésor, et de l'autre part une sins-ulière instabilité dans le cours du rouble-papier, qui ch;uigoait presque tous les mois, sinon toutes les semaines, tombant juscju'à 162 marks pour 100 roubles en mars 1888 et s'élevant à 2G7 marks en septembre 1890, pour retomber de nouveau à 200 et quelques marks (2). L'insuccès de cette politique financière aventureuse nous laisse en possession à l'heure qu'il est de presque \ milliard de roubles-papier, qui ne valent plus que les deux tiers do cette somme en or. La baisse du rouble s'est arrêtée, mais ce résultat n"a été-atteint, aiusi que le déclarent d'une commune voix M. de Cyon et M. Bortkevitcli, que grâce à une nouvelle intervention du ministre des finances, lequel, ayant en vue le rétablissement de la circulation métallique, trouva avantageux d'arrêter la hausse du rouble-papier par des moyens artificiels, afin de rendre plus facile à la banque d'Etat son rnchat en or. Dans les dernières années de sa gestion financière M.A\ islmegradskvsedécidaà entrer résolument dans cette voie. En constatant que le taux du rouble s'était élevé de la moitié, le ministre trouvait qu'une hausse si importante et si rapide de notre étalon devait réagir d'une façon funeste sur notre commerce
(1) Consulter de Cyon « Le Bilan de la gestion financière de Wislniegradski ». 189:2, édition russe, p. 17. iM. Borlkevitcli. « De la rêlornie monétaire projetée parle ministre deslinances». L'auteur maintient le même l'ait que M de Cyon en déclarant (jue, grâce à l'agiotage encouragé par M. Wishnegradsky, le rouhle-papier en 188S ne valait plus (|ue la moitié ou oO kopecks et'2 ans plus tard (1890) 83 kopecks (p. Ç.)
(2) Chiffre ofticieLdonné par le Courrier des Finances decctlemêmeannée et arrêté le 8 mars 1897.
26 QUESTIONS AGTUKLLES
d'exportation et causer un préjudice considérable aux producteurs (1). Il ne cachait point (déjà en 1890) son intention de réduire le prix du rouble-crédit à 62 1 2 kopecks or. Le contrôleur général Abaza se rendit à ses raisonnements et prit personnellement une part très active au jeu de bourse qui devait amener la baisse du rouble. M. de Gyon parle de la noble indignation qu'Alexandre III ressentit en apprenant du rapport ou mémoire de M. de Cyon lui-même la façon d'à air de son ministre et de son contrôleur général. La disgrâce des deux hommes d'Etat suivit de près la révélation de ces faits (2). Afin de maintenir le taux de change à 66 kopecks le successeur de M. Wishnegradsky s'opposa à l'exportation des billets de banque par les personnes se rendant à l'étranger. A l'arrivée des trains à la frontière, des douaniers pénètrent dans les wagons et adressent aux voyageurs la même question indiscrète : combien emportez-vous de roubles-papier ? On leur rit au nez en déclarant n'avoir pas plus de 3000 roubles, car dans le cas contraire il s'agirait de payer un impôt de quelques kopecks. Appli(jué aux voyageurs, ce nouveau genre d'inquisition est simplement ridicule et inefficace. Mais il n'en est guère ainsi quand il s'agit d'envoyer des roubles par poste. Les paquets contenant plus do 3000 roubles sont refusés, mais on se soustrait à la défense en envoyant, souvent le même jour, la somme voulue dans deux ou trois paquets différents. Malgré son côté risible, cette mesure ministérielle a cerfainement empêché le voyage périodi(jue des roubles-papier de la bourse de Pétersbourg à celle de Berlin et vicr vers</, ce qui occasionnait la hausse et la baisse artificielles du rouble à bref délai. Son cours est resté stationnaire, et, ainsi que le remar-
(1) De Cyoïi : » M WiUc -A sos projols de t'aillile devant le Conseil de PEinpire /, lH07p. 2î>. rapport du 16 août 18!>0.
(2) Ibid, p. 38-39-
QUESTIONS ACTIIlLLES 27
que M. Miklaslievsky, a atteint à l'iieure quil est la moyenne des huit dernières années, ce qui permet à cettx qui se prononcent en faveur du rétablissement de la circulation métallique de reconnaître au cours du rouble un caractère quasi-naturel.
Loin de partager les idées étroites des partisans du papier-monnaie, les ministres des finances qui se sont succédé en Russie depuis la guerre d Orient, ont été unanimes à souhaiter et à préparer l'abolition du cours forcé des billets de crédit. A cette fin ils ont accumulé, grâce à des emprunts faits à l'étranger, un immense stock d'or, déposé dans les sous-sols delalianque d'Etat. M. Lorini, professeur d'économie politique à l'Université de Rome, ayant été chargé par le ministre des finances Luzzatti d'étudier sur place le projet de la réforme monétaire russe, et admis pour cette raison dans les caveaux de la Banque d'Etat, n'exprime aucun doute quant à l'existence en Russie d'un trésormétallique de 813.900.000 de roubles, dont 724 étaient déposés dans les sous-sols de la Banque en lingots ou en espèces monnayées (Ij. Depuis, cette somme n'a fait que s'accroître. Dansson récentrapport à l'Empereur, M. le ministre des finances déclare qu'au 1" janvier 1898 la quantité d'or tant déposé à la banque que se trouvant en circulation, n'était pas inférieure a un milliard trois cent quinze millions de roubles et d'antre part, au dire du ministre, la somme des billets de crédit s'est réduite à 999 millions dont, toujours au dire du ministre, 930 seuls restent en circulation, les autres 69 formant le fonds d'échanges (2). Nous n'avons malheureusement aucun moyen de déterminer le nombre de billets de crédits qui circulent. M. de Cyon croyait Tan-
(1) La Riforma moneUiria délia Rusxia. Krm. Ln'schcr, 1897, p. {±2 et \i'.i, ainsi que p. l'2"^. L'auteur déclaro : lio visitati inpersona isotcranei doUa Banca, csaminando a mio agio quolla spicndida rac- ^olta di verglie cl luoneto d'oro
(2) Gazilte russe, 1898, N° 4.
