‹ Le régime économique de la RussieChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La conclusion de notre dernier chapitre avait été c|ue le succès de la réforme monétaire dépend avant tout et surtout du relèvement de notre économie nationale. Il .s'agit maintenant d'en étudier le caractère et d'examiner les raisons tant naturelles qu'artificielles, qui produisent sa dépression momentanée.

A l'occasion de la dernière exposition des produits de notre sol et de nos manufactures, qui eut lieu, comme l'on sait, Tan passé à Xijni-Xovgorod, le ministère des finances fît paraître un vaste recueil de monographies faites par des personnes bien informées et traitant les diverses hranchesde notre production nationale. Ce recueil s'ouvre par la constatation de ce fait que malgré les progrès récents (le l'industrie, l'agriculture contuuie à occuper en Russie la première place. « Quelque considérable que fût dans ces dernières années la baisse des prix des grains, la culture des céréales reste, comme par le passé, l'occupation principale du peuple russe. » Ceci est on ne peut plus vrai, cai'tant au point de vue du nombre des personnes, trouvant leur gagne-pain dans 1 aménagement des clKuups. (ju'à celui de la niasse de pi'oduits livrés aux marchés inférieur el e\t<''i'ieur. l'itMi en Russie ne lemporte encore sur la'prodiiclidu du sei::le.

<lu froment, do l'orge et de l'avoine. La population des villes forme à peine 12 0 0 de la population totale ; il s'ensuit que 88 0 0 participent au travail agricole.

Quant à la quantité de valeurs produites par la culture des céréales, il suffira de dire, qu'en 1895, on avait récolté 693,402.098 hectolitres dont seuls 23 millions 900 mille provenaient de céréales autres que le seigle, le froment, l'orge et l'avoine.

Grâce à la baisse des prix, cette masse de marchandises pouvait valoir tout au plus 1 milliard 93 millions et demi de roubles. Elle n'en était pas moins très forte et surpassait de quelques dizaines de millions le total de la production en céréales de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre (285 millions dans les deux premiers pays, 114 millions dans le troisième).

Cependant, vu le grand nombre d'habitants que possède l'Empire (130 millions), la nourriture presque exclusivement végétale de nos classes laborieuses, la quantité de blé qu'exige annuellement en Russie la production de l'alcool, la majeure partie de ces 693 millions et demi d'hectolitres ne quitte guère le pays. Nos exportations en céréales dansles années 1885-1894, n'ontguère dépassé en moyenne 407^665,000 poudsetla ?omme de 320 millions de roubles. Or, cette somme représente Justement la moitié de toutes nos exportations dans le courant des mêmes dix années (642 millions). Ce fait seul nous force à reconnaître que de la production des céréales dépend non seulement le bien-être de la masse de nos consommateurs, mais encore notre commerce avec l'étranger. Il s'agit, par conséquent, d'étudier avant tout quelles sont les conditions faites à la production des céréales parles qualités de notre sol, la concurrence étrangère et la politique économique de nos gouvernants.

Le sol des 50 provinces qui constituent la Russie.

d'Europe n'est pas également fertile. L'argile el le sable entrent en majeure partie dans sa composition, tant dans^ l'extrême nord que dans les provinces centrales, avec •cette difïérence cependant que dans la partie septentrionale nous ne trouvons mêlé au sable et à l'argile que le produit de la décomposition des herbes, tandis que la région centrale porte l'empreinte du grand nombre de forêts de pin qui l'ont recouverte jadis. La zone de la terre noire ou du tchernozem ne commence qu'au sud de Moscou ou plutôt de Toula. On trouve le tchernozem dans toute la partie méridionale delà Russie jusqu'à la merNoire, celle d'Azov et la haute chaîne du Caucase. Il est inutile d'insister sur la grande fertiHté de toutes ces provinces. Le vicomte de Lestrade, qui, tout dernièrement, a entretenu les lecteurs français de nos richesses naturelles et acquises, s'exprime à propos du tchernozem de la façon suivante : La terre noire provient de la décomposition incomplète de plantes qui lui donnent sa couleur foncée. Sa richesse en humus va de 4 à 16 0/0 ; sa profondeur, de 30 centimètres, à 1 mètre. Sa constitution physique est remarquable. Le tchernozem contient une quantité de suljstances amorphes qui agrègent les autres avec une ténacité plus grande encore que celle de l'argile. Après le labour, la terre noire se forme en mottes d'une extrême compacité. C'est seulement lorsque l'humus est séché qu'elles se défont au moindre effort. Le tchernozem contient et régénère tous les éléments nécessaires à la végétation. Cependant, comme la région où il se trouve est relativement privée de forêts, que les pluies y sonl raies, il arrive fréquemniont que la sécheresse y C(»in[)r(>ni('lle les récoltes (Ij,

(I) La Russie écoiumiKnw cl sdc'kiIi' à l'avi-ninncnl (h- Mrohn JI, p. 2o8.

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La région occupée par le tchernozem a pour limite septentrionale une oblique menée de la Bessarabie à Oufa. Elle passe à peu de distance de Jitomir, Kiev, Orcl, Toula, Riazan, Tanibov, Mjni-Xovgorod et Kazan. Dans toute la Russie d'Europe, comprise entre cette oblique et la frontière du sud et de l'est, le tchernozem se trouve partout à l'exception des bords crayeux du Volga entre Simbirsk et Tzaritsin et des sables du Polessie. En dehors de ces limites, on ne rencontre plus le tchernozem qu'à Tétat d'îlots, et cela, dans les environs de Wladimir et de Perm (Ij.

Ainsi, au point de vue de la fertilité du sol, il faut partager la Russie d'Europe en deux moitiés dont l'une formée par les provinces situées au sud de Moscou, produisant une quantité de céréales qui dépasse de beaucoup les exigences du marché local, et l'autre dont les récoltes sont insuffisantes et qui fait, par conséquent, venii une partie de ses blés du dehors.

Les économistes et les statisticiens russes admettent que la quantité de blé nécessaire à l'entretien annuel d'un individu ne dépasse pas en moyenne 18 pouds (2) de farine ou 19 en grains. Dans les années de disette, elle peut même tomber à 13 pouds (3). Gomme le blé est en Russie la nourriture ordinaire du peuple, on ne sera pas étonné de voir cette moyenne dépasser sensiblement celle de la consommation des farines en xVngleterre et en France (les Anglais faisant un usage fréquent de la viande de boucherie et les Français de légumes et de fruits). Aussi voyons-nous l'Anglais consommer eu moyenne par an à peine Sou 9 pouds de froment et le

(l) Ibid., p. 2ui.

{'2) Le poud pst égal ;i peu près j"» 16 \/"è de kilos. (3) Tcliouprov.L'/«//»e/ire des récoltes et des priv du blé sur quelques côtés de l'économie nationale russe, vol. 1, Introduction.

:i8 L'AGRICULTUIŒ EN RUSSIE

Français 13. Le Russe se nourrit généralement de blés inférieurs au froment, mais il en consomme le double cln premier et un tiers en plus que le second (1).

En partant de ce fait que la grande majorité des Russes exige pour son entretien 19 pouds de céréales en grains ou 18 en farine, que 7 '/^ pouds sont consommés annuellement par la moyenne des ])étes de somme c[uo possède un individu et en divisant le total des blés récoltés dans les diverses provinces de la Russie d'Europe par 25 ' ^ (18 -j- 7'/2), nos statisticiens arrivent à cette conclusion que 31 provinces disposent annuellement d'une quantité de céréales dépassant leurs besoins et 19 sont forcées d'en importer chez elles. Le chiffre de ces dernières est même un peu inférieur à celui des provin- •ces qui, ainsi qu il résulte de données publiées par le Ministère des Voies de communications, reçurent, en 1893, des envois considérables de blé par chemin de fer. On en comptait cette année 22 des 46 sur lesquelles s'étend le réseau des chemins de fer russes. Nous trouvons dans le nombre des provinces qui consomment plus de blés qu'elles n'en produisent, non seulement les gouvernements du nord, dont le climat s'oppose plus ou moins à la culture des céréales, mais encore les })r()vinces industrielles du centre : Moscou, Vladimir, Kalouga, Tver, Jaroslav, Kostroma, un gouvernement d<' l'est (Astrakhan) et un de l'ouest (Vilna) (2 .

