CHAPITRE II
LUTTE ENTRE LE POUVOIR MILITAIRE ET l'aUTORITÉ CIVILE '. VICTOIRE DE l'autorité CIVILE
3 juin — iÙ août
La République ne mourra pas de cette crise. L'union des deux pouvoirs rivaux disparaît sans doute, mais c'est pour faire place à la subordination de l'un à l'autre. L'unité gouvernementale, un moment compromise, reparaît alors ; à une période d'anarchie et d'agitation succède une période de travail et de calme; l'autorité militaire, après une lutte de deux mois, est obligée de s'avouer vaincue : au milieu d'août, l'unité de direction est ainsi rétablie. On va voir que cène fut pas sans bataille.
La discorde éclatée à la fin de mai entre le général et les commissaires laisse clairement apparaître là situation politique différente des uns et des autres. La politique du général est déterminée par les besoins de son armée, la politique des commissaires par leur instinctive tendance à contrecarrer le général. Celui-ci veut d'abord que ses soldats soient nourris, vêtus, soignés^; ce qui le livre à la discrétion des compagnies de subsistances et des financiers qui ont partie liée avec elles. Il désire ensuite et encore que les habitants ne soient pas froissés et tyrannisés de toute manière ; ce
1. Les troupes étaient mal équipées,' néfçligées: « Le général 'réciaiua, on prit fie l'humeur; mais, comme c'était le premier de ses devoirs, il réclama avec plus d'insistance encore, de sorte qu'il aigrit les délégués du Divectoire.»
qui s'explique par l'accueil très flatteur que ses officiers et lui reçoivent de la société romaine. C'est dire que, s'il \Q\ii le pillage, il veut aussi que ce pillage soit décent et, s'il est possible, modéré; il se soucie assez peu, comme son entourage, de toutes les grossièretés jacobines; il désire rencontrer toujours salons ouverts et femmes charmantes.
Les commissaires tiennent surtout à s'émanciper de la tutelle du général ; c'est lui qui, par l'autorité qu'il exerce sur ses troupes, est le maître réel de Rome; lui qui, par la terreur de l'article 369, est le tuteur légitime et officiel de la République ; lui qui est le mieux accueilli dans « le monde »; en fait comme en droit, les commissaires sont et paraissent ses subordonnés ; ils s'efforcent de renverser les rôles et de tenir le premier rang. Comme ce sont les besoins de l'armée qui règlent la politique assez complexe du parti militaire, c'est le désir de jwimeggiare qui dicte à la commission civile l'attitude qu'elle tient.
Entre les deux frères ennemis, le consulat ne tente pas, n'ose pas jouer le rôle d'arbitre ; son instinct le pousse à s'allier aux commissaires ; la crainte du sabre fait leur union; entre les uns et les autres, il y a communauté de tendances et comme fraternité d'origine ; s'il faut subirles violences françaises, mieuxvautqu'elles s'exercent par des « avocats » ; ce n'est pas qu'ils soient moins tyranniques ou moins avides, mais ils sont moins expéditifs et moins brutaux. Et c'est pourquoi, sauf deux ou trois crises, l'union ne se dément pas entre commissaires et consuls dans leur lutte contre le général en chef.
Le général fait sa cour aux Romains et se donne le beau rôle de les défendre contre le pillage. Le 11 mai, dona Costanza Rraschi, qui avait le tort irrémissible d'être la nièce du Pape', était décrétée d'accusation:
1. Les nobles étaient très mal vus. Cf. les aventures de d'Alliinville, de M""' de Butîon et de Duport (d'AUonvilie, Mémoires secrets, III, 237, sij.).