née dernière, que leur chiffre était de Ijeaucoup supérieur aux 1083 millions reconnus àcette époque parle ministre des finances. La quantité de roubles-crédit, déclarait l'antagoniste du ministre actuel dans une brochure intitulée, « M. Witte et ses projets de faillite devant le Conseil de l'Empire » (1) dépasse grandement les chiffres portés
à la connaissance du public Les documents officiels,
ajoute-t-il, nous autorisent à déclarer avec assurance que le nombre des roubles -crédit réellement émis n'est pas de 1083 millions; il est de cette somme plus 869.711 . IGl, plus X de roubles. La valeur réelle de cet x, personne, pas même le ministre des finances, ne la connaît ». M. de Cyon appuie ses conjectures sur les faits suivants : il existe, dit-il, et en cela il a parfaitement raison, un fonds de réserve destiné à l'échange des vieux l)illets de banque contre les nouveaux. Autrefois ce fonds de réserve était assez insignifiant; il s'élevait, par exemple, au 1"' janvier 1861 à la somme, relativement modeste, de 112 1/2 millions de roubles Mais sous M.Wishnegradsky,il commença tout d'un coupa s'accroître d'une manière inquiétante et finit par atteindre au 1" janvier 1895 un total de 869.711.261 de roubles. A peu près les mêmes chitlVes figurent dans la brochure de M. Bortkevitch, brochure publiée en Russie en 1896 et bientôt interdite (2). (Juant au fameux a, dont, au dire de M. de Cyon, le ministre même ignore le montant, l'ancien ami et plus tard le justicier de M. Wishnegradsky explique son origine de la façon suivante. Pour se procurer les moycnsnécessa ires à l'achat de l'or à l'étranger, pour maintenir aussi dune façon artificielle le change du rouble au môme niveau, le ministre actuel et son prcnlécesseur ont recouru à l'émission
(1) Paris, 1897, p. XIII.
(2) Au ler janvier I.S!>o,(I(m1;uo .M. Borikovilcli, le l'onds do réserve sïflevail à HiiO millions de roubles (/><? laUèformc monétaire prnjftép p(tr If niinistri' (lci> (inanfi'!i. p. M),
supplémentaire de billets de crédit. « C'est à laide de ce capital (1) queM. Witte deson côté, continue, toujours au dire de M. de Cyou, à acheter l'or à l'étranger. » Ce sont là de graves accusations et qui, si elles étaient justifiées, changeraient du tout au tout les relations entre la réserve métallique et la quantité do roubles-crédit en circulation. En ajoutant aux 1083 millions, reconnus par le ministre en 1897, le fonds déchange et les émissions supplémentaires faites pour l'achat de 200 millions de roubles or, nous arrivons au chiffre de 2 milliards 250 millions de roui>les-papier, c'est-à-dire à un total dépassant de plus de la moitié la réserve métallique déposée dans les sous-sols de la Banque d'Etat. Ceci modifierait singulièrement les conditions dans lesquelles devrait s'accomplir la réforme monétaire et fausserait tous les calculs quant à son avenir probable, car, ainsi que le montre fort bien M. Paul Leroy-Beaulieu, « la règle empirique que l'émission peut atteindre mais ne doit pas dépasser le triple de l'encaisse dune banque est d'une complète fausseté » (2j et a sous le régime du cours forcé ou de la non-convertibilité des billets de banque, le chiffre de ceux en circulation pèse d'une façon progressive au furet à mesure de chaque émission et le déprécie davantage». Dans le cas où les critiques de M. de Cyon auraient été méritées, la politique financière russe trouverait une condamnation dans l'aphorisme suivant de l'éminent économiste français : « Pour un pays à cours forcé, il vaut beaucoup mieux diminuer la circulation des billets que d'accroître l'encaisse. » D'ailleurs deux lignes plus bas M. Leroy-Bcaulieu tendànos ministres laplanche de salut en disant : « c'est seulement quand on a l'espérance 4e revenir promptement au payement en espèces que
(l)I'p. XVII et XVIII.
(2; Vol. III, p. 671.
30 QUESTIONS ACTL'IXLES
ce dernier souci (celui daccroltre rencaisse) peut prendre le pas sur le premier (celui de diminuer le nombre de billets en circulation) (1) ».
La conclusion à tirer de tout ce cpii vient d'être dit, c'est que pour se prononcer eu. connaissance de cause sur l'opportunité et la possibilité de fa réforme monétaire, il faudrait être avant tout renseigné sur le nombre de roul>les-papier qui circulent, ^lais c'est là un des côtés fâcheux du bureaucratisme autocratique (pii forme le fond de nos institutions, que le contriljuable ne sait jamais au juste Tétat réel de la fortune pul)li(pie. M. de Gyon en fait lui-même l'aveu, en disant : (( Il appartient à celui qui paye l'impôt d'en contrôler l'emploi. Ce droit (jue toutes les nations civilisées ont contjuis... le peuple russe seul ne le possède pas. La loi lui interdit tout contrôle sur le maniement d(>s deniers (ju'il verse si péniblement au Trésor, toujours vorace et toujours à sec » (2). Cet aveu mérite d'être accueilli, car il émane d'un ancien émule de M. KatkoU, du publiciste célèbre qui a tant fait pour enrayer le développement naturel de nos institutions p()liti(jues. Oui se serait attendu à voir un jour M. de Cvon. l'auteur d'un livre éloi;ieu\ sur le régime autocraticpic russe, émettre ces critiques ? 11 a fallu [)(>ur cela que les mêmes institutions qui, jadis, faisaient son l)oalieur, se fussent retournées contre lui. Le justicier inq)lacal)le de sou ancien chef se vit interdire l'entrée de la Russie à la suite de nouvelles dénonciations contre le ministre drs liuances actuel, dénonciations non plus claUib'stiiH's comme autrefois, maisouNcilcs. faites |iar la voie do la [jressc et, [)our cette raison, cntiant dans la catégorie d'acl<'s incrimiiu''s par les mêmes institutions do:it il avait jadis clianté les louanges. IMaignonssa mal- Ci) Vol. m. !.. 07(1.
(2) « <) ) 1(1 (lirtdlitrc ilr )/. W'illf ciinrliiil Ut liiissif » par K. (icCv !1, -. IV.
chance, mais n'attachons pas trop d'importance à ses dires, car ils sont loin d'être désintéressés et frisent souvent le paradoxe ; il en est ainsi, lorsque M. de Cyon déclare, par exemple, le ministre des finances. M. AVitte, un émule de Karl Marx, un allié clandestin del'Allemagne et un ennemi juré du gouvernement qu'il sert et dont il prépare depuis longtemps la chute.
Dans les conditions que je viens d'indiquer, il n'est pas permis d'avoir une opinion bien arrêtée quant au nombre réel de roubles-papier, et nous nous contenterons d'enregistrer les dernières déclarations faites à ce sujet par .M. le ministre des finances. Dans son récent rapport à l'Empereur, M. Witte donne les cliifires suivants :
Le chiffre total des billets de crédit émis par la banque est de 999 millions de roubles. La banque en détient dans son portefeuille 69 millions, 930 millions sont seuls par conséquent à circuler dans le public. Mais en dehors de ces 930 millions, le Trésor a encore émis des billets échangeables au pair contre de l'or et dont le total s'élève à 182.300.000 roubles or. Le ministre reconnaît en même temps l'existence d'un engagement de 175.000.000 de roubles, contracté par le Trésor vis-à-vis de la binque par suite dune émission temporaire de billets de crédit.