Il s'ensuit, qu'abstraction faite delà zone du tchernozcm et dc(]uel(pies autres régions, où, comme dans les provinces baHi(|U('s, lagi-iculture a atteint un haut dé-

fi ) Hrniolov. Les /iroh/rines moileriies de I l'conoiiiie at/ricoli'. p. 120. La ration du soldat russe est in<^me supérieure à ce iiondjre et équivaut par an à la soiiinie de :29 pouds.

(2) Table foriiiaiil la secontle annexe de l'article du Professeur Tcliouprov.

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gré d'intensité, la moitié de nos provinces ne produisent pas la quantité de céréales suffisante à l'entretien de leurs habitants. On est porté, par conséquent, à se demander si l'Empire serait devenu un des greniers du monde, si les Cosaques de la Petite -Russie ne se fussent pas volontai rement donnés à lui, sous le Tzar Alexis, père de Pierrele-Grand, et si Catherine II n'eût pas enlevé à la Turquie et aux Tartares de la Crimée cette zone fertile connue de nos jours sous le nom de la Nouvelle Russie? La négative nous parait d'autant plus évidente, qu'à l'époque où, grAce <iux Anglais^ la Moscovie entra pour la première fois en relations commei'ciales avec l'Occident^ ses exportations consistaient presque exclusivement en fourrures, en bois de construction, en lin, en chanvre et en miel. Les Anglais, ainsi que nous l'apprend la correspondance diplomatique du XVI® et du xvii'= siècle, mettaient tout enjeu pour éliminer la concurrence des Hollandais ou des Espagnols dans le trafic de la Moscovie, non parce cju'ils <îomptaient en extraire à bas prix des blés et des farines, mais parce que l'équipement de leur flotte demandait l'emploide mâts et de voiles de provenance russe. Dans la seconde moitié du xvnie siècle, nos exportations en céréales étaientencore médiocres. Elles arrivaient à peine «n 1767-17(59 à 117.500 hectolitres par an, et étaient dépassées de 6 à 7 mille hectolitres par la quantité de semences de lin, expédiées annuellement à l'étranger. Le suif, le beurre, les bêtes à cornes, les langues fumées, les peaux, les toisons, les queues de cheval, les soies de porcs, figuraient également pour des sonmies très fortes dans le bilan de nos exportations (1). Même, en 1828, les produits de l'élevage formaient à peu près le (juart delà somme de 178 millions de roubles à laquelle

(1) Coiisuller VEsnai sur le commerce de la liu.isie- Amsterdam,

s'élevaient nos envois à létranger [\). La quantité de blé exporté ne dépassait pas à la même époque 1,000,000 de roubles. Mais déjà dans les trois années qui font suite à la révolution du 14 juillet 1830, cette somme s'était quadruplée ; elle s'éleva môme dans les années qui suivent de près la disette de 1840, au chifTre de 39 millions pour retomber ensuite à 20 et 21, taux qu'elle garde encore en 1857, à l'époque où Tengoborsky recueillit les matériaux de son travail sur les forces productives de la Russie [2). Que sont ces faibles chiffres en comparaison des 319 millions et quelques centaines de mille roubles auxquels en moyenne s'élevaient nos envois annuels de blé et de farine de 1885 à 1891 ? A quel point les rôles ont changé et quelle faible partie de nos exportations actuelles représentent les produits de l'élevage russe, leschiffres vontnousl'apprendre. Des 642 millions de roubles, somme totale de nos exportations, 50 seulement reviennent à l'élevage, c'est-à-dire, dix fois moins qu'à la production des céréales.

Ainsi ce n'est qu'au concours de la Petite-Russie et de nos provinces méridionales, que l'Kmpire est redevable d'être devenu, dans le courant de ce siècle, un paysagricole par excellence.

Mos plus anciennes provinces^ celles qui forment la Grande-Russie proprement dite, n'ont jamais pu envoyer beaucoup de blé à l'étranger ; par conséquent, leurs intérêts économiques ne sont pas les mêmes que ceux de la Petite et de la Nouvelle Russie. On conçoit dès lors que l'élan donné nouvellement à l'industrie par l'élévation des droits d'entrée a été surtout favoiablc ii la (irande-Hussie ; les intérêts de notre Midi agricdic ont été plus ou moins saci-ili(''s au bicn-r-lic du tiers étal moscovite.

(1) Kriiiolov, ouvrage cWi', p. ITH.

(2) Seconde partie, cIk^). I, Irailaiil de l'aj,'iic'ullun' russe.

L'AGRICULTURE [■:.%' RUSSIli 61

Je n'ai pas besoin de vous dire que personne parmi ies partisans du résime protecteur ne pousse le cynisme jusqu'à déclarer que les annexes de l'Empire auront à payer pour les avantages accordés au noyau de la puissance russe. Au contraire, on a l'air de traiter la question à un point de vue général, en insistant plus que de ra'ison sur le dépérissement de l'agriculture dans toute l'Europe grâce à la concurrence lieureuse des autres parties du monde et en se fondant sur ce fait qu'en Russie l'offre du travail agricole dépasse de plus en plus la demande qui en est faite.

Examinons jusqu'à quel point sont fondées ces deux affirmations, en commençant par la dernière.

Il est certain qu'en Russie, un nombre grandissant de personnes commence à ne plus trouver d'emploi dans le travail des cliamps. (Jn a. en 189i. essayé d'en établir le cbifi're. Dans une publication faite cette année aux frais du Comité des Ministres, je trouve que leur nombre s'élève déjà à 2,074,000. Mais à mon avis ces « sans travail » ne sont que le produit fâcheux mais nécessaire des mêmes phénomènes économiques et sociauxqueceux qui déterminent l'état de stagnation de notre agriculture.

Sou système extensif et le peu de soins que nous apportons au fumage et à l'irrigation de nos terres, est la vraie raison pour laquelle les produits du sol nous reviennent relativement cher ; rarement le grain de seigle ou de froment nous en rend plus de 4 ou o, tandis qu'en Europe, il en rend en moyenne 7. Mal cultivés, nos champs produisent des récoltes de plus en plus incertaines et variables. Le déboisement presque complet de la Russie méridionale ayant eu pour suite le dessèchement des rivières qui la parcourent, nos récoltes dépendent presque exclusivement du nombre des pluies de printemps. Aussi voit-on dans le gouvernement de Kherson, par

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exemple, le salaire des ouvriers agricoles croître inopinément à la suite d'une bonne averse. Elle change souvent du tout au tout la relation de rofTre et de la demande du travail au profit de ce dernier. Les provinces centrales, plus boisées, soutirent moins delà sécheresse et on constate pour cette raison une moindre disparité dans le produit de leurs récoltes. Ces provinces ent d'ailleurs conservé, grâce à une fertilité moins grande, beaucoup de terres vierges. La zone cultivée ne peut plus guère s'accroître dans la région du tchernozcm, où, dans quelques provinces du moins. uotammentàKoursk, Orel, Toula, Simbirsc, on a mis sous le soc 4/o et au delà de toute la terre apte à la culture.

