DU CONFLIT ENTRE LA FRANCE
Savorgnan de Brazza, en 1875, avait sollicité la mission d'explorer le Haut Ogoué qui, pensait-il, était la route la plus directe pour atteindre le Congo : son expédition fut très brillante, mais, malheureuserent, il dut reconnaître qu’il s'était trompé en s’imaginant que ce fleuve le conduirait dans l’intérieur du continent africain. Il dut se cotitenter d'explorer l’Alima et la rivière Licona; puis, ses provisions étant épuisées, il regagna le Gabon en 1878, où il apprit qu'un fival plus heureux venait de descendre le cours du Congo (août 1878).
Il était, en effet, réservé à Stanley de découvrir la grande artère du centre africain. Commissionné par deux grands journaux, le Neiw-York Herald et le Daily Telegraph, il était parti le 5 novembre 1877 de Nyangwé avec les troupes de Tippo-Tip, qui bientôt l’abandonnèrent au confluent de la rivière Kasuka. Sans se laisser décourager, il continua son expédition, suivit
avec confiance les rives du Lualaba, arriva par cette voie au Congo, dont il n'avait plus qu'à descendre le cours. Mais cette navigation fluviale fut fort pénible, car non seulement il fallut lutter contre les difficultés naturelles que présentaient les régions sauvages traversées, mais aussi contre les populations riveraines du fleuve, dont la présence de Stanley dans ces régions éveilla les sentiments les plus furieux de haine et de meurtre, comme « dans les eaux basses un grand vaisseau soulève les sédiments vaseux (1) ». Et ce ne fut qu'après d’héroïques efforts qu'il aperçut enfin l’Atlantique, accomplissant ainsi un prodigieux exploit qui témoigne chez son auteur d'une audace merveilleuse, d’une énergie de tous les instants et d’une persévérance indomptable.
De Cabinda, Stanley, dans des lettres adressées aux journaux, fit Connaître au monde entier l’heureux succès de sa tentative: il signala le Congo comme la grande voie naturelle par laquelle devaient pénétrer le commerce et la civilisation dans le continent mystérieux; en même temps il laissait entendre tous les avantages que la possession de l'embouchure du grand fleuve pourrait procurer à une nation civilisée.
Ce voyage, dont le retentissement fut prodigieux, provoqua à Bruxelles un brusque virement d'opinions. Autant on s'était intéressé jusque-là à la région des lacs, autant l’attention générale se porta alors vers la côte occidentale.
Le roi des Belges se rendit compte que la solution imminente d’une aussi importante question serait un
\1) SranLey. À travers le continent mystérieux.
acte de haute politique, et il prit immédiatement les mesures nécessaires pour essayer de tirer parti des renseignements rapportés par Stanley, et au besoin, pour s’assurer le bénéfice de ses découvertes. Aussi, lorsque celui-ci débarqua à Marseille, trouva-t-il deux délégués de l'Association internationale africaine, M. Greindl et M. Sandford qui, après l’avoir félicité, l'invitèrent à se rendre à Bruxelles. Il accepta l'invitation et, dans une de ses lettres, nous trouvons les renseignements que la réunion d’un certain nombre de membres de l'Association convoqués par le Roi attendait de lui. « On voulait se rendre compte de la valeur com- « merciale du bassin du Congo; diverses questions pré- « cises furent posées dans le but d’élucider ce point « essentiel : jusqu’à quel point le fleuve était-il navi- « gable ? Quelle protection accorderaient les chefs indi- « gènes à des entreprises commerciales ? Quels tributs, « quelles taxes exigeraient-ils des caravanes ? Quelle « était la nature des produits naturels qu'on pourrait « obtenir en échange des marchandises d'Europe ? A « supposer que l’on créât un chemin de fer pour relier « le Bas-Congo au plateau supérieur, le pays produi- « rait-il assez de marchandises pour alimenter le « trafic ? »
On fit briller aux yeux de Stanley, les avantages financiers qu'il pourrait retirer de la situation, et il accepta les propositions qui lui furent faites.
En même temps, afin de réunir les fonds nécessaires, on créa une société en participation sous le nom de « Comité d’études du Haut-Congo » qui ne se confondit pas avec l’Association internationale, car elle n'avait plus comme celle-ci un but uniquement humanitaire et
civilisateur. Mais ces deux institutions avaient pourtant certains points de ressemblance : par exemple, elles avaient un même secrétaire, le colonel Strauch, et aussi un même président, le roi des Belges, dont les projets avaient sensiblement changé. Au lieu d’être humanitaires, ils étaient devenus nettement politiques.
Et nous pouvons trouver une preuve de ce changement dans une lettre écrite par le colonel Strauch à Stanley, alors que celui-ci partait de nouveau pour l'Afrique. Dans ces instructions qui lui sont données, on parle de la création d’un puissant Etat nègre indépendant, dont le président résiderait en Europe.