En même temps nous apprenons que la réserve métallique, y compris l'or et l'argent, équivaut à l'heure qu'il est en roubles-crédit à la somme de 1.632.000.000 dont L470.000 sont placés en lingots ou en or monnayé, et 162 millions seulement en argent. — Le ministre conclut en déclarantque la réserve métallique dépasse considérablement tant la quantité de papier-monnaie qui se trouve entre les mains des particuliers (930) que le nombre des billets du Trésor échangeables au pair avec
l'or (182 millions or) et les billets de crédit supplémentaires (175 millions) (1). .
Mais abstraction faite de la quantité de papier-monnaie dont TEtat aura à faire le rachat, la réforme monétaire soulève de violentes objections. Elles sont toutes inspirées par la crainte que le rétablissement de la libre circulation de l'or ait pour résultat récoulement de notre réserve métallique à l'étranger, par suite de l'état déplorable de notre fortune publique et privée ; et le fait que la balance économique, sinon commerciale, n'est pas en notre faveur, car tous les ans nous sommes forcés de payer à peu près 100 millions de roubles d'intérêts pour les dettes(2) contractées. en France et ailleurs. Nous allons voir à quel point sont fondées de pareilles appréhensions.
Mais avant tout il s'agit de bien définir en quoi consiste la réforme qui est en train de s'accomplir. Elle a été résumée de la façon suivante dans une communication officieuse, sinon officielle, faite à la Société des Economistes de Pétersbourg par M. Gouriev. La voici. Premier article : Les billets de crédit ne seront émis à l'avenir par la Banque d'Etat que pour servir aux nécessités commerciales de cette banque. Le Trésor renonce à recourir à de nouvelles émissions dans le but de se procurer les fonds nécessaires au maniement des affaires publiques. Les billets présentement en circulation seront portés au passif de la Banque d'Etat.
Second article : les billets de crédit ciculcront de pair avec la nouvelle monnaie d'or. Toute transaction ayant pour but d'éliminer les payements en billets et de n'ad-
(1) Rapport du ministre des finances à l'Empereur, année 1898.
(2) Le budget de 1897 reconnaît 94.340.000 d'inlériHs pour les emprunts extérieurs à terme et 3.037.782 pour les emprunts extérieurs qui n'ont pas de terme ( le Courrier des finances , 1898 n** l p. II).
mettre que ceux faits en or est déclarée illicite. Quant ^u payement des droits de douane sur les articles d'importation étrangère, les règles en vigueur seront maintenues (c'est-à-dire que leur payement se fera exclusi- Yement en or).
Troisième article : La valeur des billets de crédit en -circulation est garantie par tout l'avoir de l'Etat.
Chacun est autorisé à échanger les billets de crédit <]u'il possède pour la monnaie d'or. A Petersbourg l'échange se fait pour n'importe quelle somme et dans tous les guichets de la Banque d'Etat. Mais dans les provinces où la Banque a des comptoirs, l'échange n'aura lieu que •dans les limites imposées par la quantité d'or dont dispo- ■sent ces comptoirs. Les payements se feront en roubles or de nouvelle frappe.
Quatrième article : Pour permettre à la Banque d'Etat d'agir de la sorte^ le gouvernement lui remettra sa réserve métallique de 750 millions de roubles or de nouvelle frappe. La dette contractée par le trésor vis-à-vis de la Banque d'Etat, dette qui ne comporte aucun payement d'intérêts, sera inscrite à l'actif de la Banque.
Cinquième article : La Banque d'Etat a le droit d'émettre des billets de crédit pour la somme de un milliard de roubles, à condition que le nombre de tous les billets en circulation ne dépasse pas le double de l'encaisse métallique de la Banque. Au delà du milliard, toute nouvelle émission devra être couverte en entier par une augmentation correspondante de l'encaisse raétalli- <]ue. Depuis, on a réduit le milliard de roubles-papier jion couverts à 300.000 (1).
Sixième article : Au fur et à mesure que les billets rentreront dans les caisses de la Banque, celle-ci en ferit disparaître le superflu.
<1) Oukase impérial du 29 août 1897 .
Septième article : La nouvelle monnaie d'or aura la valeur de 10 roubles et contiendra 1 drachme 78 1/4 de centièmes' de métal précieux.
Huitième article : La monnaie d'argent ne devra être reçue en payement dans les transactions des particuliers avec la Banque et vice versa que pour la somme de 50 roubles, et pour celle d'un rouble quand il s'agira de payer les droits dédouane. Quant au recouvrement des autres impôts, il pourra s'efi'ectuer en argent pour une somme indéterminée.
Neuvième article : La monnaie d'or de vieille frappe^ les impériales et demi-impériales auront cours dans lesconditions suivantes : une impériale de 10 roubles vaudra 15 roubles-papier et une demi-impériale, 7 roubles 50 kopecks. Le môme taux (un rouble et demi eu or pour un rouble de papier-monnaie) sera maintenu pour tout ce qui concerne le emprunts extérieurs faits par l'Etat et les particuliers (1).
Telles sont dans leurs grandes lignes les bases principales de cette réforme dont le résultat doit être de faire entrer la Russie dans le groupe des Etats qui ont accepté l'étalon d'or. La comumnication officieuse de ce nouveau projet de loi provocjua au sein de la Société des^ Economistes de Pétersbourg un échange de vues qui, sans épuiser la matière, fait connaître on ne peut mieux les divers aspects sous lesquels la réforme se })réscntc à ceux qui sont tout à fait au courant de nos difficultés économiques et tiuancières. Je crois, par conséquent, utile d'étudier de près ces débats. Ils ont occupé (piatre séances de la Société et ont permis aux adeptes des diverses écoles économiques d'émettre en toute IVanciiise leurs espérances et leurs appréhensions.
(1) « La réforme inonétaire russe dôbatliie par la Soriék' des ïicojioiiiislcs de l't'lersltuur^ », rapport slonojfrapliiiiue, p. r»i)-Gl.