C'est surtout la propriété villageoise qui est atteinte par ces défrichages ininterrompus. C'est elle aussi qui est la moins bien cultivée, ainsi que vous pourrez vous en convaincre par les chiffres suivants : on évalue la récolte moyenne du seigle par dessiatine dans le district de Elizavetgrad à 4o pouds, lorsqu'il s'agit de biens possédés parles anciens seigneurs, et à 27 seulement, s'il est question de propriétés villageoises. Il en est plus ou moins de même dans maints autres districts situés dans la région du tchernozcm, ainsi qu'il ressort de données statistiques nombreuses recueillies dans les provinces respectives (1).

Ce n'est par conséquent (pi'à condition de passer à une culture plus intensive que nous pourrons augmenter la somme de céréales produites par notre sol. Mais pour cela il faudrait avant tout posséder le caj)ital nécessaire et faire appel au crédit agricole dans une mesure autre que celle que représentent nos 704 sociétés de pirl nmtuel agricol avec un ca[)ital s'élevaul à [leinc à un total d(,' 12 millions de roubles, elles l.")3 ban(pies villageoises,

(1) Elles sont rojiroduilcs dans féludo de M. Maivs, p. iiU el sniv.

L'AGRICL'LTURE EN RUSSIE 6a

qui en 1893 ne disposaient que de 3iG mille roubles (91 de ces banques fonctionnaient dans le seul gouvernement de Kiev, le reste était réparti entre 12 autres gouvernements) (1). Les services rendus par ces banques minuscules se paient fort cher — 10 et 12 0/0 — On demande la restitution du prêt dans l'espace de 9 à 12 mois. Or, comme la somme qu'on emprunte est employée la plupart du temps, non à augmenter le capital de virement, mais à couvrir des dépenses, recouvrables à la fin de plusieurs années, telles que bétail d'exploitation ou machines agricoles, on conçoit aisément les retards fréquents que les paysans apportent au paiement de leurs dettes et les difficultés que les banques rurales^ trouvent à rentrer dans leurs fonds.

La majorité de nos paysans n'ont d'autre remède à leurs embarras d'argent que celui olfert par les usuriers de campagne, lesquels régulièrement se font payer non en argent, mais en produits et dans la proportion suivante : pour 8 pouds de grains, prêtés à un confrère besogneux, on réclame à la prochaine récolte 10, 11 12 etmême 13, c'est-à-dire àpeu près 30 0/0 delà somme qu'onavance. Ln crédit si coûteux ne peut, bien entendu, servir qu'à combler le déficit momentané qui s'est produit dans le budget de telle ou telle famille villageoise ; il ne peut être d aucun profit à l'agriculture. D'année en année, sauf les cas très rares de deux bonnes récoltes qui se suivent, nous voyons le paysan russe réduit à la dure nécessité d'aliéner en automne à vil prix la majeure partie des produits de son sol et cela aiin de s'acquitter de ses dettes envers le trésor et ses créanciers privés ; puis au prhitemps il achète à un prix plus élevé la quantité de grains dont il a besoin pour ensemencer

(I) Chiffres officiels tirés des docuinonts de la Chancellerie du iMinislre des finances (Chanc. du Crédit, section V, table II, n" 17046).

t!4 L'AGRICULTURE EN RUSSIE

tson champ et pour entretenir sa famille. Les écarts des prix sont fort considérables et s'élèvent en moyenne selon les régions et les années à 2, 4 et 6 0/0 (1).

Si nous nous sommes arrêté longuement sur les conditions désavantageuses dans lesquelles se trouve la culture des céréales entre lesmains des villageois, c'estque les 4/5 de la récolte annuelle des blés proviennent de •champs possédés par eux en indivis ou en propre, ainsi <jue de ceux qu'ils prennent en fermage.

On compte que les terres appartenant aux communes ou mirs et réparties entre les villageois pour un nombre d'années plus ou moins grand produisent en moyenne par an 1 milliard 74 millions de pouds, et cela dans les 46 gouvernements autres que ceux de l'extrême nord.

Des terres possédées en propre, les paysans retirent annuellement, toujours en moyenne, 69 millions do pouds, et des terres prises en fermages 132 millions. €ela constitue un total de 1 milliard 321 millions.

Or, la récolte moyenne des champs possédés en propre par les anciens seigneurs et placés sous la régie directe de membres de la noblesse et du tiers état, ne dépasse pas 302 millions de pouds, c'est-à-dire qu'elle ne constitue qu'un cinquième du total.

Je ferai connaître dans le prochain chapitre quelles sont les difficultés contre lesquelles les anciens seigneurs ont à lutter dans l'exploitation de leurs terres, quelssont, tout particulièrement, leurs eml)arrasd'argent et le nombre de pro[)riétés engagées à la ban(]uedela noblesse et aux autres banques hypothécaires II sera <'ilors plus aisé de comprendre la raison «jui fait (pie, même dans les domaines privés, Tassolement triennal est encore de règle et le fumage des terres, (juoique plus répandu cpie dans le temps, n'embrasse guère la iijtalité des champs cultivés.

(I) .Mares, p. (II.

Le sol russe pourrait par conséquent fournir annuellement le marché d'une quantité de céréales bien supérieure à celle qu'il lui livre de nos jours, mais à une con- <lition seulement, c'est que le capital distrait de la terre et artificiellement dirigé sur l'industrie par le régime protecteur, fût appliqué à l'agriculture.

Cela aurait pour conséquence détendre la culture du froment aux dépens des céréales moins coûteuses telles (]ue le seigle par exemple^ et permettrait au cultivateur <le retirer le double et le triple du sol qu'il possède, grâce à l'abandon de l'assolement triennal. La somme <ibsolue des frais augmenterait nécessairement, mais leur proportion avec la quantité de valeurs produites serait tout à l'avantage de l'agriculteur.

Les mêmes terres exigeraient aussi des soins plus multiples et l'emploi d'un nombre de travailleurs plus grand. Il ne serait plus question de villageois ne pouvant trouver leur pain quotidien dans l'aménagement des champs. Les « sans travail » cesseraient d'exister au sein de nos campagnes.

Mais, déclarent les partisans du régime protecteur, quel avantage aurait-on à étendre la culture des céréales, <i un moment où la concurrence étrangère, notamment celle de l'Amérique et des Indes Occidentales, déprécie les produits de notre sol et nous expulse des marchés de l'Europe ? Cette objection mérite qu'on s'y arrête d'autant plus qu'à en croire les protectionnistes, notre agriculture estexposéccàde nouvelles épreuves^peut-étre encore plus grandes que celles par lesquelles elle a passé dans ces dernières années. A côté des Etats-Unis et des Indes occidentales, d'autres pays commencent à prendre une place prépondérante dans le domaine de la production agricole. Ce sont l'Australie, le Canada, notamment la province de Manitoba, la République Argentine et les colonies africaines. Le sol y est souvent dépourvu.

6G LAGRICULTCRE EN RUSSIE

d'habitants et accessible à tous. La rente, là où elle ér fini par s'établir, est infiniment moins élevée que dans la Russie d'Europe : l'emploi de machines agricoles, grâce aux capitaux importés du vieux monde, diminue les frais d'exploitation là où. comme en Australie, dans l'Argentino et le Canada, les salaires sont bien supérieurs à ceux desouvriers agricoles russes.

Si les Etats-Unis eux-mêmes, nous dit-on, se voient forcés de diminuer l'étendue de leurs exploitations agricoles, en présence de la grande extension prise par la culture du froment dans le Manitoba ou en Australie,. <[u'en sera-t-il prochainement de la Russie, moins préparée à la lutte, et ne possédant point cette indépendance vis-à-vis des marchés de l'Europe, que donne à l'Amérique un crédit agricole très développé et qui permet d'attendre tranquillement pendant des mois entiers le relèvement des prix ?(1).

Une analyse détaillée des conditions dans lesquelles se fait la vente des blés dans le monde entier, et plus particulièrement en Russie, nous permettra peut-être de réduire à ses vraies limites le danger qu'on nous signale et de trouver à la mauvaise réussite de nos échanges extérieurs une explication suffisante dans la situation fâcheuse de notre agriculture et le nuuique de bien-être (ju'on constate parmi uo* agriculteurs.