€ Il serait sage de faire rayonner l'influence des sta- « tions sur les chefs et les tribus habitant le voisinage. «€ On en pourrait faire une confédération républicaine de « nègres libres, confédération indépendante. Le Roi à « qui en reviendrait la conception et la création, en « nommerait le président, lequel résiderait en Europe. »
« Notre entreprise ne tend pas à la création d’une « colonie belge, mais à l'établissement d’un puissant « Etat nègre. »
Une autre preuve des visées coloniales du Roi des Belges à cette époque, c’est le secret, le silence dont on entoura le départ de la nouvelle expédition sur le Congo décidée par le Comité d’études, et conduite par Stanley. Une seule difficulté inquiétait l’Association dans cette nouvelle entreprise : on ignorait les projets de $. de Brazza. Très habilement, et afin de s’en débarrasser, par l'organe du Comité français, on lui proposa de s’enrôler au service de l’Association, et de diriger une expédition dans le bassin de l’Ogoué. Il règne, au sujet du rôle de Brazza en cette circonstance, une bien bizarre légende.
26 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il
Nous l'avons souvent entendu rapporter et nous la trouvons dans de nombreux livres. En Angleterre, en Belgique, on a considéré M. de Brazza comme un mandataire infidèle de l'Association, car il aurait fait des explorations avec l'argent fourni par le Roi des Belges, et ensuite donné à la France les territoires occupés par lui au nom de l'Association. Hâtons-nous de dire que c'est bien là une légende, et M: Jean Därcy, s’appuyant sur des documents originaux et inédits, rétablit les faits dans leur vérité. M. de Brazza refusa les propositions que l’Associaiion lui fit et évita le piège qu’on lui tendit. « Il mit en relief les intérêts de la France; qui he pouvaient se confondre avec ceux du foi Léopold, ét les droits de premier occupant que lui avait conférés son voyage. Il n’irait au Congo, conclut-il, qu’en qualité de représentant du Gouvernement français.
« Devant cétte déclaration formelle, l’association: rebutée par M. de Brazza, s’adressa à M. Mizon, alors enseigne de vaisseau. Celui-ci accepta de devenir son mandataire. Mais comme il n'était nas prêt à partir, et comme il ne connaissait rien du pays où on l’envoyait, M. de Brazza, sur la demande du comité français, consentit à l'aider de son expérience. C’est sur ses indications que M. Mizon, deux ans plus tard, s'installa à Franceville, où il trouva des äpprovisionnements, du matériel et des marchaïdises que M. de Brazza y avait réunis à son intention (1) ».
Libre de tout engagement envers l'étranger, M. de Brazza surveilla attentivement les allées et venues de Stanley.
(1) JEAN Daroy. Cent années de rivalité coloniale, p. 330. Question du Congo.
Celui-ci était parti dès le début de 1879, avec la mission de découvrir le moyen pratique de relier le Haut- Congo au Bas-Congo. Pour ne pas dévoiler ses projets, et afin sans doute de jeter ses concurrents sur une fausse piste, au lieu d’aller directement sur la côte occidentale, il se rendit à Zanzibar ; puis, de là, après avoir contourné l'Afrique, revint vers l'embouchure du Congo où il arriva le 14 août 1879, et d’où il partit le 21 août pour faire la conquête du fleuve. « Ce fut, a pu dire M. Wauters, une époque de terribles épreuves. L'expédition allait lentement dans ce pays sans routes, par les marais, par les ravins inondés, se frayant un chemin à la mine à travers le roc, à la hache à travers les forêts. » Après deux années d'efforts, après avoir triomphé de toutes les difficultés et vaincu la näture, Stanley arriva au Pool. Mais la place était prisé, le drapeau tricolore y flottait déjà depuis quinze mois.
« C’est à M. de Brazza que nous sommes redevables de cette page élégante et glorieuse de notre histoire coloniale (1). »
Celui-ci avait deviné les projets si bien cachés de son rival. Le voyant abandonner Zanzibar et passer le détroit de Gibraltar, il ne perdit pas un seul instant, et, muni de 100.000 francs votés par le Parlement, il repartit le 27 décembre 1879, pour le Gabon. Grâce aux intelligences qu’il s'était ménägé lors de son premier voyage, il pénétra rapidement vers l’intérieur ; il remonta l'Ogoué, jusqu’au confluent de la Passa, fonda sur les bords de cette rivière à 815 kilomètres du Gabon, la station de Franceville, puis se dirigea vers l’est, pé-
(1) JEAN Darcy. Ov. cité.
nétra sur les territoires des Batéké et conclut avec leur roi, Makoko, un traité aux termes duquel ce dernier plaçait ses Etats sous la protection de la France et nous accordait une concession de territoires à notre choix sur les rives du Congo. Il fonda ensuite sur le Pool, Brazzaville, puis descendit le fleuve après avoir laissé dans un village du nom de Bouaboua Nyali le sergent Malamine, qui devait, un an plus tard, y recevoir Stanley et lui rendre les honneurs au nom de la France, Gravement déçu de se voir devancer, et obligé d'abandonner la rive droite du fleuve où nous étions établis, Stanley le traversa et obtint du roi Makoko, dont il avait d’abord essayé de nier l'autorité, le territoire situé entre Kintamo et la cataracte, et aussi certains territoires plus à l’intérieur.