QUESTIONS ACTIEM.KS :«
Je vais avant tout faire connaifr<' l'opinion de ceux qu'on pourrait appeler les optimistes. En premier lieu, nous devons citer lavis de M. Miklaslievsky, l'auteur d'un ouvrage récent sur la monnaie et la circulation monétaire. Il se déclare franchement favorable à Il réforme, d'accord en cela avec un économiste étranger, M. Lorini, dont j'ai déjà cité l'étude très npprofondie, résultat d'une mission scientifique en Russie. M. Miklashevsky insiste sur ce fait que le rouble-crédit ne fut, dès l'origine, que le remplaçant du rouble argent et que sa dépréciation a été amenée par celle du métal correspondant. Mais à rencontre de M. Lorini et de quelques membres de la Société des Economistes de Pétersbourg, gagnés aux théories ministérielles. M. Miklashevsky n'insiste point sur le droit que le gouvernement aurait de rembourser les détenteurs des billets de crédit en argent, ce qui leur ferait perdre non plus un tiers, mais la moitié de leur fortune. Car il se rend compte des responsabilités encourues par le gouvernement rien que par le fait d'avoir déclaré en 1856 et maintenu pendant plus de 4.0 ans le cours forcé des billets de crédit. M. Wishnegradsky avait cru un moment trouver un échappatoire aux difficultés financières qu'il éprouvait en autorisant la Banque d'Etat à faire ses payements en argent. Mais le public ne resta pas longtemps dupe de ce stratagème et refusa de recevoir le métal déprécié qu'on luioflrait. Le professeur Chodsky dit fort bien que dans le cas où le ministère voudrait imposer le cours forcé des roubles argent, la cause pourrait bien être portée devant les tribunaux. Il faut vraiment être privé non seulement de connaissances juridiques élémentaires, mais encore de tout sentiment d'équité pour prétendre, ainsi que l'a fait M. Reinbot, que le gouvernement, en renonçant au payement en argent, fait aux détenteurs du papier- monnaie le don bénévole d'un
tiers de leur fortune (1). Au moment où le cours forcé nous a été imposé, répondrons-nous, les mines d'argent du Mexique n'avaient pasencore été découvertes, le métal blanc trouvait un emploi industriel etartistique considérable, carilne souffrait pcnnt encore de la concurrence du nickel ou de l'aluminium, la frappe des écus de 3 francs était loin d être suspendue dans l'Union latine (1876) ; l'Allemagne ne s'était point prononcée pour l'étalon unique d'or et n'avait pas entraîné par son exemple les pays Scandinaves et la Hollande ; le trésor des Etats-Unis continuaitàfaire desachats d'argent, et, aux Indes Orientales, les particuliers étaient autorisés à faire pour leur propre compte la frappe des ruppis d'argent dans les hôtels de la Monnaie de l'Etat. Aussi avant la guerre de Crimée, personne en Russie ne trouvait son compte à demander en échange du papier-monnaie de l'or plutôt que de l'argent, quoique, ainsi que nous le trouvons inscrit sur le dos de nos billets de crédit, les deux modes de rachat fussent également admis et l'agio de l'or monta à peine à quelques kopecks. Si le cours forcé ne nous eût pas été imposé, nul doute que les particuliers se fussent empressés de donner, dans la suite des fcmps, la préférence à l'or, et ([ue l'argent aurait été peu à peu démonétisé ou réduit au rôle de monnaie d'appoint, rôle qu'il garde encore dans les pays de l'Union latine. A ce [)oint de vue, un article dans le projet de M. Witt(3 mérite toutes les criti- (jues qu on lui adresse : c'est celui qui impose au public l'obligation d'accepter des payements en argent jusqu'à la somme de 50 roubles. Les transactions entre gens de campagne, ainsi que les payements faits aux ouvriers des villes par leurs patrons, dépassent rarement cette somme. Ils'ensuit que la monnaiedépréciée aura l'avantage d'une circulation presque illimitée au sein de nos
classes laborieuses. Si dans la riche Angleterre le métal blanc n'est imposé que dans les payements qui ne dépassent pas deux livres sterliniis ( 1) ou 20 roubles, on ne voit vraiment pas la raison pour laquelle cette monnaie d'appoint garderait en Russie son pouvoir libératoire dans toutes les transactions inférieures à 50 roubles. Mais revenons aux appréciations optimistes de la réforme projetée. M. Lexis, économiste allemand d'un grand renom, surtout dans les questions de crédit et de circulation monétaire, avait deviné, depuis des années, que les emprunts faits à l'étranger par la Russie devaient servira lui constituer un fonds métallique suffisant pour permettre la libre circulation de l'or. « Lentement, mais sûrement, avait-il dit, les ministres russes marchent vers l'abolition du cours forcé des roubles ». M. Witte déclare de son côté que la réforme qu'il projette est une espèce de legs moral reçu par lui de ses prédécesseurs. En effet, bientôt après la guerre d'Orient, le comité des ministres se prononça en faveur du rétablissement de la libre circulation de l'or. Plus tard, sous le ministère de M. NVishnegradsky, on essaya d'établirle taux de change du papier-monnaie en déclarant qu'un rouble or valait l rouble 60 kop. en billets de crédit, ce qui représenterait en effet la moyenne des échanges durant une période de 1<S ans, depuis l'année 1877 jusqu'à 189.'). Pour accumulerla quantitéd'or nécessaireaux échanges, on eut recours, ainsi que nous l'avons dit [)lus haut, aux emprunts étrangers et on fit monterde cette sorte la dette publique russe à la somme énorme de 8 milliards de francs ou 2 milliards de roubles or. La majeure partie de cette somme servit, il est vrai, à la conversion d'anciens emprunts conclus dans des conditions moins avantageuses, ainsi qu'au rachat des chemins de fer. Mais ce qui res-
(1) Paul Leroy- Beau lieu : Traite, v. III, p. 280.
38 QUliSTION^S ACTLELLES
tail de non atfecté à ces deux services, joint à la quantité d'or produite par nos propres mines, permit de constituer cette réserve métallique qui, à l'heure qu'il est, couvre, entièrement, de lavis du ministre, le papiermonnaie. L'immobilisation d'une pareille somme dans les caveaux de la Banque ne rapporte, bien entendu, aucun intérêt à l'Etat et ne saurait, à la longue, que lui être préjudiciable. Le moment est venu, par conséquent, de couronner l'œuvre des anciens ministres des finances en annulant le cours forcé du rouble-papier et en autorisant la Banque d'Etat à faire ses versements en or, en comptant chaque fois le rouble -papier à un tiers moins cher que le rouble d'or. Au dire des optimistes, cette réforme ne peut être diflerée qu'avec perte pour le trésor car, ainsi que le déclarent les économistes les plus versés en ces matières « les métaux précieux qui sont enfouis dans les caisses d'une Banque, ne remboursant pas ses billets, sont enquelque sorte prisonniers ; ce sont des amas qui ne comptent plus guère, n'ayantaucune affectation précise et déterminée » (1).
Les optimistes ne croient pas à la réalité du danger sig"nalé par les pessimistes et qui consisterait dans l'écoulement de notre encaisse métallique à l'étranger. Ils le nient, non parce qu'ils ferment volontairement les yeux surles inconvénients de notre situation économique et financière et tout particulièrement sur ce fait «juc, g^rAce t\ nos emprunts étrangers, la hal.ince êconomicpu', sinon celle du cr)Mimerce. n'est pas en notre faveur, mais j)ai-ce <ju'ils prétendent (]ue la (juantité d'or en circidation dans les pays de l'Occident dépasse (b'jà la (hinande qu'on en fait ; par consécjuenf.ii n y aura aucun intérêt à attirer notre encaisse ni<''talli(|ue (Ml Occident {'!]. ('/est pour
(I) Traité f/\'ronomii' /m/ifit/iir, de Leiov-I^oaul'cii, l. III, \> <)7i. (i) Lfi n^for/Ht' niniK'tuirt' Jinjcc pur l<i Société ih's nonomisti's thi Pi'li'rshim r;i , p. >00.