Tous ceux, ([ui comme MM. ErmolovouKaspcrov, ont étudié de près les conditions du marché des céréales, non dans telle ou telle contrée, mais dans le monde entier, arrivent à cette constatation que jusqu'ici la concurrence de pays neufs n'a pas atteint sérieuscuKMit les inh''rêts.

(1) La situation pailiciilièrL' de r.\iii(Ti(|ue i|iiaiit à la vente des réréalcs est l'orl Itien analysée dans la ni(»n()j,na|iliie de M. Kasporov, Lex /irir, tlu froiin'Ht sur le marché iiilrnuitioniil inni/ariit', Pélershoiir^', IKD.") (I'nl)licalion iailo aux Irais el \kiv ordre de Minislèrc des

linaiiccs).

des anciens et principaux producteurs de blés, tels fjuc les Etats-Unis par exemple.

L'offre faite par ces pays ne dépasse guère la demande dune population cjui s'accroît tous les dix ans de ïi) millions d'individus; en second lieu la marchandise qu'ils livrent est inférieure à celle de l'Amérique. Les deux rivales, qui se disputent sérieusement le marché du froment dans le monde entier, sont, comme dans le passé, les États-Unis et la Russie ; les premiers avec un excédent moyen de la production sur la consommation de 210 millions de pouds (1) : la seconde avec un excédent analogue de 190 millions (2).

La quantité de froment dont dispose le commerce extérieur de l'Amérique et de la Russie, est^ comme on le voit, plus ou moins la même ; mais si l'on examine de près comment se forment les excédents en blés des deux pays rivaux, on arrive à cette constatation, que les Américains n'exportent que ce dont ils ne sauraient que faire, tandis que les Russes écoulent leurs blés à l'étranger en se privant eux-mêmes de la meilleure marchandise. Il est notoire qu'à l'exception de quelques provinces méridionales, où on ne cultive que du froment, le paysan russe se nourrit régulièrement de seigle, c'est-àdire du produit le moins coûteux de son sol : il faisait naguère encore une consommation considérable de blé noir, autre céréale depuis longtemps disparuede l'usage ([uotidien du laboureur français ou allemand.

Ai-je besoin de dire que, non seulement dans les années de disette, mais même quand se produit une ré- <5olte peu abondante, le cultivateur russe mange souvent du pain d'orge, ce qui a déterminé, même dans le midi,

(1) Ivasperov. Annexe, tableau III. La moyenne est établie pour les années 18Xi-1892.

(2) Moyenne des années 1890, 92-93-94. L'année de disette (1891) n'a pas été prise en considération.

l'extension de ce genre de culture aux dépens du froment ? Cette extension s'est produite uniquement sur les terres possédées par des paysans. Des statistiques officielles établissent que, dans l'espace de dix ans (de 1881 à 1892), les champs d'orge ont gagné en étendue 30 0/0.

La pomme de terre entre également de plus en plus dans la consommation du villageois russe. Dans les 15 dernières années, ses plantations ont empiété sur celles des céréales de façon à déterminer un accroissement total de 4o 0 0. Mais tout ceci ne suffit pas pourcombler le déficit qu'occasionne une exportation trop abondante. Le paysan russe est forcé de recourir encore aux succédanés du pain : au son. à l'arroche, à l'ivraie.

Nous en trouvons des exemples fréquents tant dans l'Ouest, notamment dans les gouvernements de Smolensk A'itebsk. ^lohilev, ^linsk, que dans l'Est, dans quelques districts de la province de Kazan, enfin dans le Centre, à Oral (1). Aussi, alors qu'aux Etats-Unis les exportations en céréales ne dépassent pas en moyenne 8 0/0 de la production annuelle, elles forment 20 0 0 ou le cin- <[uième de la récolte russe.

La Russie se prive des 4/5 de sa récolte en froment, sans compter les autres céréales, tandis que l'Amérique n'en écoule à l'étranger que le tiers (2). Dans ces conditions, on a lieu de se demander si une extension nouvelle de notre commerce en céréales serait un iiénéfice pour le pays. Car si cette extension n'est pas déteruiinée par une production plus grande, résultat liPiircux d'une culture plus extensive, elle ne serait possiMf qu'à rondition de nouveaux sacrifices de la part de nos consommateurs.

(!) Mares, p. 67 eKiH.

(2) N'oyez Erinolov cl les calculs qu'il a l'ails pour les aimées 1883iHHl, p. kjcl !»'i.

LAGRICLJLTLKI-: KN HLSSII': 69

Examinons maintenant Ja raison pour laqncllo nos blés se vendent à l'étranger à un priv moins élevé que celui (les céréales de provenance américaine. Vu son importance pour le présent et l'avenir de notre agriculture, cette question exige une analyse serrée. Le paysan russe est trop [)auvre pour remettre à quelques mois la vente (le son blé. Forcé de rentrer au plus vite dans ses fonds pour payer l'impôt qu'on lui réclame, il cède sa récolte à n'importe quel prix et cela pas plus tard qu'en automne. Or, comme nous l'avons dit, il ressort de calculs récents que les i/o de la production annuelle des blés proviennent de terres appartenant aux paysans, tantôt enindivis comme aux membres du mir, tantôt en propre, tantôt en jouissance à terme (1). On s'explique par conséquent la raison pour laquelle le marché, tant intérieur qu'extérieur, est inondé en automne de céréales russes, pourquoi les prix sont généralement faibles en ce moment et les Américains s'abstiennent d'exporter en Europe les excédents de leurs récoltes. Le blé qu'il a vendu à vil prix en septembre ou en octobre, le paysan le rachètera à un prix plus élevé au printemps, car il en aura besoin pour les semailles ainsi que pour son propre entrelien.

Cette pratique, on ne peut plus irrationnelle, lui est imposée par le manque total de capitaux, la cherté du crédit agricole, les exigences du fisc, d'autant plus onéreuses pour lui, (|ue souvent il est ap[)elé à répondre pour un voisin insolvable, et cela, à la suite de cette responsabilité collective en matière d'impositions dont nous ferons connaître plus tard toute 1 ineptie et 1 injustice. La (piantité de blé exporlée de la Russie en automne, au lieu d'augmenter ou de décroître de pair avec les prix,

(1) L(i production ut la consomma lion dit pain dans h-s mvna-^ yes de /a/>o»?'6'///'.v,inonogta|)liie ilc M. Mares, publiée dans le recuei rédigé par le prol'esseur Toliouprov, v. I, p. .oi.

se trouve constamment en relation directe avec la récolte. Ce fait ressort avec évidence des calculs faits par M, Kasperov ( ] ), et qui embrassent un ensemble de dix années, de 1882 à 1893. Le marché principal pour les blés est, comme on le sait, Londres. Laftluence des céréales russes, en automne, ne fait qu'abaisser le prix du froment sur le marché de Londres, ce qui force les retardatairesàlivrerleurs marchandises à des conditions de plus en plus onéreuses pour eux. Les prix de Londres déterminent ceux des céréales russes sur les marchés du confinent et tout particulièrement dans les centres commerciaux de rAllemagne, qui attirent une bien plus grande quantité de cette marchandise que le port de Marseille, par exemple, tout relié qu'il est directement à Odessa par un service de bateaux,.