Brazza arrêtant Stanley, c'était la France en lutte avec l'association internationale. A partir de cette époque, les événements se précipitent rapidement ; le caractère international de l’œuvre disparaît devant les rivalités des explorateurs et les conflits naissant entre les puissances européennes.
Quand, après ces évènements, en 1882, Stanley revint à Bruxelles, le comité d’études du Haut-Congo n'existait plus. On avait remboursé leur mise de fonds à tous les négociants membres du comité et fondé « l'association internationale du Congo » qui allait poursuivre des visées nettement politiques, et, un jour, se faire reconnaître comme une personne de la communauté internationale, comme un Etat.
Stanley expliqua à cette nouvelle société qu'il fallait agir avec rapidité, que le meilleur moyen de consolider l'œuvre commencée était de s'assurer tous les droits
que les chefs indigènes étaient en état de concéder afin de posséder sur les territoires le pouvoir politique : « si les conditions que je signale, ajoutait-il, ne sont pas remplies, nous aurons semé au profit de quelque autre puissance oisive pendant les semailles, active au moment de la récolte. »
Le comité de l'Association internationale du Congo le chargea alors d’un nouveau voyage au cours duquel il établit des rudiments d'organisation sur le Niari- Kouilou, fonda de nouvelles stations, telles que Rudolfstadt, Philippeville, Stéphanieville, Baudoinville, Stanley-Niadi, et passa au moins 400 traités avec les chefs indigènes. Pendant ce temps, le Parlement français, après avoir ratifié le traité conclu par Brazza en 1880 avec le roi Makoko, votait une loi lui ouvrant un crédit important pour subvenir aux dépenses d’une nouvelle expédition. Il partait aussitôt, , au mois de mars, chargé par le ministre de l'instruction publique d’assurer l’exécution des arrangements conclus avec les chefs Batékés, pendant son précédent voyage, de veiller au développement des postes déjà fondés, d’en créer d’autres et de chercher à rattacher les territoires nouvellement explorés à notre colonie du Gabon par la vallée du Niari-Kouilou.
Mais Stanley comprenant tout l'intérêt que la France avait à relier le bassin du Congo aux côtes de l’Atlantique, avait déjà signé de nombreux traités avec les indigènes établis sur les bords de ce fleuve, contrecarrant à son tour les plans de son rival et barrant ainsi la route à l'expansion française, M. Cordier, lieutenant de M. de Brazza, ne pouvant fonder des stations françaises sur des territoires déjà explorés par des agents de l’'As-
sociation internationale, dut se contenter d'en créer sur le Niari inférieur, notamment à Mayombé, et de mettre sous le protectorat français le territoire compris entre Loango et le parallèle 512”, limite des prétentions portugaises.
Ainsi, pour la deuxième fois, les deux explorateurs se heurtaient ; ponr la deuxième fois, un conflit d’intérêt s'élevait entre la France et l'Association du Congo. Mais un accord intervint bientôt dont nous trouvons les bases dans les lettres échangées par le roi des Belges et M. Duclerc, ministre des affaires étrangères de France. Celui-ci, en date du seize octobre 1882, faisait savoir au gouvernement belge, qu'aucun obstacle ne serait apporté aux relations entre les stations établies ou à établir par l’Association internationale Africaine et le Comité d’études du Congo.
Que le passage de l’une à lPautre des dites stations par le territoire situé entre le Stanley Pool et les rivières Impila et Djoué ne serait soumis à aucune charge ni entrave, soit quant aux personnes, soit quant . aux articles transportés en transit.
Et M. Duclerc ajoutait que le gouvernement de la République Française était animé des meilleurs sentiments, et était disposé à faciliter dans la mesure du possible la généreuse entreprise placée sous le haut patronage de S. M. Léopold II,
Et celui-ci dans une lettre datée du 24 octobre 1882, en faisant connaître la satisfaction que lui causaient des assurances données par le gouvernement de la République, manifestait l'espoir d’entretenir à l’avenir, en Afrique, avec la France d’aussi bonnes relations qu’en Europe.
Ainsi le premier obstacle diplomatique que rencontra l'Association internationale fut facilement écarté. Mais devant son activité toujours plus entreprenante et audacieuse, les ambitions d’autres’nations et principalement de l'Angleterre et du Portugal se réveillèrent, créant ainsi de nouvelles difficultés, et une situation plus grave.