•cette môme raison ({uc l'Autriclie a cg-alcmeiit choisi l'heure présente pour al)olir le cours forcé de son papiermonnaie, mais elle procède avec plus de lenteur et s'efforce surtout, auparavant, à relever le cours du florin, tandis que la Russie dépense ses économies en achat d'or et admet la nécessité de n'accorder au rouhle que la valeur cjuil a au change.
Telles sont les conclusions générales des optimistes. Passons maintenant à l'énoncé des appréhensions que la réforme soulève dans le camp opposé. Les pessimistes -arrêtent volontiers leurs regards sur ce qui s'est passé naguère en Italie, alors que le gouvernement de la péninsule voulut abolir le cours forcé du papier-monnaie, c'est-à-dire en 1881. Avec une encaisse métallique de 1071 millions de francs, encaisse couvrant en majeure partie le milliard 95 millions de papier-monnaie en circulation, l'Italie a voulu passer à la libre circulation de l'or. Dans l'espace de dix années, Tor et l'argent disparurent entièrement de la circulation, l'agio de l'or s'élevant à 12 et 1 i pour cent (en 1893), au lieu de 3 et 4 comme avant la réforme. Le 21 février 1891, le gouvernement italien se vit forcé d autoriser une nouvelle émission de papier-monnaie pour la somme de 3 iO et plus tard de 600 millions de lires. Il suspendit en même temps les payements en or.Tout ceci eutlieu, malgré les COO millions de monnaie métallicjue que l'Etat s'était procurés par la voie des emprunts, avantde procéder à la réforme. On explique les raisons d'une pareille malchance par le fait que la balance économique fut toujoursdéfavorableà ritalir: que le régime de ses banques d'émission était défectueux, que le système protecteur et l'imposition ex- ■cessive de la propriété immobilière, surtout de la petite, avaient amené la ruine de la fortune publicpio et privée, qu'on avait b;Ui trop de chemins de fer et trop pende routes carrossables, que les voies ferrées avaient été tra-
cées dans des régions sans industrie et sans commerce, enfin que le gouvernementavait contracté trop de dettes^ ce qui, dit M. Grûnwald, lui permettait de donner au pays une fausse apparence de jjrospérité matérielle. On se demande si la Russie ne court pas les mêmes risques^ et cela pour des raisons plus ou moins analogues. C'estlà précisément la question qu'agite le rapport fait à la Société des Economistes russes par le professeur Chodsky. Les conclusions générales de ce rapport sont, on no peut le nier, fort alarmantes. Le fait seul que nous devons à 1 Europe 8 milliards de francs, placés en valeurs russes,. et que leurs détenteurs ont le pouvoir de vendre quand hon leur semblera, rend, au dire de ce professeur, fort probable l'écoulement de notre encaisse métallique à l'étranger. Une autre raison qui fait craindre une pareille issue, toujours au dire de M. Chodsky, est la dépression économique dont souffre le pays et (jui se manifeste par des symptômes telsquc les suivants : la diminution du bétail de labour, le faible produit des récoltes villageoises, par suite du mancjue d'engrais et do l'épuisement du sol, la pénurie du paysan russe qui trouve à peine de quoi payer l'impôt et entretenir maigrement sa famille etc. Uien qu'au point de vue financier, notre situation, déclare le professeur, est loin d'être brillante. Les signes extérieurs d'un budget bien assis, romaniuet-il avec raison, sont : 1" l'augmentation progi'ossive du lendemont des impôts existants, non suivie de l'élévation de leur taux, 2" l'abolition d'impôts irrationnels et le remplacement dos contributions indirectes par les directes, plus on Iwirnionio avec le piincipe de l'écpiité (>" do l'égalité des charges entre oitoyi-ns ; enlin 3" la dimi nution [)rogi"essive des dettes de l'Etat, giAce à desp.iyemonts faits avec les revenus ordin.iires.
Or, aucun de ces signes ext(''riouis d'ini budget bien c'quilibi'é ne nous apparaît on Russie. Depuis 1887, épo-
que à laquelle fut abolie la taille personnelle que les classes inférieures étaient seules appelées à payer, nous n'avons assisté qu'à l'augmentation ininterronq)ue du taux des contributions et à la création de nouveaux impôts, tous indirects : leur rendement fut bien inférieur aux prévisions, ce qui certes n'aurait pas eu lieu si leur accroissement eût été précédé par un développement correspondant de la consommation. Un autre symptôme alarmant, c'est l'accumulation des arrérages. En 1893, de 499 districtsdont se compose la Russie d'Europe, 23 seulenient avaient versé toute la somme de leurs impositions directes. Quant aux autres, leurs arriérés dépassèrent trois et même cinq fois la somme annuelle de leurs contributions directes. La situation n'a guère changé depuis. Au 1" janvier 1894, 16 millions de roubles n'avaient pas encore été versés sur la somme des contributions directes, 29 millions de la somme des rachats payés par les ci-devant serfs et 57 millions de la somme des rachats payés par les paysans de la couronne. Une année plus tard, au lieu de dimhiuer^ tous ces arriérés augmentaient encore d'une dizaine de millions ( J 1 3 au lieu de de 1 04). .\ussi comprend-on la raison pour laquelle le gouvernement trouva bon de diminuerle taux du rachat. On renonce volontiers à des revenus imaginaires. Un règlenientadministratifémanant du comitédesministresetdatédu4juillet 1894remet à troisans le payement des arriérés dans le cas où ils ne dépasseraient pas, dans tel ou tel district, cinq fois la somme du rendement annuel de rinq)ôt. Cette mesure fut suivie deux ans plus tard [\) d'une nouvelle prolongation du terme des payements. C'est grâce à l'impossibilité de recouvrer les arriérés que le manifeste publié à 1 oeil) « Courrier des Jînances » 1897, N. I. p. 3. Pour de plus amples détails, consulter le traité du professeur Janscliul, intitulé. Les: /jases de la science des finances, "2 éd. 1895, p. :27U et suiv.
i'2 QUESTIONS ACTUELLES
<!asioii du coiiroiinemeiit le 14 mai I89ij diminua de la moitié le taux de l'impôt foncier (de dix kopecks on le fit tomber à cinq kopecks par dessiatine). Ceci valut au gouvernement, d'après les calculs du ministre, la perte dun million de roubles pour la seule année de 1897 (1).
11 est souvent question,déclare M. Chadsky,des bénéfices que nous ont assurés nos emprunts étrangers, mais en examinant la question .de près, on arrive à une toute autre conclusion. Le fait seul que dans l'espace de 10 ans, de 1885 à 1895, la dette de l'Etat, au lieu de diminuer, a augmenté en moyenne d'une cinquantaine de millions de roubles par an et cela sans compter la somme employée au rachat des chemins de fer (973 millions), ne nous permet à cet égard aucune illusion. Sans doute, l'intérêt des emprunts a baissé, grâce aux conversions faitespar les deux derniers ministres, mais le terme a été prolongé et quelques-uns sont devenus même perpétuels (2).