Déjà en 1891, M. Ermolov, actuellement ministre de Fagriculture, se plaignait de la diminution qui, dans les années précédentes, s'était manifestée dans la quantité de blés russes importés en France. Elle était de 10 millions de pouds, comparaison faite avec la moyenne des importations de 188(1 à 1885 (2). Depuis 18!)0, la situation ne s'est guère améliorée pour nous : tout au contraire, t.inq années plus tard. Al. Kasperov constatait ce fait que nous n'écoulions plus en France que ].*> 0/0 des blés (juenous mettions en vente à l'étranger, alors que le quart de nos exportations en céréales parvenait en Angleterre, un cincjuièmc en Italie rt un autreciii(|iiième en Allemagne, il <'n ;ivail clé autrement <huis les huit années (pji [irécédèrent la famine de l(S9l, alors que nos inipoitations en l"'rance iorniaienl .'{0 0 (> delà somme totale des blés venduspar nous à l'étranger, c'est à-dii"e juste le double de l'heure présente. La poli-

(1) Page 10;^ el (li;i^M;iiiiiiic ii" I V.

(2) l'iige 129.

LAGKiJL'LTURE EN RUSSIE 71

tique protectionniste dans laquelle la France s'est engagée à la suite des autres puissances de l'Europe continentale, explique la raison du peu dïmportance que le commerce des blés russes a gardé dans ce pays.

Mais, du moins ici, nous avons encore retenu le marché, tandis qu'en Belgique nous l'avons perdu au profit des Etat-Unis et de la Roumanie (1).

Ce n'est pas seulement à l'étranger que le prix de notre froment est réglé parle marché de Londres, marché devenu vraiment international pour toutes espèces de céréales. Il en est de même dans l'intérieur du pays ; le fait est établi par M. Kasperov, à la suite d'analyses statistiques très nombreuses et faites avec soin. Le prix dos blés «n Russie est régulièrement inférieur à celui de Londres de toute la somme des frais occasionnés par le transport, <iinsi que de celle qui représente les profits des intermédiaires, profits souvent considérables, mais qui, Ijieii entendu, n'enrichissent pas le producteur. Sans s'éleverjamais au-dessus de ceux de Londres, les prix russes varient suivant la récolte et baissent considérablement quand cette dernière a été bonne (2). Ainsi, grâce au manque de bien-être, à la gêne ressentie par la majeure partie de nos producteurs, nous écoulons nos blés dans les conditions les moins avantageuses possibles. Au lieu d'attendre l'élévation des prix et d'emmagasiner pour quelques mois l'excédent de notre récolte sur notre consommation, ainsi (jue le font les Américains, nous iuondons les marchés de nos produits aussitôt les blés rentrés, ce qui occasionne une nouvelle baisse des prix, dont nous serons ensuite les premiers à souffrir.

Si à tous ces inconvénients, nous ajoutons encore ce-

(1) Kasperov, p. 6.

("2) Voyez le cliagrainme 31 el la paije 107 du travail de M. Kaspe- >rov.

Inique présentaient encore naguère les fluctuations fréquentes du chang-e, fluctuations qui tantôt diminuaient le nombre d'achats faits par les maisons de commerce étrangères (bien entendu encas de relèvement du rouble), tantôt en faisant monter prodigieusement le chiffre (dans le cas contraire), nul doute ne restera quant à linégalité des conditions dans lesquelles se produit notre concurrence avec l'Amérique elles avantages que les Etats- Unis retirent de cette inégalité.

Aussi les voyons-nous écouler régulièrement leurs blés, et leurs farines à des époques où les marchés de l'Europe, et particulièrement celui de Londres, sont libres de produits russes et où, par conséquent, les prix ont pu se relever et atteindre un niveau assez élevé non seidement pour couvrir tous les frais de production et de conservation, mais pour assurer encore un certain bénéfice aux agriculteurs ainsi qu'aux intermédiaires. Les prix poulie froment américain gardent, par conséquent, une plus grande indépendance vis-à-vis du marché international et assurent à l'agriculture américaine des avantages^ réels.

Ces avantages paraîtront encore plus considérables, si nous nous rendons comj)te de la façon infiniment plus économique dont se fait le travail des champs en Amérique, grâce à l'emploi d'un grand nombre de machines (|ui rendent les frais d'exploitation moins élevés.

Il est malaisé de dire à combien se montent en Russie ces frais, même dans les limites d'une grande piopriété, car celui (jui la régit a souvent recours au métayage ou encore à des procédés qui assui'cnt la rentrée des blés dès l'hiver, par des avances en bois faites aux ouvriers îigricoles ou la cession à leur profit de (pielque pâturage. On n'apu faire de calcul exact que là où lV)ns'cst trouvé <'.n présence de manceuvres, payés à la journée par le fermier. Dans chaque région on a indicjué d'abord à com-

L'AGRICULTUHK EN RUSSIK 7:i.

bien s'élèvent la rente payée au propriétaire et les dépenses occasionnées parle labourag-e, le fumage, la semaille et la rentrée des blés sur l'espace d'une dessiatine. Puis on a pris la moyenne du prix du seigle et exprimé la somme totale des frais de louage et d'exploitation en pouds de cette céréale. La moyenne des récoltes étant dans les dix années qui se sont écoulées de 1883 à 1893, de 31 poudset demi par dessiatine, on en déduit les dépenses du cultivateur qui s'élèvent en moyenne à 30 pouds. Lerestant, un poud et demi, représente son bénéfice réel. Déjà, en 1891, alors que les prix étaient plus élevés, Ermolov estimait, que déduction faite de la rente et desfrais d'exploitation d'une dessiatine de froment, qui, selon lui, étaient en moyenne de 25 roubles, il ne restait au cultivateur que 2 roubles par dessiatine.

En présence de bénéfices aussi mesquins, les agronomes et les économistes russes recommandent de donner, d'une part, une plus grande étendue à la culture du lin, et d'autre part, aux prairies artificielles, ce qui permettrait d'entretenir une quantité plus grande de bétail à cornes, d'en faire l'élevage régulier. Arrêtons-nous un moment à l'examen de ces conseils.

J'ai déjà eu l'occasion de dire que le lin a toujours été au noml)re des principaux objets d'exportation. De 1822 à 1850, la graine et la filasse de lin, ainsi que celle du chanvre, formaient presque le tiers (31 0/0) des marchandises olfertes par nous aux marchés de TEurope Occidentale. Aujourd'hui ils ne représentent plus que la dixièmepartie de nos envois à l'étranger. Les cotonnades moins coûteuses ayant pris dans l'usage journalier le passur les toiles, surtout le continent, on a lieu de se demander si le moment est bien choisi pour l'expérience (pi'oii nous propose.

Que faut-il penser de cet autre conseil qu'on iious^ donne et qui consiste à dire que nous ferions bien d'atta-

74 LAGRICULTIRE EN Rl'SSIE

oheruneplus grande importance à l'élevag-e et aux industries connexes? Dans le budget de cette année nos exportations en beurre, fromage, lait, peaux, laine, volaille, œufs, miel, cire, etc., ne tîgurent que pour la somme de oO millions : cest-à-dire qu'elles constituentà peine 7 0/0 du total des marchandises que nous vendons à l'Occident. Or, nous dit-on, rien ne prouve que les marchés de l'Europe, qui font un mauvais accueil à nos blés, n'en feront pas un meilleur aux produits de notre élevage. M. Ermolov, notamment, se croyait, il y a quelques années, le droit de faire la prédiction suivante : l'avenir de notre économie rurale dépend des progrès de l'élevage et celui de notre commerce étranger de l'accumulation des marchandises dont l'élevage est la source.