Toutes ces conditions réunies ne nous permettent pas d'espérer que nous garderons notre encaisse métalli(]uo àlasuite de l'abolition du cours forcé. Telle est la conclusion générale tirée de toutes ces prémisses par le professeur Chadsky. De l'avis des pessimistes, le ministre <ies finances lui-même est loinde croire à la possibilité de garder l'or euRussie, car dans le cascontraire, il n'insisterait pas sur le droit de faire une nouvelle émission de roujjles-papier pour une somme considérable et sous le prétexte que cette émission serait nécessaire non au trésor, mais aux ti-ansactions commerciales de la iJanqu»' d Etat. La reconnaissance du droit de la Haut|ue à procéder k une nouvelle émission, ainsi (pie le suppose M. de tlyon, pourr.iit bien st-rvir ;i h'galiser la création
(1) Kappoil fail à roiii|ien'ur à l'occasion tic la pivseiilaliuii du IhkIj,'el pour l'année 1897.
(2) La réfornie nionélairc discutée au sein de la Sociélc des Écono- Jiiislesde l'élcrsbourL;. p. ii.
QUESTIONS AGÏL'ELLES 43
antérieure des t'oiiblcs-papier (jiroii reproche au ministre actuel et à son prédécesseur. « Dans son projet de réforme monétaire, dit M. de Cyon, M, Witte prévoit une nouvelle émission de roubles-crédit pour la somme de quelques centaines de millions, prévision qui n'a pas été sans surprendre les naïfs, persuadés que le ministre songeait sérieusement à mettre fin au régime des assignats. Cette émission est-elle destinée à légaliser celles qui firent des roubles papier depuis le l®"" janvier 189o pour renforcer le fonds d'échange de réserve et par suite le chitire représenterait-il le montant de ce surplus? C'est possible, déclare M. de Cyon, et, étant donnée la situation, ce serait même à souhaiter (1). »
Quelle que soit la raison pour laquelle le ministre tient à garder à la Banque le droit démettre de nouveaux billets de crédit non couverts par For, le fait en lui-même prouve que le change du rouble-papier, déjà peu avantageux à l'heure qu'il est, pourra encore empirer dans la suite, grâce à de nouvelles émissions. Ceci suffît pour mettre le public en éveil contre la réforme. On arrive à se demander quel avantage réel les détenteurs des billets de crédit peuvent tirer d'un régime monétaire qui, tout en dépréciant leurs titres, ne les protège pas contre l'éventualité d'une nouvelle dépréciation. Le danger que peuvent avoir pour les billets de crédit qui circulent les prochaines émissions faites par la Banque d'Etat dans les limites de ses opérations commerciales parait d'autant plus grand que cette banque, ainsi que le dit fort bien le capitaine Bortkevitch, ouvre son crédit à n'importe qui et tient à prendre la place des banques privées dans toutes sortes de spéculations financières (2). Elle fait des avan-
(1) JI. Witle et ses projets de faillite devant le conseil de l'Empire, p. XVI.
(2) p. 13. Dans son récent rapporta l'Empereur M. W'ilte déclare ^jue la somme dont la bancpie dispose pour ces sortes de transactions ne
ces d'argent, souvent sans g-arantie suffisante, aux artisans, aux petits manufacturiers et commerçants, et cela afin de leur permettre Tacquisition du matériel qui leur manque et de leur fournir leurs fonds de roulement. Elle fait l'escompte des lettres de change sur la simple présentation de deux signatures ; elle accepte comme garantie les marchandises qui lui sont offertes par les^^ commerçants, les fabricants et lesagriculteurs^, marchandises dont l'écoulement ne serait g-uère facile en cas de non-payement de la dette ; en un mot, elle est sujette à toutes les critiques dirigées contre les banques d'émission qui n'établissent pas de différence entre les diversesnatures de crédit et immobilisent leurs fonds dans des^ placements à long" terme (1). « Les banques d'émission, déclarent d'une voix unanime Bageliot et Courcelle Seneuil, doivent s'astreindre à ne faire de toutes leurs ressources.... que des emplois facilement réalisables » (2). Avec une pratique contraire, elles seront nécessairement amenées à augmenter le nombre de leurs transactions commerciales. Et c'est là précisément le cas de la lianque de Russie qui, comme le constate M. Leroy- Jîeaulieu, fait non seulement de nombreuses avances sur titres divers, sur métaux et monnaies et sur les denrées et marchandises spécifiées par le ministre des linances,. mais escompte encore des efl'cts de commerce russes et des traites étrangères acceptées en Russie et ayant au plus 180 jours déchéance. Aussi pfy* ses transaetions cette banque enfreint-elle toutes les règles élémentaires dictées par l'expérience des autres bamiues d'émission et souvent inq)Osées par la loi. folle (pic la suivante pai'
déliasse pas 3.'). i (0(1.000 ilc roiihli-s par an (Rapport (•(mcciiiaMl Ir budycldelS'JS).
(1) Voyez ce (iiroii dit M. Lern\-b(!aiilicu, v. III. cli. \' . p. iT" d suiv.
(2) [hiil., p. :i7l.
QL'hSTIOxNS ACTUKLLLS 45
«xemple : il importe (jiie les billets escomptés soient ù échéance prochaine, co qui assurerait des rentrées successives rapprochées (1). Il manque également àla Banque cVEtatrusse cette autre garantie qu'établit quant à l'émission des billets de crédit, le statut organique de la Banque impériale allemande en disant : la Banque peut émettre un plus ou moins grand nombre de billets selon le besoin qu'elle en éprouve, mais leur émission doit toujours être couverte ou par son encaisse métallique ou par des effets escomptés à trois mois au plus (2). Mais le plus grand danger que peuvent présenter les émissions de la Banque d'Etatrusse, dépend surtout de ce que cette banque n'est, à l'heure qu'il est, comme le dit fort bien M. Leroy-Beaulieu, que « l'instrument de trésorerie du ministre des finances » (3). Rien ne prouve qu'il en sera autrement dans la suite (4). M. Witte reconnaît lui-même, dans son Exposé des pricipales hases de la réforme monétaire^ que « tant qu'on n'aura pas retiré au ministre des finances la faculté de commettre des abus tels que celui qui consiste à recourir en cas de déficit à la ressource extrême que présente une nouvelle émission de billets de crédit, il ne pourra être question d'asseoir notre système monétaire sur une base vraiment solide »... « Aucun ministre des finances n'aurait osé, ajoute-t-il, franchir une barrière précise et solide, si la loi en avait établi une en ce qui concerne les relations réciproques de la trésorerie et de la banque, et notamment l'émission par cette dernière des billets de crédit » (5).
(1) Ibid., p. 6o9.
(2) ma., p. 635.
(3) Ibid., p. 649.
(4) Le décret du 29 août 1897, tout en limitant le droit de la Ban- -que d'Etat d'émellredes billets non couverts par son encaisse métallique au delàdune certainesomine(300 millions), garde au ministre desfinances le droit de prononcer sur riugence et l'opportunité d'une pareille ■émission.
(5) Paroles citées dans la brochure de M. de Cyon, p. 83.
Aussi regTctte-l-on de ne point trouver dans le projet de réforme monétaire de mesures qui garantiraient l'indépendance de la Banque d'Etat vis-à-vis de la trésorerie et conçoit-on fort bien la raison pour laquelle la majorité du Conseil de l'Empire a trouvé bon d'ajourner toute discussion intérieure de la réforme jusqu'à Texamen approfondi de la véritable situation de la Banque et sa réorganisation sur de nouvelles bases, destinées à la rendre, au moins en tant que banque d'émission, complètement indépendante du ministre des finances (l). J'ai tâché de donner un résumé succinct, mais tidèle, des deux opinions contraires qu'on professe en Russie quant à l'issue probable de la réforme monétaire ; je dirai maintenant quel est mon propre avis. De l'exposé rapide des principales objections que les économistes russes élèvent contre la réforme, il est facile de tirer cette conclusion que Tinsuccès de l'Italie est une des causes qui déterminent leurs appréhensions. A mon avis, on va trop loin dans cette voie et on abuse étrangement de la méthode comparative, en perdant de vue la différence qui existe entre la demande de l'or en 1881 et à l'heure présente. En 1881, une crise économique aig'u<' venait de se produire en Allemagne. On était loin de cette abondance du métal précieux qui se manifesta encore naguère en 1801, à laBnn(juod'Angleteri'e,parun (excédent de l'encaisse métalli(|ue sur les billets d'émission. D'autre part, l'abus que les banques italiennes firent du droit d'émission en faisant circuler dans le public un nombre de billets bien supérieur à celui qui avait servi aux calculs ihi minish'e des finances Maliani, devint un em[)èchement sc'-rieux à la l'éussitc de la réforme. Ce fait es! mis liois de doute par la savaute étude de M. d'imwald (|ui l'ait autorité eu cette matière. Sou li'adiuhMii' russe M. (iourief, a eu,
(I) Ihal, p. .\.\l\.
QUESTIONS ACïUliLLIlS 47
par conséquent, raison d'insister sur cette différence essentielle entre les deux pays, différence favorable à la Russie, mais à condition, bien entendu, que la somme des billets de crédit, émis jusqu'ici parle gouvernement, ne fût pas de fait supérieur au milliard dont il est question dans les déclarations ministérielles.
On fait également preuve d'un pessimisme outré en disant que les détenteurs de nos fonds publics à l'étranger s'empresseront de les échanger contre de l'or. S'ils eurent confiance en nous sous le régime du cours forcé, ils n'auraient aucune raison de n'en plus avoir du moment où l'étalon d'or sera rétabli chez nous.
Les conclusions pessimistes que l'on tire, quant à la réussite de la réforme, de la crise économique que traversent nos campagnes, crise qui frappe surtout les yeux quand on la met en face des progrès récents de notre industrie, ne témoignent, selon la judicieuse remarque de M. Strouve, que de la confusion étrange qu'on fait entre le bien-être du peuple et la richesse nationale, cette richesse pouvant être fort mal répartie et en même temps très considérable (1). Or, même aujourd'hui, alors que pour la construction rapide du Transsibérien, la Russie se trouve dans la nécessité de faire des commandes importantes en Allemagne, et malgré la diminution de nos exportations en blé, résultat fâcheux de la guerre des tarifs menée par M. Wischnegradsky et qui nous a privé pour un temps plus ou moms long et peut-être à tout jamais du marché principal d'écoulement de notre seigle, marché qui n'était autre que la Prusse orientale, nos exportations dépassent nos importations et la balance du commerce est en notre faveur. En 1896, nous avons exporté en Europe pour la somme de 668 millions de rou-
(l) La réforme monétaire discutée au sein de la Société des Economistes de Pétcrsbourg, p. 39.
i8 QUESTIONS ACTUELLES
bles. 20 millions en plus de Tannée 1894 (648 millions) et notre importation n'a été que de o40, de 2o millions moins grande qu'il y a deux ans. Nos sorties dépassent, par conséquent, nos entrées de 128 millions, autrement -dit de 24 0/0 (1). Je sais fort bien que la balance du commerce nest pas la même chose que la l)alauce économique, mais en déduisant même des 128 millions qui forment le surplus de nos exportations les 100 millions qui •servent à payer les intérêts de nos emprunts, nous arrivons à un état d'équilibre qui, certes, ne présage point cet écoulement rapide de notre réserve métallique dont nous menacent les gens opposés à la réforme. Le seul fait d'avoir su, malgré l'augmentation rapide de nos emprunts, garder annuellement pour notre propre usage la moitié de notre production en or (123 1/2 millions des 240 que nous retirons des mines aurifères de la Sibérie et de l'Oural) (2), est pour nous un symptôme très favorable. Il ne faut point perdre de vue que la Rusîsie est, après les Etat-Unis et l'Australie, le pays qui produit le plus d'or. La quantité aniuudle du métal précieux livré par nos minières représente le cinquième de la quantité d'or qu'on extrait annuolloinent dans le monde entier (3). Elle équivaut à 2.220 pouds.
Qu'on ajoute à cette somme le produit de nos douanes, lequel pour l'année 1897 s'est élevée à 159 millions de roubles, et l'on sera contraint de reconnaître que les fonds ne nous manquer«)nt guère pour tenir nos engagements et (pic nous resterons solvables sans perdre [)Our cela notre réserve métallicjue.
M. Lorini qui considère comme non fondées toutes les
(1) Le commerce exlérieiir de la Russie en iHOtî {Courrier di's /inanrps, 1897, n. 21), p. SoJJ).
(2) Discours de M. Kasperov, p. 129.
(3) Voyez Eteocle I^orini : La /{/forma iiio/wfdr/a drlla litissid^ p. 125.
appréhensions quant à son écoulement probable à l'étranger, raisonne de la façon suivante : pour que l'or russe (juitte le pays, il faut, d'après la théorie de Ricardo, que sa quantité dépasse le besoin qu'on en éprouve. Dans ce cas, le prix de toutes les marchandises s'élèverait, ce qui arrêterait les exportations et encouragerait les importations. Lo change deviendrait défavorable à la Russie et l'or finirait par émigrer dans les pays avec lesquels l'Empire a des relations commerciales. Cet exode du métal précieux, d'après la théorie de Ricardo. ne s'arrêterait que le jour où sa quantité aurait diminué dans le pays, au point de rétablir l'équilibre entre l'ofl're et la demande. Ceci produirait une nouvelle exportation de produits russes, vu la diminution de leur prix d'achat, et ferait monter celui des marchandises étrangères, autrement dit la balance du commerce serait rétablie et l'or finirait par ne plus émigrer à l'étranger.