Je ne partage pas entièrement cette façon d'envisager l'avenir de notre économie rurale ; ceux qui nous recommandent de donner une plus grande étendue à l'élevage me paraissent ne point se rendre compte de ce fait, que l'insuffisance des moyens d'existence dont dispose la majeure partie de notre peuple des campagnes, limite la consommation de la viande aux seuls citadins. Ils perdent également de vue le peu de pâturages que possèdent les paysans et leur diminution rapide, enfin la nécessité où nous sommes, grâce à un long hiver, d'entretenir \r bétail peudant huit mois de l'année avec une nourriture grossièro et peu abondante, nourriture dont la paille forme la [)artie principale. Toutes ces raisons excluent, pour le moment du moins, la possibilité d'améliorer notre race bovine. L'élevage, jusqu'ici, n'a eu en Russie d'autre but que de fournir à l'agriculteur son matériel vivant, ainsi que le moyen de fumer les terres. Aussi la majeure partie des bêtes à cornes (pi'ou abat est formée <le celles (pii ne peuvent plus sei-\ ir ;mi\ Ii;i\;ui\ ;igri- <'olcs ; on les engraisse pendant un couple de mois et on les envoie eusuite aux marchés des yi-audes \illes. ('-es

L'AGRICULTURE EN RUSSIE To

tleriiicrs étant souvent fort éloignés, on perd beaucoup d'argent sur les frais du transport. Aussi a-t-on essayé à plusieurs reprises, depuis 1880, d'approvisionner les marchés directement de viande de boucherie. Des wagonsglacières ont été construits à cette fin enl88i ; ceci a permis aux habitants de Pétersbourg, par exemple, de consommer des viandes, venant d'aussi loin que les bords de la Couban, laquelle, comme l'on sait, arrose les steppes de la partie septentrionale du Caucase.

Quant aux exportations étrangères du bétail et de ses produits, elles s'élevaient en moyenne à la somme de 43 1/2 millions de roubles par an (de 188o à 1894) dont 9.230.000 revenaient à peine au commerce de bêtes à cornes.

Il n'est pas aisé de dire si l'élevage peut compter sur un avenir plus brillant, car dans ces dix dernières années le bétail n'a fait que diminuer en nombre à la suite de l'extension des champs cultivés. Le prix du blé s'étant considérablement augmenté à la suite de la baisse du change, les agriculteurs du Midi ont trouvé avantageux de réduire l'étendue des parcours et les pâturages au profit de la culture du froment. La disette de 1891 a également été un rude coup pour les intérêts de nos éleveurs. 800.000 bètes périrent de faim dans les limites d'un seul gouvernement (Samara). Les paysans en abattirent aussi un grand nombre, car ils ne pouvaient suffire à leur entretien jusqu'à la récolte prochaine.

Mais J>ien avant cette malheureuse année on avait constaté déjà une diminution progressive du nombre des bètes à cornes. En 18o7, on en comptait 37, 1 par 100 habitants ; en 1870, 31 seulement ; en 1883, 30. 1 ; enfin en 1888, 29,7.

Ce n'est que dans le Sud-Ouest, en Bessarabie et dans les provinces baltiques, que la proportion a été mieux gardée. On compte par exemple 108 bètes à cornes par

100 habitants dans le pays occupé parles cosaques du Don. Mais, par contre-partie, les provinces du centre, où le labourage se fait à l'aide de chevaux et non de bœufscomme dans le Midi, en sont dépourvues à un degré beaucoup plus grand : sur 100 habitants, on ne compte en moyenne que de 11 1/5 à 14 4/10 bètes à cornes^ dans les gouvernements de Moscou, Orel et Toula.

Même dans le cas où l'abaissement du prix des céréales forcerait les agriculteurs russes à diminuer l'étendue de leurs cultures, il ne faudrait point, à mon avis, compter sur iélevage dos bêtes à cornes comme sur un moyen sérieux d'augmenter la somme de nos exportations , car les marchés européens sont déjà envahis par les^ viandes de provenance australienne et sud-américaine, viandes qui arrivent par voie de mer, ce qui réduit au minimum leurs frais de transport.

Les steppes du Sud-Ouest de la Russie peuvent certainement nourrir beaucoup de bétail, son entretien y coûte relativement peu ; mais, outre que la viande de ces bètes ù cornes est de qualité secondaire", par suite d'une nourriture grossière et peu abondante, surtout en cas dhiver rigoureux, on serait encore placé dans la nécessité de faire son envoi par chemins de fer. Le trajet était moins coûteux dans le temps, quoique relativement plus long : <ui confiait à des pasteurs le soin de se trans[)()rt('r aux marchés avec le bétail. Le voyage se faisait paipetites étapes et en mettant à profit l'herbe (jui croit sur les grandes routes. Mais la crainte des épizoolics et [)articulièrement de la peste bovine fit interdire ce genre de transports. Nos annexes méridionales s en plaignent vivement, mais d'autre part, le gouverueuient préteud non sans raison (juà la suite de la loi de \H~\), (piiavail interdit de l'aire 1 Chn c>i des bêlcsà ciuiicaulriMuciit (|u'(Mi chemin de 1er, la [)esle boNiue cpii juscjue-là axait eiiipcnté tous les ans de 100 à 400 mille tètes de bétail, a presque entièrement cessé.

LAGRKJULTUHE EN RUSSIE 77

L'élevage des bêtes à corne ne pourra prendre un nouveau développement que le jour où le paysan deviendra consommateur rég"ulier de la viande de boucherie. Ainsi nous revenons toujours à cotte môme idée, qui est que notre avenir économique dépond surtout et avant tout do l'élévation du niveau matériel de la masse de nos producteurs.

A ce point de vue nous ne pouvons qu'acclamer hautement les progrès rapides faits dans ces dernières années par un genre de production villageoise qui se rattache ■directement à rélevage. J'entends la laiterie et la fromagerie. Cest à M. Nicolas Vereschagin, frère du célèbre peintre, que revient l'honneur d'avoir initié les paysans de Tver, et plus tard de Novgorod, aux procédés techniques qu'exige ce dernier genre de production. Les associations coopératives ouartels, fondées par lui à cette fin, n'ont pas toujours duré, mais les machines dont elles faisaient usage se sont de plus en plus répandues dans le peuple. Nos Chesters passent déjà la frontière et sont réclamés par le marché de Londres.

Moins heureuses ont été les tentatives de faire des Gruyères. Elles n'ont abouti qu'au Caucase, probablement ^ràce à la cjuahté des herbes, qui croissent dans les vallées delà Haute-Chaîne qui le traverse. Les Gruyères de (jouchoumbach ne le cèdent point à ceux de la Suisse. Malheureusement ils sont encore fort coûteux, tandis que les fromages de Hollande, les Backstcins, et même les Bries et les Camemberts, les Neufchâtels et les Limbourgs, que livrent nos fromageries septentrionales, rachètent par un prix peu élevé les défectuosités de goût qui leur sont propres.

Rien plus importante que l'industrie du fromage est la laiterie. On peut juger de ses progrès par le fait que l'importation du beurre qui, en 1871, atteignait encore le chilfre de 2,iGl pouds a entièrement cessé et que

nous en exportons à riienre quil est plus de 350,000 pouds par an, chiffre qui dépasse douze fois celui de nosexportations en fromages.

D'autre part, il mestimpossible de constater autre chose qu'un mouvement de recul dans toute une série de productions nationales, telles que l'apiculture, l'élevage des cochons et des bêtes à laine, l'industrie du suif, la sériciculture.

En effet, tous les progrès techniques, faits par l'Europe dans le courant de cette seconde moitié du siècle, coucourent à déprécier la valeur des marchandises que nous lui offrons; c'est ainsi que le suif, qui, il y a cent ans, était notre principale marchandise d'exportation, est fort peu demandé depuis qu'en 1840 on est arrivé à se passer de lui dans la fabrication de la stéarine et, surtout, depuis que le naphteetses produits ont pris sa place dansl'éclairage. En 1(S30, nous exportions encore i. 000. 000 pouds de suif. En 1890, ce chiffre était tombé à 239 mille pouds et quatre ans plus tard le suif ne comptait plus au nombre de nos exportations. — Depuis 1870, il devient môme un article d'importation, nos villes maritimes se refusant à le faire venir par la voie de terre, plus coûteuse. En 1891, nous importions déjà 1.2G8.000 pouds de suif de provenance étrangère.

INotre apiculture n'est pas plus florissante et témoigne elle aussi d'un mouvement de l'ccul. Son produit [>rincipal, la cire, figurait au nomjjrc des marchandises exportées encore sous le règne de Jean-le-Terril)le, contemporain et allié d'Elisabeth d'Angleterre. Au xvii* siècle la Russie envoyait en Europe aniinrlN'nicnt 3."» niillr [)Ouds de cire. Aujourd hui il n est plus (jncslion ponr «'lie (jue d une centaine et demi de ponds d'e\j)orl;ilion (on 1892, 11") et en IS93. 117). A ce ehiilVe il tant ajouter (juchpies milliers de pouds de miel. Le total des produits de l'apiculture offerts aux mareln's étrangers

s'élevait encore il y a 10 ans à 300 mille roubles ; dans ces dernières années il a diminué de motié.

La sériciculture qui avant l'annexion avait été florissante en Transcaucasie, au ïurquestan et dans la province Caspienne, notamment à Cliiva et à Bochara, a étrangement baissé depuis. L'industrie russe dispose à peine de 300,000 kilos de soie brute, provenant desprovinces que je viens de nommer, et importe de l'étranger annuellement 1,150,000 kilos, c'est-à-dire trois fois et demie plus qu'elle ne produit.

Point de progrès non plus ni dans l'élevage des cochons, dont le nombre absolu, 9 millions et quelques^ centaines de mille, reste stationnaire depuis 18^6 ; ce qui fait que pour cent individus on ne compte plus de nos jours que 11 cochons, tandis qu'en 1856 leur chiffre s'élevait encore à 13 3/10,

Cela ne nous a pas empêché d'en exporter par an plus^ de 700.000 pièces, jusqu'au jour où en 1890, l'Autriche et la Prusse ont interdit l'introduction de cette marchandise dans leurs limites.

Depuis nous n'envoyons plus à l'étranger que quelques dizaines de mille pièces. Plus considérable est le revenu que nous tirons de la vente à l'étranger de la soie de cochon. Elle se chiffre à 100 et quelque dizaines de mille pouds par an et produit une somme de G millions de roubles et au delà. Mal nourris et exposés à toutes les intempéries de la saison, nos cochons ont une soie très dure et pour cela très estimée sur les marchés de l'Europe.

Ce n'est pas non plus de progrès qu'il s'agit de parler quand on aborde le chapitre de l'élevage des moutons. Leur chifire a diminué au fur et à mesure de l'abaissement du prix de la laine et cela dans le courant des années 1883 à 1888. Une récolte peu abondante de foin et de paille en 1891 et 1892 a encore accéléré la chute de

4^3 L'AGRIGULTURh: EN RUSSIE

cette industrie nationale, ainsi que l'élévation passagère du prix des blés. Dans la Grande Russie, l'élevage des mérinos ne se fait plus sur une grande échelle qu'à Voronej et ïambov, ainsi que dans les provinces situées sur le coursmoyen du Volga. En Ukraine c'est le gouvernement de Kharkov qui en peut être considéré comme le centre principal, tandis cjueplus au sud, Ekaterinosiav, Kherson et la Tauride concourent encore, quoique de moins en moins, à fournir les fabricants moscovites <le laines dune certaine finesse.

Mais la province cjui en produit la majeure partie est le Pays des cosaques du Don. La quantité de laine do mérinos qu'on y recueille annuellement s'élève à 1 .200.000 ponds et forme plus d'un tiers de la production totale.

On peut juger de la décadence, dans laquelle est tom]>é l'élevage des moutons dans le midi de la Russie, parleseul fait qu'à la foire qui tous les ans s'ouvre à Ivliarkov, aux fêtes de la Pentecôte, et où s'établissent régulièrement les prix de la laine, on n'a envoyé en 1894 que 200.000 [)ouds, tandis que il y a dix ans on en vendait ail moins un demi-million de pouds.

L'élevage des moutons ne fait point de progrès mémo <lans bipartie septentrionale du Caucase, où il est atteint égalemejit par la croissance du prix des terres et la diminution du prix de la laine. Quant à la cjuantité de laino brute exportée au dehors, sa valeur en argent était l'année dernièi'e à peine double de celle de la soie de cochon : l\ millions 8oO mille roubles, au li(Hi de 7 millions et demi.

De toutes les bi-anclics (pii font partie de l'élevage, loiselerie est la seule llorissanle, la seule (jui ait fait d«' réels progrès dans le courant de ces dix-sept dernières années. En 1880, nos exportations de ce genre de produits étaient encore minimes. Elles arrivaient à ptMue au

«hiftre de 2.800.000 roubles. Eq 1894, nous comptions ■déjà pour plus de 22.500,000 roubles de marchandises ■de cette espèce vendues à l'étrang-er. Une boime partie ■de ce chiffre est formée de nos exportations en œufs de poule. L'Autriche-Hongrie et l'Italie, qui depuis longtemps étaient seules à fournir les marchés de l'Europe de ce produit, ne suffisent plus à la demande qui en est faite. Déjà en 1889, nous en avons exporté pour la somme de 17 millions et demi de roubles. Ce chiffre n'a fait que s'élever depuis. Les meilleurs œufs proviennent de Kazan, de Simbirsk et de Tambov, mais ceux-là môme sont de qualité inférieure et se payent sur les marchés de l'Europe 40 et 43 0/0 moins cher que ceux de provenance italienne ou autrichienne. Si nous l'emportons sur nos concurrents, ce n'est pas grâce à la haute qualité de notre marchandise, mais à son bon marché. Aussi le chiffre •de nos exportations en œufss'accroit-il avec une rapidité vertigineuse. En 1873, nous n'avons livré aux marchés de l'Europe que 30 millions d'œufs. Vingt-et-un ans plus tard, en 1894, nousarrivions déjà à un total de 953 millions.

En dressant ici un inventaire succinct des produits de notre sol, je ne voudrais point manquer l'occasion d'entretenir le lecteur en quelques mots des progrès très réels faits dans ces dernières années par notre viticulture. -Ceux qui se sont rendus l'an dernier à l'exposition de Nijni-Novgorod ont pu se convaincre de la bonne qualité des vins de la Kachétie et de l'extension donnée à la culture de la vigne, non seulement dans le midi de la Crimée, en Bessarabie, et dans le pays des Cosaques du Don, mais encore dans la Transcaucasie, à Erivan, à Derbent, sur les bords de la Caspienne, aussi bien que sur ceux de la Mer Noire. Tout récemment encore, on a essayé de planter la vigne sur les bords du Dnieper dans la province de Ivherson. Un des riches proprié-

taires de cette province, le prince Troubetzkoy, maréchal de noblesse à Moscou, dépense des sommes considérables dans cette entreprise et rêve à un avenir prochain où ce fleuve majestueux aura, du moins dans sa partie méridionale, l'aspect du Rhin entre Mayence et Cologne. Une doute point que d'ici à une ving-taine d'années; nous arrivions à nous passer de l'importation des vins, étrangers, mais il serait illusoire d'espérer que la Russiedevienne jamais un pays d'exportation pour ce genre de produits, au moins sur une échelle considérable, car déjà à l'heure qu'il est les vins de Bessarabie, peu coûteux et pouvant aisément prendre la place de Bordeaux ordinaires, sont demandés par le commerce étranger.. Quant aux autres vins russes, ceux du Caucase, (jiii sont les meilleurs, suffisent à peine à la demande qui en est faite sur les lieux et ceux de ha Crimée sont trop coûteux pour rendre possible toute concurrence de leur part.. Restentles vins de lal>essaral)ie et du Pays des (Cosaques du Don. tous deux de quaUté secondaire, mais ayant lavantage du bon marché. On les consomme en majeurepartie sur les heux et quehjues niar(]ues su[)(''t'i<nires, telles ([ue celle de Cristi, se trouvent déjà mentionnées sur la carte des principaux hôtels et restaurants des deux capitales. Quekjues chiffres permettront de mieux saisir l'importance acquise récemment par notre viticulture. La quantité de raisins qu'on récolte en Bessarabie est environ de 13 millions de [xxuls. La majeure partie sert à la confection des vins. Dans les jti'()\ices de l'odolye, de Khersoii, ainsi cpie dans la partie septenli'ionale (le I;i Crimée, on ne compte an tnlul (|ue T ;i (S. ()()() dessiatines plant(''es d(^ vignes, mais la viticulture y marche à pas de géant et jJi'omet de beaux r(''sultatsdans unavenii'peu éloigiK'. Deux cent mille [)()U(ls de l'aisin se l'écoltenl ;miitielleiiienl* dans 1(^ l*ays des Cos.iqnes (lu Ih>n, plus de '((M). ()()() dans la \;ill(''e (h^