Mais, ajoute l'auteur italien, sur quoi peut-on asseoir la supposition que la Russie, après l'abolition du cours forcé des roubles-papier, se trouverait, grâce à une réserve métallique ne couvrant que les deux tiers des billets en circulation, dans la situation d'un pays qui souffre de l'abondance de l'or ? Elle présente un champ trop fertile pour toutes sortes d'entreprises industrielles et demandant l'emploi de capitaux pour qu'une pareille éventualité soit possible. Par conséquent, après la réforme monétaire, les deux tiers de toute la quantité d'or que possède la Russie actuelle lui resteront, à condition bien entendu, que les millions de roubles-papier auxquels correspond sa réserve métallique soient anéantis. La moyenne des prix ne subira en ce cas aucune élévation, les importations resteront plus ou moins ce qu'elles étaient (1).
Mais ces prédictions optimistes rie pourront se réali-
ser, ajoute le partisan des théories libre-échangistes de M. Luzzati, qu'à condition c|ue la Russie abandonne le système protecteur et fasse tout pour développer son agriculture, car cette dernière est la vraie source de sa richesse. Ce conseil est à retenir, non parce que M. Lorini se prononce contre la politique suivie jusqu'ici par nos gouvernants, mais parce qu'il contient cette vérité fondamentale que la réussite ou la non-réussite de la réforme projetée dépend de l'ensemble des mesures qui déterminent les progrès de la richesse nationale. La tàcheque s'est imposée le ministre actuel ne peut s'arrêter par conséquent à la seule abolition du cours forcé des billets de crédit ; la réussite de la réforme exige des soins assidus de sa part et une préoccupation constante du bien-èlre général et particuUer. En cela d'ailleurs, les vues de M. Lorini s'accordent on ne peut mieux avec celles qu'exprime la majorité des membres de la Société des Economistes de Pétersbourg-.
De toutes les appréhensions (]u inspire la réforme monétaire, je ne partage que la crainte que le gouvernement ne saura s'abstenir du moyen facile de couvrir ses dépenses extraordinaires par une nouvelle émission de billets de banque. Ceci, bien entendu, rendrait illusoires tous les bienfaits du rétablissement de la libre circulation de l'or. Le professeur Jarotzky évoiiue avec raison le souvenir de l'émission inattendue du [)apiermonnaie en l<ScS8, dans le seul but darr.Mcr la hausse (les roubles (ju'on déclarait nui>ible aux intérêts îles agriculteurs, vu (ju'elle diminuait l'exportation des blés a l'étranger. 70 0/0 des bUlets de crédit. dciLue le même économiste, n'ont été émis que pour subvenir à des l)esoins passagers. On sr proposait de les retirer plus lard de la circulation, mais cela n'eut [joint lieu (1).
QUIiSTIONS ACTCKLLES ol
Il est évident, par cnnséquent, (jiie de pair avec le rétablissement de nos finances et du bien-être de nos classes laborieuses, le succès de la réforme monétaire est soumis à la condition de rendre la Hanque d'iJat parfaitement indépendante de la Trésorerie et de retirer aux futurs ministres des finances la possibilité de recourir à de nouvelles émissions de billets de crédit. Ceci parait être l'avis de tout le monde en Russie, desl^imétallistes comme des partisans de l'étalon unique de Tor, des libreéchangistes et des protectionnistes, à l'exception, peutêtre, du petit groupe de gens qui croieut que les lois de l'économie politique et tout particulièrement celles <pii règlent la circulation monétaire ne s'appliquent qu'à l'Occident qu'ils déclarent « pourri » grâce au régime parlementaire, et non à rautocratie russe, au sein de la- ([uelle la simple parole du tzar, sa promesse de payement vaut ses pesants d'or.
Je me crois le droit de tirer de l'ensemble des faits dont j'ai entretenu le lecteur^ cette conclusion générale que la Russie, grâce à la multiplicité et au caractère des (questions économiques qu'on y agite en ce moment, est peut-être celui des pays de l'Europe qui mérite le plus l'attention d'un sociologue. Il me parait également démontré que toutes les réformes projetées, celle du monopole de l'alcool comme celle du rétablissement de la libre circulation de l'or, dépendent, quant à leur réussite, de l'ensemble des mesures pour assurer le bien-être matériel de la masse des cultivateurs, laquelle, ainsi que nous l'avons vu, s'élève à peu près à 128 millions. C'est ainsi que le gouvernement, en passant au régime du monopole, s'attend à un bénéfice dépassant le rendement annuel de l'accise dans le seul cas, où la masse des consommateurs sera en état de se payer un verre d'eaude-vie par jour. Nous ne pourrons, d'autre part, garder notre réserve métallique que si l'ensemble de notre état économique et financier est satisfaisant.
oi QUESTIONS ACTUELLES
Mais si tel est le cas. il s'ensuit que le seul moyen de se prononcer en connaissance de cause sur tous les problèmes que nous prépare un avenir peut-être peu lointain, est d'étudier les assises mêmes de notre existence économique nationale, et c'est là justement ce que je compte faire dans mes prochains chapitres.
Je commencerai par donner un tableau de l'état actuel de notre agriculture. J'entretiendrai ensuite le lecteur de la répartition de la propriété foncière dans notre milieu.
Xous étudierons séparément la constitution de la propriété nobiliaire et du communisme agraire, et nous poserons la question de savoir, quel est le sort que leur réserve le développement rapide de la bourgeoisie et du tiers état rural eu particulier. Puis nous passerons en revue les progrès de notre industrie et les motifs qui les déterminent, pour arriver ensuite à une enquête sur la situation de la classe ouvrière en Russie. Cette classe se composant de la minorité des travailleurs de fabriques et de la majorité des laboureurs, nous traiterons séparément du sort fait à chacune d'elles tant par l'ensemble de notre système économique que par la législation récente. Nous conclurons enfin notre ouvrage par une esquisse rapide de l'émigration intérieure qui depuis «|uelques années prend de l'ampleur et témoigne du malaise qui envahit nos campagnes.
Ainsi délimité, le champ que nous aurons à parcourir est encore bien vaste. Aussi je ne prétends ptnut épuiser le sujet, mais initier seulement les lecteurs à des études <ju'on a tort, à mon avis, de ne point cultiver davantage en France.
Ce n'est pas uiir ati.ilyse de (b'i.ul que j'cnln-jiicnds : mon aiid)ilinu est [)his haute, .le tiens à f.iire la synthèse <le notre existence économi(jue nationale Aussi sei'ai-je forcé de nr point dumirr ;iu\ sujets (pie j'aur'.ii ;i tr.ù-
tor tous les dcveloppomoiits (ju'ils comportent. J'aime mieux être incomplet que de faire perdre de vue, par une spécialisation trop grande, le lien d'ensemble qui réunit en un seul faisceau les diverses manifestations de notre activité économique.