L'AGRICULTURE KN RUSSIE 8:î

Soudak, mais de ce nombre la moitié seulenioiit sert à la confection des vins. Nous n'avons pas de chiffre exact pour la quantité do vin produite dans la partie méridionale de la pres([u'ilc, mais elle nest pas bien considérable vu que la vigne ne croit que sur le versant méridional ot les montagnes sont assez proches de la mer. Ce n'est (ju'enTranscaucasie que la viticulture prend de grandes dimensions. Elle y occupe 100.000 dessiatines, 8.0OO autres dessiatines sont plantées de vignes dans la partie septentrionale du Caucase. Dans les provinces transcaspiennes on compte à peu près 13.660 dessiatines et le total des vignobles sur toute l'étendue de l'Empire est de 180.000 dessiatines (1).

Nous avons envisagé notre économie rurale sous ses aspects les plus divers, et cette analyse, souvent fastidieuse, nous a mené à cette conclusion que la crise que traverse l'agriculture de l'Europe, grâce à la concurrence des autres parties du monde, n'est pas la seule •cause de la dépression dont souffrent nos campagnes. Nous avons dû reconnaître qu'elle tenait en grande parlie aux défauts de toute notre organisation économique. 11 devient, par conséquent, nécessaire de soumettre aune analyse serrée les bases matérielles de notre existence nationale et de p.A-ler à cœur ouvert des fautes commises par nos gouvernants.

Ces fautes ont été occasionnées, la plupart du temps. par le désir de donner un essor artificiel à notre industrie, même au détriment de l'économie rurale. Les imperfections de notre régime social et de notre politique économique ont été relevées plus d'une fois par la [)ressc russe. Je passerai en revue dans les prochains chapitres la majeure partie des questions soulevées à ce

(1) Les forces productives de la Russie, recueil publié sous la (lireclion de \. Kovalewsky, p. 3;^-38.

S4 LAGRICILTURE EN RUSSIE

pi-opos. ainsi que les solutions otïertes par les hommes d'Etat et les économistes de profession. Mais je ne voudrais point terminer celui ci sans montrer, par un exemple récent, à quel point les difficiiltés contre lesquelles se débat en ce moment notre agriculture ont été rendues plus aiguës, grâce à linfluence néfaste du régime protecteur et la malheureuse guerre de tarif menée avec rAUemagne par M. Wishnegradsky.

Je puiserai mes informations, ainsiquejel'ai fait constamment jusqu'ici, dans des publications officielles, faites aux frais du Ministère des finances.

Ce n'est qu'en 1880 que l'Allemagne qui, de producteur de céréales, était devenue dans la seconde moitié du siècle un des principaux consommateurs de nos blés, trouva bonde protéger son agriculture par l'imposition de droits d'entrée sur le seigle, l'orge, l'avoine et le froment de provenance étrangère. Cette taxe augmenta peu à peu le prix du poud de blé russe, de 5,10. lo et 2o 0 0. ce qui. d'après M. Kasperov, équivaut aux frais de transport d'un poud à la distance de 3000 verstes. ou 3.198 kilomètres, et empêche par conséquent les seigles et les froments russes d influencer sérieusement le marché national allemand. Mais la Russie, en somme, n'était atteinte jfer cette taxe que dans la mesure des autres exportateurs de blés, de l'Amérique, des Indes, de l'Argrentine. Il eu fut autrement lorsque, à la suite de l'élévation de nos droits d'entrée, le gouvernement de Berlin établit contre nous, en 1802, son tarif diflérentiel. Alors que nos concurrents sur le marché allemand n'étaient appelés qu'à payer une légère taxe de 7 kopecks par poud, on surchargea nos blés d'un impôt égal à un quart de rouble par poud. Ceci voulait dire que la Russie de fait devait cesser ses importations et céder la place à TAutriche- Uongrie, à la Roumanie, à la Grèce, sans compter l'A-

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mérique. Les prévisions pessimistes se réalisèrent entièrement. La Hongrie trouva avantageux d'augmenter ses cultures de froment et de seigle de 37 0 0. Eu 1801. elles n'occupaient quuii million de dessiatines ; eu 1803, on en comptait déjà 1.371.000. Les importations en blés des Etats-Unis, deTArgentincde la Roumanie, de la Serbie, de laBulgarie s'accrurent dans une proportion extraordinaire; avant cette époqueellesne formaient ensommepour le froment que 22 0/0 de toutes les importations de ce produit ; elles se sont élevées depuis à 800/0. On peut constater le même écart pour le seigle et l'avoine ; de 11 0 0 nous passonsà 47 0 0 quant au seigle. et de 1 2 0/0 à 59 0,0 quant à l'avoine. Ce qui nous porta un réel préjudice, ce fut surtout la perte du seul marché que notre seisrle avait gardé jusque-là en Europe et qui n'était autre que la Prusse Orientale, où la population se nourrit encore en grande partie de pain bis. Cette perte parait être définitive, car, malgré l'abolition du tarif différentiel.en 1894, à la suite d'un traité de commerce très onéreux pour nous, le seigle russe n'a plus retrouvé sa voie habituelle vers les ports allemands de la Baltique. les comraereants en blés ayant pris l'habitude de s approvisionner ailleurs. A quel point la guerre de tarifs nous a été préjudiciable, la preuve en est donnée par une publication ofiicielle, intitulée : Princi paiix résultats de la (gestion fies financps fjfiiflant les dix dernières années. Elle est faite aux frais du Gouvernement par M. Kaschkaref, membre du comité scientifique du Ministère des finances. L auteur dresse un tableau de l excédent de nos exportations sur les importations, à commencer de 1887 et en tînissant par l'année 1804. Il nous apprend que cet excédent s'élevait en moyenne, dans les années antérieures à 1802, au chilfre de 337 millions de roubles. L'année où commença la guerre de tarifs, il tomba à 85 millions, en partie grâce à la défense d'exporter les

blés, défense occasionnée par la famine. En 1893, où cette raison n'avait pins lieu, l'excédent des exportations n'atteignit que 150 millions, et l'année suivante il tomba même à 124 millions 902 mille roubles.

Ainsi l'engouement de nos ministres pour les idées ])rotectionnistes a valu à notre agriculture la perte d'un des principaux débouchés pour l'excédent de nos récoltes et du seul marché qu'avait gardé notre seigle. Elle déplaça pour un temps la balance de notre commerce extérieur, de façon à ne nous assurer que la moitié et même le tiers de l'excédent* des sorties sur les entrées, dont nous avions bénéficié dans les années qui précèdent la guerre de tarifs.

Nous n'avons envisagé jusqu'ici que les causes purement économiques qui déterminent le caractère de notre régime rural. Dans le prochain chapitre nous étudierons ses raisons sociales, notamment nous aborderons la grosse question de la distribution de la propriété foncière et nous soumettrons à notre examen les conditions dans lesquelles sont placées quant à la possession du sol la noblesse et la houraeoisic.

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